_Comme il vous plaira_ est une fantaisie. D'action il n'y en a point;

d'intérêt, il n'y en a guère; de vraisemblance, il y en a moins encore.

Et le tout est charmant. Deux cousines, filles de princes, arrivent dans

une forêt avec le bouffon de la cour, Celia déguisée en bergère,

Rosalinde en jeune homme. Elles y trouvent le vieux duc, père de

Rosalinde, qui, chassé de son État, vit avec ses amis en philosophe et

en chasseur. Elles y trouvent des bergers amoureux qui poursuivent de

leurs chansons et de leurs prières des bergères indociles. Elles y

retrouvent ou elles y rencontrent des amants qui deviennent leurs époux.

Tout d'un coup on annonce que le méchant duc Frédéric, qui avait usurpé

la couronne, vient de se retirer dans un cloître et de rendre le trône

au vieux duc exilé. On s'épouse, on danse, et tout finit par une fête

pastorale. Quel est l'agrément de cette folie? C'est d'abord d'être une

folie; le manque de sérieux repose. Point d'événements ni d'intrigue. On

suit doucement le courant aisé d'émotions gracieuses ou mélancoliques

qui vous emmène et vous promène sans vous lasser. Le lieu ajoute à

l'illusion et au charme. C'est une forêt d'automne, où les rayons

attiédis percent les feuilles rougissantes des chênes, ou les frênes

demi-dépouillés tremblent et sourient au faible souffle du vent du soir.

Les amants errent aux bords des ruisseaux «qui courent en babillant sous

les racines antiques.» On aperçoit, en les écoutant, de légers bouleaux

dont la robe de dentelle s'illumine sous le soleil incliné qui les dore,

et la pensée s'égare en des allées de mousse où s'amortit le bruit des

pas. Quel lieu mieux choisi pour la comédie de sentiment et pour la

fantaisie du coeur! N'est-on pas bien ici pour entendre des causeries

d'amour? Quelqu'un a vu dans cette clairière Orlando, l'amant de

Rosalinde; elle l'apprend, et rougit. «Ah! mauvais jour! Mais qu'a-t-il

fait, quand tu l'as vu? Qu'a-t-il dit? Quel air avait-il? D'où

venait-il? Que fait-il ici? M'a-t-il demandée? Où demeure-t-il? Comment

t'a-t-il quittée? Quand le reverras-tu?[300]» Puis d'un ton plus bas,

en hésitant un peu: «A-t-il aussi bonne mine que le jour où il a

combattu?» Cela ne tarit pas. «Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand

je pense, je parle. Chère, chère, va donc.» Questions sur questions,

elle ferme la bouche à son amie, qui veut répondre. À chaque mot, elle

plaisante, mais agitée, en rougissant, avec une gaieté factice; sa

poitrine se soulève et son coeur bat. Elle s'est remise pourtant, quand

arrive Orlando; elle badine avec lui; abritée par son déguisement, elle

lui fait dire qu'il aime Rosalinde. Là-dessus elle le lutine, en

folâtre, en espiègle, en coquette qu'elle est. «Non, non, vous n'aimez

pas.» Orlando répète, et elle se donne le plaisir de le faire répéter

plus d'une fois. Elle petille d'esprit, de moqueries, de malices; ce

sont de jolies colères, des bouderies feintes, des éclats de rire, un

babil étourdissant, de charmants caprices. «Tenez, faites-moi la cour.

Je suis en humeur de fête, et je pourrais bien consentir. Que me

diriez-vous si j'étais votre Rosalinde[301]?» Et à chaque instant elle

lui répète avec un fin sourire: «N'est-ce pas, je suis votre Rosalinde?»

