Ce n'est pas d'une pareille conception de la vie qu'une véritable

littérature peut sortir. L'idée du beau y manque, et qu'est-ce qu'une

littérature sans l'idée du beau? L'expression naturelle des mouvements

du coeur y est proscrite, et qu'est-ce qu'une littérature sans

l'expression naturelle des mouvements du coeur? Ils ont aboli comme

impies le libre drame et la riche poésie que la Renaissance avait portés

jusqu'à eux. Ils rejettent comme profanes le style orné et l'ample

éloquence que l'imitation de l'antiquité et de l'Italie avait établis

autour d'eux. Ils se défient de la raison et sont incapables de

philosophie. Ils ignorent les divines langueurs de l'Imitation et les

tendresses touchantes de l'Évangile. On ne trouve dans leur caractère

que virilité, dans leur conduite qu'austérité, dans leur esprit

qu'exactitude. On ne voit parmi eux que des théologiens échauffés, des

controversistes minutieux, des hommes d'action énergiques, des cerveaux

bornés et patients, tous préoccupés de preuves positives et d'oeuvres

effectives, dépourvus d'idées générales et de goûts délicats, appesantis

sur les textes, raisonneurs secs et obstinés qui tourmentent l'Écriture

pour en extraire une forme de gouvernement ou un code de doctrine. Rien

de plus étroit et de plus laid que ces recherches et ces disputes. Un

pamphlet du temps demande la liberté de conscience, et tire ses

arguments: «1º De la parabole du blé et de l'ivraie qui poussent

ensemble jusqu'à la moisson; 2º de cette prescription des apôtres: Que

chaque homme soit persuadé dans son propre entendement; 3º de ce texte:

Partout où manque la foi est le péché; 4º de cette règle divine de notre

Sauveur: Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît à

vous-mêmes[408].» Plus tard, quand la Chambre en fureur veut juger James

Naylor, le procès s'enfonce dans une interminable discussion juridique

et théologique, les uns prétendant que le crime commis est une

idolâtrie, d'autres qu'il est une séduction, chacun vidant devant

l'assemblée son arsenal de commentaires et de textes[409]. Rarement une

génération s'est trouvée plus mutilée de toutes les facultés qui

produisent la contemplation et l'ornement, plus réduite aux facultés qui

nourrissent la discussion et la morale. Comme un splendide insecte qui

s'est transformé et qui a perdu ses ailes, on voit la poétique

génération d'Élisabeth disparaître et ne laisser à sa place qu'une

lourde chenille, fileuse opiniâtre et utile, armée de pattes

industrieuses et de mâchoires redoutables, occupée à ronger de vieilles

feuilles et à dévorer ses ennemis. Point de style; ils parlent en hommes

d'affaires; tout au plus, çà et là, un pamphlet de Prynne a de la

vigueur. Les histoires, celle de May, par exemple, sont plates et

lourdes. Les mémoires, même ceux de Ludlow, de mistress Hutchinson, sont

longs, ennuyeux, véritables factums dépourvus d'accent personnel, vides

d'effusion et d'agrément; tous, «ils semblent s'oublier et ne s'occupent

que des destinées générales de leur cause[410].» De bons ouvrages de

piété, des sermons solides et convaincants, des livres sincères,

édifiants, exacts, méthodiques, comme ceux de Baxter, de Barclay, de

Calamy, de John Owen, des récits personnels comme celui de Baxter, comme

le journal de Fox, comme la vie de Bunyan, une grande provision

consciencieusement rangée de documents et de raisonnements, voilà tout

ce qu'ils offrent; le puritain détruit l'artiste, roidit l'homme,

entrave l'écrivain, et ne laisse subsister de l'artiste, de l'homme, de

l'écrivain, qu'une sorte d'être abstrait, serviteur d'une consigne. S'il

se rencontre parmi eux un Milton, c'est que par ses vastes curiosités,

ses voyages, son éducation encyclopédique, surtout par son adolescence

trempée dans la grande poésie de l'âge précédent, et par son

indépendance d'esprit hautainement défendue même contre les sectaires,

Milton dépasse la secte. À proprement parler, ils ne pouvaient avoir

qu'un poëte, poëte sans le vouloir, un fou, un martyr, héros et victime

de la grâce, véritable prédicateur, qui atteint le beau par rencontre en

cherchant l'utile par principe, pauvre chaudronnier qui, employant les

images pour être compris des manouvriers, des matelots, des servantes,

est parvenu, sans y prétendre, à l'éloquence et au grand art.

