La cour a sa religion comme la campagne, religion sincère et qui gagne;

parmi les poésies païennes qui jusqu'à la Révolution occupent toujours

la scène du monde, insensiblement on voit percer et monter le grave et

grand sentiment qui a plongé ses racines jusqu'au fond de l'esprit

public. Plusieurs poëtes, Drayton, Davies, Cowley, Giles Fletcher,

Quarles, Crashaw, écrivent des récits sacrés, des vers pieux ou moraux,

de nobles stances sur la mort et l'immortalité de l'âme, sur la

fragilité des choses humaines et sur la suprême providence en qui seule

l'homme trouve le soutien de sa faiblesse et la consolation de ses maux.

Chez les plus grands prosateurs, Bacon, Burton, sir Thomas Brown,

Raleigh, on voit affleurer la vénération, la préoccupation de l'obscur

_au delà_, bref la foi et la prière. Plusieurs des prières qu'écrivit

Bacon sont entre les plus belles que l'on sache, et le courtisan

Raleigh, contant la chute des empires, et comment «une populace de

nations barbares avait abattu enfin ce grand et magnifique arbre de la

domination romaine,» achevait son livre avec les idées et l'accent d'un

Bossuet[363]. Qu'on se représente l'église de Saint-Paul à Londres, et

le beau monde qui s'y donne rendez-vous, les gentilshommes qui traînent

bruyamment sur le parvis leurs éperons à molettes, qui lorgnent et

causent pendant le service, qui jurent par les yeux de Dieu, par les

paupières de Dieu, qui, entre les arceaux et les chapelles, étalent

leurs souliers garnis de rubans, leurs chaînes, leurs écharpes, leurs

pourpoints de satin, leurs manteaux de velours, leurs façons de

bravaches et leurs gestes d'acteurs. Tout cela est fort libre, débraillé

même, bien éloigné de la décence moderne. Mais laissez passer la fougue

juvénile, prenez l'homme aux grands moments, dans la prison, dans le

danger, ou même seulement quand l'âge vient, quand il arrive à juger la

vie; prenez-le surtout à la campagne, sur son domaine écarté, dans

l'église du village dont il est le patron, ou bien seul le soir, à sa

table, écoutant la prière que son chapelain récite, et n'ayant d'autres

livres que quelque gros in-folio de drames graissé par les doigts de ses

pages, son _Prayer Book_ et sa Bible; vous comprendrez alors comment la

religion nouvelle trouve prise sur ces esprits imaginatifs et sérieux.

Elle ne les choque point par un rigorisme étroit; elle n'entrave point

l'essor de leur esprit; elle n'essaye point d'éteindre la flamme

voltigeante de leur fantaisie; elle ne proscrit pas le beau; elle

conserve plus qu'aucune église réformée les nobles pompes de l'ancien

culte, et fait rouler sous les voûtes de ses cathédrales les riches

modulations, les majestueuses harmonies d'un chant grave que l'orgue

soutient. C'est son caractère propre de n'être point en opposition avec

le monde, mais au contraire de le rattacher à soi en se rattachant à

lui. Par sa condition civile comme par son culte extérieur, elle en est

embrassée et l'embrasse; car elle a pour chef la reine, elle est un

membre de la constitution, elle envoie ses dignitaires sur les bancs de

la chambre haute; elle marie ses prêtres; ses bénéfices sont à la

nomination des grands, ses principaux membres sont les cadets des

grandes familles: par tous ces canaux, elle reçoit l'esprit du siècle.

