Enfin nous voici devant celui que nous apercevions à toutes les issues

de la Renaissance, comme un de ces chênes énormes et dominateurs

auxquels aboutissent toutes les routes d'une forêt. J'en parlerai à

part; il faut, pour en faire le tour, une large place vide. Et encore

comment l'embrasser? Comment développer sa structure intérieure? Les

grands mots, les éloges, tout est vain à son endroit; il n'a pas besoin

d'être loué, mais d'être compris, et il ne peut être compris qu'à

l'aide de la science. De même que les révolutions compliquées des corps

célestes ne deviennent intelligibles qu'au contact du calcul supérieur,

de même que les délicates métamorphoses de la végétation et de la vie

exigent pour être expliquées l'intervention des plus difficiles formules

chimiques, ainsi les grandes oeuvres de l'art ne se laissent interpréter

que par les plus hautes doctrines de la psychologie, et c'est la plus

profonde de ces théories qu'il faut connaître pour pénétrer jusqu'au

fond de Shakspeare, de son siècle et de son oeuvre, de son génie et de

son art.

Ce qu'on découvre au bout de toutes les expériences pratiquées et de

toutes les observations accumulées sur l'âme, c'est que la sagesse et la

connaissance ne sont en l'homme que des _effets_ et des _rencontres_. Il

n'y a point en lui de force permanente et distincte qui maintienne son

intelligence dans la vérité et sa conduite dans le bon sens. Au

contraire, il est naturellement déraisonnable et trompé. Les pièces de

sa machine intérieure ressemblent aux rouages d'une horloge, qui

d'eux-mêmes vont toujours à l'aveugle, emportés par l'impulsion et la

pesanteur, et qui cependant parfois, en vertu d'un certain assemblage,

finissent par marquer l'heure qu'il est. Ce sage mouvement final n'est

pas naturel, mais accidentel; il n'est point spontané, il est forcé; il

n'est point inné, il est acquis. L'horloge n'a pas toujours marché

régulièrement; au contraire, on a été obligé de la régler petit à petit

avec beaucoup de peine. Sa régularité n'est point assurée, elle se

détraquera peut-être tout à l'heure. Sa régularité n'est point entière,

elle ne marque l'heure qu'à peu près. La force machinale de chaque pièce

est toujours là prête à entraîner chaque pièce hors de son office propre

et à troubler tout le concert. Pareillement, les idées, une fois

qu'elles sont dans la tête humaine, tirent chacune de leur côté à

l'aveugle, et leur équilibre imparfait semble à chaque minute sur le

point de se renverser. À proprement parler, l'homme est fou, comme le

corps est malade, par nature; la raison comme la santé n'est en nous

qu'une réussite momentanée et un bel accident[172]. Si nous l'ignorons,

c'est qu'aujourd'hui nous sommes régularisés, alanguis, amortis, et que

par degrés, à force de frottements et de redressements, notre mouvement

intérieur s'est accommodé à demi au mouvement des choses. Mais il n'y a

là qu'une apparence, et les dangereuses forces primitives subsistent

indomptées et indépendantes sous l'ordre qui semble les contenir; qu'un

grand danger se montre, qu'une révolution éclate, elles feront éruption

et explosion, presque aussi terriblement qu'aux premiers jours. Car une

idée n'est pas un simple chiffre intérieur employé pour noter un aspect

des choses, inerte, toujours disposé à s'aligner correctement avec

d'autres semblables pour former un total exact. Si réduite et si

disciplinée qu'elle soit, elle a encore un reste de couleur sensible par

lequel elle est voisine d'une hallucination, un degré de persistance

personnelle par lequel elle est voisine d'une monomanie, un réseau

d'affinités singulières par lequel elle est voisine des conceptions

délirantes. Telle que la voilà, sachez bien qu'elle est le rudiment d'un

cauchemar, d'un tic, d'une absurdité. Laissez-la se développer dans son

entier comme elle y aspire[173], et vous verrez qu'elle est par essence

une image active et complète, une vision qui traîne avec soi tout un

cortége de rêves et de sensations, qui grandit d'elle-même, tout d'un

coup, par une sorte de végétation pullulante et absorbante, et qui finit

par posséder, ébranler, épuiser l'homme tout entier. Après celle-là une

autre, parfois toute contraire, et ainsi de suite; il n'y a rien d'autre