Orlando proteste qu'il mourra. Mourir! Et qui jamais s'est avisé de

mourir d'amour! Voyons les modèles: Léandre? Un jour il prit

maladroitement un bain dans l'Hellespont, et là-dessus les poëtes ont

dit qu'il est mort d'amour. Troïlus? Un Grec lui cassa la tête de sa

massue, et là-dessus les poëtes ont dit qu'il est mort d'amour. Allons,

venez, Rosalinde va être plus douce. Et aussitôt elle joue au mariage

avec lui, et fait prononcer par Celia les paroles solennelles. Elle

agace et tourmente son prétendu mari; elle lui raconte toutes les

fantaisies qu'elle aura, toutes les méchancetés qu'elle fera, toutes les

taquineries qu'il endurera. Les répliques partent coup sur coup comme

des fusées d'or. À chaque phrase, on suit les regards de ces yeux si

vifs, les plis de cette bouche rieuse, les brusques mouvements de cette

taille svelte. C'est la pétulance et la volubilité d'un oiseau. «Ô

cousine, cousine, cousine, ma jolie petite cousine, si tu savais de

combien de brasses je suis enfoncée dans l'amour[302]!». Là-dessus elle

agace cette cousine, elle joue avec ses cheveux, elle l'appelle de tous

ses noms de femme. Antithèses sur antithèses, mots entre-choqués,

pointes, jolies exagérations, cliquetis de paroles, quand on l'écoute,

on croit entendre le ramage d'un rossignol. Ces métaphores redoublées

comme des trilles, ces roulades sonores de gammes poétiques, ce

gazouillement d'été ruisselant sous la feuillée, changent la pièce en un

véritable opéra. Les trois amants finissent par entonner une sorte de

trio. Le premier jette une pensée, et les autres la répètent. Quatre

fois cette strophe recommence, et la symétrie des idées, jointe au

tintement des rimes, fait du dialogue un concert d'amour[303]. Le besoin

de chanter devient si pressant, qu'un instant après les chansons

naissent d'elles-mêmes. La prose et la conversation ont abouti à la

poésie lyrique. On entre de plain-pied dans ces odes. On ne s'y trouve

pas en pays nouveau. On sent en soi l'émotion et la gaieté folle d'un

jour de fête. On voit passer dans une lumière vaporeuse le couple

gracieux que la chanson des deux pages promène autour des blés verts,

parmi les bourdonnements des insectes folâtres, au plus beau jour du

printemps en fleur. L'invraisemblance devient naturelle, et l'on ne

s'étonne point quand on voit l'Hymen amener par la main les deux

fiancées pour les donner à leurs époux.

Pendant que les jeunes gens chantent, les vieillards causent. Leur vie

aussi est un roman, mais triste. L'âme délicate de Shakspeare, froissée

par les chocs de la vie sociale, s'est réfugiée dans les contemplations

de la vie solitaire. Pour oublier les luttes et les chagrins du monde,

il faut s'enfoncer dans une grande forêt silencieuse, «et sous l'ombre

des rameaux mélancoliques laisser couler et perdre les heures fuyantes

du temps.» On regarde les dessins splendides que le soleil découpe sur

le tronc blanc des hêtres, l'ombre des feuilles tremblantes qui vacille

sur la mousse épaisse, les longs balancements des cimes; la pointe

blessante des soucis s'émousse; on ne souffre plus, on se souvient

seulement qu'on a souffert; on ne trouve plus en soi qu'une misanthropie

douce, et l'homme renouvelé en devient meilleur. Le vieux duc se trouve

heureux de son exil. La solitude lui a donné le repos, l'a délivré de la

flatterie, l'a ramené à la nature. Il a pitié des cerfs qu'il est obligé

de tuer pour se nourrir. Il se trouve injuste quand il voit «ces pauvres

innocents tachetés, citoyens nés de cette cité déserte, poursuivis sur

leurs propres domaines, et leurs hanches rondes ensanglantées par les

flèches[304].» Rien de plus doux que ce mélange de compassion tendre, de

philosophie rêveuse, de tristesse délicate, de plaintes poétiques et de

chansons pastorales. Un des seigneurs chante:

Souffle, souffle, vent d'hiver,--tu n'es point si méchant--que

l'ingratitude de l'homme;--ta dent n'est pas si aiguë,--car on ne

te voit pas,--quoique ton souffle soit rude.--Hé! ho! chante, hé!

ho! dans le houx vert.--L'amour n'est que folie, l'amitié n'est

que feinte.--Hé! ho! Dans le houx vert!--Cette vie est toute

réjouie[305].

