Marion Delorme, misérable passion aveuglante et despotique, dont il
sentait le poids et la honte, et dont pourtant il ne pouvait ni ne
voulait se délivrer. Rien de plus douloureux que ses confessions, rien
qui marque mieux la folie de l'amour et le sentiment de la faiblesse
humaine. «Quand ma bien-aimée jure que son coeur n'est que vérité, je la
crois, tout en sachant qu'elle ment.[194]» Ainsi faisait Alceste auprès
de Célimène; mais quelle Célimène salie que la drôlesse devant laquelle
il s'agenouille, avec autant de mépris que de désir! «Ces lèvres, ces
lèvres qui ont profané leur pourpre, et scellé de faux serments d'amour
à d'autres aussi souvent qu'à moi; ces lèvres qui ont volé au lit
d'autrui sa rente de plaisir!... Eh! j'ai bien le droit de t'aimer comme
tu aimes ceux que tes yeux provoquent[195]!» Voilà les franchises et les
grandes impudeurs de l'âme telles qu'on ne les rencontre que dans
l'alcôve des courtisanes, et voici les enivrements, les égarements, le
délire dans lequel les plus délicats artistes tombent[196], lorsque,
dans ces molles mains voluptueuses et engageantes, ils laissent aller
leur noble main. Ils valent mieux que des princes, et descendent jusqu'à
des filles. Le bien et le mal alors perdent pour eux leur nom; toutes
les choses se renversent: «Combien tu rends chère et aimable la
honte--qui, comme un ver dans la rose parfumée,--souille la beauté de
ton nom florissant!--Dans quelles suavités enfermes-tu tes vices!--Le
voile de la beauté couvre toutes tes souillures,--et change en charmes
tout ce que les yeux peuvent voir. Tu fais de tes fautes un cortége de
grâces.--La langue qui conte l'histoire de tes journées,--et fait des
commentaires lascifs sur tes voluptés,--ne peut te diffamer qu'avec une
sorte de louange.--Et ton nom prononcé fait d'une médisance une
bénédiction[197].» À quoi servent l'évidence, la volonté, la raison,
l'honneur même, quand la passion est si absorbante? Que voulez-vous que
l'on dise encore à un homme qui vous répond: «Je sais tout cela, et
qu'est-ce que tout cela fait?» Les grands amours sont des inondations
qui noient toutes les répugnances et toutes les délicatesses de l'âme,
toutes les opinions préconçues et tous les principes acceptés. Désormais
le coeur se trouve mort à tous les plaisirs ordinaires; il ne peut plus
sentir et respirer que d'un seul côté. Shakspeare envie les touches de
clavecin sur lesquelles ses doigts courent. Il a beau regarder des
fleurs, c'est elle qu'il imagine à travers elles; et les folles
splendeurs de la poésie éblouissante regorgent coup sur coup en lui,
sitôt qu'il pense à ces ardents yeux noirs[198]. Il l'a quittée au
printemps, «quand le superbe Avril dans sa pompe bariolée--avait soufflé
une haleine de jeunesse en tous les êtres,--et que le pesant Saturne
riait et bondissait» à côté du printemps[199]. Il n'a rien vu, il n'a
point «admiré la blancheur des lis, ou loué le profond vermillon de la
rose[200].» Toutes ces suavités du printemps n'étaient que son parfum et
que son ombre. «Je dis à la violette: Où as-tu volé ton parfum qui
embaume,--si ce n'est dans l'haleine de ma bien-aimée? La pourpre
orgueilleuse--qui teint ta joue satinée,--tu l'as trempée trop
visiblement dans les veines de ma bien-aimée.--J'ai grondé le lis qui
avait pris la blancheur de ta main,--et l'oeillet qui avait dérobé la
couleur de tes cheveux.--Les roses craintives étaient debout sur leurs
épines;--l'une rouge de honte, l'autre pâle de désespoir;--l'autre ni
rouge ni pâle, et qui à son double larcin--avait ajouté ton
haleine.--J'ai vu encore d'autres fleurs, mais pas une--qui ne t'eût
pris sa couleur ou son parfum[201].» Mièvreries passionnées,
affectations délicieuses, dignes de Heine et des contemporains de Dante,
qui trahissent de longs rêves exaltés, toujours ramenés sur un objet
unique. Contre une domination si impérieuse et si continue, quel
sentiment peut tenir ferme? Les sentiments de famille? Il était marié,
