ces métaphores sont furieuses, toutes ces idées arrivent au bord de
l'absurde. Tout s'est transformé et défiguré sous l'ouragan de la
passion. La contagion du crime qu'il dénonce a souillé la nature
entière. Il ne voit plus dans le monde que corruption et mensonge. C'est
peu d'avilir les gens vertueux, il avilit la vertu même. Les choses
inanimées sont entraînées dans ce tourbillon de douleur. La teinte
rouge du ciel au soleil couchant, la pâle obscurité que la nuit répand
sur le paysage, se changent en rougeurs et en pâleurs de honte, et le
misérable homme qui parle et qui pleure voit le monde entier chanceler
avec lui dans l'éblouissement du désespoir.
Hamlet est à demi fou, dira-t-on; cela explique ces violences
d'expression. La vérité est qu'Hamlet ici, c'est Shakspeare. Que la
situation soit terrible ou paisible, qu'il s'agisse d'une invective ou
d'une conversation, le style est partout excessif. Shakspeare n'aperçoit
jamais les objets tranquillement. Toutes les forces de son esprit se
concentrent sur l'image ou sur l'idée présente. Il s'y enfonce et s'y
absorbe. Auprès de ce génie, on est comme au bord d'un gouffre; l'eau
tournoyante s'y précipite, engloutissant les objets qu'elle rencontre,
et ne les rend à la lumière que transformés et tordus. On s'arrête avec
stupeur devant ces métaphores convulsives, qui semblent écrites par une
main fiévreuse dans une nuit de délire, qui ramassent en une demi-phrase
une page d'idées et de peintures, qui brûlent les yeux qu'elles veulent
éclairer. Les mots perdent leur sens; les constructions se brisent; les
paradoxes de style, les apparentes faussetés que de loin en loin on
hasarde en tremblant dans l'emportement de la verve, deviennent le
langage ordinaire; il éblouit, il révolte, il épouvante, il rebute, il
accable; ses vers sont un chant perçant et sublime, noté à une clef trop
haute, au-dessus de la portée de nos organes, qui blesse nos oreilles,
et dont notre esprit seul devine la justesse et la beauté.
C'est peu cependant, car cette force de concentration singulière est
encore doublée par la brusquerie de l'élan qui la déploie. Chez
Shakspeare, nulle préparation, nul ménagement, nul développement, nul
soin pour se faire comprendre. Comme un cheval trop ardent et trop fort,
il bondit, il ne sait pas courir. Il franchit entre deux mots des
distances énormes, et se trouve aux deux bouts du monde en un instant.
Le lecteur cherche en vain des yeux la route intermédiaire, étourdi de
ces sauts prodigieux, se demandant par quel miracle le poëte au sortir
de cette idée est entré dans cette autre, entrevoyant parfois entre deux
images une longue échelle de transitions que nous gravissons pied à pied
avec peine, et qu'il a escaladée du premier coup. Shakspeare vole, et
nous rampons. De là un style composé de bizarreries, des images
téméraires rompues à l'instant par des images plus téméraires encore,
des idées à peine indiquées achevées par d'autres qui en sont éloignées
de cent lieues, nulle suite visible, un air d'incohérence; à chaque pas
on s'arrête, le chemin manque; on aperçoit là-haut, bien loin de soi, le
poëte, et l'on découvre qu'on s'est engagé sur ses traces dans une
contrée escarpée, pleine de précipices, qu'il parcourt comme une
promenade unie, et où nos plus grands efforts peuvent à peine nous
traîner.
Que sera-ce donc si maintenant l'on remarque que ces expressions si
violentes et si peu préparées, au lieu de se suivre une à une, lentement
et avec effort, se précipitent par multitudes avec une facilité et une
abondance entraînantes, comme des flots qui sortent en bouillonnant
d'une source trop pleine, qui s'accumulent, montent les uns sur les
autres, et ne trouvent nulle part assez de place pour s'étaler et
s'épuiser? Voyez dans _Roméo et Juliette_ vingt exemples de cette verve
intarissable. Ce que les deux amants entassent de métaphores,
d'exagérations passionnées, de pointes, de phrases tourmentées,
d'extravagances amoureuses, est infini. Leur langage ressemble à des
roulades de rossignols. Les gens d'esprit de Shakspeare, Mercutio,
Béatrice, Rosalinde, les clowns, les bouffons, pétillent de traits
forcés, qui partent coup sur coup comme une fusillade. Il n'en est pas
un qui ne trouve assez de jeux de mots pour défrayer tout un théâtre.