Parmi eux se trouve une âme plus souffrante, Jacques le mélancolique, un

des personnages les plus chers à Shakspeare, masque transparent derrière

lequel on voit la figure du poëte. Il est triste parce qu'il est tendre;

il sent trop vivement le contact des choses, et ce qui laisse

indifférents les autres le fait pleurer[306]. Il ne gronde pas, il

s'afflige; il ne raisonne pas, il s'émeut; il n'a pas l'esprit

combattant d'un moraliste réformateur; c'est une âme malade et fatiguée

de vivre. L'imagination passionnée mène vite au dégoût. Pareille à

l'opium, elle exalte et elle brise. Elle emmène l'homme dans la plus

haute philosophie, puis le laisse retomber dans des caprices d'enfant.

Jacques quitte les autres brusquement, et s'en va dans les coins du bois

pour être seul. Il aime sa tristesse, et ne voudrait pas la changer

contre la joie. Rencontrant Orlando, il lui dit: «Rosalinde est le nom

de votre maîtresse?--Justement.--Je n'aime pas son nom[307].» On voit

qu'il a des boutades de femme nerveuse. Il se choque de ce qu'Orlando

écrit des sonnets sur les arbres de la forêt. Il est bizarre, et trouve

des sujets de peine et de gaieté là où les autres ne verraient rien de

semblable. «Un bouffon! un bouffon! j'ai rencontré un bouffon dans la

forêt, un bouffon en habit bariolé. Pauvre monde que le nôtre! Aussi

vrai que je vis de pain, j'ai rencontré un bouffon qui s'était couché et

se chauffait au soleil, et maudissait madame la Fortune en bons termes,

en bons termes choisis. Un bouffon en habit bariolé!» L'entendant

moraliser de la sorte, il s'est mis à rire de ce qu'un bouffon pût être

si méditatif, et il a ri une heure durant: «Ô noble bouffon! digne

bouffon! L'habit bariolé est le seul habit. Oh! que ne suis-je un

bouffon! Mon ambition est d'avoir un habit bariolé comme lui[308].» Un

instant après, il revient à ses dissertations mélancoliques, peintures

éclatantes, dont la vivacité, explique son caractère et trahit

Shakspeare, qui se cache sous son nom.

.... Le monde entier n'est qu'un théâtre,--et tous, hommes et

femmes, ne sont que des acteurs.--Ils ont leurs entrées, leurs

sorties,--et chaque homme en sa vie joue plusieurs rôles.--Ses

actes sont les sept âges. D'abord l'enfant--qui piaule et vomit

dans les bras de sa nourrice.--Puis l'écolier pleurard, avec sa

gibecière--et sa face reluisante, matinale, se traînant comme un

escargot,--à contre-coeur, vers l'école. Puis l'amant--soupirant

comme une fournaise, avec une plaintive ballade--en l'honneur des

sourcils de sa maîtresse. Ensuite le soldat,--plein de jurons

bizarres, barbu comme un léopard,--jaloux de son honneur, brusque

et violent en querelles;--cherchant la fumée de la gloire--à la

gueule du canon. Puis le juge,--au beau ventre rond, garni de

gras chapons,--le regard sévère, la barbe magistralement

coupée,--rempli de sages maximes et de précédents modernes;--et

de cette façon il joue son rôle. Le sixième âge, étriqué,--devient

le maigre Pantalon à pantoufles;--des lunettes sur le nez, un sac

au côté,--son jeune haut-de-chausses bien ménagé, cent fois trop

large--pour ses cuisses rétrécies. Sa forte voix virile,--revenant

au fausset enfantin, ne rend plus que les sons grêles--d'un

sifflet ou d'un chalumeau. La dernière scène--de cette étrange

histoire accidentée--est la seconde enfance, le pur oubli de

soi-même.--Plus de dents, plus d'yeux, plus de goût, plus

rien[309].

_Comme il vous plaira_ est un demi-rêve. _Le Songe d'une Nuit d'été_ est

un rêve complet.

La scène, s'enfonçant dans le lointain vaporeux de l'antiquité

fabuleuse, recule jusqu'à Thésée, qui pare son palais pour épouser la

belle reine des Amazones. Le style, chargé d'images tourmentées, emplit

l'esprit de visions étranges et splendides, et le peuple aérien des

sylphes vient égarer la comédie dans le monde fantastique d'où il est

sorti.