dans l'homme, point de puissance distincte et libre; lui-même n'est que

la série de ces impulsions précipitées et de ces imaginations

fourmillantes; la civilisation les a mutilées, atténuées, elle ne les a

pas détruites; secousses, heurts, emportements, parfois de loin en loin

une sorte de demi-équilibre passager, voilà sa vraie vie, vie d'insensé,

qui par intervalles simule la raison, mais qui véritablement est «de la

même substance que ses songes;» et voilà l'homme tel que Shakspeare l'a

conçu. Aucun écrivain, non pas même Molière, n'a percé si avant

par-dessous le simulacre de bon sens et de logique dont se revêt la

machine humaine pour démêler les puissances brutes qui composent sa

substance et son ressort.

Comment y a-t-il réussi, et par quel instinct extraordinaire est-il

parvenu à deviner les extrêmes conclusions, les plus profondes percées

des physiologistes et des psychologues? Il avait l'_imagination

complète_; tout son génie est dans ce seul mot. Petit mot qui semble

vulgaire et vide; regardons-le de près pour savoir ce qu'il contient.

Quand nous pensons une chose, nous autres hommes ordinaires, nous n'en

pensons qu'une portion; nous en voyons un aspect, quelque caractère

isolé, parfois deux ou trois caractères ensemble; pour ce qui est au

delà, la vue nous manque; le réseau infini de ses propriétés infiniment

entre-croisées et multipliées nous échappe; nous sentons vaguement qu'il

y a quelque chose au delà de notre connaissance si courte, et ce vague

soupçon est la seule partie de notre idée qui nous représente quelque

peu le grand _au delà_. Nous sommes comme des apprentis naturalistes,

gens paisibles et bornés qui, voulant se représenter un animal, voient

le nom et l'étiquette de son casier apparaître devant leur mémoire avec

quelque indistincte image de son poil et de sa physionomie, mais dont

l'esprit s'arrête là; si par hasard ils veulent compléter leur

connaissance, ils conduisent leur souvenir, au moyen de classifications

régulières, à travers les principaux caractères de la bête, et

lentement, discursivement, pièce à pièce, ils finissent par s'en

remettre la froide anatomie devant les yeux. À cela se réduit leur idée,

même perfectionnée; à cela aussi se réduit le plus souvent notre

conception, même élaborée. Quelle distance il y a entre cette conception

et l'objet, combien elle le représente imparfaitement et mesquinement, à

quel degré elle le mutile, combien l'idée successive, désarticulée en

petits morceaux régulièrement rangés et inertes, ressemble peu à la

chose simultanée, organisée, vivante, incessamment en action et

transformée, c'est ce que nulle parole ne peut dire. Figurez-vous, au

lieu de cette pauvre idée sèche, étayée par cette misérable logique

d'arpenteur, une image complète, c'est-à-dire une représentation

intérieure, si abondante et si pleine qu'elle épuise toutes les

propriétés et toutes les attaches de l'objet, tous ses dedans et tous

ses dehors; qu'elle les épuise en un instant; qu'elle figure l'animal

entier, sa couleur, le jeu de la lumière sur son poil, sa forme, le

tressaillement de ses membres tendus, l'éclair de ses yeux, et en même

temps sa passion présente, son agitation, son élan, puis par-dessous

tout cela ses instincts, leur structure, leurs causes, leur passé, en

telle sorte que les cent mille caractères qui composent son état et sa

nature trouvent leurs correspondants dans l'imagination qui les

concentre et les réfléchit: voilà la conception de l'artiste, du poëte,

de Shakspeare, si supérieure à celle du logicien, du simple savant ou de

l'homme du monde, seule capable de pénétrer jusqu'au fond des êtres, de

démêler l'homme intérieur sous l'homme extérieur, de sentir par

sympathie et d'imiter sans effort le va-et-vient désordonné des

imaginations et des impressions humaines, de reproduire la vie avec ses

ondoiements infinis, avec ses contradictions apparentes, avec sa logique

cachée, bref de créer comme la nature. Ainsi font les autres artistes de

cet âge; ils ont le même genre d'esprit et la même idée de la vie; vous

ne trouverez dans Shakspeare que les mêmes facultés avec une pousse

plus forte, et la même idée avec un relief plus haut.

