All the world's a stage,

And all the men and women merely players;

They have their exits and their entrances,

And one man in his time plays many parts,

His acts being seven ages. At first, the enfant,

Mewling and puking in his nurse's arms:

And then the whining school-boy, with his satchel

And shining morning face, creeping like snail

Unwillingly to school. And then the lover,

Sighing like furnace, with a woful ballad

Made to his mistress' eye-brow. Then, the soldier,

Full of strange oaths, and bearded like the pard,

Jealous in honour, sudden and quick in quarrel;

Seeking the bubble reputation

Even in the cannon's mouth. And then, the justice,

In fair round belly, with good capon lined,

With eyes severe, and beard of formal cut,

Full of wise saws and modern instances;

And so he plays his part. The sixth age shifts

Into the lean and slipper'd Pantaloon,

With spectacles on nose, and pouch on side;

His youthful hose well sav'd, a world too wide

For his shrunk shanks; and his big manly voice,

Turning again towards childish treble, pipes

And whistles in his sound. Last scene of all,

That ends this strange eventful history,

Is second childishness, and mere oblivion:

Sans teeth, sans eyes, sans taste, sans everything]

[Note 310:

LYSANDER.

To-morrow night when Phoebe doth behold

Her silver visage in her wat'ry glass,

Ducking with liquid pearl the bladed grass,

(A time that lovers' flights doth still conceal)

Through Athen's gates have we devised to steal....

HERMIA.

.... And in the wood, where often you and I

Upon faint primrose beds were wont to lie....

There my Lysander and myself shall meet.]

[Note 311:

OBERON.

And that same dew, which sometime on the buds

Was wont to swell, like round and orient pearls,

Stood now within the pretty flowrets' eyes,

Like tears that did their own disgrace bewail.]

[Note 312:

TITANIA.

Be kind and courteous to this gentleman;

Hop in his walks, and gambol in his eyes,

Feed him with apricocks, and dewberries;

With purple grapes, green figs and mulberries;

The honey-bags steal from the humble-bees,

And, for night-tapers, crop their waxen thighs,

And light them at the fiery glow-worm's eyes,

To have my love to bed and to arise;

And pluck the wings from painted butterflies,

To fan the moon-beams from his sleeping eyes:

Come, wait upon him, lead him to my bower.

The moon, methinks, looks with a watery eye;

And when she weeps, weeps every little flower,

Lamenting some enforced chastity.

Tie up my love's tongue, bring him silently.]

[Note 313:

Come, sit down on this flowery bed,

While I thy amiable cheeks do coy,

And stick musk-roses in thy sleek smooth head,

And kiss thy fair large ears, my gentle joy.

Sleep thou, and I will wind thee in my arms.

So doth the wood-bine, the sweet honey-suckle,

Gently intwist,--the femal ivy so

Enrings the barky fingers of the elm.

O how I love thee! how I dote on thee!]

[Note 314:

OBERON.

Even till the eastern gate, all fiery red,

Opening on Neptune with fair blessed beams,

Turns into yellow gold his salt-green streams.]

[Note 315:

These things seem small and extinguishable,

Like far-off mountains turned into clouds.

.... I must go seek some dew-drops here,

And hang a pearl in every cowslip's ear.]

[Note 316:

My dainty Ariel....

... When the bee sucks, there suck I

In a cowslip's bell I lie....

Merrily, merrily shall I live now

Under the blossom that hangs on the bough.

.... I drink the air before me, and return

Or e'er your pulse twice beat.

.... We the globe may compass soon,

Swifter than the wandering moon.]

[Note 317: Même loi dans le monde organique et dans le monde moral.

C'est ce que Geoffroy Saint-Hilaire appelle unité de composition.]

CHAPITRE V.

La Renaissance chrétienne.

I. Les vices de la Renaissance païenne. -- Décadence des

civilisations du Midi.

II. La réforme. -- Aptitude des races germaniques et convenance

des climats du Nord. -- Les corps et les âmes chez Albert Dürer.

-- Ses Martyres et ses Jugements derniers. -- Luther. -- Sa

conception de la justice. -- Construction du protestantisme. --

La crise de la conscience. -- La rénovation du coeur. -- La

suppression des pratiques. -- La transformation du clergé.