Aussi entre ses mains, la réforme ne peut pas devenir hostile à la

science, à la poésie, aux larges idées de la Renaissance. Au contraire,

chez les nobles d'Élisabeth et de Jacques Ier, comme chez les cavaliers

de Charles Ier, elle tolère les goûts de l'artiste, les curiosités du

philosophe, les façons mondaines et le sentiment du beau. L'alliance est

si forte que, sous Cromwell, les ecclésiastiques en masse se firent

destituer pour le prince, et que les cavaliers par bandes se firent tuer

pour l'Église. Des deux parts, les deux mondes se touchent et se

confondent. Si plusieurs poëtes sont pieux, plusieurs ecclésiastiques

sont poëtes; l'évêque Hall, l'évêque Corbet, le recteur Wither, le

prédicateur Donne. Si plusieurs laïques s'élèvent aux contemplations

religieuses, plusieurs théologiens, Hooker, John Hales, Taylor,

Chillingworth, font entrer dans le dogme la philosophie et la raison. On

voit alors se former une littérature nouvelle, élevée et originale,

éloquente et mesurée, armée à la fois contre les puritains qui

sacrifient à la tyrannie du texte la liberté de l'intelligence, et

contre les catholiques qui sacrifient à la tyrannie de la tradition

l'indépendance de l'examen, également opposée à la servilité de

l'interprétation littérale et à la servilité de l'interprétation

imposée. En face des premiers paraît le savant et excellent Hooker, un

des plus doux et des plus conciliants des hommes, un des plus solides et

des plus persuasifs entre les logiciens, esprit compréhensif, qui en

toute question remonte aux principes[364], fait entrer dans la

controverse les conceptions générales et la connaissance de la nature

humaine[365]; outre cela, écrivain méthodique, correct et toujours

ample, digne d'être regardé non-seulement comme un des pères de l'Église

anglaise, mais comme un des fondateurs de la prose anglaise. Avec une

gravité et une simplicité soutenues, il montre aux puritains que les

lois de la nature, de la raison et de la société sont, comme la loi de

l'Écriture, d'institution divine, que toutes également sont dignes de

respect et d'obéissance, qu'il ne faut pas sacrifier la parole

intérieure, par laquelle Dieu touche notre intelligence, à la parole

extérieure, par laquelle Dieu touche nos sens; qu'ainsi la constitution

civile de l'Église et l'ordonnance visible des cérémonies peuvent être

conformes à la volonté de Dieu, même lorsqu'elles ne sont point

justifiées par un texte palpable de la Bible, et que l'autorité des

magistrats, comme le raisonnement des hommes, ne dépasse pas ses droits

en établissant certaines uniformités et certaines disciplines sur

lesquelles l'Écriture s'est tue pour laisser décider la raison. «Car si

la force naturelle de l'esprit de l'homme peut par l'expérience et

l'étude atteindre à une telle maturité, que dans les choses humaines les

hommes puissent faire quelque fond sur leur jugement, n'avons-nous pas

raison de penser que, même dans les choses divines, le même esprit muni

des aides nécessaires, exercé dans l'Écriture avec une diligence égale,

et assisté par la grâce du Dieu tout-puissant, pourra acquérir une telle

perfection de savoir que les hommes auront une juste cause, toutes les

fois qu'une chose appartenant à la foi et à la religion sera mise en

doute, pour incliner volontiers leur esprit vers l'opinion que des

hommes si graves, si sages, si instruits en ces matières, déclareront la

plus solide[366]?» Qu'on ne dédaigne donc pas «cette lumière

naturelle,» mais plutôt servons-nous-en pour accroître l'autre[367],

comme on apporte un flambeau à côté d'un flambeau; surtout

servons-nous-en pour vivre en harmonie les uns avec les autres. «Car,

dit-il, ce serait un bien plus grand contentement pour nous (si petit

est le plaisir que nous prenons à ces querelles), de travailler sous le

même joug en hommes qui aspirent à la même récompense éternelle de leur

labeur, d'être unis à vous par les liens d'un amour et d'une amitié

indissolubles, de vivre comme si nos personnes étant plusieurs, nos âmes

n'en faisaient qu'une, que de demeurer démembrés comme nous le sommes,

et de dépenser nos courts et misérables jours dans la poursuite insipide

de ces fatigantes contentions[368].»--En effet, c'est à l'accord que les

plus grands théologiens concluent; par-dessus la pratique oppressive ils

saisissent l'esprit libéral. Si par sa structure politique l'Église

anglicane est persécutrice, par sa structure doctrinale elle est

tolérante; elle a trop besoin de la raison laïque pour tout refuser à la

raison laïque; elle vit dans un monde trop cultivé et trop pensant pour

proscrire la pensée et la culture. Son plus éminent docteur, John

Hales[369], «déclare plusieurs fois qu'il renoncerait demain à la

religion de l'Église d'Angleterre, si elle l'obligeait à penser que

d'autres chrétiens seront damnés, et qu'on ne croit les autres damnés

que lorsqu'on désire qu'ils le soient[370].» C'est encore lui, un

théologien, un prébendiste, qui conseille aux hommes de ne se fier qu'à

eux-mêmes en matière religieuse, de ne s'en remettre ni à l'autorité, ni

à l'antiquité, ni à la majorité, de se servir de leur propre raison pour

croire «comme de leurs propres jambes pour marcher,» d'agir et d'être

hommes par l'esprit comme par le reste, et de considérer comme lâches et

impies l'emprunt des doctrines et la paresse de penser. À côté de lui,

Chillingworth, esprit militant et loyal par excellence, le plus exact,

le plus pénétrant, le plus convaincant des controversistes, protestant

d'abord, puis catholique, puis de nouveau et pour toujours protestant,

ose bien déclarer que ces grands changements opérés en lui-même et par

lui-même à force d'études et de recherches «sont de toutes ses actions

celles qui le satisfont le plus.» Il soutient que la raison appliquée à

l'Écriture doit seule persuader les hommes; que l'autorité n'y peut rien

prétendre; «que rien n'est plus contre la religion que de violenter la

religion[371];» que le grand principe de la réforme est la liberté de

conscience, et que si les doctrines des diverses sectes protestantes «ne

sont point absolument vraies, du moins elles sont libres de toute

impiété et de toute erreur damnable en soi ou destructive du salut.»

Ainsi se développe une polémique, une théologie, une apologétique solide

et sensée, rigoureuse dans ses raisonnements, capable de progrès, munie

de science, et qui, autorisant l'indépendance du jugement personnel en

même temps que l'intervention de la raison naturelle, laisse la religion

à portée du monde, et les établissements du passé sous les prises de

l'avenir.