C'est d'amour qu'il s'agit encore; de tous les sentiments, n'est-il pas

le plus grand artisan de songes? Mais il n'a point ici pour langage le

caquet charmant de Rosalinde; il est ardent comme la saison. Il ne

s'épanche point en conversations légères, en prose agile et

bondissante; il éclate en larges odes rimées, parées de métaphores

magnifiques, soutenues d'accents passionnés, telles que la chaude nuit,

chargée de parfums et scintillante d'étoiles, en inspire à un poëte et à

un amant. Lysander et Hermia conviennent de se rencontrer le soir «dans

le bois où souvent ils se sont assis sur des lits de molles violettes, à

l'heure où Phébé contemple son front d'argent dans le miroir des

fontaines, et baigne de perles liquides les minces lames du gazon[310].»

Ils s'y égarent et s'endorment, fatigués, sous les arbres. Un sylphe

touche de la racine magique les yeux du jeune homme, et change son

coeur. Tout à l'heure, à son réveil, il se prendra d'amour pour celle

qu'il apercevra la première. Cependant Démétrius, amant rebuté d'Hermia,

erre avec Héléna, qu'il rebute, dans le bois solitaire. La fleur magique

le change à son tour: c'est maintenant Héléna qu'il aime. Les amants se

fuient et se poursuivent le long des hautes futaies, dans la nuit

sereine. On sourit de leurs emportements, de leurs plaintes, de leurs

extases, et pourtant on y prend part. Cette passion est un rêve, et

cependant elle touche. Elle ressemble à ces toiles aériennes qu'on

trouve le matin sur la crête des sillons où la rosée les dépose, et

dont les fils étincellent comme un écrin. Rien de plus fragile et rien

de plus gracieux. Le poëte joue avec les émotions: il les confond, il

les entre-choque, il les redouble, il les emmêle. Il noue et dénoue ces

amours comme des choeurs de danse, et l'on voit passer auprès des

buissons verts, sous les yeux rayonnants des étoiles, ces nobles et

tendres figures, tantôt humides de larmes, tantôt illuminées par le

ravissement. Ils ont l'abandon de l'amour vrai, ils n'ont point la

grossièreté de l'amour sensuel. Rien ne nous fait tomber du monde idéal

où Shakspeare nous emmène. Éblouis par la beauté, ils l'adorent, et le

spectacle de leur bonheur, de leur trouble et de leur tendresse est un

enchantement.

Au-dessus de ces deux couples voltige et bourdonne l'essaim des sylphes

et des fées. Eux aussi, ils aiment. Titania, leur reine, a pour favori

un jeune garçon, fils d'un roi de l'Inde, qu'Obéron son époux veut lui

ôter. Ils se querellent, si bien que d'effroi leurs sylphes vont se

cacher dans la coupe des glands du chêne, dans la robe d'or des

primevères. Obéron, pour se venger, commande à Puck de toucher de la

fleur magique les yeux de Titania endormie, et voilà qu'à son réveil la

plus légère et la plus charmante des fées se trouve éprise d'un lourdaud

stupide qui a la tête d'un âne. Elle s'agenouille devant lui. Elle pose

sur ses tempes velues une couronne de fraîches fleurs odorantes. «Et les

gouttes de rosée qui tout à l'heure s'étalaient sur les boutons comme

des perles rondes d'Orient s'arrêtent maintenant, pareilles à des

larmes, dans les yeux des pauvres fleurettes, comme si elles pleuraient

leur disgrâce[311].» Elle appelle autour de lui les génies qui la

suivent:

Sautillez devant lui dans ses promenades, et gambadez devant

ses yeux.--Nourrissez-le d'abricots, de groseilles,--de

raisins empourprés, de figues vertes et de mûres.--Dérobez

aux abeilles sauvages leur sac de miel;--pour l'éclairer la

nuit, coupez leurs cuisses de cire;--allumez-les aux yeux de

feu du ver luisant,--pour conduire mon amour au lit et pour

l'éveiller;--arrachez les ailes peintes des papillons;--avec

cet éventail, écartez de ses yeux endormis les rayons de la

lune.--Venez, faites-lui cortége, conduisez-le à mon

berceau.--Il me semble que la lune regarde avec des yeux

humides, et quand elle pleure, chaque fleurette pleure--sur

quelque virginité perdue.--Arrêtez la langue de mon

bien-aimé, amenez-le en silence[312].