Les imprécations du roi Lear et de la reine Marguerite suffiraient à
tous les fous d'un hôpital et à tous les opprimés de la terre. Les
sonnets sont un délire d'idées et d'images creusées avec un acharnement
qui donne le vertige. Son premier poëme, _Vénus et Adonis_, est l'extase
sensuelle d'un Corrége insatiable et enflammé. Cette fécondité
exubérante porte à l'excès des qualités déjà excessives, et centuple le
luxe des métaphores, l'incohérence du style et la violence effrénée des
expressions[219].
Tout cela se réduit à un seul mot: les objets entraient organisés et
complets dans son esprit; ils ne font que passer dans le nôtre,
désarticulés, décomposés, pièce par pièce. Il pensait par blocs, et nous
pensons par morceaux: de là son style et notre style, qui sont deux
langues inconciliables. Nous autres, écrivains et raisonneurs, nous
pouvons noter précisément par un mot chaque membre isolé d'une idée et
représenter l'ordre exact de ses parties par l'ordre exact de nos
expressions: nous avançons par degrés, nous suivons les filiations, nous
nous reportons incessamment aux racines, nous essayons de traiter nos
mots comme des chiffres, et nos phrases comme des équations; nous
n'employons que les termes généraux que tout esprit peut comprendre et
les constructions régulières dans lesquelles tout esprit doit pouvoir
entrer; nous atteignons la justesse et la clarté, mais non la vie.
Shakspeare laisse là la justesse et la clarté et atteint la vie. Du
milieu de sa conception complexe et de sa demi-vision colorée, il
arrache un fragment, quelque fibre palpitante, et vous le montre; à
vous, sur ce débris, de deviner le reste; derrière le mot il y a tout un
tableau, une attitude, un long raisonnement en raccourci, un amas
d'idées fourmillantes; vous les connaissez, ces sortes de mots
abréviatifs et pleins: ce sont ceux que l'on crie dans la fougue de
l'invention ou dans l'accès de la passion, termes d'argot et de mode qui
font appel aux souvenirs locaux et à l'expérience personnelle[220],
petites phrases hachées et incorrectes qui expriment par leur
irrégularité la brusquerie et les cassures du sentiment intérieur, mots
triviaux, figures excessives[221]. Il y a un geste sous chacune d'elles,
une contraction subite de sourcils, un plissement des lèvres rieuses,
une pantalonnade ou un déhanchement de toute la machine. Aucune de ces
phrases ne note des idées, toutes suggèrent des images; chacune d'elles
est l'extrémité et l'aboutissement d'une action mimique complète; aucune
d'elles n'est l'expression et la définition d'une idée partielle et
limitée. C'est pour cela que Shakspeare est étrange et puissant, obscur
et créateur par delà tous les poëtes de son siècle et de tous les
siècles, le plus immodéré entre tous les violateurs du langage, le plus
extraordinaire entre tous les fabricateurs d'âmes, le plus éloigné de la
logique régulière et de la raison classique, le plus capable d'éveiller
en nous un monde de formes, et de dresser en pied devant nous des
personnages vivants.
[Note 215: _Hamlet_, III, scène IV.]
[Note 216:
The single and peculiar life is bound,
With all the strength and armour of the mind,
To keep itself from 'noyance; but much more
That spirit, upon whose weal depend and rest
The lives of many. The cease of majesty
Dies not alone, but, like a gulf, doth draw
What's near it, with it: it is a massy wheel,
Fix'd on the summit of the highest mount,
To whose huge spokes ten thousand lesser things
Are mortis'd and adjoin'd, which, when it falls,
Each small annexment, petty consequence,
Attends the boist'rous ruin. Never alone
Did the king sigh, but with a general groan.]
[Note 217:
A station like the herald Mercury
New lighted on a heaven-kissing hill.]
[Note 218:
Such an act, that blurs the grace and blush of modesty;
Calls virtue, hypocrite; takes off the rose
From the fair forehead of an innocent love,
And sets a blister there; makes marriage vows
As false as dicers' oaths: O such a deed
As from the body of contraction plucks
The very soul; and sweet religion makes
A rhapsody of words: Heaven's face doth glow;
Yea, this solidity and compound mass,
With tristful visage, as against the doom,
Is thought sick at the act.]