III. La réforme en Angleterre. -- La tyrannie des cours

ecclésiastiques. -- Les désordres du clergé. -- L'irritation du

peuple. -- Intérieur d'un diocèse. -- Persécutions et

conversions. -- La traduction de la Bible. -- Comment les

événements bibliques et les sentiments hébraïques sont d'accord

avec les moeurs contemporaines et le caractère anglais. -- Le

_Prayer-Book_. -- Poésie morale et virile des prières et des

offices. -- La prédication. -- Latimer. -- Son éducation. -- Son

caractère. -- Son éloquence familière et persuasive. -- Sa mort.

-- Les martyrs sous Marie. -- L'Angleterre est désormais

protestante.

IV. Les anglicans. -- Proximité de la religion et du monde. --

Comment le sentiment religieux pénètre dans la littérature. --

Comment le sentiment du beau subsiste dans la religion. --

Hooker. -- Sa largeur d'esprit et son ampleur de style. -- Hales

et Chillingworth. -- Éloge de la raison et de la tolérance. --

Jeremy Taylor. -- Son érudition, son imagination, sa poésie.

V. Les puritains. -- Opposition de la religion et du monde. --

Les dogmes. -- La morale. -- Les scrupules. -- Leur triomphe et

leur enthousiasme. -- Leur oeuvre et leur sens pratique. --

Bunyan. Sa vie, son esprit et son poëme. -- Avenir du

protestantisme en Angleterre.

I

«Que le lecteur sache bien, dit Luther dans sa préface[318], que j'ai

été moine et papiste outré, tellement enivré, ou plutôt englouti dans

les doctrines papales, que j'eusse été tout prêt, si je l'avais pu, à

tuer ou à vouloir faire tuer ceux qui auraient rejeté l'obéissance au

pape, même d'une syllabe. Je n'étais pas tout froid ou tout glace pour

défendre le pape, comme Eck et ses pareils, qui, véritablement, me

semblaient se faire les défenseurs du pape plutôt à cause de leur ventre

que parce qu'ils prenaient la chose sérieusement. Il y a plus: encore

aujourd'hui il me semble qu'ils se moquent du pape, en épicuriens. _Moi,

j'y allais de franc coeur, en homme qui a craint horriblement le jour du

jugement et qui néanmoins souhaitait d'être sauvé avec un tressaillement

de toutes ses moelles._» Aussi, quand pour la première fois Luther

aperçut Rome, il se prosterna disant: «Je te salue, sainte Rome,...

baignée du sang de tant de martyrs.» Imaginez, si vous le pouvez,

l'effet que fit sur un pareil esprit si loyal, si chrétien, le paganisme

effronté de la Renaissance italienne. La beauté des arts, la grâce de la

vie raffinée et sensuelle n'avaient point de prise sur lui; ce sont les

moeurs qu'il jugeait, et il ne les jugeait qu'avec sa conscience. Il

regarda cette civilisation du Midi avec des yeux d'homme du Nord, et

n'en comprit que les vices, comme Ascham qui disait avoir vu «à Venise

plus de crimes et d'infamies en huit jours qu'en toute sa vie en

Angleterre.» Comme aujourd'hui Arnold et Channing, comme tous les hommes

de race[319] et d'éducation germaniques, il eut horreur de cette vie

voluptueuse, tantôt insouciante et tantôt effrénée, mais toujours

affranchie des préoccupations morales, livrée à la passion, égayée par

l'ironie, bornée au présent, vide du sentiment de l'infini, sans autre

culte que l'admiration de la beauté visible, sans autre objet que la

recherche du plaisir, sans autre religion que les terreurs de

l'imagination et l'idolâtrie des yeux.

«Je ne voudrais pas, disait-il au retour, pour cent mille florins

n'avoir pas vu Rome; je me serais toujours inquiété si je ne faisais pas

injustice au pape[320]. Les crimes à Rome sont incroyables; personne ne

pourra croire à une perversité si grande s'il n'a le témoignage de ses

yeux, de ses oreilles, de son expérience.... Là règnent toutes les

scélératesses et les infamies, tous les crimes atroces, principalement

l'avidité aveugle, le mépris de Dieu, les parjures, le sodomisme....

