s'entre-choquent, il est pâle comme sa chemise?» L'extrême angoisse
aboutit ici à une sorte de rire qui est un spasme. Désormais Hamlet
parle comme s'il avait une attaque de nerfs continue. Sa démence est
feinte, je le veux; mais son esprit, comme une porte dont les gonds sont
tordus, tourne et claque à tout vent avec une précipitation folle et un
bruit discordant. Il n'a pas besoin de chercher les idées bizarres, les
incohérences apparentes, les exagérations, le déluge de sarcasmes qu'il
entasse. Il les trouve en lui; il ne se force pas, il n'a qu'à
s'abandonner à lui-même. Quand il fait jouer la pièce qui doit démasquer
son oncle, il se lève, il s'assoit, il vient poser sa tête sur les
genoux d'Ophélie, il interpelle les acteurs, il commente la pièce aux
spectateurs; ses nerfs sont crispés, sa pensée exaltée est comme une
flamme qui ondoie et petille, et ne trouve pas assez d'aliments dans la
multitude des objets qui l'entourent et auxquels elle se prend. Quand le
roi se lève démasqué et troublé, Hamlet chante et dit: «N'est-ce pas,
Horatio! cette chanson avec une forêt de plumes et deux roses de Provins
sur mes escarpins, en voilà assez pour m'obtenir une place dans une
troupe de comédiens[293].» Et il rit terriblement, car il est décidé au
meurtre. Il est clair que cet état est une maladie, et que l'homme ne
vivra pas.
Dans une âme aussi ardente pour penser et aussi puissante pour sentir,
que reste-t-il, sinon le dégoût et le désespoir? Nous teignons de la
couleur de nos pensées la nature entière; nous faisons le monde à notre
image; quand notre âme est malade, nous ne voyons plus que maladie dans
l'univers. «Cette admirable construction, la terre, me semble un stérile
promontoire. Ce dôme superbe, regardez, ce splendide firmament suspendu
sur nous, ce toit majestueux incrusté de flammes d'or, eh bien! je n'y
vois qu'un sale et infect amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre que
l'homme! quelle noble raison! quelles facultés infinies! Dans sa forme,
dans ses mouvements, comme il est achevé et admirable! Par ses actions,
combien semblable à un ange! Par son intelligence, combien semblable à
un Dieu! La merveille du monde! le roi de la création! Et cependant
pour moi, qu'est-ce que cette quintessence de poussière? L'homme ne me
plaît point, ni la femme non plus[294].» Dorénavant sa pensée flétrit
tout ce qu'elle touche. Il raille amèrement devant Ophélie le mariage et
l'amour. La beauté! l'innocence! La beauté n'est qu'un moyen de
prostituer l'innocence. «Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu
faire souche de pécheurs? Quel besoin ont des coquins comme moi de
ramper entre ciel et terre? Nous sommes des vauriens fieffés, tous. N'en
crois pas un[295].» Quand il a tué Polonius par mégarde, il ne s'en
repent guère; c'est un fou de moins. Il se moque lugubrement. «Où est
Polonius? dit le roi.--À souper.--À souper? où?--Pas dans un endroit où
il mange, mais dans un endroit où il est mangé. Une compagnie de
certains vers politiques est attablée après lui[296].» Et il répète en
cinq ou six façons ces plaisanteries de fossoyeur. Sa pensée habite déjà
le cimetière; pour cette philosophie désespérée, l'homme vrai, c'est le
cadavre. Les charges, les honneurs, les passions, les plaisirs, les
projets, la science, tout cela n'est qu'un masque d'emprunt, que la mort
nous ôte pour laisser voir ce qui est nous-mêmes, le crâne infect et
grimaçant. C'est ce spectacle qu'il va chercher près de la fosse
d'Ophélie. Il compte les crânes que le fossoyeur déterre: celui-ci fut
un légiste, celui-là un courtisan. Que de salutations, d'intrigues, de
prétentions, d'arrogance! Et voilà qu'aujourd'hui un sale paysan le fait
sauter du bout de sa bêche, et joue aux quilles avec lui. César ou
Alexandre sont tombés en pourriture et ont fait de la terre grasse; les
maîtres du monde ont servi à boucher la fente d'un vieux mur. «Va
maintenant dans la chambre de madame, et dis-lui qu'elle a beau se
farder haut d'un pouce, elle aura un jour ce gracieux aspect. Va, cela
la fera rire[297].» Lorsqu'on en est là, on n'a plus qu'à mourir.