il avait des enfants, une famille qu'il allait voir «une fois l'an,» et
c'est probablement au retour d'un de ses voyages qu'il dit les paroles
qu'on vient d'entendre.--La conscience? «L'amour est trop jeune pour
avoir une idée de la conscience.»--La jalousie et la colère? «Si tu me
trahis, je me trahis bien moi-même, quand je livre la plus noble partie
de moi-même à mon grossier désir.»--Les rebuts? «Je suis content d'être
ton pauvre souffre-douleur, de faire tes corvées, de travailler à tes
affaires.» Il n'est plus jeune, elle en aime un autre, un bel adolescent
blond, son plus cher ami, qu'il a présenté chez elle et qu'elle veut
séduire. «Mon démon, dit-il, tente mon bon ange, et veut l'ôter de mes
côtés[202].» Et quand elle y a réussi[203], il n'ose se l'avouer, et
souffre tout, comme Molière. Que de misères dans ces minces événements
de la vie courante! Comme la pensée involontairement vient mettre à côté
de Shakspeare, notre grand malheureux poëte lui aussi un philosophe
d'instinct, mais de plus un rieur de profession, un moqueur des
vieillards passionnés, un railleur acharné des maris trompés, qui, au
sortir de sa comédie la plus applaudie, dit tout haut à quelqu'un: «Mon
cher ami, je suis au désespoir, ma femme ne m'aime pas!» C'est que ni la
gloire, ni même le travail ou l'invention, ne suffisent à ces âmes
véhémentes; l'amour seul peut les combler, parce qu'avec leurs sens et
leur coeur il contente aussi leur cerveau, et que toutes les puissances
de l'homme, l'imagination comme le reste, trouvent en lui leur
concentration et leur emploi. «L'amour est mon péché[204],» disait-il,
comme Musset et comme Heine, et dans les _Sonnets_ on démêle encore les
traces d'autres passions aussi abandonnées, une surtout qui semble pour
une grande dame. La première moitié de ses drames, _le Songe d'une nuit
d'été_, _Roméo et Juliette_, _les Deux Gentilshommes de Vérone_, gardent
plus vivement la chaude empreinte, et on n'a qu'à considérer ses
derniers caractères de femmes[205], pour voir avec quelle tendresse
exquise, avec quelle adoration entière il les a aimées jusqu'au bout.
Tout son génie est là; il avait une de ces âmes délicates qui, pareilles
à un parfait instrument de musique, vibrent d'elles-mêmes au moindre
attouchement. On la démêlait d'abord, cette sensibilité si fine. «Mon
aimable Shakspeare», «doux cygne de l'Avon,» ces mots de Ben Jonson ne
font que confirmer ce que répètent ses contemporains. Il était
affectueux et bon, «civil de manières, d'ailleurs honnête et loyal dans
sa conduite,» «d'un naturel ouvert et franc[206];» s'il avait les
entraînements, il avait aussi les effusions des vrais artistes; on
l'aimait, on se trouvait bien auprès de lui; rien de plus doux et de
plus engageant que cette grâce, cet abandon demi-féminin dans un homme.
Son esprit dans la conversation était prompt, ingénieux et agile, sa
gaieté brillante, son imagination facile et si abondante, qu'au dire de
ses camarades il ne raturait rien; à tout le moins, quand il écrivait
pour la seconde fois une scène, c'était l'idée qu'il changeait, non les
mots, par une seconde poussée d'invention poétique, non par un pénible
regrattage des vers. Tous ces traits se réunissent en un seul; il avait
le génie _sympathique_, j'entends par là que, naturellement, il savait
sortir de lui-même et se transformer en tous les objets qu'il imaginait.
Regardez autour de vous les grands artistes de votre temps, tâchez
d'approcher d'eux, d'entrer dans leur familiarité, de les voir penser,
et vous sentirez toute la force de ce mot. Par un instinct
extraordinaire, ils se mettent de prime-saut à la place des êtres:
hommes, animaux, plantes, fleurs, paysages, quels que soient les objets,
animés ou non, ils sentent par contagion les forces et les tendances qui
produisent le dehors visible, et leur âme, infiniment multiple, devient
par ses métamorphoses incessantes une sorte d'abrégé de l'univers.