Au milieu d'eux s'élève un écrivain de génie, poëte en prose, doué

d'imagination comme Spenser et comme Shakspeare, Jeremy Taylor, qui, par

la pente de son esprit comme par les événements de sa vie, était destiné

à présenter aux yeux l'alliance de la Renaissance et de la Réforme, et à

transporter dans la chaire le style orné de la cour. Prédicateur à

Saint-Paul, goûté et admiré des gens du monde «pour sa beauté juvénile

et florissante, pour son air gracieux,» pour sa diction splendide,

protégé et placé par l'archevêque Laud, il écrivit pour le roi une

défense de l'épiscopat, devint chapelain de l'armée royale, fut pris,

ruiné, emprisonné deux fois par les parlementaires, épousa une fille

naturelle de Charles Ier, puis, après la Restauration, fut comblé

d'honneurs, devint évêque, membre du conseil privé, et chancelier de

l'Université d'Irlande: par toutes les parties de sa vie, heureuse et

malheureuse, privée et publique, on voit qu'il est anglican, royaliste,

imbu de l'esprit des cavaliers et des courtisans; non qu'il ait leurs

vices; au contraire, il n'y eut point d'homme meilleur ni plus honnête,

plus zélé dans ses devoirs, plus tolérant par ses principes, en sorte

que, gardant la gravité et la pureté chrétiennes, il n'a pris à la

Renaissance que sa riche imagination, son érudition classique et son

libre esprit. Mais pour ce qui est de ces dons, il les a tout entiers,

tels qu'ils sont chez les plus brillants et les plus inventifs entre les

gentilshommes du monde, chez sir Philip Sidney, chez lord Bacon, chez

sir Thomas Brown, avec les grâces, les magnificences, les délicatesses

qui sont le propre de ces génies si sensitifs et si créateurs, et en

même temps avec les redondances, les singularités, les disparates

inévitables dans un âge où l'excès de la verve empêchait la sûreté du

goût. Comme tous ces écrivains, comme Montaigne, il est imbu de

l'antiquité classique; il cite en chaire des anecdotes grecques et

latines, des passages de Sénèque, des vers de Lucrèce et d'Euripide, et

cela à côté des textes de la Bible, de l'Évangile et des Pères. Le

_cant_ n'était point encore établi; les deux grandes sources

d'enseignement, la païenne et la chrétienne, coulaient côte à côte, et

on les recueillait dans le même vase, sans croire que la sagesse de la

raison et de la nature pût gâter la sagesse de la foi et de la

révélation. Figurez-vous donc ces étranges sermons, où les deux

éruditions, l'hellénique et l'évangélique, affluent ensemble avec les

textes, et chaque texte cité dans sa langue; où, pour prouver que les

pères sont souvent malheureux dans leurs enfants, l'auteur allègue coup

sur coup Chabrias, Germanicus, Marc-Aurèle, Hortensius, Quintus Fabius

Maximus, Scipion l'Africain, Moïse et Samuel; où s'entassent en guise de

comparaisons et d'illustrations le fouillis des historiettes et des

documents botaniques, astronomiques, zoologiques, que les encyclopédies

et les rêveries scientifiques déversent en ce moment dans les esprits.