Cette imagination exaltée, qui explique sa maladie nerveuse et son
empoisonnement moral, explique aussi sa conduite. S'il hésite à tuer son
oncle, ce n'est point par horreur du sang et par scrupules modernes. Il
est du seizième siècle. Sur le vaisseau, il a écrit l'ordre de
décapiter Rosencrantz et Guildenstern, et de les décapiter sans
confession. Il a tué Polonius, il a causé la mort d'Ophélie, et n'en a
pas de grands remords. Si une première fois il a épargné son oncle,
c'est qu'il l'a trouvé en prières, et par crainte de l'envoyer au ciel.
Il a cru le frapper le jour où il a frappé Polonius. Ce que son
imagination lui ôte, c'est le sang-froid et la force d'aller
tranquillement et après réflexion mettre une épée dans une poitrine. Il
ne peut faire la chose que sur une suggestion subite; il a besoin d'un
moment d'exaltation; il faut qu'il croie le roi derrière une tapisserie,
ou que, se voyant empoisonné, il le trouve sous la pointe de son
poignard. Il n'est pas maître de ses actions; c'est l'occasion qui les
lui dicte; il ne peut pas méditer le meurtre, il doit l'improviser.
L'imagination trop vive épuise la volonté par l'énergie des images
qu'elle entasse et par la fureur d'attention qui l'absorbe. Vous
reconnaissez en lui l'âme d'un poëte qui est fait non pour agir, mais
pour rêver, qui s'oublie à contempler les fantômes qu'il se forge, qui
voit trop bien le monde imaginaire pour jouer un rôle dans le monde
réel, artiste qu'un mauvais hasard a fait prince, qu'un hasard pire a
fait vengeur d'un crime, et qui, destiné par la nature au génie, s'est
trouvé condamné par la fortune à la folie et au malheur. Hamlet, c'est
Shakspeare, et, au bout de cette galerie de figures qui ont toutes
quelques traits de lui-même, Shakspeare s'est peint dans le plus profond
de ses portraits.
Si Racine ou Corneille avaient fait une psychologie, ils auraient dit
avec Descartes: L'homme est une âme incorporelle, servie par des
organes, douée de raison et de volonté, habitant des palais ou des
portiques, faite pour la conversation et la société, dont l'action
harmonieuse et idéale se développe par des discours et des répliques
dans un monde construit par la logique en dehors du temps et du lieu.
Si Shakspeare avait fait une psychologie, il aurait dit avec Esquirol:
L'homme est une machine nerveuse, gouvernée par un tempérament, disposée
aux hallucinations, emportée par des passions sans frein, déraisonnable
par essence, mélange de l'animal et du poëte, ayant la verve pour
esprit, la sensibilité pour vertu, l'imagination pour ressort et pour
guide, et conduite au hasard, par les circonstances les plus déterminées
et les plus complexes, à la douleur, au crime, à la démence et à la
mort.
[Note 262: Voyez encore dans Timon, et surtout dans Hotspur,
l'exemple parfait de l'imagination véhémente et déraisonnable.]
[Note 263:
CORIOLANUS.
By Jupiter, forget:--
I am weary; yea, my memory is tir'd.
Have we no wine here?]
[Note 264:
CORIOLANUS.
Come I too late?...
O! let me clip you
In arms as sound as when I woo'd; in heart
As merry as when our nuptial day was done.]
[Note 265:
CORIOLANUS.
I thank you, general;
But cannot make my heart consent to take
A bribe to pay my sword....]
[Note 266:
No more, I say;
For that I have not wash'd my nose that bled,
Or foil'd some debile wretch,--you shout me forth
In acclamations hyperbolical;
As if I loved my little should be dieted
In praises sauc'd with lies.]
[Note 267:
I will go wash;
And when my face is fair, you shall perceive,
Whether I blush, or no. Howbeit, I thank you,
I mean to stride your steed....]
[Note 268:
Bid them wash their faces,
And keep their teeth clean....
To beg of Hob and Dick....]
[Note 269:
What must I say?
I pray, sir.... Plague upon 't! I cannot bring
My tongue to such a pace:--look, sir; my wounds;
I got them in my country's service, when
Some certain of your brethren roar'd, and ran
From the noise of our own drums.]