Nous autres Allemands, nous nous gorgeons de boisson jusqu'à nous

crever, tandis que les Italiens sont sobres. Mais ce sont les plus

impies des hommes; ils se moquent de la vraie religion, ils nous

raillent nous autres chrétiens, parce que nous croyons tout dans

l'Écriture.... Il y a un mot en Italie qu'ils disent quand ils vont à

l'église: «Allons nous conformer à l'erreur populaire.» «Si nous étions

obligés, disent-ils encore, de croire en tout la parole de Dieu, nous

serions les plus misérables des hommes, et nous ne pourrions jamais

avoir un moment de gaieté; il faut prendre une mine convenable et ne pas

tout croire.» C'est ce que fit le pape Léon X, qui, entendant disputer

sur l'immortalité et la mortalité de l'âme, se rangea au dernier avis.

«Car, dit-il, ce serait terrible de croire à une vie future. La

conscience est une méchante bête qui arme l'homme contre lui-même....»

Les Italiens sont ou épicuriens ou superstitieux. Le peuple craint plus

saint Antoine et saint Sébastien que le Christ, à cause des plaies

qu'ils envoient. C'est pourquoi, quand on veut empêcher les Italiens

d'uriner en un lieu, on y peint saint Antoine avec sa lance de feu.

Voilà comment ils vivent dans une extrême superstition, sans connaître

la parole de Dieu, ne croyant ni à la résurrection de la chair, ni à la

vie éternelle, et ne craignant que les plaies temporelles. Aussi leurs

blasphèmes sont affreux..., et dans les vengeances leur cruauté est

atroce; quand ils ne peuvent se défaire de leurs ennemis d'une autre

façon, ils leur dressent des guet-apens dans les églises, tellement que

l'un fendit la tête à son ennemi devant l'autel.... Souvent, dans les

funérailles, il y a des meurtres à propos des héritages.... Ils

célèbrent le carnaval avec une inconvenance et une folie extrêmes,

pendant plusieurs semaines, et ils y ont institué beaucoup de péchés et

d'extravagances, car ce sont des _hommes sans conscience_ qui vivent en

des péchés publics et méprisent le mariage.... Nous Allemands, et les

autres nations simples, nous sommes comme une toile nue; mais les

Italiens sont peints et bariolés de toutes sortes d'opinions fausses, et

encore plus disposés à en embrasser de pires.... Leurs jeûnes sont plus

splendides que nos plus somptueux festins. Ils se parent extrêmement; si

nous dépensons un florin en habits, ils mettent dix florins pour avoir

un habit de soie.... Quand ils sont chastes, c'est sodomisme. Point de

société chez eux. Aucun d'eux ne se fie à l'autre; ils ne se réunissent

point librement, comme nous autres Allemands; ils ne permettent point

aux étrangers de parler publiquement à leurs femmes: comparés aux

Allemands, ce sont tout à fait des gens cloîtrés.» Ces paroles si dures

languissent auprès des faits[321]. Trahisons, assassinats, supplices,

étalage de la débauche, pratique de l'empoisonnement, les pires et les

plus éhontés des attentats jouissent impudemment de la tolérance

publique et de toute la lumière du ciel. En 1490, le vicaire du pape

ayant défendu aux clercs et aux laïques de garder leurs concubines, le

pape révoqua la défense, «disant que cela n'est point interdit, parce

que la vie des prêtres et ecclésiastiques est telle qu'on en trouve à

peine un qui n'entretienne une concubine ou du moins n'ait une

courtisane....» César Borgia, à la prise de Capoue, «choisit quarante

des plus belles femmes qu'il se réserve; et un assez grand nombre de

captives sont vendues à vil prix à Rome....» Sous Alexandre VI, «tous

les ecclésiastiques, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, ont des