C'est pourquoi ils semblent vivre plus que les autres hommes; ils n'ont
pas besoin d'avoir appris, ils devinent. J'ai vu tel d'entre eux,
d'après une armure, un costume, un recueil d'ameublements, entrer dans
le moyen âge plus profondément que trois savants mis bout à bout. Ils
reconstruisent, comme ils construisent, naturellement, sûrement, par une
inspiration qui est un raisonnement ailé. Shakspeare n'avait eu qu'une
demi-éducation, savait «peu de latin, point de grec,» à peu près le
français et l'italien, rien d'autre; il n'avait point voyagé, il n'avait
lu que les livres de la littérature courante, il avait ramassé quelques
mots de droit dans les greffes de sa petite ville; comptez, si vous
pouvez, tout ce qu'il savait de l'homme et de l'histoire. Ces hommes
voient plus d'objets à la fois; ils les embrassent plus complétement que
les autres hommes, plus vite et plus à fond; leur esprit regorge et
déborde. Ils ne s'en tiennent pas au simple raisonnement; au contact de
toute idée, tout leur être, réflexions, images, émotions, entre en
branle. Les voilà lancés; ils gesticulent, ils miment leur pensée, ils
abondent en comparaisons; même dans la conversation, ils sont
imaginatifs et créateurs, avec des familiarités et des témérités de
langage, parfois heureusement, toujours irrégulièrement, selon les
caprices et les accès de l'improvisation aventureuse. L'entrain, l'éclat
de leur parole est étrange, et aussi leurs saccades, les soubresauts par
lesquels ils joignent les idées éloignées, supprimant les distances,
passant du pathétique au rire, de la violence à la douceur. Cette verve
extraordinaire est la dernière chose qui les quitte. Quand, par hasard,
les idées leur manquent, ou quand leur mélancolie est trop âpre, ils
parlent et produisent encore, sauf à produire des bouffonneries, ils se
font _clowns_, même à leurs dépens et contre eux-mêmes. J'en sais un qui
dit des calembredaines quand il se sent mourir ou qu'il a envie de se
tuer; c'est la roue intérieure qui continue à tourner, même à vide, et
que l'homme a besoin de voir toujours tourner, même lorsqu'elle le
déchire en passant; ses pantalonnades sont une échappée; vous le
trouverez, ce gamin intarissable, ce polichinelle ironique, au tombeau
d'Ophélie, auprès du lit de mort de Cléopatre, aux funérailles de
Juliette. Haut ou bas, il faut toujours qu'ils soient dans quelque
extrême. Ils sentent trop profondément leurs biens et leurs maux, ils
amplifient trop largement par une sorte de roman involontaire chaque
état de leur âme. Après des dénigrements et des dégoûts par lesquels ils
se ravalent hors de toute mesure, ils se relèvent et s'exaltent
extraordinairement, jusqu'à tressaillir d'orgueil et de joie. Parfois,
après un de ces découragements, dit Shakspeare, «je pense à toi, et
comme l'alouette au retour du soleil s'élance hors des sillons mornes,
mon âme s'envole et va chanter des hymnes à la porte du ciel[207].» Puis
tout s'affaisse, comme dans un foyer où un flamboiement trop fort n'a
plus laissé de substance. «Tu vois en moi le moment de l'année--où les
feuilles jaunes, rares et qui s'en vont,--pendent aux rameaux froids qui
frissonnent,--arceaux dégarnis, nefs ruinées où tout à l'heure
chantaient les doux oiseaux.--Tu vois en moi le crépuscule d'un
jour--qui, après le soleil couché, s'évanouit à l'occident,--et que, par
degrés, engloutit la nuit noire,--la nuit, soeur jumelle de la mort, qui
clôt tout dans le repos[208].... Ne pleure pas sur moi quand je serai
mort;--du moins cesse de pleurer quand cessera de tinter la morne cloche
morose,--avertissant le monde que je me suis enfui de ce monde abject
pour habiter avec les plus abjects des vers.--Ne vous souvenez pas même,
si vous lisez ces lignes--de la main qui les a écrites: car je vous aime
tant--que je voudrais être oublié dans votre chère pensée,--si penser à
moi vous a faisait quelque peine[209].» Ces subites alternatives de joie
et de tristesse, ces ravissements divins et ces grandes mélancolies, ces
tendresses exquises, et ces abattements féminins, peignent le poëte
extrême dans ses émotions, incessamment troublé de douleur ou
d'allégresse, sensible au moindre choc, plus puissant, plus délicat pour
jouir et souffrir que les autres hommes, capable de rêves plus intenses
et plus doux, en qui s'agitait un monde imaginaire d'êtres gracieux ou
terribles, tous passionnés comme leur auteur.