Il le faut, car le bien-aimé brait horriblement, et à toutes les offres

de Titania, il répond en demandant du foin. Quoi de plus triste et de

plus doux que cette ironie de Shakspeare? Quelle raillerie contre

l'amour et quelle tendresse pour l'amour! Le sentiment est divin, et son

objet est indigne. Le coeur est ravi, et les yeux sont aveugles. C'est

un papillon doré qui s'agite dans la boue, et Shakspeare, en peignant

ses misères, lui garde toute sa beauté:

Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs--pendant que je

caresse tes joues charmantes,--et que j'attache des roses

musquées au poil luisant de ta tête,--et que je baise tes

belles et larges oreilles, ô ma chère joie!--Dors et je vais

te bercer dans mes bras! Ainsi le chèvrefeuille

parfumé--s'enlace amoureusement autour des arbres. Ainsi le

lierre, comme un fiancé,--met son anneau aux doigts d'écorce

des ormes.--Oh! que je t'aime! oh! que je suis folle de

toi[313]!

Au retour du matin, quand «la porte de l'Orient, toute rouge de flammes,

s'ouvre sur la mer avec de beaux rayons bénis, et change en nappes d'or

ses courants verdâtres[314],» l'enchantement cesse, Titania s'éveille

sur sa couche de thym sauvage et de violettes penchées. Elle chasse le

monstre; ses souvenirs de la nuit s'effacent dans un demi-jour vague,

«comme des montagnes lointaines qui s'évanouissent en nuages.» Et les

fées vont chercher dans la rosée nouvelle des rubis qu'elles poseront

sur le sein des roses, et «des perles qu'elles pendront à l'oreille des

fleurs[315].» Tel est le fantastique de Shakspeare, tissu léger

d'inventions téméraires, de passions ardentes, de raillerie

mélancolique, de poésie éblouissante, tel qu'un des sylphes de Titania

l'eût fait. Rien de plus semblable à l'esprit du poëte que ces agiles

génies, fils de l'air et de la flamme, «dont le vol met un cercle autour

de la terre» en une seconde, qui glissent sur l'écume des vagues et

bondissent parmi les atomes des vents. Son Ariel vole, invisible

chanteur, autour des naufragés qu'il console, découvre les pensées des

traîtres, poursuit Caliban, la brute farouche, étale devant les amants

des visions pompeuses, et achève tout en un éclair[316]. Shakspeare

effleure les objets d'une aile aussi prompte, par des bonds aussi

brusques, avec un toucher aussi délicat.

Quelle âme! quelle étendue d'action et quelle souveraineté d'une

faculté unique! que de créatures diverses et quelle persistance de la

même empreinte! Les voilà toutes réunies et toutes marquées du même

signe, dépourvues de volonté et de raison, gouvernées par le

tempérament, l'imagination ou la passion pure, privées des facultés qui

sont contraires à celles du poëte, maîtrisées par le corps que se

figurent ses yeux de peintre, douées des habitudes d'esprit et de la

sensibilité violente qu'il trouve en lui-même[317]. Parcourez ces

groupes, et vous n'y trouverez que des formes diverses et des états

divers d'une puissance unique. Ici, le troupeau des brutes, des

radoteurs et des commères, composés d'imagination machinale; plus loin,

la compagnie des gens d'esprit agités par l'imagination gaie et folle;

là-bas, le charmant essaim de jeunes femmes que soulève si haut

l'imagination délicate et qu'emporte si loin l'amour abandonné;

ailleurs, la bande des scélérats endurcis par des passions sans frein,

animés par une verve d'artiste; au centre, le lamentable cortége des

grands personnages dont le cerveau exalté s'emplit de visions

douloureuses ou criminelles, et qu'un destin intérieur pousse vers le

meurtre, vers la folie ou vers la mort. Montez d'un étage et contemplez

la scène tout entière: l'ensemble porte la même marque que les détails.