concubines en façon d'épouses, et même publiquement. Si Dieu n'y

pourvoit, ajoute l'historien, cette corruption passera aux moines et aux

religieux, quoique à vrai dire presque tous les monastères de la ville

soient devenus des lupanars, sans que personne y contredise....» À

l'égard d'Alexandre VI, amant de Lucrèce, sa fille, c'est au lecteur à

chercher dans Burchard la peinture des priapées extraordinaires

auxquelles il assiste avec Lucrèce et César, et l'énumération des prix

qu'il distribue. Pareillement, que le lecteur aille lui-même lire dans

les originaux la bestialité de Pierre Luigi Farnèse, le fils du pape,

comment le jeune et honnête évêque de Fano mourut de son attentat, et

comment le pape, traitant ce crime «de légèreté juvénile,» lui donna par

cette bulle secrète l'absolution «la plus ample de toutes les peines

que, par incontinence humaine, en quelque façon ou pour quelque cause

que ce fût, il eût pu encourir.» Pour ce qui est de la sécurité civile,

Bentivoglio fait tuer tous les Marescotti; Hippolyte d'Est fait crever

les yeux à son frère, en sa présence; César Borgia tue son frère; le

meurtre est dans les moeurs et n'excite plus d'étonnement; on demande au

pêcheur qui a vu lancer le corps à l'eau, pourquoi il n'avait pas averti

le gouverneur de la ville; «il répond qu'il a vu en sa vie jeter une

centaine de corps au même endroit, et que jamais personne ne s'en est

inquiété.» «Dans notre ville, dit un vieil historien, il se faisait

quantité de meurtres et de pillages le jour et la nuit, et il se passait

à peine un jour que quelqu'un ne fût tué.» César, un jour, tua Peroso,

favori du pape, entre ses bras et sous son manteau, tellement que le

sang en jaillit au visage du pape. Il fit poignarder en plein jour, sur

les marches du palais, puis étrangler le mari de sa soeur; comptez ses

assassinats, si vous pouvez. Certainement, son père et lui, par leur

génie, leurs moeurs, leur scélératesse parfaite, affichée et

systématique, ont présenté à l'Europe les deux images les mieux réussies

du diable. Pour tout dire, en un mot, c'est d'après ce monde et pour ce

monde que Machiavel écrivit son _Prince_. Le développement complet de

toutes les facultés et de toutes les convoitises humaines, la

destruction complète de tous les freins et de toutes les pudeurs

humaines, voilà les deux traits marquants de cette culture grandiose et

perverse. Faire de l'homme un être fort muni de génie, d'audace, de

présence d'esprit, de fine politique, de dissimulation, de patience, et

tourner toute cette puissance à la recherche de tous les plaisirs,

plaisirs du corps, du luxe, des arts, des lettres, de l'autorité,

c'est-à-dire former et déchaîner un animal admirable et redoutable,

bien affamé et bien armé, voilà son objet, et l'effet au bout de cent

ans est visible. Ils se déchirent entre eux, comme de beaux lions et de

superbes panthères. Dans cette société qui est devenue un cirque, parmi

tant de haines, et quand l'épuisement commence, l'étranger paraît; tous

plient alors sous sa verge; on les encage, et ils languissent ainsi,

dans des plaisirs obscurs, avec des vices bas[322], en courbant

l'échine. Le despotisme, l'inquisition et les sigisbés, l'ignorance

crasse et la friponnerie ouverte, les effronteries et les gentillesses

des arlequins et des scapins, la misère et les poux, telle est l'issue

de la Renaissance italienne. Comme les civilisations antiques de la

Grèce et de Rome[323], comme les civilisations modernes de la Provence

et d'Espagne, comme toutes les civilisations du Midi, elle porte en soi

un vice irrémédiable, une mauvaise et fausse conception de l'homme; les

Allemands du seizième siècle, comme les Germains du quatrième siècle, en

ont bien jugé; avec leur simple bon sens, avec leur, honnêteté foncière,

ils ont mis le doigt sur la plaie secrète. On ne fonde pas une société

sur le culte du plaisir et de la force; on ne fonde une société que sur

le respect de la liberté et de la justice. Pour que la grande rénovation

humaine qui soulève au seizième siècle toute l'Europe pût s'achever et

durer, il fallait que, rencontrant une autre race, elle développât une

autre culture, et que d'une conception plus saine de là vie elle fît

sortir une meilleure forme de civilisation.

[Note 318: Édition des oeuvres complètes, t. I.]

[Note 319: Voyez dans _Corinne_ le jugement de lord Nevil sur les

Italiens.]

[Note 320: _Tischreden_, passim.]

[Note 321: Voyez dans le _Corpus historicorum medii ævi_, par G.

Eccard, t. II: Stephanus Infessuræ, p. 1995; Burchard, grand camérier

d'Alexandre VI, p. 2134.--Guichardin, p. 211, édit. _Panthéon

littéraire._]

[Note 322: Voyez, dans les _Mémoires de Casanova_, le tableau de

cette pourriture.--Voyez les _Mémoires_ de Scipion Rossi, sur les

couvents de Toscane, à la fin du dix-huitième siècle.]