Tel que le voilà pourtant, il atteignait son assiette. De bonne heure,
au moins pour ce qui est de la conduite extérieure, il était entré dans
la vie rangée, sensée, presque bourgeoise, faisant des affaires, et
pourvoyant à l'avenir. Il restait acteur au moins dix-sept ans, quoique
dans les seconds rôles[210]; il s'ingéniait en même temps à remanier des
pièces, avec tant d'activité, que Greene l'appelait «une corneille parée
des plumes d'autrui, un factotum, un accapareur de la scène[211].» Dès
l'âge de trente-trois ans, il avait amassé assez d'économies pour
acheter à Stradford une maison avec deux granges et deux jardins, et il
avançait toujours plus droit dans la même voie. Un homme n'arrive qu'à
l'aisance par le travail qu'il fait lui-même; s'il parvient à la
richesse, c'est par le travail qu'il fait faire aux autres. C'est
pourquoi, à ces métiers d'acteur et d'auteur, Shakspeare ajoutait ceux
d'entrepreneur et de directeur de théâtre. Il acquérait une part de
propriété dans les théâtres de Blackfriars et du Globe, achetait des
contrats de dîmes, de grandes pièces de terre, d'autres bâtiments
encore, mariait sa fille Suzanne, et finissait par se retirer dans sa
ville natale, sur son bien, dans sa maison, en bon propriétaire, en
honnête citoyen qui gère convenablement sa fortune et prend part aux
affaires municipales. Il avait deux ou trois cents livres sterling de
rente, environ vingt ou trente mille francs d'aujourd'hui, et, selon la
tradition, il vivait de bonne humeur et en bons termes avec ses voisins;
en tout cas, il ne paraît pas qu'il s'inquiétât beaucoup de sa gloire
littéraire, car il n'a pas même pris le soin d'éditer et de rassembler
ses oeuvres. Une de ses filles avait épousé un médecin, l'autre un
marchand de vins; la seconde ne savait pas même signer son nom. Il
prêtait de l'argent et faisait figure dans ce petit monde. Étrange fin,
qui, au premier regard, semble plutôt celle d'un marchand que d'un
poëte. Faut-il l'attribuer à cet instinct anglais qui met le bonheur
dans la vie du campagnard et du propriétaire bien renté, bien apparenté,
bien muni de confortable, qui jouit posément de _sa respectabilité_
établie[212], de son autorité domestique et de son assiette
départementale? Ou bien Shakspeare était-il, comme Voltaire, un homme de
bon sens, quoique imaginatif de cervelle, gardant son jugement rassis
sous les petillements de sa verve, prudent par scepticisme, économe par
besoin d'indépendance et capable, après avoir fait le tour des idées
humaines, de décider avec Candide que le meilleur parti est de «cultiver
son jardin?» J'aime mieux supposer, comme l'indique sa pleine et solide
tête[213], qu'à force d'imagination ondoyante il a, comme Goethe,
échappé aux périls de l'imagination ondoyante; qu'en se figurant la
passion, il parvenait, comme Goethe, à atténuer chez lui la passion; que
la fougue ne faisait point explosion dans sa conduite, parce qu'elle
rencontrait un débouché dans ses vers; que son théâtre a préservé sa
vie, et qu'ayant traversé par sympathie toutes les folies et toutes les
misères de la vie humaine, il pouvait s'asseoir au milieu d'elles avec
un calme et mélancolique sourire, écoutant pour s'en distraire la
musique aérienne des fantaisies dont il se jouait[214]. Je veux supposer
enfin que, pour le corps comme pour le reste, il était de sa grande
génération et de son grand siècle; que chez lui, comme chez Rabelais,
Titien, Michel-Ange et Rubens, la solidité des muscles faisait équilibre
à la sensibilité des nerfs; qu'en ce temps-là la machine humaine, plus
rudement éprouvée et plus fermement bâtie, pouvait résister aux tempêtes
de la passion et aux fougues de la verve; que l'âme et le corps se
faisaient encore contre-poids, que le génie était alors une floraison et
non, comme aujourd'hui, une maladie. Sur tout cela on n'a que des
conjectures, et si l'on veut connaître l'homme de plus près, c'est dans
ses oeuvres qu'il faut le chercher.