Taylor vous contera l'histoire des ours de Pannonie, qui, blessés,

s'enferrent plus avant; celle des pommes de Sodome qui sont belles

d'apparence, mais au dedans pleines de pourriture et de vers, et bien

d'autres anecdotes encore. Car c'est le trait marquant des hommes de cet

âge et de cette école, de n'avoir point l'esprit nettoyé, aplani,

cadastré, muni d'allées rectilignes, comme les écrivains de notre

dix-septième siècle et comme les jardins de Versailles, mais plein et

comblé de faits circonstanciés, de scènes complètes et dramatiques, de

petits tableaux colorés, tous pêle-mêle et mal époussetés, en sorte que,

perdu dans l'encombrement et la poussière, le spectateur moderne crie à

la pédanterie et à la grossièreté. Les métaphores pullulent les unes

par-dessus les autres, s'embarrassent l'une dans l'autre, et se bouchent

l'issue les unes aux autres, comme dans Shakspeare. On croyait en

suivre une, en voilà une seconde qui commence, puis une troisième qui

coupe la seconde, et ainsi de suite, fleur sur fleur, girandole sur

girandole, si bien que sous les scintillements la clarté se brouille, et

que la vue finit par l'éblouissement. En revanche, et justement en vertu

de cette même structure d'esprit, Taylor imagine les objets, non pas

vaguement et faiblement par quelque indistincte conception générale,

mais précisément, tout entiers, tels qu'ils sont, avec leur couleur

sensible, avec leur forme propre, avec la multitude de détails _vrais et

particuliers_ qui les distinguent dans leur espèce. Il ne les connaît

point par ouï-dire; il les a vus. Bien mieux, il les voit en ce moment,

et les fait voir. Lisez ce morceau, et dites s'il n'a pas l'air copié

dans un hôpital ou sur un champ de bataille: «Comment pouvons-nous nous

plaindre de la débilité de notre force ou de la pesanteur des maladies,

quand nous voyons un pauvre soldat debout sur une brèche, presque

exténué de froid et de faim, sans pouvoir être soulagé de son froid que

par une chaleur de colère, par une fièvre ou par un coup de mousquet, ni

allégé de sa faim que par une souffrance plus grande ou par quelque

crainte énorme? Cet homme se tiendra debout, sous les armes et sous les

blessures, sous la chaleur et le soleil, pâle et épuisé, accablé, et

néanmoins vigilant. La nuit, on lui extraira une balle de la chair, ou

des éclats enfoncés dans ses os; il tendra sa bouche violemment fendue

pour qu'on la lui recouse: tout cela pour un homme qu'il n'a jamais vu,

ou par qui, s'il l'a vu, il n'a pas été remarqué, un homme qui l'enverra

à la potence s'il essaye de fuir toutes ces misères[372].» Voilà

l'avantage de l'imagination complète sur la raison ordinaire. Elle

produit d'un bloc vingt ou trente idées et autant d'images, épuisant

l'objet que l'autre ne fait que désigner et effleurer. Il y a un millier

de circonstances et de nuances dans chaque événement; et elles sont

toutes enfermées dans des mots vivants comme ceux que voici: «J'ai vu

les gouttelettes d'une source suinter à travers le fond d'une digue, et

amollir la lourde maçonnerie, jusqu'à la rendre assez ployante pour

garder l'empreinte d'un pied d'enfant; on dédaignait cette petite

source, on ne s'en inquiétait pas plus que des perles déposées par une

matinée brumeuse, jusqu'au moment où elle eut frayé sa route et fait un

courant assez fort pour entraîner les ruines de sa rive minée, et

envahir les jardins voisins; mais alors les gouttes dédaignées s'étaient