[Note 383: Voir le théâtre de Beaumont et Fletcher, les personnages

de Bawder, Protalyce et Brunehaut dans _Thierry et Théodoret_.--Dans

_The custom of the country_, plusieurs scènes représentent l'intérieur

d'une maison de prostitution, chose fréquente du reste dans ce théâtre

(_Massinger_, _Shakspeare_). Mais ici les pensionnaires de la maison

sont des hommes.--_Voyez_ aussi _Rule a wife and have a wife_.]

[Note 384: Calvin, cité par Haag, II, 216, _Histoire des dogmes

chrétiens_.]

[Note 385: Ce sont les supralapsaires.]

[Note 386: Traduction de Tyndal, 1549.]

[Note 387: Interrogatoire de M. Axton, 1570. «Je ne puis consentir à

porter ce surplis; c'est contre ma conscience. J'espère qu'avec l'aide

de Dieu je ne mettrai jamais cette manche, qui est une marque de la

bête.»--Interrogatoire de White, gros bourgeois de Londres, accusé de ne

pas aller à son église paroissiale (1572): «Toutes les Écritures sont

pour détruire l'idolâtrie et chaque chose qui s'y rapporte.--Quel est

l'endroit où est cette défense?--Le Deutéronome et d'autres endroits; et

Dieu par Isaïe nous commande de ne point nous souiller avec les

vêtements de l'image, mais de les rejeter comme une impureté de femme.»]

[Note 388: Préface de Tyndal.]

[Note 389: Un mot revient sans cesse: Tenderness of conscience. A

squeamish stomach.... Our weaker brethern, etc.]

[Note 390: La séparation des anglicans et des dissidents peut être

datée de 1564.]

[Note 391: 1592.]

[Note 392: _Burton's Diary_, I, 54, etc.]

[Note 393: Guizot, _Portraits politiques_, 63. _Voyez_ Carlyle,

_Cromwell's speeches and letters_.]

[Note 394: _Cromwell's speeches and letters_, by Carlyle.]

[Note 395: _Voyez_ ses discours. Le style est décousu, obscur,

passionné, extraordinaire, comme d'un homme qui n'est pas maître de son

cerveau, et qui, malgré cela, voit juste par une sorte d'intuition.]

[Note 396: Carlyle, _ib._, I, 254.]

[Note 397: _Fox's Journal_, 511, 543.]

[Note 398: _Burton's Diary_, I, 54.--Neal, _History of the Puritans_

(supplément, t. III).--_Pictorial History_, III, 813.]

[Note 399: En anglais, _classical_.]

[Note 400: Neal, II, 359.]

[Note 401: _Whitelocke's memorials_, I, 68.]

[Note 402: Neal, II, 155.]

[Note 403: Comparer à notre Révolution: la Bastille démolie, on y

mit l'écriteau suivant: «Ici l'on danse.» Dans ce contraste on voit en

abrégé l'opposition des deux doctrines et des deux nations.]

[Note 404: Neal, II, 552, 562, 571.]

[Note 405: Baxter, 101.]

[Note 406: Macaulay, _History of England_, I, 152.]

[Note 407: «Le nommé John Denis est fouetté en public pour avoir

chanté une chanson profane. La petite Mathias ayant donné des marrons

rôtis à Jérémie Boosy, et lui ayant dit avec ironie qu'il les lui rendra

en Paradis, criera trois fois _grâce_ à l'église, et sera trois jours au

pain et à l'eau en prison.» Massachussets, 1660-1670.]

[Note 408: Neal, II, 384.]

[Note 409: «Selon le sens ordinaire de l'Écriture, dit le major

Disbrowne, presque tous commettent des blasphèmes, selon ce mot de notre

Sauveur dans saint Marc: «Péché, blasphème;--si cela est, il n'y a

personne sans blasphème. Ainsi furent accusés David et le fils d'Éli,

selon le texte: «Tu as blasphémé et fait blasphémer les autres.»]