[Note 174: Halliwell's _Life of Shakspeare_.]
[Note 175: Né en 1564, mort en 1616. Il retouche des pièces dès
1591. La première pièce qui soit de lui tout entière est de 1593. (Payne
Collier.)]
[Note 176: M. Halliwell et d'autres commentateurs tâchent de prouver
qu'à cette époque les fiançailles préalables constituaient le vrai
mariage; que ces fiançailles avaient eu lieu, et qu'ainsi il n'y a rien
d'irrégulier dans la conduite de Shakspeare.]
[Note 177: Halliwell, 123.]
[Note 178: Toutes ces anecdotes sont des traditions, et partant plus
ou moins douteuses; mais les autres faits sont authentiques.]
[Note 179: 1589. Termes d'un document conservé. Il est nommé avec
Burbadge et Greene.]
[Note 180:
Alas; 'tis true, I have gone here and there,
And made myself a motley to the view,
Gor'd mine own thoughts; sold cheap what is most dear.]
[Note 181: _Sonnets_ 91 et 111. _Hamlet_, III, scène II. Plusieurs
des paroles d'Hamlet sont moins bien placées dans la bouche d'un prince
que dans celle de l'auteur. Comparez le sonnet: _Tired with all these_;
etc.]
[Note 182:
When in disgrace with fortune and men's eyes,
I all alone beweep my out-cast state,
And trouble deaf Heaven with my bootless cries,
And look upon myself and curse my fate,
Wishing me like to one more rich in hope;
Featur'd like him, like him with friends possess'd...,
With what I most enjoy contented least;
Yet in those thoughts myself almost despising.]
[Note 183:
For who would bear the whips and scorns of time,
The oppressor's wrong, the proud man's contumely,
The pangs of despised love, the law's delay,
The insolence of office, and the spurns
That patient merit of the unworthy takes,
When he himself might his quietus make
With a bare bodkin?]
[Note 184:
O, for my sake do you with Fortune chide,
The guilty goddess of my harmful deeds,
That did not better for my life provide,
Than public means, which public manners breed.]
[Note 185: Anecdote écrite en 1602, d'après l'acteur Tooley.]
[Note 186: William, nom de Shakspeare.]
[Note 187: Le comte de Southampton avait dix-neuf ans quand
Shakspeare lui dédia son _Adonis_.]
[Note 188: _Voy._ les _Amours des dieux_, au château de Blenheim,
par Titien.]
[Note 189:
With blindfold fury she begins to forage,
Her face doth reek and smoke, her blood doth boil.]
[Note 190:
And, glutton-like, she feeds, yet never filleth;
Her lips are conquerors, his lips obey,
Paying what ransom the insulter willeth,
Whose vulture thought doth pitch the price so high
That she will draw his lips' rich treasure dry.
Even as an empty eagle, sharp by fast,
Lives with her beak on feathers, flesh, and bone,
Shaking her wings, devouring all in haste,
Till either gorge be stuff'd, or prey be gone;
Even so she kiss'd his brow, his cheek, his chin,
And where she ends she doth anew begin.]
[Note 191:
Lo, hear the gentle lark, weary of rest,
From his moist cabinet mounts on up high,
And wakes the morning, from whose silver breast,
The sun ariseth in his majesty;
Who doth the world so gloriously behold,
The cedar-tops and hills seem burnish'd gold.]
[Note 192: Comparez les premières poésies d'Alfred de Musset,
_Contes d'Italie et d'Espagne_.]
[Note 193: Crawley, cité par Chasles, _Études sur Shakspeare_.]
[Note 194:
When my love swears that she is made of truth,
I do believe her, though I know she lies.]
[Note 195:
Those lips of thine
That have profan'd their scarlet ornaments,
And seal'd false bonds of love as oft as mine,
Robb'd others' beds' revenues of their rents.
Be it lawful I love thee, as thou lov'st those
Whom thine eyes woo as mine importune thee.]
[Note 196: _Voy._ la fin de Gérard de Nerval.]
[Note 197:
How sweet and lovely dost thou make the shame,
Which, like a canker in a fragrant rose,
Doth spot the beauty of thy budding name!