enflées jusqu'à devenir une rivière factice et une calamité

intolérable. Telles sont les premières entrées du péché; elles peuvent

trouver leur barrière dans une sincère prière du coeur, et leur frein

dans le regard d'un homme respectable ou dans les avis d'un seul sermon;

mais quand de tels commencements sont négligés...., ils se changent en

ulcères et en maladies pestilentielles; ils détruisent l'âme par leur

séjour, tandis qu'à leur première entrée ils auraient pu être tués par

la pression du petit doigt[373].» Tous les extrêmes se rencontrent dans

cette imagination-là. Les cavaliers qui l'écoutent y trouvent, comme

chez Ford, Beaumont et Fletcher, la copie crue de la vérité la plus

brutale et la plus immonde, et la musique légère des songes les plus

gracieux et les plus aériens, les puanteurs et les horreurs

médicales[374], et tout d'un coup les fraîcheurs et les allégresses du

plus riant matin; l'exécrable détail de la lèpre, de ses boutons

blancs, de sa pourriture intérieure, et cette aimable peinture de

l'alouette, éveillée parmi les premières senteurs des champs. «Je l'ai

vue s'élevant de son lit de gazon, et, prenant son essor, monter en

chantant, tâcher de gagner le ciel et gravir jusqu'au-dessus des nuages;

mais le pauvre oiseau était repoussé par le bruyant souffle d'un vent

d'est, et son vol devenait irrégulier et inconstant, rabattu comme il

l'était par chaque nouveau coup de la tempête, sans qu'il pût regagner

le chemin perdu avec tous les balancements et tous les battements de ses

ailes, tant qu'enfin la petite créature fut contrainte de se poser,

haletante, et d'attendre que l'orage fût passé; alors elle prit un essor

heureux, et se mit à monter, à chanter, comme si elle eût appris sa

musique et son essor d'un de ces anges qui traversent quelquefois l'air

pour venir exercer leur ministère ici-bas. Telle est la prière d'un

homme de bien[375].» Et il continue, avec la grâce, quelquefois avec les

propres mots de Shakspeare. Chez le prédicateur comme chez le poëte,

comme chez tous les cavaliers et tous les artistes de l'époque,

l'imagination est si complète qu'elle atteint le réel jusque dans sa

fange, et l'idéal jusque dans son ciel.

Comment le vrai sentiment religieux a-t-il pu s'accommoder d'allures si

mondaines et si franches? Il s'en est accommodé pourtant; bien mieux,

elles l'ont fait naître: chez Taylor, comme chez les autres, la poésie

libre conduit à la foi profonde. Si cette alliance aujourd'hui nous

étonne, c'est qu'à cet endroit nous sommes devenus pédants. Nous prenons

un homme compassé pour un homme religieux. Nous sommes contents de le

voir roide dans un habit noir, serré dans une cravate blanche et un

formulaire à la main. Nous mettons la piété dans la décence, dans la

correction, dans la régularité permanente et parfaite. Nous interdisons

à la foi tout langage franc, tout geste hardi, toute fougue et tout élan

d'action ou de parole; nous sommes scandalisés des gros mots de Luther,

des éclats de rire qui secouent sa puissante bedaine, de ses colères

d'ouvrier, de ses nudités et de ses ordures, de la familiarité

audacieuse avec laquelle il manie son Christ et son Dieu[376]. Nous ne

voyons pas que ces libertés et ces abandons sont justement les signes de

la croyance entière, que la conviction chaleureuse et immodérée est trop

sûre d'elle-même pour s'astreindre à un style irréprochable, que la

religion prime-sautière consiste non en bienséances, mais en émotions.

Elle est un poëme, le plus grand de tous, un poëme auquel on croit;

voilà pourquoi ces gens la trouvent au bout de leur poésie; la façon

dont Shakspeare et tous les tragiques considèrent le monde y conduit;

encore un pas, et Jacques, Hamlet y vont entrer. Cette énorme obscurité,

cette noire mer inexplorée[377] qu'ils aperçoivent au terme de notre

triste vie, qui sait si elle n'est pas bordée par un autre rivage?

L'anxieuse idée du ténébreux _au-delà_ est nationale, et c'est pour cela

qu'ici la renaissance nationale en ce moment devient chrétienne. Quand

Taylor parle de la mort, il ne fait que reprendre et achever une pensée

que Shakspeare ébauchait déjà[378]. «Toutes les successions de la durée,

tous les changements de la nature, les milliers de milliers d'accidents

de ce monde, et tous les événements qui arrivent à chaque homme et à

chaque créature nous prêchent notre sermon funèbre, et nous avertissent

de regarder et de voir comment le Temps, ce vieux fossoyeur, jette les

pelletées de terre et nous creuse la fosse où nous irons enfouir nos

joies et nos peines, et déposer nos corps comme une semence qui lèvera

au jour magnifique ou intolérable de l'éternité.» Car, outre cette mort

finale qui nous engloutit tout entiers, il y a les morts partielles qui

nous dévorent pièce à pièce. «Nous sommes morts à tous les mois que nous

avons déjà vécus, et nous ne les revivrons jamais une seconde fois.» Et

voilà comme nous laissons derrière nous, lambeau par lambeau, toute

notre vie, d'abord notre première vie engourdie et obscure «quand nous

sortons du ventre de notre mère pour sentir la chaleur du soleil. Après

cela nous dormons et nous entrons dans une sorte de mort, où nous gisons

insouciants de tous les changements de l'univers..., aussi indifférents

que si nos yeux étaient clos avec l'argile humide qui pleure dans les

entrailles de la terre. Au bout de sept ans, nos dents tombent et

meurent avant nous: c'est le prologue de la tragédie; et à chaque fois

sept ans, on peut bien parier que nous jouerons notre dernière scène.

Peu à peu la nature, le hasard ou le vice viennent nous prendre notre

corps par morceaux, affaiblissant une portion, en relâchant une autre,

en sorte que nous goûtons d'avance le tombeau et les solennités de nos

propres funérailles, d'abord, dans les organes qui ont été les ministres

du vice, puis dans ceux qui nous servaient pour l'ornement; et au bout

d'un peu de temps, même ceux qui ne servaient qu'à nos nécessités se

trouvent hors d'usage et s'embarrassent comme les roues d'une horloge

détraquée. Nos cheveux tombent; toilette funèbre qui annonce un homme

entré bien avant dans la région et les domaines de la mort. Puis bien

d'autres signes: les cheveux gris, les dents gâtées, les yeux troubles,

les articulations tremblantes, l'haleine courte, les membres roides, la

peau ridée, la mémoire défaillante, l'appétit moindre; même la faim et

la soif de chaque journée crient pour que nous remplacions cette portion

de notre substance que la mort a dévorée pendant la longue nuit, lorsque

nous gisions dans son giron et que nous dormions dans son vestibule.

Ainsi chaque repas nous sauve d'une mort et prépare à une autre mort la

pâture. Bien plus, pendant que nous pensons une pensée, nous mourons, et

nous avons moins à vivre à chaque mot qui sort de notre bouche.»

Par-dessus toutes ces destructions, d'autres destructions travaillent;

le hasard nous fauche aussi bien que la nature, et nous sommes la proie

de l'accident comme de la nécessité. «La nature ne nous a donné qu'une

moisson chaque année, mais la mort en a deux; l'automne et le printemps

envoient aux charniers des troupes d'hommes et de femmes.... Combien de

mères enceintes se sont réjouies de la fécondité de leurs entrailles et

se sont complu dans la pensée qu'elles allaient devenir un canal de

bénédictions pour une famille! Et voilà que la sage-femme, promptement,

a cousu dans le suaire leurs têtes et leurs pieds, et les a emportées

dehors pour la sépulture. La mort règne dans toutes les parties de

notre année, et vous ne pouvez aller nulle part sans fouler les os d'un

mort[379].»

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 22 / 34 段