[Note 270:
.... Come, enough.--Enough, with over-measure.
CORIOLANUS.
No, take more:
What may be sworn by, both divine and human,
Seal what I end withal:--at once pluck out
The multitudinous tongue; let them not lick
The sweet which is their poison:
.... Throw their power i' the dust.]
[Note 271:
Hence, old goat! Hence, rotten thing, or I shall
Shake thy bones out of thy garments.
.... You speak o' the people,
As if you were a god to punish, not a man
Of their infirmity.]
[Note 272:
VOLUMNIA.
.... My praises first made thee a soldier....]
[Note 273:
.... The smiles of knaves
Tent in my cheeks; and school-boy's tears take up
The glasses of my sight! A beggar's tongue
Make motion through my lips; and my arm'd knees,
Who bow'd but in my stirrup, bend like his
That has receiv'd an alms.
.... Yet were there but this single plot to lose,
This mould of Marcius, they to dust should grind it.
And throw it against the wind....]
[Note 274:
Pray, be content;
Mother, I am going to the market-place;
Chide me no more. I'll mountebank their loves,
Cog their hearts from them, and come home belov'd
Of all the trades in Rome. Look, I am going.]
[Note 275:
CORIOLANUS.
How! traitor?
MENENIUS.
Nay; temperately; your promise.
CORIOLANUS.
The fires i' the lowest hell fold in the people!
Call me their traitor!--Thou injurious tribune!
Within thine eyes sat twenty thousand deaths,
In thine hands clutch'd as many millions, in
Thy lying tongue both numbers, I would say,
Thou liest, unto thee, with a voice as free
As I do pray the gods.]
[Note 276:
Let them pronounce the steep Tarpeian death,
Vagabond exile, flaying; pent to linger
But with a grain a day, I would not buy
Their mercy at the price of one fair word;
Nor check my courage for what they can give,
To hav't with saying, Good morrow.]
[Note 277:
You common cry of curs! whose breath I hate
As reek o' the rotten fens, whose loves I prize
As the dead carcases of unburied men
That do corrupt my air, I banish you.
.... Despising,
For you, the city, thus I turn my back:
There is a world elsewhere.]
[Note 278:
MACBETH.
.... Why do I yield to that suggestion,
Whose horrid image doth unfix my hair,
And make my seated heart knock at my ribs?...
.... My thought, whose murder yet is but fantastical,
Shakes so my single state of man that function
Is smother'd in surmise; and nothing is,
But what is not.]
[Note 279:
.... Now o'er the one half world
Nature seems dead, and wicked dreams abuse
The curtain'd sleep; now witchcraft celebrates
Pale Hecate's offerings; and wither'd Murder,
Alarum'd by his sentinel, the wolf,
Whose howl's his watch, thus, with his stealthy pace,
With Tarquin's ravishing strides, towards his design,
Moves like a ghost. (_A bell rings._)
I go, and it is done; the bell invites me.
Hear it not, Duncan; for it is a knell
That summons thee to heaven, or to hell.]
[Note 280:
What hands are here? Ha, they pluck out mine eyes!]
[Note 281:
MACBETH.
One cried, _God bless us!_ and _Amen_, the other;
As they had seen me with these hangman's hands
Listening their fear; I could not say, Amen,
When they did say, God bless us!
.... But wherefore could I not pronounce, Amen?
I had most need of blessing, and Amen
Stuck in my throat.]
[Note 282:
Sleep no more!
Macbeth doth murder Sleep, the innocent Sleep;
Sleep, that knits up the ravell'd sleave of care,
The death of each day's life, sore labour's bath!
Balm of hurt minds, chief nourisher in life's feast.
.... Glamis hath murder'd sleep; and therefore Cawdor
Shall sleep no more--Macbeth shall sleep no more!]
[Note 283:
To know my deed,--'twere best not know myself. (_Knock._)
Wake Duncan with thy knocking! Ay, would thou couldst.]
[Note 284:
Had I but died an hour before this chance,
I had liv'd a blessed time; for, from this instant,
There's nothing serious in mortality:
All is but toys: renown and grace, is dead;
The wine of life is drawn, and the mere lees
Is left this vault to brag of.]
[Note 285:
I am in blood,
Steep'd in so far, that, should I wade no more,
Returning were as tedious as go o'er.
.... But let the frame of things disjoint, both the worlds suffer,
Ere we will eat our meal in fear, and sleep
In the affliction of these terrible dreams
That shake us nightly. Better be with the dead
Whom we, to gain our place, have sent to peace,
Than on the torture of the mind to lie
In restless ecstasy. Duncan is in his grave;
After life's fretful fever he sleeps well,
Treason has done his worst; nor steel nor poison,
Malice domestic, foreign levy, nothing
Can touch him farther!]
[Note 286:
Prithee, see there! Behold! look! lo! how say you?
If charnel-houses and our graves must send
Those that we bury, back, our monuments
Shall be the maws of kites.
Blood hath been shed ere now, i' the olden time,--
Ay, and since too, murthers have been perform'd
Too terrible for the ear. The times have been
That, when the brains were out, the man would die,
And there an end. But now! they rise again
With twenty mortal murthers on their crowns,
And push us from our stools.
Avaunt! and quit my sight! Let the earth hide thee!
Thy bones are marrowless, thy blood is cold;
Thou hast no speculation in those eyes
Which thou dost glare with!]
[Note 287:
Alas, poor country!
Almost afraid to know itself! It cannot
Be call'd our mother, but our grave. Where nothing
But he who knows nothing, is once seen to smile,
Where ... the dead man's knell
Is scarce ask'd, for whom and good men's lives
Expire before the flowers in their caps,
Dying, or ere they sicken.]
[Note 288:
She should have died hereafter;
There would have been a time for such a word.--
To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,
Creeps in this petty pace from day to day,
To the last syllable of recorded time,
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle!
Life's but a walking shadow; a poor player
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more; it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing....
I 'gin to be a-weary of the sun,
And wish the estate o' the world were now undone.
.... They have tied me to a stake; I cannot fly,
But, bear-like, I must fight the course.
.... I have supp'd full with horrors.
Direness, familiar to my slaught'rous thoughts,
Cannot once start me.]
[Note 289: Goethe, _Wilhelm Meister_.]
[Note 290:
O, that this too, too solid flesh would melt,
Thaw, and resolve itself into a dew!
Or that the Everlasting had not fix'd
His canon 'gainst self-slaughter! O God! O God!
How weary, stale, flat, and unprofitable,
Seem to me all the uses of this world!
Fye on 't! O fye! 'tis an unweeded garden,
That grows to seed; things rank, and gross in nature,
Possess it merely. That it should come to this!
But two months dead! nay, not so much, not two:
So excellent a king....
So loving to my mother,
That he might not beteem the winds of heaven
Visit her face too roughly. Heaven and earth!
.... And yet, within a month,
Let me not think on 't;--Frailty, thy name is woman!...
A little month; or ere those shoes were old,
With which she follow'd my poor father's body....
Ere yet the salt of most unrighteous tears
Had left the flushing in her galled eyes,
She married:--O most wicked speed, to post
With such dexterity to incestuous sheets!
It is not, nor it cannot, come to good;
But break, my heart, for I must hold my tongue!]
[Note 291:
Hold, hold, my heart;
And you my sinews, grow not instant old,
But bear me stiffly up!--Remember thee?
Ay, poor Ghost, while memory holds a seat
In this distracted globe. Remember thee?
Yea, from the table of my memory
I'll wipe away all trivial fond records,
All saws of books, all forms, all pressures past.
And thy commandment all alone shall live.
O villain, villain, smiling, damned villain!
My tablet;--meet it is, I set it down,
That one may smile, and smile, and be a villain;
At least, I am sure, it may be so in Denmark:
So, uncle, there you are.]
[Note 292:
HAMLET.
Ha, ha, boy, say'st thou so? art thou there, true-penny?
Come on, you hear this fellow in the cellarage,--
Consent to swear.
GHOST (_beneath_).
Swear.
HAMLET.
_Hic et ubique_? Then we will shift our ground;
Come hither, gentlemen, swear by my sword.
GHOST (_beneath_).
Swear by his sword.
HAMLET.
Well said, old mole! canst work i' the earth so fast?
A worthy pioneer!]
[Note 293: HAMLET.
Would not this, sir, and a forest of feathers (if the rest of my
fortunes turn Turk with me), with two provincial roses on my razed
shoes, get me a fellowship in a cry of players, sir?]
[Note 294: This goodly frame, the earth, seems to me a sterile
promontory; this most excellent canopy, the sky, look you, this brave
overhanging firmament, this majestical roof fretted with golden fire,
why, it appears no other thing to me than a foul and pestilent
congregation of vapours. What a piece of work is a man! How noble in
reason! how infinite in faculties! In form, in moving, how express and
admirable! In action, how like an angel! In apprehension, how like a
god! the beauty of the world! the paragon of animals! And yet, to me,
what is this quintessence of dust? Man delights not me, nor woman
neither.]
[Note 295: Get thee to a nunnery; why wouldst thou be a breeder of
sinners? What should such fellows as I do crawling between earth and
heaven? We are arrant knaves, all; believe none of us.]
[Note 296:
KING.
Now, Hamlet, where's Polonius?
HAMLET.
At supper.
KING.
At supper? Where?
HAMLET.
Not where he eats, but where he is eaten: a certain convocation of
politic worms are e'en at him.]
[Note 297:
HAMLET.
Now get you to my lady's chamber, and tell her, let her paint an inch
thick, to this favour she must come; make her laugh at that.]
IX
Un pareil poëte pourra-t-il s'astreindre toujours à imiter la nature? Ce
monde poétique qui s'agite dans son cerveau ne s'affranchira-t-il jamais
des lois du monde réel? N'est-il pas assez puissant pour suivre les
siennes? Il l'est, et la poésie de Shakspeare aboutit naturellement au
fantastique. Là est le plus haut degré de l'imagination déraisonnable et
créatrice. Rejetant la logique ordinaire, elle en crée une nouvelle;
elle unit les faits et les idées dans un ordre nouveau, absurde en
apparence, au fond légitime; elle ouvre le pays du rêve, et son rêve
fait illusion comme la vérité.
Lorsqu'on entre dans les comédies de Shakspeare, et même dans ses
demi-drames[298], il semble qu'on le voie sur le seuil, à la façon de
l'acteur chargé du prologue, pour empêcher le public de se méprendre et
pour lui dire: «Ne prenez pas trop au sérieux ce que vous allez écouter;
je me joue. Mon cerveau rempli de songes a voulu se les donner en
spectacle, et les voici. Des palais, de lointains paysages, les nuées
transparentes qui tachent de leurs flocons gris l'horizon matinal,
l'embrasement de splendeur rouge où se plonge le soleil du soir, de
blanches colonnades prolongées à perte de vue dans l'air limpide, des
cavernes, des chaumières, le défilé fantasque de toutes les passions
humaines, le jeu irrégulier des aventures imprévues, voilà le pêle-mêle
de formes, de couleurs et de sentiments que je laisse se brouiller et
s'enchevêtrer devant moi, écheveau nuancé de soies éclatantes, légère
arabesque dont les lignes sinueuses, croisées et confondues, égarent
l'esprit dans le capricieux dédale de leurs enroulements infinis. Ne la
jugez pas comme un tableau. N'y cherchez pas une composition exacte, un
intérêt unique et croissant, la savante économie d'une action bien
ménagée et bien suivie. J'ai sous les yeux des nouvelles et des romans
que je découpe en scènes. Peu m'importe l'issue, je m'amuse en chemin.
Ce qui me plaît, ce n'est point l'arrivée, c'est le voyage. Est-il
besoin d'aller si droit et si vite? Ne tenez-vous qu'à savoir si le
pauvre marchand de Venise échappera au couteau de Shylock? Voici deux
amants heureux, assis au pied du palais dans la nuit sereine; ne
voulez-vous pas écouter la tranquille rêverie qui, pareille à un parfum,
sort du fond de leur coeur?
Comme la clarté de la lune dort doucement sur le gazon!--Asseyons-nous
ici; que les sons des instruments--viennent flotter à nos
oreilles.--Le calme suave et la nuit--conviennent aux accents de
l'aimable harmonie.--Assieds-toi, Jessica. Regarde comme ces fleurs
serrées--d'or étincelant incrustent le parquet du ciel.--Jusqu'aux
plus petits de ces orbes que tu regardes,--ils chantent tous dans
leur mouvement comme des chérubins,--accompagnant sans fin les
jeunes choeurs des anges.--Tel est l'harmonieux concert des âmes
immortelles.--Mais tant que la nôtre est enfermée dans ce
grossier vêtement--de boue périssable, nous ne pouvons les
entendre[299].
«N'ai-je pas le droit, quand j'aperçois la grosse face rieuse d'un
valet bouffon, de m'arrêter auprès de lui, de le voir gesticuler,
gambader, bavarder, faire cent gestes et cent mines, et me donner la
comédie de sa verve et de sa gaieté? Deux fins gentilshommes passent.
J'écoute le feu roulant de leurs métaphores, et je suis leur escarmouche
de bel esprit. Voici dans un coin une naïve et mutine physionomie de
jeune fille. Me défendez-vous de m'attarder auprès d'elle, de regarder
ses sourires, ses brusques rougeurs, la moue enfantine de ses lèvres
roses, et la coquetterie de ses jolis mouvements? Vous êtes bien pressé,
si le babil de cette voix fraîche et sonore ne sait pas vous retenir.
N'est-ce pas un plaisir de voir cette succession de sentiments et de
figures? Votre imagination est-elle si pesante, qu'il faille le
mécanisme puissant d'une intrigue géométrique pour l'ébranler? Mes
spectateurs du seizième siècle avaient l'émotion plus facile. Un rayon
de soleil égaré sur un vieux mur, une folle chanson jetée au milieu d'un
drame les occupaient aussi bien que la plus noire catastrophe. Après
l'horrible scène où Shylock brandit son couteau de boucher contre la
poitrine nue d'Antonio, ils voyaient encore volontiers la petite
querelle de ménage et l'amusante taquinerie qui finit la pièce. Comme
l'eau molle et agile, leur âme s'élevait et s'abaissait en un instant au
niveau de l'émotion du poëte, et leurs sentiments coulaient sans peine
dans le lit qu'il avait creusé. Ils lui permettaient de vagabonder en
voyage, et ne lui défendaient pas de faire deux voyages à la fois. Ils
souffraient plusieurs intrigues en une seule. Que le plus léger fil les
unît, c'était assez. Lorenzo enlevait Jessica, Shylock était frustré de
sa vengeance, les amants de Portia échouaient dans l'épreuve imposée;
Portia déguisée en juge prenait à son mari l'anneau qu'il avait promis
de ne jamais quitter: ces trois ou quatre comédies, détachées,
confondues, s'embrouillaient et se déroulaient ensemble, comme une
tresse dénouée où serpentent des fils de cent couleurs. Avec la
diversité mes spectateurs acceptaient l'invraisemblance. La comédie est
chose légère, ailée, qui voltige parmi les rêves, et dont on briserait
les ailes, si on la retenait captive dans l'étroite prison du bon sens.
Ne pressez pas trop ses fictions, ne sondez pas ce qu'elles renferment.
Qu'elles passent sous vos yeux comme un songe charmant et rapide.
Laissez l'apparition fugitive s'enfoncer dans la brillante et vaporeuse
contrée d'où elle est sortie. Elle vous a fait un instant illusion,
c'est assez. Il est doux de quitter le monde réel; l'esprit se repose
dans l'impossible. Nous sommes heureux d'être délivrés des rudes chaînes
de la logique, d'errer parmi les aventures étranges, de vivre en plein
roman et de savoir que nous y vivons. Je n'essaye pas de vous tromper et
de vous faire croire au monde où je vous mène. Il faut n'y pas croire
pour en jouir. Il faut s'abandonner à l'illusion et sentir qu'on s'y
abandonne. Il faut sourire en l'écoutant. On sourit dans _Winter's Tale_
quand Hermine descend de son piédestal et que Léontès retrouve dans la
statue sa femme, qu'il croyait morte. On sourit dans _Cymbeline_
lorsqu'on voit la caverne solitaire où les jeunes princes ont vécu en
sauvages et en chasseurs. L'invraisemblance ôte aux émotions leur pointe
piquante. Les événements intéressent ou touchent sans faire souffrir. Au
moment où la sympathie est trop vive, on se dit qu'ils ne sont qu'un
songe. Ils deviennent semblables aux objets lointains, dont la distance
adoucit les contours, et qu'elle enveloppe dans un voile lumineux d'air
bleuâtre. La vraie comédie est un opéra. On y écoute des sentiments sans
trop songer à l'intrigue. On suit les mélodies tendres ou gaies sans
réfléchir qu'elles interrompent l'action. On rêve ailleurs avec la
musique; j'essaye ici de faire rêver avec des vers.»
Là-dessus le prologue se retire, et voici venir les acteurs.