O, in what sweets dost thou thy sins enclose!
That tongue that tells the story of thy days,
Making lascivious comments on thy sport,
Cannot dispraise but in a kind of praise;
Naming thy name blesses an ill report.]
[Note 198: Elle était brune, ni belle, ni jeune, et mal famée.
(_Sonnets._)]
[Note 199:
From you I have been absent in the spring,
When proud-pied April, dress'd in all his trim,
Had put a spirit of youth in every thing,
That heavy Saturn laugh'd and leap'd with him.]
[Note 200:
Nor did I wonder at the lilies white,
Nor praise the deep vermilion in the rose.]
[Note 201:
The forward violet thus I did chide:
«Sweet thief, whence didst thou steal thy sweet that smells,
If not from my love's breath? The purple pride,
Which on thy soft cheek for complexion dwells,
In my love's veins thou hast too grossly dy'd.»
The lily I condemned for thy hand,
And buds of marjoram had stolen thy hair:
The roses fearfully on thorns did stand,
One blushing shame, another white despair.
A third, nor red nor white, had stolen of both,
And to this robbery had annex'd thy breath;
More flowers I noted, yet I none could see
But sweet or colour it had stolen from thee.]
[Note 202:
Two loves I have of comfort and despair,
Who, like two spirits, do suggest me still.
The better angel is a man right fair,
The worser spirit a woman, colour'd ill.
To win me soon to hell, my female evil
Tempteth my better angel from my side.
.... Love is too young to know what conscience is....
For thou betraying me, I do betray
My nobler part to my gross body's treason....
He is contented thy poor drudge to be,
To stand in thy affairs, fall by thy side.]
[Note 203: Cette interprétation nouvelle des _Sonnets_ est due aux
conjectures ingénieuses et solides de M. Chasles.]
[Note 204: Love is my sin. (142e sonnet.)]
[Note 205: Miranda, Desdémona, Viola. Premières paroles du duc dans
_la Nuit des Rois_:
DUKE.
If music be the food of love, play on,
Give me excess of it, that, surfeiting,
The appetite may sicken, and so die.--
That strain again;--it had a dying fall:
O, it came o'er my ear like the sweet south,
That breathes upon a bank of violets,
Stealing, and giving odour.--Enough, no more,
'Tis not so sweet now as it was before.
O spirit of love, how quick and fresh art thou!
That, notwithstanding thy capacity
Receiveth as the sea, nought enters there,
Of what validity and pitch soever,
But falls into abatement and low price,
Even in a minute, so full of shapes is fancy,
That it alone is high-fantastical.]
[Note 206: Témoignages de Jonson et de Chettle. _Melliferous,
honey-tongued._ _Voy._ Halliwell, 183.]
[Note 207:
Haply I think of thee,--and then my state
(Like to the lark at break of day arising
From sullen earth) sings hymns at heaven's gate.]
[Note 208:
That time of year thou mayst in me behold,
When yellow leaves, or none, or few, do hang
Upon those boughs which shake against the cold,
Bare ruin'd choirs, where late the sweet birds sang.
In me thou seest the twilight of such day
As after sunset fadeth in the west,
Which by and by black night doth take away,
Death's second self, that seals up all in rest....]
[Note 209:
No longer mourn for me, when I am dead,
Than you shall hear the surly sullen bell
Give warning to the world that I am fled
From this vile world, with vilest worms to dwell:
Nay, if you read this line, remember not
The hand that writ it; for I love you so,
That I in your sweet thoughts would be forgot,
If thinking on me then should make you woe.]
[Note 210: Le rôle où il excellait était celui du fantôme dans
_Hamlet_.]
[Note 211: In his own conceit the only _shake-scene_ in the
country.]
[Note 212: «He was a respectable man.--A good word: what does it
mean?--He kept a gig.» Procès anglais.]
[Note 213: _Voy._ ses portraits et surtout son buste.]
[Note 214: _Voy._ surtout ses dernières pièces: _Tempest_, _Twelfth
night_.]
II
Cherchons donc l'homme, et dans son style. Le style explique l'oeuvre;
en montrant les traits principaux du génie, il annonce les autres. Une
fois qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit l'artiste tout entier
se développer comme une fleur.
Shakspeare imagine avec abondance et avec excès; il répand les
métaphores avec profusion sur tout ce qu'il écrit; à chaque instant les
idées abstraites se changent chez lui en images; c'est une série de
peintures qui se déroule dans son esprit. Il ne les cherche pas, elles
viennent d'elles-mêmes; elles se pressent en lui, elles couvrent les
raisonnements, elles offusquent de leur éclat la pure lumière de la
logique. Il ne travaille point à expliquer ni à prouver; tableau sur
tableau, image sur image, il copie incessamment les étranges et
splendides visions qui s'engendrent les unes les autres et s'accumulent
en lui. Comparez à nos sobres écrivains cette phrase que je traduis au
hasard dans un dialogue tranquille[215]: «Chaque vie particulière est
tenue de se garder contre le mal avec toute la force et toutes les armes
de sa pensée; à bien plus forte raison, l'âme de qui dépendent et sur
qui reposent tant de vies. La mort de la majesté royale ne va pas
seule. Comme un gouffre, elle entraîne après elle ce qui est près
d'elle. C'est une roue massive fixée sur la cime de la plus haute
montagne; à ses rayons énormes sont attachées et emmortaisées dix mille
choses moindres. Quand elle tombe, chaque petite dépendance, chaque
mince annexe accompagne sa ruine bruyante. Quand le roi soupire, tout un
monde gémit[216].» Voilà trois images coup sur coup pour exprimer la
même pensée. C'est une floraison; une branche sort du tronc, et de
celle-ci une autre, qui se multiplie par de nouveaux rameaux. Au lieu
d'un chemin uni, tracé par une suite régulière de jalons secs et
sagement plantés, vous entrez dans un bois touffu d'arbres entrelacés et
de riches buissons qui vous cachent et vous ferment la voie, qui
ravissent et qui éblouissent vos yeux par la magnificence de leur
verdure et par le luxe de leurs fleurs. Vous vous étonnez au premier
instant, esprit moderne, affairé, habitué aux dissertations nettes de
notre poésie classique; vous ressentez de la mauvaise humeur; vous
pensez que l'auteur s'amuse, et que, par amour-propre et mauvais goût,
il s'égare et vous égare dans les fourrés de son jardin. Point du tout;
s'il parle ainsi, ce n'est point par choix, c'est par force; la
métaphore n'est pas le caprice de sa volonté, mais la forme de sa
pensée. Au plus fort de sa passion, il imagine encore. Quand Hamlet,
désespéré, se rappelle la noble figure de son père, il aperçoit les
tableaux mythologiques dont le goût du temps remplissait les rues. Il le
compare au héraut Mercure, «nouvellement descendu sur une colline qui
baise le ciel[217].» Cette apparition charmante, au milieu d'une
sanglante invective, prouve que le peintre subsiste sous le poëte.
Involontairement et hors de propos, il vient d'écarter le masque
tragique qui couvrait son visage, et le lecteur, derrière les traits
contractés de ce masque terrible, découvre un sourire gracieux et
inspiré qu'il n'attendait pas.
Il faut bien qu'une pareille imagination soit violente. Toute métaphore
est une secousse. Quiconque involontairement et naturellement transforme
une idée sèche en une image, a le feu au cerveau; les vraies métaphores
sont des apparitions enflammées qui rassemblent tout un tableau sous un
éclair. Jamais, je crois, chez aucune nation d'Europe et en aucun siècle
de l'histoire, on n'a vu de passion si grande. Le style de Shakspeare
est un composé d'expressions forcenées. Nul homme n'a soumis les mots à
une pareille torture. Contrastes heurtés, exagérations furieuses,
apostrophes, exclamations, tout le délire de l'ode, renversement
d'idées, accumulation d'images, l'horrible et le divin assemblés dans la
même ligne, il semble qu'il n'écrive jamais une parole sans crier.
«Qu'ai-je fait?» dit la reine à son fils Hamlet....
.... Une action--qui flétrit la grâce et la rougeur de la
modestie,--appelle la vertu hypocrite, ôte la rose--au beau
front de l'innocent amour,--et y met un ulcère, rend les
voeux du mariage--aussi faux que des serments de joueurs.
Oh! une action pareille--arrache l'âme du corps des
contrats,--et fait de la douce religion--une rapsodie de
phrases. La face du ciel s'enflamme de honte,--oui, et ce
globe solide, cette masse compacte,--le visage morne comme
au jour du jugement,--est malade d'y penser[218]!