[Note 172: On pourra suivre cette idée en psychologie: la perception

extérieure, la mémoire sont des hallucinations vraies, etc. Ceci est le

point de vue analytique: à un autre point de vue, au contraire, la

raison, la santé sont des buts naturels.]

[Note 173: _Voy._ Spinosa et D. Stewart: La conception à son état

naturel est croyance.]

CHAPITRE IV.

Shakspeare.

I. Vie et caractère de Shakspeare. -- Sa famille. -- Sa

jeunesse. -- Son mariage. -- Il devient acteur. -- Son

_Adonis_. -- Ses sonnets. -- Ses amours. -- Son humeur. -- Sa

conversation. -- Ses tristesses. -- En quoi consiste le naturel

producteur et sympathique. -- Sa prudence. -- Sa fortune. -- Sa

retraite.

II. Son style. -- Ses images. -- Ses excès. -- Ses

disparates. -- Son abondance. -- Différence entre la conception

créatrice et la conception analytique.

III. Les moeurs. -- Les familiarités. -- Les violences. -- Les

crudités. -- La conversation et les actions. -- Concordance des

moeurs et du style.

IV. Les personnages. -- Comment ils sont tous de la même

famille. -- Les brutes et les imbéciles. -- Caliban, Ajax,

Cloten, Polonius, la nourrice. -- Comment l'imagination

machinale peut précéder la raison ou lui survivre.

V. Les gens d'esprit. -- Différence entre l'esprit des

raisonneurs et l'esprit des artistes. -- Mercutio, Béatrice,

Rosalinde, Bénédict, les clowns. -- Falstaff.

VI. Les femmes. -- Desdémone, Virginia, Juliette, Miranda,

Imogène, Cordélia, Ophélie, Volumnia. -- Comment Shakspeare

représente l'amour. -- Pourquoi Shakspeare fonde la vertu sur

l'instinct ou la passion.

VII. Les scélérats. -- Iago, Richard III. -- Comment les

convoitises extrêmes et le manque de conscience sont le

domaine naturel de l'imagination passionnée.

VIII. Les grands personnages. -- Les excès et les maladies de

l'imagination. -- Lear, Othello, Cléopatre, Coriolan, Macbeth,

Hamlet. Comparaison de la psychologie de Shakspeare et de

celle des tragiques français.

IX. La fantaisie. -- Concordance de l'imagination et de

l'observation chez Shakspeare. -- Intérêt de la comédie

sentimentale et romanesque. -- _As you like it._ -- Idée de la

vie. -- _Midsummer night's dream._ -- Idée de l'amour. -- Harmonie

de toutes les parties de l'oeuvre. -- Harmonie de l'oeuvre et

de l'artiste.

Je vais décrire une nature d'esprit extraordinaire, choquante pour

toutes nos habitudes françaises d'analyse et de logique,

toute-puissante, excessive, également souveraine dans le sublime et dans

l'ignoble, la plus créatrice qui fut jamais dans la copie exacte du réel

minutieux, dans les caprices éblouissants du fantastique, dans les

complications profondes des passions surhumaines, poétique, immorale,

inspirée, supérieure à la raison par les révélations improvisées de sa

folie clairvoyante, si extrême dans la douleur et dans la joie, d'une

allure si brusque, d'une verve si tourmentée et si impétueuse que ce

grand siècle seul a pu produire un tel enfant.

I

Tout vient du dedans chez lui, je veux dire de son âme et de son génie;