[Note 323: D'Homère à Constantin, la cité antique est une

association d'hommes libres qui a pour but la conquête et l'exploitation

d'autres hommes libres.]

II

Ainsi naquit la Réforme, à côté de la Renaissance. En effet, elle est

aussi une renaissance, une renaissance appropriée au génie des peuples

germains. Ce qui distingue ce génie des autres, ce sont ses

préoccupations morales. Plus grossiers et plus lourds, plus adonnés à la

gloutonnerie et à l'ivrognerie[324], ils sont en même temps plus remués

par la conscience, plus fermes à garder leur foi, plus disposés à

l'abnégation et au sacrifice. Tels leur climat les a pétris, et tels ils

sont demeurés de Tacite à Luther, de Knox à Gustave-Adolphe et à Kant. À

la longue, et sous l'empreinte incessante des siècles, le corps

flegmatique, repu de grosse nourriture et de boissons fortes, s'est

rouillé; les nerfs sont devenus moins excitables, les muscles moins

alertes, les désirs moins voisins de l'action, la vie plus terne et plus

lente, l'âme plus endurcie et plus indifférente aux chocs corporels; la

boue, la pluie, la neige, l'abondance des spectacles déplaisants et

mornes, le manque des vifs et délicats chatouillements sensibles

maintiennent l'homme _dans une attitude militante_. Héros aux temps

barbares, travailleurs aujourd'hui, ils supportent l'ennui comme ils

provoquaient les blessures; aujourd'hui comme autrefois, c'est la

noblesse intérieure qui les touche; rejetés vers les jouissances du

dedans, ils y trouvent un monde, celui de la beauté morale. Pour eux le

modèle idéal s'est déplacé; il n'est plus situé parmi les formes,

composé de force et de joie, mais transporté dans les sentiments,

composé de véracité, de droiture, d'attachement au devoir, de fidélité à

la règle. Qu'il vente et qu'il neige, que l'ouragan se démène dans les

noires forêts de sapins, ou sur la houle blafarde parmi les goëlands qui

crient, que l'homme roidi et violacé par le froid trouve pour tout

régal, en se claquemurant dans sa chaumière, un plat de choucroute aigre

ou une pièce de boeuf salé, sous une lampe fumeuse et près d'un feu de

tourbe, il n'importe; un autre royaume s'ouvre pour le dédommager,

celui du contentement intime: sa femme est fidèle et l'aime; ses

enfants, autour de son âtre, épellent la vieille Bible de famille; il

est maître chez lui, protecteur, bienfaiteur, honoré par autrui, honoré

par lui-même; et si, par hasard, il a besoin d'aide, il sait qu'au

premier appel il verra ses voisins se ranger fidèlement et bravement à

ses côtés. Le lecteur n'a qu'à mettre en regard les portraits du temps,

ceux d'Italie et ceux d'Allemagne; il apercevra d'un coup d'oeil les

deux races et les deux civilisations, la Renaissance et la Réforme: d'un

côté, quelque condottiere demi-nu en costume romain, quelque cardinal

dans sa simarre, amplement drapé, sur un riche fauteuil sculpté et orné

de têtes de lions, de feuillages, de faunes dansants, lui-même ironique

et voluptueux, avec le fin et dangereux regard du politique et de

l'homme du monde, cauteleusement courbé et en arrêt; de l'autre côté,

quelque brave docteur, un théologien, homme simple, mal peigné, roide

comme un pieu dans sa robe unie de bure noire, avec de gros livres de

doctrine à fermoirs solides, travailleur convaincu, père de famille

exemplaire. Regardez maintenant le grand artiste du siècle, un laborieux

et consciencieux ouvrier, un partisan de Luther[325], un véritable homme

du Nord, Albert Dürer. Lui aussi, comme Raphaël et Titien, il a son idée

de l'homme, idée inépuisable de laquelle sortent par centaines les

figures vivantes et les scènes de moeurs, mais combien nationales et

originales! De la beauté épanouie et heureuse, nul souci; ses corps nus

ne sont que des corps déshabillés: épaules étroites, ventres

proéminents, jambes grêles, pieds alourdis par la chaussure, ceux de son

voisin le charpentier ou de sa commère la marchande de saucisses; les

têtes font saillie sur le cuivre infatigablement rayé et fouillé,