[Note 219: C'est pourquoi, aux yeux d'un écrivain du dix-septième
siècle, le style de Shakspeare est le plus obscur, le plus prétentieux,
le plus pénible, le plus barbare et le plus absurde qui fut jamais.]
[Note 220: Le Dictionnaire de Shakspeare est le plus abondant de
tous. Il comprend environ 15000 mots, et celui de Milton 8000.]
[Note 221: _Voy._ dans _Hamlet_ le discours de Laërtes à sa soeur,
et de Polonius à Laërtes. Le style est hors de la situation, et on voit
là à nu le procédé naturel et obligé de Shakspeare.]
III
Recomposons ce monde en cherchant en lui l'empreinte de son créateur. Un
poëte ne copie pas au hasard les moeurs qui l'entourent; il choisit dans
cette vaste matière, et transporte involontairement sur la scène les
habitudes de coeur et de conduite qui conviennent le mieux à son talent.
Supposez le logicien, moraliste, orateur, tel qu'un de nos grands
tragiques du dix-septième siècle: il ne représentera que les moeurs
nobles, il évitera les personnages bas; il aura horreur des valets et de
la canaille; il gardera au plus fort des passions déchaînées les plus
exactes bienséances; il fuira comme un scandale tout mot ignoble et cru;
il mettra partout la raison, la grandeur et le bon goût; il supprimera
la familiarité, les enfantillages, les naïvetés, le badinage gai de la
vie domestique; il effacera les détails précis, les traits particuliers,
et transportera la tragédie dans une région sereine et sublime où ses
personnages abstraits, dégagés du temps et de l'espace, après avoir
échangé d'éloquentes harangues et d'habiles dissertations, se tueront
convenablement et comme pour finir une cérémonie. Shakspeare fait tout
le contraire, parce que son génie est tout l'opposé. Sa faculté
dominante est l'imagination passionnée délivrée des entraves de la
raison et de la morale; il s'y abandonne et ne trouve dans l'homme rien
qu'il veuille retrancher. Il accepte la nature et la trouve belle tout
entière; il la peint dans ses petitesses, dans ses difformités, dans ses
faiblesses, dans ses excès, dans ses déréglements et dans ses fureurs;
il montre l'homme à table, au lit, au jeu, ivre, fou, malade; il ajoute
les coulisses à la scène. Il ne songe point à ennoblir, mais à copier la
vie humaine, et n'aspire qu'à rendre sa copie plus énergique et plus
frappante que l'original.
De là les moeurs de ce théâtre, et d'abord le manque de dignité. La
dignité vient de l'empire exercé sur soi-même; l'homme choisit dans ses
actions et dans ses gestes les plus nobles, et ne se permet que ceux-là.
Les personnages de Shakspeare n'en choisissent aucun et se les
permettent tous. Ses rois sont hommes et pères de famille, le terrible
jaloux Léontès, qui va ordonner le meurtre de sa femme et de son
ami[222], joue comme un enfant avec son fils; il le caresse, il lui
donne tous les jolis petits noms d'amitié que disent les mères; il ose
être trivial; il est bavard comme une nourrice, il en a le langage et il
en prend les soins.
.... As-tu mouché ton nez?--On dit qu'il ressemble au mien.
Allons, capitaine,--il faut que nous soyons propres, bien
propres, mon capitaine[223]....--Venez ici sire
page.--Regardez-moi avec vos yeux bleus. Cher petit
coquin!--cher mignon! En regardant--les traits de ce visage,
il m'a semblé que je reculais--de vingt-trois ans, et je me
voyais sans culottes,--avec ma cotte de velours vert, ma
dague muselée,--de peur--qu'elle ne mordit son
maître.--Combien alors je ressemblais à cette mauvaise
herbe,--à ce polisson, à ce monsieur!... Mon
frère,--gâtez-vous là-bas votre jeune prince--comme nous
avons l'air de gâter le nôtre[224]?
POLYXÈNE.
Quand je suis chez moi, sire,--il fait toute mon occupation,
toute ma gaieté, tout mon souci;--tantôt mon ami de coeur,
et tantôt mon ennemi juré;--mon parasite, mon soldat, mon
homme d'État, mon tout;--il rend un jour de juillet aussi
court qu'un jour de décembre,--et, avec ses enfantillages
sans fin, me guérit--de pensées qui gèleraient mon
sang[225].