les circonstances et les dehors n'ont contribué que médiocrement à le

développer[174]. Il a été trempé jusqu'au fond dans son siècle,

j'entends qu'il a connu par expérience les moeurs de la campagne, de la

cour et de la ville, et visite les hauts, les bas, le milieu de la

condition humaine; rien de plus; du reste sa vie est ordinaire, et les

irrégularités, les traverses, les passions, les succès qu'on y

rencontre, sont à peu près ceux qu'on trouve partout ailleurs[175]. Son

père, un gantier marchand de laine, fort aisé, ayant épousé une sorte

d'héritière campagnarde, était devenu grand bailli, et premier alderman

de sa petite ville; mais quand Shakspeare atteignit l'âge de quatorze

ans, il était en train de se ruiner, engageant le bien de sa femme,

obligé de quitter sa charge municipale et de retirer son fils de l'école

pour s'aider de lui dans son commerce. Le jeune homme s'y mit comme il

put, non sans frasques et escapades; s'il en faut croire la tradition,

il était un des bons buveurs de l'endroit, disposé à soutenir la

réputation de sa bourgade dans la bataille des pots. Une fois, dit-on,

ayant été vaincu à Bidford dans un de ces combats d'ale, il revint

trébuchant, ou plutôt ne put revenir, et passa la nuit avec ses

camarades sous un pommier au bord de la route. Certainement il

commençait déjà à rimer, à vagabonder en vrai poëte, prenant part aux

bruyantes fêtes rustiques, aux joyeuses pastorales figuratives, à la

riche et audacieuse expansion de la vie païenne et poétique, telle qu'on

la trouvait alors dans les villages anglais. En tout cas, ce n'était

point un homme correct, et il avait les passions précoces autant

qu'imprudentes. À dix-huit ans et demi, il épousa la fille d'un gros

yeoman, plus âgée que lui de neuf ans, et cela en toute hâte; elle était

grosse[176]. D'autres témérités ne furent pas plus heureuses. Il paraît

qu'il braconnait volontiers selon la coutume du temps, «étant fort

adonné, dit le curé Davies[177], à toutes sortes de malicieux larcins à

l'endroit des daims et des lapins, particulièrement au détriment de sir

Thomas Lucy, qui le fit souvent fouetter et quelquefois emprisonner, et

à la fin l'obligea de vider le pays.... Ce dont Shakspeare se vengea

grandement, car il fit de lui son juge imbécile.» Ajoutez encore que

vers cette époque le père de Shakspeare était en prison, fort mal dans

ses affaires, que lui-même avait eu trois enfants coup sur coup; il

fallait vivre et il ne pouvait guère vivre dans sa bourgade. Il s'en

alla à Londres et se fit acteur: acteur «de très-bas étage,» «serviteur»

dans le théâtre, c'est-à-dire apprenti ou peut-être figurant. Même, on

disait qu'il avait commencé plus bas encore, et que pour gagner son pain

il avait gardé les chevaux des gentilshommes à la porte du théâtre[178].

En tout cas, il a goûté la misère et senti, non en imagination, mais de

sa personne, les pointes aiguës de l'anxiété, de l'humiliation, du

dégoût, du travail forcé, du discrédit public, du despotisme populaire.

Il était comédien, un des «pauvres comédiens de Sa Majesté.[179]» Triste

métier, rabaissé en tout temps par les contrastes et les mensonges qu'il

comporte, encore plus rabaissé à ce moment par les brutalités de la

foule qui souvent lançait des pierres aux acteurs, et par les duretés

des magistrats qui parfois leur faisaient couper les oreilles. Il le

sentait et en parlait avec amertume. «Hélas! il est bien vrai que j'ai

erré à l'aventure et que j'ai fait de moi un bouffon, exposé aux yeux du

public, ensanglantant mon âme et vendant à vil prix mes plus chers

trésors[180].» «Disgracié de la fortune[181], dit-il encore; disgracié

aux regards des hommes, je pleure dans la solitude l'abjection de mon

sort; je jette les yeux sur moi, maudissant mon destin, me souhaitant

semblable à quelqu'un de plus riche en espérances; en beauté, en amis,

dégoûté de mes meilleurs biens, me méprisant presque moi-même[182].» On

retrouvera plus tard les traces de ces longs dégoûts dans ses

personnages mélancoliques, lorsqu'il parlera «des coups de fouet et des

dédains du siècle, de l'injure de l'oppresseur, des outrages de

l'orgueilleux, de l'insolence des gens en place, des humiliations que le

mérite patient souffre de la main des indignes et qu'il souffre quand il

pourrait se donner à lui-même quittance et décharge avec un poinçon de

fer de six pouces[183].» Mais le pire de cette condition rabaissée,

c'est qu'elle entame l'âme. Au contact d'histrions, on devient histrion;

en vain on voudrait se préserver de toute souillure, quand on habite un

endroit boueux, on n'y réussit pas. L'homme a beau se roidir, la

nécessité l'accule et le tache. L'attirail des décors, la friperie et le

pêle-mêle des costumes, la puanteur des graisses et des chandelles, qui

font contraste avec les parades de délicatesse et de grandeurs, toutes

les tromperies et toutes les saletés de la mise en scène, la poignante

alternative des sifflets et des applaudissements, la fréquentation de la

plus haute et de la plus basse compagnie, l'habitude de jouer avec les

passions humaines, mettent aisément l'âme hors des gonds, la poussent

sur la pente des excès, l'invitent aux manières débraillées, aux

aventures de coulisses, aux amours de cabotines. Shakspeare n'y a pas

plus échappé que Molière, et s'en est affligé comme Molière, accusant la

fortune «de ses mauvaises actions; elle ne m'a fourni pour vivre que des

moyens d'homme public, qui engendrent des façons d'homme public[184].»