Le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les

horreurs, les détails crus, les moeurs déréglées et féroces, la vie

réelle tout entière telle qu'elle est, quand elle se trouve affranchie

des bienséances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comédie,

promenée dans une fantasmagorie de peintures, s'égare à travers le

vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une

imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans

musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres qui emporte

l'esprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes

ailés, le génie qui l'a formée. Regardez maintenant. Ne voyez-vous pas

le poëte debout derrière la foule de ses créatures? Elles l'ont annoncé;

elles ont toutes montré quelque chose de lui. Agile, impétueux,

passionné, délicat, son génie est l'imagination pure, touchée plus

fortement et par de plus petits objets que le nôtre. De là ce style tout

florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives dont la

bizarrerie semble de l'incohérence, dont la richesse est de la

surabondance, oeuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et

bondit trop loin. De là cette psychologie involontaire et cette

pénétration terrible qui, apercevant en un instant tous les effets d'une

situation et tous les détails d'un caractère, les concentre dans chaque

réplique du personnage, et donne à sa figure un relief et une couleur

qui font illusion. De là notre émotion et notre tendresse. Nous lui

disons comme Desdémone à Othello: «Je vous aime parce que vous avez

beaucoup senti et beaucoup souffert.»

[Note 298: _Twelfth Night_, _As you like it_, _Tempest_, _Winter's

Tale_, etc., _Cymbeline_, _Merchant of Venise_, etc.]

[Note 299:

How sweet the moonlight sleeps upon this bank!

Here will we sit, and let the sounds of music

Creep in our ears; soft stillness and the night

Become the touches of sweet harmony,

Sit, Jessica; look how the floor of heaven

Is thick inlaid with patines of bright gold;

There's not the smallest orb which thou behold'st,

But in his motion like an angel sings,

Still quiring to the young-eyed cherubins,

Such harmony is in immortal souls;

But whilst this muddy vesture of decay

Doth grossly close it in, we cannot hear it.

Come, ho, and wake Diana with a hymn:

With sweetest touches pierce your mistress' ear,

And draw her home with sweet music.

JESSICA.

I'm never merry when I hear sweet music.]

[Note 300: Alas the day! What did he, when thou saw'st him? What

said he? How look'd he? Wherein went he? What makes he here? Did he ask

for me? Where remains he? How parted he with thee? When shalt thou see

him again?... Looks he as fresh as he did the day he wrestled?

.... Do you not know I am a woman? When I think, I must speak. Sweet,

say on.]

[Note 301: ROSALIND.

Why, how now, Orlando, where have you been all this while? You a lover?

.... Come, woo me, woo me; for now I am in a holiday humour, and like

enough to consent:--What would you say to me now, an I were your very

Rosalind?

.... And I am your Rosalind, am I not your Rosalind?]

[Note 302: O coz, coz, coz, my pretty little coz, that thou didst

know how many fathom deep I am in love....]

[Note 303:

PHEBE.

Good shepherd, tell this youth what 'tis to love.

SILVIUS.

It is to be all made of sighs and tears;--

And so I am for Phebe.

PHEBE.

And I for Ganymede.

ORLANDO.

And I for Rosalind.

ROSALIND.

And I for no woman.

SILVIUS.

It is to be all made of fantasy,

All made of passion, and all made of wishes;

All adoration, duty, observance,

All humbleness, all patience, and impatience,

All purity, all trial, all observance;--

And so I am for Phebe.

PHEBE.

And so I am for Ganymede.

ORLANDO.

And so I am for Rosalind.

ROSALIND.

And so I am for no woman.]

[Note 304:

DUKE.

Come, shall we go and kill us venison?

And yet it irks me, the poor dappled fools,--

Being native burghers of this desert city,--

Should, on their own confines, with forked heads,

Have their round haunches gor'd.]

[Note 305:

Blow, blow, thou winter wind,

Thou art not so unkind

As man's ingratitude;

Thy tooth is not so keen,

Because thou art not seen,

Although thy breath be rude.

Heigh, ho! sing heigh, ho! unto the green holly:--

Most friendship is feigning, most loving mere folly!

Then, heigh, ho, the holly!

This life is most jolly.]

[Note 306: Comparez Jacques à Alceste. C'est le contraste d'un

misanthrope par raisonnement et d'un misanthrope par imagination.]

[Note 307:

JACQUES.

Rosalind is your love's name?

ORLANDO.

Yes, just.

JACQUES.

I do not like her name.]

[Note 308:

A fool, a fool!--I met a fool i' the forest,

A motley fool!--a miserable world!--

As I do live by food, I met a fool,

Who laid him down and bask'd him in the sun,

And rail'd on Lady Fortune in good terms,

In good set terms,--and yet a motley fool.

.... O noble fool! worthy fool! Motley's the only wear.

.... O that I were a fool!

I am ambitious for a motley coat.]

[Note 309:

JACQUES.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 17 / 34 段