Il y a dans Shakspeare vingt morceaux semblables. Les grandes passions,
chez lui comme dans la nature, sont précédées ou suivies d'actions
frivoles, de petites conversations, de sentiments vulgaires. Les fortes
émotions sont des accidents dans notre vie; boire, manger, causer de
choses indifférentes, exécuter machinalement une tâche habituelle, rêver
à quelque plaisir bien plat ou à quelque chagrin bien ordinaire, voilà
l'emploi de toutes nos heures. Shakspeare nous peint tels que nous
sommes; ses héros saluent, demandent aux gens de leurs nouvelles,
parlent de la pluie et du beau temps, aussi souvent et aussi
vulgairement que nous-mêmes, juste au moment de tomber dans les
dernières misères ou de se lancer dans les résolutions extrêmes. Hamlet
veut savoir l'heure, trouve le vent piquant, cause des festins et des
fanfares que l'on entend dans le lointain, et cette conversation si
tranquille, si peu liée à l'action, si remplie de petits faits
insignifiants, que le hasard seul vient d'amener et de conduire, dure
jusqu'au moment où le spectre de son père, se levant dans les ténèbres,
lui révèle l'assassinat qu'il doit venger.
La raison commande aux moeurs d'être mesurées; c'est pourquoi les moeurs
que peint Shakspeare ne le sont pas. La pure nature est violente,
emportée; elle n'admet pas les excuses, elle ne souffre pas les
tempéraments, elle ne fait pas la part des circonstances, elle veut
aveuglément, elle éclate en injures, elle a la déraison, l'ardeur et les
colères des enfants. Les personnages de Shakspeare ont le sang bouillant
et la main prompte. Ils ne savent pas se contenir, ils s'abandonnent
tout d'abord à leur douleur, à leur indignation, à leur amour, et se
lancent éperdument sur la pente roide où leur passion les précipite.
Combien en citerai-je? Timon, Léonatus, Cressida, toutes les jeunes
filles, tous les principaux personnages des grands drames; Shakspeare
peint partout l'impétuosité irréfléchie du premier mouvement. Capulet
annonce à sa fille Juliette que dans trois jours elle épousera le comte
Paris, et lui dit d'en être fière: elle répond qu'elle n'en est point
fière, et que cependant elle remercie le comte de cette preuve d'amour.
Comparez la fureur de Capulet à la colère d'Orgon, et vous mesurerez la
différence des deux poëtes et des deux civilisations:
Comment! comment, la belle raisonneuse? Qu'est-ce que
cela?--«Fière.» Et puis «je vous remercie,» et «je ne vous
remercie pas,»--et «je ne suis pas fière.» Jolie
mignonne;--plus de ces remercîments, plus de ces
fiertés;--mais décidez vos gentils petits pieds, jeudi
prochain,--à venir avec Paris à l'église de
Saint-Pierre,--ou je t'y traînerai sur une claie!--Hors
d'ici, effrontée! carogne! belle pâlotte que vous
êtes!--figure de cire!
JULIETTE.
Mon bon père, je vous supplie sur mes genoux,--ayez
seulement la patience de me laisser dire un mot.
CAPULET.
Qu'on te pende, jeune gueuse que tu es! désobéissante
coquine!--Je te le dis: Va à l'église jeudi,--ou ne me
regarde plus jamais en face.--Ne parle pas, ne réplique pas,
ne réponds pas.--La main me démange.
LADY CAPULET.
Vous êtes trop vif....
CAPULET.
Sainte hostie! Cela me rend fou. Jour et nuit, matin et
soir,--chez moi, dehors, seul, en compagnie,--veillant ou
dormant, mon seul soin a été--de la marier, et maintenant
que j'ai trouvé--un gentilhomme de race princière--de belles
façons, jeune, noblement élevé,--fait comme un coeur
pourrait le souhaiter...,--voir une misérable folle
larmoyante,--une poupée pleurnicheuse, à cette offre de sa
fortune,--répondre: «Je ne veux pas me marier! je ne saurais
l'aimer!--Je suis trop jeune; je vous prie,
pardonnez-moi!»--Eh bien! si vous ne voulez pas vous marier,
je vous pardonnerai, moi!--Allez paître où vous voudrez,
vous ne resterez pas sous mon toit.--Regardez-y, pensez-y,
je ne plaisante pas.--Jeudi est proche. La main sur votre
coeur, avisez.--Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à
mon ami;--si vous ne l'êtes pas, allez vous faire pendre;
mendiez, jeûnez, mourez dans les rues,--car, sur mon âme, je
ne te reconnais plus[226].