On contait à Londres[185] que son camarade Burbadge, qui jouait Richard

III, ayant rendez-vous avec la femme d'un bourgeois de la Cité,

Shakspeare «alla devant, fut bien reçu, et était à son affaire quand

arriva Burbadge auquel il fit répondre que Guillaume[186] le Conquérant

était avant Richard III.» Prenez ceci comme un exemple des tours de

Scapin et des imbroglios fort lestes qui s'arrangent et s'entre-choquent

sur ces planches. Hors du théâtre, il vivait avec les jeunes nobles à la

mode, avec Pembroke, Montgomery, Southampton[187], avec d'autres encore,

dont la chaude et licencieuse adolescence chatouillait son imagination

et ses sens par l'exemple des voluptés et des élégances italiennes.

Joignez à cela la fougue et l'emportement du naturel poétique, et cette

espèce d'afflux, de bouillonnement de toutes les forces et de tous les

désirs qui se fait dans ces sortes de têtes lorsque, pour la première

fois, le monde s'ouvre devant elles, et vous comprendrez l'_Adonis_,

«le premier héritier de son invention.» En effet, c'est un premier cri;

dans ce cri, tout l'homme se montre. On n'a jamais vu de coeur si

palpitant au contact de la beauté et de toute beauté, si ravi de la

fraîcheur et de l'éclat des choses, si âpre et si ému dans l'adoration

et la jouissance, si violemment et si entièrement précipité jusqu'au

fond de la volupté. Sa Vénus est unique; il n'y a point de peinture du

Titien[188] dont le coloris soit plus éclatant et plus délicieux, point

de déesse courtisane, chez Tintoret ou Giorgione, qui soit plus molle et

plus belle, «dont les lèvres plus avides fourragent ainsi parmi les

baisers[189]» qui avec un tressaillement plus fort noue ses bras autour

d'un corps adolescent qui ploie, tantôt pâle et haletante, tantôt «rouge

et chaude comme un charbon,» emportée, irritée, et tout d'un coup à

genoux, pleurante, évanouie, puis subitement redressée, «collée à sa

bouche,» étouffant ses reproches, affamée et «se gorgeant comme un

vautour[190]» qui prend, et prend encore, et veut toujours, et ne

saurait jamais se rassasier. Tout est envahi, les sens d'abord, les yeux

éblouis par la blanche chair frémissante, mais aussi le coeur d'où la

poésie déborde; le trop-plein de la jeunesse regorge jusque sur les

choses inanimées; la campagne rit au jour levant, l'air pénétré de

clarté n'est qu'une fête. «L'alouette, de sa chambrette humide, monte

dans les hauteurs, éveillant le matin; du sein d'argent de l'aube, le

soleil se lève dans sa majesté, et son regard illumine si glorieusement

le monde, que les cimes des cèdres et les collines semblent de l'or

bruni[191].» Admirable débauche d'imagination et de verve, inquiétante

pourtant; un pareil tempérament peut mener loin[192]. Point de femme

galante à Londres qui n'eût l'_Adonis_ sur sa table[193]. Peut-être

vit-il qu'il avait dépassé les bornes, car l'intention de son second

poëme, le _Viol de Lucrèce_, était toute contraire; mais quoiqu'il eût

l'esprit déjà assez large pour embrasser à la fois, comme plus tard dans

ses drames, les deux extrémités des choses; il n'en continua pas moins à

glisser sur sa pente. «Le doux abandon de l'amour» a été le grand

emploi de sa vie; il était tendre et il était poëte; il ne faut rien de

plus pour s'éprendre, être trompé, souffrir, et pour parcourir sans

relâche le cercle d'illusions et de peines qui revient sur soi sans

jamais finir.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 10 / 34 段