[Note 410: Guizot, _Portraits politiques_.]

VI

Après la Bible, le livre le plus répandu en Angleterre est le _Voyage du

Pèlerin_ par le chaudronnier Bunyan. C'est que le fond du protestantisme

est la doctrine du salut opéré par la grâce, et que, pour rendre cette

doctrine sensible, nul artiste n'a égalé Bunyan.

Pour bien parler des impressions surnaturelles, il faut être sujet aux

impressions surnaturelles. Bunyan eut le genre d'imagination qui les

produit. Cette imagination, puissante comme celle des artistes, mais

plus violente que celle des artistes, agit dans l'homme sans le concours

de l'homme, et l'assiége de spectacles qu'il n'a ni voulus ni prévus.

Dès ce moment, il y a en lui comme un second être, souverain du premier,

grandiose et terrible, dont les apparitions sont soudaines, dont les

démarches sont inconnues, qui double ou brise ses facultés, qui le

prosterne ou l'exalte, qui l'inonde de sueurs d'angoisse, qui le ravit

de transports de joie, et qui par sa force, sa bizarrerie, son

indépendance, lui atteste la présence et l'action d'un maître étranger

et supérieur. Dès l'enfance, comme sainte Thérèse, Bunyan eut des

visions, «étant grandement troublé par la pensée des tourments horribles

du feu de l'enfer,» triste au milieu de ses jeux, se croyant damné, et

si désespéré «qu'il souhaitait être un démon, supposant que les démons

sont seulement bourreaux, et qu'il vaut mieux encore être tourmenteur

que tourmenté[411].» C'était déjà l'obsession des images précises et

corporelles. Sous leur effort la réflexion cesse, et l'homme est tout

d'un coup précipité dans l'action. Le premier mouvement l'emportait les

yeux fermés, lancé comme sur une pente roide dans les déterminations

folles. Un jour, voyant un serpent passer sur la grand'route, il le

frappa de son bâton sur le dos et l'étourdit. «Puis de mon bâton, je le

forçai à ouvrir sa gueule, et lui arrachai son aiguillon avec mes

doigts, action désespérée qui, si Dieu n'avait pas eu pitié de moi,

m'aurait mené à ma fin[412].» Dès ses premiers essais de conversion, il

fut extrême dans ses émotions, et maîtrisé jusqu'au coeur par la vue des

objets physiques, «adorant» le prêtre, l'office, l'autel, les vêtements.

«Cette pensée était devenue si forte dans mon esprit, qu'à la seule vue

d'un prêtre (si sale et débauchée que fût sa vie), je sentais mon coeur

défaillir sous lui, et le vénérer, et se lier à lui; oui, et pour

l'amour que je leur portais, il me semblait que je me serais couché sous

leurs pieds pour être foulé par eux, tant leur nom, leur habit, leur

office m'enivraient et m'ensorcelaient[413].» Déjà les idées

s'attachaient à lui de cette prise invincible qui fait la monomanie;

absurdes ou non, il n'importait; elles régnaient en lui, non par leur

vérité, mais par leur présence. La pensée d'un danger impossible

l'effrayait autant que la vue d'un péril imminent. Comme un homme

suspendu au-dessus d'un gouffre par une corde solide, il oubliait que la

corde était solide et le vertige l'étreignait. Selon l'usage des

ouvriers anglais, il aimait à sonner les cloches; devenu puritain, il

trouva l'amusement profane et s'abstint; pourtant, entraîné par son

désir, il montait encore au clocher et regardait sonner. «Mais bientôt

après je me mis à penser: Et si une des cloches tombait?--Alors je

choisis, pour me tenir, une place sous une grosse poutre qui était en

travers du clocher, pensant que je serais là en sûreté.--Mais bientôt je

me remis à penser que si la cloche tombait dans son balancement, elle

pourrait frapper d'abord le mur, puis rebondir sur moi et me tuer malgré

la poutre.--Cela fit que je me tins à la porte du clocher.--Et

maintenant, pensé-je, je suis en sûreté; car si une cloche tombait, je

m'esquiverais derrière ces gros murs, et je serais sauvé malgré

tout.--En sorte qu'après cela j'allais encore voir sonner, sans vouloir

entrer plus avant que la porte du clocher. Mais alors il me vint dans la

tête: Et si le clocher aussi tombait? Et cette pensée continuelle

ébranla si fort mon esprit, que je n'osai pas rester plus longtemps à la

porte du clocher, que _je fus forcé_ de fuir, par crainte que le clocher

ne tombât sur ma tête[414].» Souvent la simple conception d'un péché

devenait pour lui une tentation si involontaire et si forte, qu'il y

sentait la griffe aiguë du diable. L'idée fixe grossissait dans sa tête

comme un abcès douloureux, chargé de toute la sensibilité et de tout le

sang vital. «Si ce péché consistait à prononcer un tel mot, j'ai été

comme si ma bouche allait prononcer ce mot, que je le voulusse ou non.

Et si puissante était la tentation sur moi, que souvent j'ai été prêt à

claquer des mains contre mon menton, pour empêcher ma bouche de

s'ouvrir; et d'autres fois, de sauter la tête en bas dans quelque trou à

fumier, pour empêcher ma bouche de parler[415].» Plus tard, au milieu

d'un sermon qu'il prêchait, il était assailli par des pensées de

blasphème; le mot arrivait à ses lèvres, et toute sa résistance

parvenait à peine à maintenir en place le muscle soulevé par le cerveau

dominateur.

Un jour que le ministre de sa paroisse prêchait contre la danse, les

jurons et les jeux, il se frappa de cette idée que le sermon était pour

lui, et rentra dans sa maison plein d'angoisse. Mais il mangea; son

estomac chargé déchargea son cerveau, et ses remords se dissipèrent. En

véritable enfant, uniquement touché de la sensation présente, il fut

ravi, sauta dehors et courut au jeu. Il avait lancé sa balle et allait

recommencer, quand une voix dardée du ciel entra soudainement dans son

âme: «Veux-tu quitter tes péchés et aller au ciel, ou garder tes péchés

et aller en enfer?» Éperdu, «je regardai le ciel, et je fus comme si,

avec les yeux de mon intelligence, j'avais aperçu le Seigneur Jésus, me

regardant d'un air très-fâché contre moi, et comme s'il m'avait

sévèrement menacé de quelque griève punition pour ces pratiques impies

et les autres semblables[416].» Tout d'un coup, réfléchissant que ses

péchés étaient très-grands, et qu'il serait certainement damné quoi

qu'il fît, il résolut de se contenter en attendant, et pendant cette vie

de pécher tant qu'il pourrait. Il reprit sa balle, se remit à jouer avec

fureur, et jura plus haut et plus souvent que jamais. Un mois après,

réprimandé par une femme, tout d'un coup «à ce reproche je me tus, et

baissant la tête, je souhaitai d'être de nouveau un petit enfant pour

que mon père m'apprît à parler sans cette méchante habitude de jurer.

Car, pensai-je, j'y suis si accoutumé qu'il serait inutile de penser à

me corriger; je ne pourrais jamais le faire.--Mais je ne sais comment

cela arriva, à partir de ce temps je quittai mes jurons, tellement que

c'était un grand étonnement pour moi de me voir ainsi; et tandis

qu'auparavant je ne savais parler sans mettre un juron devant et un

derrière pour donner crédit à mes paroles, maintenant sans jurons je

parlais mieux et plus aisément que je n'avais fait auparavant[417].» Ces

brusques alternatives, ces résolutions violentes, ce renouvellement

imprévu du coeur, sont des oeuvres de l'imagination passionnée et

involontaire; par ses hallucinations, par sa souveraineté, par ses idées

fixes, par ses idées folles, elle prépare un poëte et annonce un

inspiré.

Les circonstances en lui développèrent le naturel; son genre de vie

aidait son genre d'esprit. Il était né «dans le rang le plus bas et le

plus méprisé,» fils d'un chaudronnier, lui-même chaudronnier ambulant,

avec une femme aussi pauvre que lui, «tellement qu'entre eux deux ils

n'avaient pas une cuiller ni un plat de mobilier.» On lui avait enseigné

dans son enfance à lire et à écrire, mais depuis «il avait perdu presque

entièrement ce qu'il avait appris.» L'éducation distrait et discipline

l'homme; elle le remplit d'idées diverses et raisonnables; elle

l'empêche de s'enfoncer dans la monomanie ou de s'échauffer par

l'exaltation; elle substitue les pensées approuvées aux inventions

excentriques, les opinions mobiles aux convictions roides; elle remplace

les images impétueuses par les raisonnements calmes, les volontés

improvisées par les décisions réfléchies; elle met en nous la sagesse et

les idées d'autrui, elle nous donne la conscience et l'empire de

nous-mêmes. Supprimez cette raison et cette discipline, et considérez le

pauvre ouvrier ignorant à son ouvrage; la tête travaille pendant que les

mains travaillent, non pas sagement, avec des habitudes acquises de

logique apprise, mais par de sourdes émotions, sous un flot déréglé

d'images confuses. Soir et matin, le marteau machinal berce de ses notes

assourdissantes la même pensée incessamment ramenée et reployée sur

elle-même. Une vision trouble, obstinée, ondoie devant lui aux lueurs de

l'étain froissé qui tressaille. Dans la fournaise rouge où bout le fer,

dans le cri du cuivre meurtri, dans les noirs recoins où rampe l'ombre

humide, il aperçoit la flamme et les ténèbres d'en bas, et le grincement

des chaînes éternelles. Demain il revoit la même image, et après-demain,

et toute la semaine, et tout le mois, et toute l'année. Son front se

plisse, ses yeux deviennent mornes, et sa femme, la nuit, l'entend

gémir. Elle se souvient qu'elle a deux volumes dans un vieux sac: le

_Chemin de l'homme simple au ciel et la Pratique de la piété_; pour se

consoler il les épelle, et la pensée imprimée, déjà auguste par

elle-même, devenue plus auguste par la lenteur de la lecture, s'enfonce

comme un oracle dans sa croyance subjuguée. Les brasiers des

diables,--les harpes d'or du ciel,--le Christ nu sur la croix

sanglante,--chacune de ces idées enracinées végète vénéneuse ou

salutaire dans son cerveau malade, s'étend, plonge plus avant et fleurit

plus haut par une ramification de visions nouvelles, si épaisses, que

dans cet esprit obstrué il n'y a plus de place ni d'air pour d'autres

conceptions.--Se reposera-t-il quand, l'hiver venu, il partira pour sa

tournée? Dans ses longues marches solitaires, sur les landes désertes,

dans les fondrières maudites et hantées, toujours livré à lui-même,

l'inévitable idée le poursuit. Ces routes défoncées où il s'embourbe,

ces lourdes rivières troublées qu'il traverse sur un bac pourri, ces

chuchotements menaçants des bois nocturnes, quand, dans les endroits

meurtriers, la lune livide dessine des formes embusquées, tout ce qu'il

voit et tout ce qu'il entend s'assemble en un poëme involontaire autour

de l'idée qui l'absorbe; elle se change ainsi en un vaste corps de

légendes sensibles, et multiplie sa force en multipliant ses

détails.--Devenu sectaire, on l'enferme pendant douze ans, n'ayant

d'autre entretien que le livre des _Martyrs_ et la Bible, dans une de

ces prisons infectes où sous la Restauration pourrissaient les

puritains. Le voilà seul encore, replié sur lui-même par la monotonie du

cachot, assiégé par les terreurs de l'Ancien Testament, par le délire

vengeur des prophètes, par les dogmes fulminants de saint Paul, par le

spectacle des ravissements et des martyres, face à face avec Dieu,

tantôt désespéré, tantôt consolé, troublé d'images involontaires et

d'émotions inattendues, apercevant tour à tour le démon et les anges,

acteur et témoin d'un drame intérieur dont il peut raconter les

vicissitudes. Il les écrit: c'est là son livre. Vous voyez désormais

l'état de ce cerveau enflammé. Appauvri d'idées, rempli d'images, livré

à une pensée fixe et unique, plongé dans cette pensée par son métier

machinal, par sa prison et ses lectures, par sa science et son

ignorance, les circonstances, comme la nature, le font visionnaire et

artiste, lui fournissent les impressions surnaturelles et les images

sensibles, lui enseignent l'histoire de la grâce et les moyens de

l'exprimer.

Le _Voyage du Pèlerin_ est un manuel de dévotion à l'usage des simples,

en même temps qu'une épopée allégorique de la grâce. On entend ici un

homme du peuple qui parle au peuple, et qui veut rendre sensible à tous

la terrible doctrine de la damnation et du salut[418]. Selon Bunyan,

nous sommes «les fils de la colère,» condamnés de naissance, criminels

par nature, prédestinés justement à la destruction. Sous cette pensée

formidable le coeur fléchit. Le malheureux homme raconte qu'il tremblait

de tous ses membres, et que dans ses convulsions il lui semblait que les

os de sa poitrine allaient se briser. «Un jour, assis dans la rue, je

tombai dans une profonde réflexion sur l'état effroyable où mon péché

m'avait mis, et après une grande rêverie je levai la tête; mais il me

sembla voir comme si le soleil qui brille dans le ciel répugnait à me

donner sa lumière, et comme si les pierres mêmes des rues et les tuiles

des toits se conjuraient contre moi. Il me sembla qu'ils se liguaient

tous ensemble pour me bannir du monde. J'étais abhorré par eux et

indigne d'habiter parmi eux, parce que j'avais péché contre le Sauveur.

Oh! combien chaque créature était plus heureuse que moi! Car elles

étaient fermes et se tenaient en place; mais moi, j'étais emporté et

perdu.» Contre le pécheur qui se repent, les démons s'assemblent; ils

obscurcissent sa vue, ils l'assiégent de fantômes, ils hurlent à côté de

lui pour l'entraîner dans leurs précipices, et la noire vallée où le

pèlerin se plonge égale à peine par l'horreur de ses symboles l'angoisse

des terreurs dont il est assailli. «Aussi loin que cette vallée

s'étendait, il y avait à main droite une fosse très-profonde, qui est

celle où les aveugles ont conduit les aveugles dans tous les âges, et où

les uns et les autres ont misérablement péri. Et, voyez, de l'autre côté

il y avait une très-dangereuse fondrière dans laquelle celui qui tombe,

fût-il homme de bien, ne trouve point de fond pour y poser le pied.--Ce

sentier-là était extrêmement étroit, et pour cela le pauvre Chrétien

avait encore plus à se garer; car lorsqu'il tâchait dans l'obscurité

d'éviter la fosse de droite, il était près de rouler dans la fondrière

de l'autre côté; et aussi, quand il voulait s'écarter sans grande

précaution de la fondrière, il était près de tomber dans la fosse. Ainsi

il allait, et je l'entendis ici soupirer amèrement; car, outre le danger

qu'on a dit, le sentier était si obscur que quand il levait le pied pour

le mettre en avant, il ne savait pas où ni sur quoi il le mettrait

ensuite.--Vers le milieu de la vallée j'aperçus la gueule de l'enfer; et

elle était tout près de la route. À présent, pensa Chrétien, que

ferai-je?--Et de moment en moment la flamme et la fumée sortaient en si

grande abondance avec des étincelles et des bruits hideux, qu'il était

forcé de relever son épée et de recourir à une autre arme appelée

_prière_.--Il alla ainsi longtemps; et toujours cependant la flamme

arrivait jusqu'à lui; et il entendait aussi des voix lamentables et

comme des frôlements et des froissements deçà et delà, tellement qu'il

pensait parfois qu'il serait déchiré en pièces ou foulé comme la boue

des rues[419].»--Contre ces angoisses, ni ses bonnes oeuvres, ni ses

prières, ni sa justice, ni toute la justice et toutes les prières de

toutes les autres créatures ne pourront le défendre. Seule la grâce

justifie. Il faut que Dieu lui impute la pureté du Christ et le sauve

par un choix gratuit. Rien de plus passionné que la scène où, sous le

nom de son pauvre pèlerin, il raconte ses doutes, sa conversion, sa joie

et la soudaine transformation de son coeur. «Seigneur, dis-je, un si

grand pécheur que moi peut-il être reçu par toi et sauvé par toi?--Ici

je l'entendis qui disait: Celui qui vient à moi, je ne le rejetterai

jamais.--Et alors mon coeur fut plein de joie, mes yeux furent pleins de

larmes, et toute mon âme déborda d'amour pour le nom, le peuple et les

voies de Jésus-Christ. Cela me fit voir que tout le monde, malgré toute

la justice qui est en lui, est dans un état de condamnation. Cela me fit

voir que Dieu le père, quoiqu'il soit juste, peut justement justifier le

pécheur qui revient. Cela me fit grandement rougir de l'infamie de ma

première vie. Cela me confondit par le sentiment de mon ignorance, parce

que jamais pensée n'était venue auparavant dans mon coeur qui me montrât

si bien la beauté de Jésus-Christ. Cela me rendit désireux d'une sainte

vie et passionné pour faire quelque chose en l'honneur et à la gloire du

nom du Seigneur Jésus. Oui, et je pensai que si j'avais maintenant mille

pintes de sang dans mon corps, je le répandrais tout pour l'amour du

Seigneur Jésus[420].»

Une pareille émotion ne calcule point les combinaisons littéraires.

L'allégorie, le plus artificiel des genres, est naturelle à Bunyan. S'il

l'emploie ici, c'est qu'il l'emploie partout; et s'il l'emploie partout,

c'est par nécessité, non par choix. Comme les enfants, les paysans et

tous les esprits incultes, il change les raisonnements en paraboles; il

ne saisit les vérités qu'habillées d'images; les termes abstraits lui

échappent; il veut palper des formes et contempler des couleurs. C'est

que les sèches vérités générales sont une sorte d'algèbre, acquise par

notre esprit fort tard et après beaucoup de peine, contre notre

inclination primitive, qui est de considérer des événements détaillés et

des objets sensibles, l'homme n'étant capable de contempler les formules

pures qu'après s'être transformé par dix ans de lecture et de réflexion.

Nous comprenons du premier coup le mot _purification du coeur_; Bunyan

ne l'entend pleinement qu'après l'avoir traduit par cet apologue[421].

«L'interprète prit Chrétien par la main et le conduisit dans une

très-grande chambre qui était pleine de poussière, parce qu'elle n'avait

jamais été balayée. Après qu'il l'eut considérée un peu de temps, il

appela un homme pour la balayer. Mais quand cet homme eut commencé à la

balayer, la poussière se mit à voler si abondamment que Chrétien en fut

presque étouffé. Alors l'interprète dit à une demoiselle qui était là:

Apportez ici de l'eau et arrosez la chambre. Après qu'elle l'eut fait,

on la balaya et on la nettoya avec plaisir.--Alors Chrétien dit: Que

veut dire ceci?--L'interprète répondit: Cette chambre est le coeur de

l'homme qui jamais n'a été sanctifié par la douce grâce de l'Évangile.

La poussière est son péché originel et la corruption intérieure qui a

sali tout l'homme. Le premier qui s'est mis à balayer est la Loi; mais

celle qui a apporté l'eau et qui a arrosé la chambre est l'Évangile.

Maintenant tu as vu que lorsque le premier s'est mis à balayer, la

poussière a volé tellement que la chambre n'a pu être nettoyée et que tu

as été presque étouffé; c'était pour te montrer que la Loi, au lieu de

balayer par son opération le péché du coeur, le ranime, lui donne de la

force, l'accroît dans l'âme, en même temps qu'elle le manifeste et le

condamne, car elle ne donne pas le pouvoir de le vaincre.--Au

contraire, quand tu as vu la demoiselle arroser d'eau la chambre, en

sorte qu'on a pu la nettoyer avec plaisir, c'était pour te montrer que

lorsque l'Évangile vient dans le coeur avec ses douces et précieuses

rosées, comme tu as vu la demoiselle abattre la poussière en arrosant

d'eau le plancher, de même le péché est vaincu et subjugué, et l'âme

nettoyée par la foi, et par conséquent propre à recevoir le roi de

gloire[422].» Ces répétitions, ces phrases embarrassées, ces

comparaisons familières, ce style naïf dont la maladresse rappelle les

périodes enfantines d'Hérodote, et dont la bonhomie rappelle les contes

de madame Bonne, prouvent que si l'ouvrage est allégorique, c'est pour

être intelligible, et que Bunyan est poëte parce qu'il est enfant.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 25 / 34 段