Cette manière d'exhorter sa fille au mariage est propre à Shakspeare et
au seizième siècle. La contradiction est pour ces hommes ce que la vue
du rouge est pour les taureaux: elle les rend fous.
On devine bien que dans ce temps et sur le théâtre la décence est chose
inconnue. Elle gêne parce qu'elle est un frein, et on s'en débarrasse
parce qu'elle gêne. Elle est un don de la raison et de la morale, comme
la crudité est un effet de la nature et de la passion. Les paroles dans
Shakspeare sont crues au delà de ce qu'on peut traduire. Ses personnages
appellent les choses par leurs noms sales, et traînent la pensée sur les
images précises de l'amour physique. Les conversations des gentilshommes
et des dames sont pleines d'allusions scabreuses, et il faudrait
chercher un cabaret de bien bas étage pour en entendre de pareilles
aujourd'hui[227].
Ce serait aussi dans un cabaret qu'il faudrait chercher les rudes
plaisanteries et le genre d'esprit brutal qui fait le fond de ces
entretiens. La politesse bienveillante est le fruit tardif d'une
réflexion avancée; elle est une sorte d'humanité et de bonté appliquée
aux petites actions et aux discours journaliers; elle ordonne à l'homme
de s'adoucir à l'égard des autres et de s'oublier pour les autres; elle
contraint la pure nature, qui est égoïste et grossière. C'est pourquoi
elle manque aux moeurs de ce théâtre. Vous voyez les charretiers par
gaieté et vivacité s'asséner des taloches; telle est à peu près la
conversation des seigneurs et des dames qui veulent plaisanter, par
exemple celle de Béatrice et de Bénédict[228], personnes fort bien
élevées pour le temps, ayant une grande renommée d'esprit et de
politesse, et dont les jolies répliques font la joie des assistants.
«Ces escarmouches d'esprit» consistent à se dire en termes clairs: Vous
êtes un poltron, un glouton, un imbécile, un bouffon, un libertin, une
brute!--Vous êtes une sotte, une langue de perroquet, une folle, une....
(le mot y est[229]).--On juge du ton qu'ils prennent lorsqu'ils sont en
colère. «Un mendiant ivre, dit Émilie dans _Othello_, ne jetterait pas
de pires injures à sa concubine[230].» Ils ont un vocabulaire de gros
mots aussi complet que celui de Rabelais, et ils l'épuisent. Ils
prennent la boue à pleines mains et la lancent à leur adversaire sans
croire se salir.
Les actions répondent aux paroles. Ils vont sans pudeur ni pitié jusqu'à
l'extrémité de leur passion. Ils assassinent, ils empoisonnent, ils
violent, ils incendient, et la scène n'est remplie que d'abominations.
Shakspeare met sur son théâtre toutes les actions atroces des guerres
civiles. Ce sont les moeurs des loups et des hyènes. Il faut lire[231]
la sédition de Jack Cade pour prendre une idée de ces folies et de ces
fureurs. On croit voir des animaux révoltés, la stupidité meurtrière
d'un loup lâché dans une bergerie; la brutalité d'un pourceau qui se
soûle et se roule dans l'ordure et dans le sang. Ils détruisent, ils
tuent, ils se tuent entre eux; les pieds dans le meurtre, ils demandent
à manger et à boire; ils plantent les têtes au bout des piques, ils les
font s'entre-baiser, et ils rient[232].
Allez, dit Jack Cade, brûlez toutes les archives du royaume;
ma bouche maintenant sera le parlement d'Angleterre.... Le
plus orgueilleux pair du royaume ne portera sa tête sur ses
épaules qu'après m'avoir payé tribut. Et il n'y aura pas une
fille mariée qui ne me donne d'abord en payement son
pucelage.... À présent, en Angleterre, on vendra deux sous
sept pains d'un sou. Il n'y aura plus d'argent. Tous boiront
et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous avec la
même livrée.... Comme me voilà ici, assis sur la pierre de
Londres, j'ordonne et commande que le conduit au pissat ne
verse plus que du bordeaux, cette première année de notre
règne, et cela aux frais de la ville.... Et à présent
toutes les choses seront en commun.... Qu'est-ce que tu peux
répondre à Ma Majesté pour avoir livré la Normandie à
Monsieur Basimecu, le dauphin de France? (_On apporte les
têtes de lord Say et de son gendre._) Voilà qui est mieux:
Qu'ils se baisent entre eux, car ils s'aimaient bien de leur
vivant.