sauvages ou bourgeoises, souvent ridées par la fatigue du métier,

ordinairement tristes, anxieuses et patientes, âprement et misérablement

déformées par les nécessités de la vie réelle. Au milieu de cette copie

minutieuse de la vérité laide, où est l'échappée? Quelle est la contrée

où va s'enfuir la grande imagination mélancolique? C'est le rêve, le

rêve étrange fourmillant de pensées profondes, la contemplation

douloureuse de la destinée humaine, l'idée vague de la grande énigme, la

réflexion tâtonnante qui, dans la noirceur des bois hérissés, à travers

les emblèmes obscurs et les figures fantastiques, essaye de saisir la

vérité et la justice. Il n'a pas besoin de les chercher si loin; de

prime-saut il les a saisies. Si l'honnêteté est quelque part au monde,

c'est dans les madones qui incessamment reviennent sous son burin. Ce

n'est pas lui qui, à la façon de Raphaël, commencerait par les faire

nues; la main la plus licencieuse n'oserait pas déranger un seul des

plis roides de leurs robes; leur enfant sur les bras, elles ne songent

qu'à lui et ne songeront jamais au delà; non-seulement elles sont

innocentes, mais encore elles sont vertueuses; la sage mère de famille

allemande, enfermée pour toujours par sa volonté et par sa nature dans

les devoirs et les contentements domestiques, respire tout entière dans

la sincérité foncière, dans le sérieux, dans l'inattaquable loyauté de

leurs attitudes et de leurs regards. Il a fait plus: à côté de la vertu

paisible, il a figuré la vertu militante. Le voilà enfin le Christ

véritable, le pâle Crucifié, exténué et décharné par l'agonie, dont le

sang, à chaque minute, tombe en gouttes plus rares, à mesure que les

palpitations plus faibles annoncent le déchirement suprême d'une vie qui

s'en va. Ce n'est pas ici, comme chez les maîtres italiens, un spectacle

à récréer les yeux, un simple ondoiement d'étoffes, une ordonnance des

groupes. Le coeur, le plus profond du coeur, est blessé par cette vue;

c'est le juste opprimé qui meurt, parce que le monde hait la justice;

les puissants, les hommes du siècle sont là, indifférents, ironiques: un

chevalier empanaché, un bourgmestre ventru qui, les mains croisées

derrière son dos, regarde, occupe une heure; mais tout le reste pleure;

au-dessus des femmes évanouies, les anges pleins d'angoisse viennent

recueillir dans des coupes le sang sacré qui suinte, et les astres du

ciel se voilent la face pour ne pas contempler un si grand attentat. Il

y en aura d'autres; supplices sur supplices, et les vrais martyrs à côté

du vrai Christ, résignés, silencieux, avec le doux regard des premiers

fidèles. Ils sont liés autour d'un vieil arbre, et le bourreau les

déchire avec un fouet armé d'ongles de fer. Un évêque, les mains

jointes, prie étendu pendant qu'on lui tourne dans l'oeil une tarière.

Là-haut, entre les arbres échevelés et les racines grimaçantes, une

troupe d'hommes et de femmes gravit sous les verges l'escarpement d'une

colline, et du sommet, avec la pointe des lances, on les fait sauter

dans le précipice; çà et là roulent des têtes, des troncs inertes, et à

côté de ceux qu'on décapite, des corps enflés traversés d'un pal

attendent les corbeaux qui croassent. Tous ces maux, il faut les

supporter pour confesser sa foi et établir la justice. Mais il y a

là-haut un gardien, un vengeur, un juge tout-puissant qui aura son jour.

Il va luire, ce jour, et les perçants rayons du dernier soleil

jaillissent déjà, comme une poignée de dards, à travers les ténèbres du

siècle. Au plus haut du ciel, l'ange est apparu dans sa robe

étincelante, guidant les cavalcades effrénées, les épées tournoyantes,

les flèches inévitables des vengeurs qui viennent fouler et punir la

terre; les hommes s'abattent sous leur galop, et la gueule du monstre

infernal mâche déjà la tête des prélats iniques. C'est ici le poëme

populaire de la conscience, et, depuis les jours des apôtres, les hommes

ne l'ont point conçu plus sublime et plus complet[326].

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 18 / 34 段