Il ne faut pas lâcher l'homme; on ne sait quelles convoitises et quelles
fureurs peuvent couver sous une apparence unie. Jamais la nature n'a été
si laide; et cette laideur est la vérité.
Ces moeurs de cannibales ne se rencontrent-elles que chez la canaille?
Les princes font pis. Le duc de Cornouailles commande de lier sur une
chaise le vieux duc de Glocester, parce que c'est grâce à lui que le roi
Lear s'est échappé.
CORNOUAILLES.
.... Tenez la chaise.--Je vais mettre le pied sur ces yeux
que voilà. (_On tient Glocester pendant que Cornouailles lui
arrache un oeil et met son pied dessus._)
GLOCESTER.
Que celui de vous qui veut vivre vieux--me donne secours. Ô
cruel! ô vous, dieux!
RÉGANE (_fille de Lear_).
Un côté serait jaloux de l'autre. L'autre aussi.
CORNOUAILLES (_riant_).
Si maintenant tu peux voir ta vengeance....
UN SERVITEUR.
Arrêtez votre main, monseigneur.--J'ai commencé à vous
servir quand j'étais encore enfant;--mais je ne vous aurai
jamais rendu de plus grand service--que de vous dire
d'arrêter.
CORNOUAILLES.
Comment, misérable chien!
LE SERVITEUR.
Si vous aviez une barbe au menton,--j'irais vous l'arracher
dans une querelle pareille.
CORNOUAILLES.
Ah! mon drôle! (_Il tire son épée et court sur lui._)
LE SERVITEUR.
Eh bien! venez, et courez la chance de votre colère! (_Il
tire son épée. Ils se battent. Cornouailles est blessé._)
RÉGANE (_à un autre serviteur_).
Donne-moi ton épée.--Un paysan qui s'attaque à nous! (_Elle
arrache l'épée, vient par derrière et l'en perce._)
LE SERVITEUR.
Oh! je suis tué!... Monseigneur, il vous reste un oeil--pour
voir le sang que je lui ai tiré. Oh! (_Il meurt._)
CORNOUAILLES.
Il n'en verra pas davantage, je l'en empêcherai. (_Il met le
doigt sur l'oeil de Glocester._)--Dehors, sale gelée!--Où
est ton lustre à présent? (_Il arrache l'autre oeil de
Glocester et le jette par terre._)
GLOCESTER.
Tout est ténèbres et désolation. Où est mon fils?
RÉGANE.
Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire sa
route--jusqu'à Douvres[233].
Telles sont les moeurs de ce théâtre. Elles sont sans frein comme celles
du temps et comme l'imagination du poëte. Copier les actions plates de
la vie journalière, les puérilités et les faiblesses où s'abaissent
incessamment les plus grands personnages, les emportements qui les
dégradent, les paroles crues, dures ou sales, et les actions atroces où
se déploient la licence, la brutalité, la férocité de la nature
primitive, voilà l'oeuvre de l'imagination libre et nue. Copier ces
laideurs et ces excès avec un choix de détails si familiers, si
expressifs, si exacts, qu'ils font sentir sous chaque mot de chaque
personnage une civilisation tout entière, voilà l'oeuvre de
l'imagination concentrée et toute-puissante. Cette nature des moeurs et
cette énergie de la peinture indiquent une même faculté, unique et
excessive, que le style a déjà montrée.
[Note 222: _Winter's Tale_, acte I, scène I.]
[Note 223: Il y a ici un calembour intraduisible.]
[Note 224:
What, hast smutch'd thy nose?--
They say it's a copy out of mine. Come, captain,
We must be neat; not neat, but cleanly, captain:...
Come, sir page, look on me with your welkin eye: sweet villain!
Most dear'st! my collop! Looking on the lines
Of my boy's face, methought, I did recoil
Twenty-three years, and saw myself unbreech'd
In my green velvet coat, my dagger muzzled
Lest it should bite its master....
How like, methought, I then was to this kernel,
This squash, this gentleman:...
My brother, are you so fond of your prince,
As we do seem to be of ours?]
[Note 225: