son oeuvre consiste en comédies, non pas sentimentales et fantastiques
comme celles de Shakspeare, mais imitatives et satiriques, faites pour
représenter et corriger les ridicules et les vices. C'est un genre
nouveau qu'il apporte; là-dessus il a une doctrine; ses maîtres sont les
anciens, Térence et Plaute. Il observe presque exactement l'unité de
temps et de lieu. Il se moque des auteurs qui, dans la même pièce,
«montrent le même personnage au berceau, homme fait et vieillard de
soixante ans, qui, avec trois épées rouillées et des mots longs d'une
toise, font défiler devant vous toutes les guerres d'York et de
Lancastre, qui tirent des pétards pour effrayer les dames, renversent
des trônes disjoints pour amuser les enfants[135].» Il veut présenter
sur la scène «des actions et des paroles telles qu'on les rencontre dans
le monde, donner une image de son temps, jouer avec les folies
humaines.» Plus de «monstres, mais des hommes,» des hommes comme nous en
voyons dans la rue, avec leurs travers et leur humeur, avec «cette
singularité prédominante qui, emportant du même côté toutes leurs
puissances et toutes leurs passions,» les marque d'une empreinte
unique[136]. C'est ce caractère saillant qu'il met en lumière, non pas
avec une curiosité d'artiste, mais avec une haine de moraliste. «Je les
flagellerai, ces singes, et je leur étalerai devant leurs beaux yeux un
miroir aussi large que le théâtre sur lequel nous voici. Ils y verront
les difformités du temps disséquées jusqu'au dernier nerf et jusqu'au
dernier muscle, avec un courage ferme et le mépris de la crainte.... Ma
rigide main a été faite pour saisir le vice d'une prise violente, pour
le tordre, pour exprimer la sottise de ces âmes d'éponge qui vont
léchant toutes les basses vanités[137].» Sans doute un parti pris si
fort et si tranché peut nuire au naturel dramatique; bien souvent les
comédies de Jonson sont roides; ses personnages sont des grotesques,
laborieusement construits, simples automates; le poëte a moins songé à
faire des êtres vivants qu'à assommer un vice; les scènes s'agencent ou
se heurtent mécaniquement; on aperçoit le procédé, on sent partout
l'intention satirique; l'imitation délicate et ondoyante manque, et
aussi la verve gracieuse, abondante de Shakspeare. Mais que Jonson
rencontre des passions âpres, visiblement méchantes et viles, il
trouvera dans son énergie et dans sa colère le talent de les rendre
odieuses et visibles, et produira le _Volpone_, oeuvre sublime, la plus
vive peinture des moeurs du siècle, où s'étale la pleine beauté des
convoitises méchantes, où la luxure, la cruauté, l'amour de l'or,
l'impudeur du vice, déploient une poésie sinistre et splendide, digne
d'une bacchanale du Titien[138]. Dès la première scène tout cela éclate:
«Salut au jour, dit Volpone, et ensuite à mon or!
Ouvre la châsse que je puisse voir mon saint!»
Ce saint, ce sont des piles d'or, de joyaux, de vaisselle précieuse.
Salut, âme du monde et la mienne! Ô fils du soleil,
Plus brillant que ton père, laisse-moi te baiser
Avec adoration, toi et tous ces trésors,
Reliques sacrées de cette chambre bénite[139].
Un instant après, le nain, l'eunuque et l'androgyne de la maison
entonnent une sorte d'intermède païen et fantastique; ils chantent en
vers bizarres les métamorphoses de l'androgyne qui d'abord fut l'âme de
Pythagore. Nous sommes à Venise, dans le palais du Magnifico Volpone.
Ces créatures difformes, cette splendeur de l'or, cette bouffonnerie
poétique et étrange, transportent à l'instant la pensée dans la cité
sensuelle, reine des vices et des arts.
Le riche Volpone vit à l'antique. Sans enfants ni parents, jouant le
malade, il fait espérer son héritage à tous ses flatteurs, reçoit leurs
dons, «promène la cerise le long de leurs lèvres, la choque contre leur
bouche, puis la retire[140],» heureux de prendre leur or, mais encore
plus de les tromper, artiste en méchanceté comme en avarice, et aussi
content de regarder une grimace de souffrance que le scintillement d'un
rubis.
On voit arriver l'avocat Voltore portant une large pièce d'argenterie.
Volpone se jette sur son lit, s'enveloppe de fourrures, entasse ses
oreillers, et tousse à rendre l'âme. «Je vous remercie, seigneur
Voltore. Où est la pièce d'argenterie? Mes yeux sont mauvais. Votre
affection ne restera pas sans récompense. Je ne puis durer longtemps. Je
sens que je m'en vas. Ah! ah! ah! ah!» Il ferme les yeux comme épuisé.
«Suis-je héritier?» dit Voltore au parasite Mosca[141].
MOSCA.
Si vous l'êtes!
Je vous supplie, seigneur, promettez-moi
De me mettre au nombre de vos gens. Toutes mes espérances
Reposent sur votre seigneurie. Je suis perdu
Si le soleil levant ne brille pas sur moi.
VOLTORE.
Il brillera sur toi, et il te réchauffera aussi, Mosca.
MOSCA.
Seigneur, je ne suis pas l'homme qui ai rendu à votre grâce
Les plus mauvais offices. Je porte ici vos clefs,
Je veille à ce que tous vos coffres et cassettes soient fermés,
Je garde le pauvre inventaire de vos joyaux,
Argent et vaisselle; je suis votre intendant, seigneur,
L'économe de vos biens.
VOLTORE.
Mais suis-je seul héritier?
MOSCA.
Sans associé, seigneur, confirmé de ce matin.
La cire est chaude encore, et l'encre à peine séchée
Sur le parchemin.
VOLTORE.
Heureux, heureux homme que je suis!
Par quelle bonne chance; cher Mosca?
MOSCA.
Votre mérite, seigneur.
Je n'y connais pas d'autre cause.
Et il lui détaille l'affluence des biens où il va nager, l'or qui va
ruisseler sur lui, l'opulence qui va couler dans sa maison comme un
fleuve. «Quand voulez-vous que je vous apporte votre inventaire,
seigneur? ou bien la copie du testament?» C'est avec ces paroles
précises, avec ces détails sensibles qu'on allume les imaginations.
Aussi, coup sur coup, les héritiers accourent comme des bêtes de proie.
Le second est un vieil avare, Corbaccio, sourd, cassé, presque mourant,
et qui pourtant espère survivre à Volpone. Pour en être plus sûr, il
voudrait bien lui faire donner par Mosca un bon narcotique. Il l'a sur
lui, cet excellent narcotique, il l'a fait préparer sous ses yeux, il le
propose. Sa joie en trouvant Volpone plus malade que lui est d'un
comique amer. «Comment va-t-il?»
MOSCA.
Sa bouche est toujours entr'ouverte, et ses paupières fermées.
CORBACCIO.
Bon.
MOSCA.
Un engourdissement glacial roidit tous ses membres
Et fait que sa chair a la couleur du plomb.
CORBACCIO.
Cela est bon.
MOSCA.
Son pouls est lent et éteint.
CORBACCIO.
Bons symptômes encore.
MOSCA.
Et de son cerveau.... (_Mosca crie plus haut._)
CORBACCIO.
Je t'entends. Bon.
MOSCA.
Coule une sueur froide, avec une humeur
Qui suinte continuellement des coins de ses yeux ramollis.
CORBACCIO.
Est-ce possible? Moi, je suis mieux, hé! hé!
Où en sont les éblouissements de sa tête?
MOSCA.
Oh! seigneur, il a passé l'éblouissement. À présent
Il a perdu le sentiment; il a cessé de râler.
À peine pourriez-vous reconnaître qu'il respire.
CORBACCIO.
Excellent! excellent! Certainement je lui survivrai.
Cela me rajeunit de vingt ans.
«Si vous voulez hériter, le moment est bon. Mais ne vous laissez
pas prévenir. Le seigneur Voltore vient d'apporter une pièce
d'argenterie.--Tiens, Mosca, dit Corbaccio, regarde. Voici un sac
de sequins qui pèsera dans la balance plus que sa pièce
d'argenterie.--Faites mieux encore. Déshéritez votre fils, instituez
Volpone héritier, et envoyez-lui votre testament.--Oui, j'y avais
pensé.--Cela sera d'un effet souverain. Déshériter un fils si brave,
d'un si grand mérite! Résistera-t-il à une telle marque de
tendresse?--Tu dis bien, oui, mais l'idée est de moi.--D'ailleurs,
vous êtes si certain de lui survivre.--Sans doute.--Avec une santé
florissante comme la vôtre.--Cela est vrai[142].» Et il s'en va
clopinant, n'entendant pas les injures et les bouffonneries qu'on lui
lance, tant il est sourd.
Lui parti, arrive le marchand Corvino, qui apporte une perle d'Orient et
un diamant superbe. «Suis-je héritier?-Oui; Voltore, Corbaccio et cent
autres étaient là, bouches béantes, affamés de l'héritage. J'ai pris
plume, papier et encre, et je lui ai demandé qui il voulait pour
héritier?--Corvino.--Qui pour exécuteur testamentaire? Corvino. À toutes
les questions, il se taisait, j'ai interprété comme marque de
consentement les signes de tête qu'il faisait par pure faiblesse.--Ô mon
cher Mosca! Mais a-t-il des enfants?--Des bâtards, une douzaine ou
davantage, qu'il a engendrés de mendiantes, de bohémiennes, de juives,
de mauresses, quand il était ivre. N'ayez pas peur, il n'entend pas.
Riez comme moi, maudissez-le, injuriez-le. Voulez-vous que je
l'achève?--Tout à l'heure, quand je serai parti[143].» Corvino part
aussitôt; car les passions d'alors ont toute la beauté de la franchise.
Et Volpone, jetant sa robe de malade, s'écrie:
Mon divin Mosca!
Aujourd'hui tu t'es surpassé toi-même. Voyons:
Un diamant, de l'argenterie, des sequins;
Une bonne matinée.... Prépare-moi
De la musique, des danses, des banquets, toutes les délices.
Le Turc n'est pas plus sensuel dans ses plaisirs
Que le sera Volpone[144].
Sur cette invitation, Mosca lui fait le plus voluptueux portrait de la
femme de Corvino, Célia. Blessé d'un désir soudain, Volpone se déguise
en charlatan, et va chanter sous les fenêtres avec une verve
d'opérateur; car il est comédien par nature, en véritable Italien,
parent de Scaramouche, aussi bien sur la place publique que dans sa
maison. Une fois qu'il a vu Célia, il la veut à tout prix. «Mosca,
prends mes clefs: or, argenterie, joyaux, tout est à ta dévotion.
Emploie-les à ta volonté. Engage-moi, vends-moi moi-même. Seulement, en
ceci contente mon désir[145].» Mosca va dire à Corvino que l'huile d'un
charlatan a guéri son maître, qu'on cherche quelque jolie fille pour
achever la cure. «N'avez-vous pas quelque parente? un des docteurs a
offert sa fille.--Le misérable! crie Corvino. Le misérable convoiteux[NM]!»
Lui, l'intraitable jaloux, il se trouve peu à peu conduit à offrir sa
femme. Il a trop donné déjà. Il ne veut pas perdre ses avances. Il est
comme le joueur à demi ruiné, qui d'une main convulsive jette sur le
tapis le reste de sa fortune. Il amène cette pauvre douce femme qui
pleure et résiste. Excité par sa propre douleur secrète, il devient
furieux[146].
Sois damnée!
Mon coeur, je te traînerai hors d'ici, jusque chez moi, par les cheveux.
Je crierai que tu es une catin à travers les rues. Je te fendrai
La bouche jusqu'aux oreilles, et je t'ouvrirai le nez
Comme celui d'un rouget cru.--Ne me tente pas. Viens,
Cède. Je suis las.--Par la mort! J'achèterai quelque esclave
Que je tuerai, et je te lierai à lui vivante,
Et je vous pendrai tous deux à ma fenêtre, inventant
Quelque crime monstrueux, que j'écrirai en grosses lettres
Sur toi avec de l'eau-forte qui mangera ta chair,
Avec des corrosifs brûlants sur cette poitrine obstinée.
Oui, par le sang que tu as enflammé, je le ferai.
CÉLIA.
Seigneur, ce qu'il vous plaira, vous le pouvez. Je suis votre martyre.
CORVINO.
Ne soyez pas ainsi obstinée. Je ne l'ai pas mérité.
Songez qui vous supplie. Je t'en prie, mon amour.
En bonne foi, tu auras des bijoux, des robes, des parures,
Ce que tu pourras imaginer ou demander.--Va seulement l'embrasser,
Ou touche-le, rien de plus.--Pour l'amour de moi. À ma prière.
Seulement une fois.--Non? non? Je m'en souviendrai!
_Voulez-vous me faire affront?_ Avez-vous soif de ma perte[147]?
Là-dessus Mosca se tourne vers Volpone:
Le seigneur Corvino ayant appris la consultation
Qui s'est faite dernièrement pour votre santé, est venu offrir,
Ou plutôt prostituer....
CORVINO.
Merci, cher Mosca.
MOSCA.
Librement, de lui-même, sans être prié....
CORVINO.
Bien.
MOSCA.
Comme la vraie et fervente preuve de son amour,
Sa femme, sa propre femme, sa charmante et vertueuse femme. La seule beauté
Qui ait du prix à Venise.
CORVINO.
Bien présenté[148].
Où trouvera-t-on de pareils soufflets lancés et assenés en plein visage
par la violente main de la satire?--Célia reste seule avec Volpone, qui
dépouillant sa feinte maladie, arrive sur elle aussi florissant de
jeunesse et de joie, aussi ardent que le jour où, dans les fêtes de la
République, il a joué le rôle du bel Antinoüs. Dans son transport, il
chante une chanson d'amour; la volupté aboutit chez lui à la poésie; car
la poésie est alors en Italie la fleur du vice. Il lui étale les perles,
les diamants, les escarboucles. Il s'exalte à l'aspect des trésors qu'il
fait rouler et étinceler sous ses yeux. «Porte-les, perds-les, il me
reste une boucle d'oreille capable de les racheter, et d'acheter tout
cet État.»
Une perle qui vaut un patrimoine privé
N'est rien. Nous en mangerons de pareilles en un repas.
Les têtes des perroquets, les langues des rossignols,
Les cervelles des paons et des autruches
Seront nos aliments....
Tes bains seront le jus des giroflées,
L'essence des roses et des violettes,
Le lait des unicornes, le parfum des panthères,
Recueillis dans des outres, et mêlés avec des vins de Crète.
Nous boirons dans l'or et l'ambre travaillés,
Jusqu'à ce que mon toit tourne autour de nos têtes
Emporté par le vertige; et mon nain dansera,
Mon eunuque chantera, mon bouffon fera des mines,
Pendant que, sous des formes empruntées, nous jouerons les contes d'Ovide,
Toi comme Europe d'abord, et moi comme Jupiter,
Puis moi comme Mars, et toi comme Érycine,
Le reste ensuite jusqu'à ce que nous ayons parcouru
Et fatigué toutes les fables des dieux[149].
On reconnaît à ces splendeurs de la débauche, la Venise qui fut le
trône de l'Arétin, la patrie du Tintoret et de Giorgione. Volpone saisit
Célia. «Ô par conscience!--La conscience? c'est la vertu des mendiants;
cède, ou je t'aurai de force.» Mais tout d'un coup, Bonario, le fils
déshérité de Corbaccio, que Mosca avait caché là dans une autre pensée,
entre violemment, la délivre, blesse Mosca, et accuse Volpone devant le
tribunal d'imposture et de rapt.
Les trois coquins qui prétendent hériter, travaillent tous à sauver
Volpone. Corbaccio désavoue son fils, l'accuse de parricide. Corvino
déclare sa femme adultère, et maîtresse éhontée de Bonario. Jamais on
n'a vu sur la scène une telle énergie de mensonge, une telle franchise
de scélératesse. Le mari, qui sait sa femme innocente, est le plus
acharné. «Cette femme, sauf le bon plaisir de vos paternités, est une
catin, la plus chaude au plaisir.... Elle hennit comme une jument.» Il
continue en termes toujours plus violents et en descriptions toujours
plus précises. Célia s'évanouit. «Parfait! dit-il. Jolie feinte.
Recommencez[150].» Ils font apporter Volpone qui a l'air expirant; ils
fabriquent de faux témoignages, et Voltore les fait valoir, de sa
langue d'avocat, avec des paroles «qui valent un sequin la pièce.» On
met Célia et Bonario en prison, et Volpone est sauvé. Cette imposture
publique n'est pour lui qu'une comédie de plus, un joyeux divertissement
et un chef-d'oeuvre. «Duper la cour, détourner le torrent contre les
innocents, c'est un plaisir plus grand que si j'avais joui de la
femme[151].» Pour achever, il écrit un testament en faveur de Mosca, se
fait passer pour mort, et regarde, caché derrière un rideau, les
visages des héritiers. Ils viennent de le sauver, tant mieux; la
méchanceté en sera plus grande et plus belle. «Torture-les bien, Mosca!»
Mosca étale le testament sur une table, et fait tout haut l'inventaire.
«Neuf tapis de Turquie. Deux coffres sculptés, l'un d'ivoire, l'autre
d'écaille de perle. Une boîte à parfums faite d'un seul onyx.» Les
héritiers défaillent de douleur, et Mosca les chasse à coups d'insultes.
Il dit à Corvino[152]:
Que tardez-vous ici? Dans quelle pensée? Sur quelle promesse?
Écoutez. Ne savez-vous pas que je vous connais pour un âne,
Et que vous auriez été bien volontiers un maquereau,
Si la fortune l'avait souffert? Que vous êtes
Un cocu déclaré, et en bons termes? Cette perle,
Direz-vous, était votre bien? Très-vrai. Ce diamant?
Je ne le nie pas, mais je vous remercie. Beaucoup d'autres choses?
Cela peut bien être. Eh bien! imaginez que ces bonnes oeuvres
Serviront à cacher vos mauvaises.
CORBACCIO.
Esclave, parasite, giton, tu m'as dupé!
MOSCA.
Oui, seigneur. Fermez votre bouche,
Ou j'en arracherai la seule dent qui y reste.
N'êtes-vous pas ce sordide et misérable convoiteux,
Aux trois jambes, qui ici, dans l'espérance d'une proie,
Avez, tous les jours de ces trois années, flairé par ces salles,
De votre nez rampant; qui auriez voulu m'acheter
Pour empoisonner mon maître, seigneur?
N'êtes-vous pas celui qui aujourd'hui, devant le tribunal,
A déclaré qu'il déshéritait son fils;
Celui qui s'est parjuré? Allez chez vous, crevez et pourrissez.
Volpone sort déguisé, s'attache tour à tour à chacun d'eux, et achève de
leur briser le coeur. Mais Mosca, qui a le testament, agit en maître, et
demande à Volpone la moitié de sa fortune. La querelle des deux coquins
découvre leurs impostures, et le maître, le valet, avec les trois
héritiers futurs, sont envoyés aux galères, à la prison, au pilori, «où
le peuple leur crèvera les yeux à coups d'oeufs pourris, de poissons
infects et de fruits gâtés[153].» On n'a point écrit de comédie plus
vengeresse, plus obstinément acharnée à faire souffrir le vice, à le
démasquer, à l'insulter et à le supplicier.
Où peut être la gaieté dans un pareil théâtre? Dans la caricature et
dans la farce. Il y a une rude gaieté, une sorte de rire physique tout
extérieur, qui convient à ce tempérament de lutteur, de buveur et de
gendarme. C'est ainsi qu'il se délasse de la satire militante et
meurtrière; le divertissement est approprié aux moeurs du temps,
excellent pour attirer des hommes qui regardent la pendaison comme une
bonne plaisanterie et rient en voyant couper les oreilles des puritains.
Mettez-vous un instant à leur place, et vous trouverez comme eux que _la
Femme silencieuse_ est un chef-d'oeuvre. Morose est un vieillard
maniaque qui a horreur du bruit, et aime à parler. Il s'est logé dans
une rue si étroite qu'une voiture n'y peut entrer. Il chasse à coups de
bâton les montreurs d'ours et les tireurs d'épée qui osent passer sous
ses fenêtres. Il a mis à la porte son valet, dont les souliers neufs
faisaient du bruit; le nouveau valet, Mute, porte des pantoufles à
semelles de laine, et ne parle qu'en chuchotant à travers un tube.
Morose finit par interdire les chuchotements et exiger qu'on réponde par
signes. De plus, il est riche, il est oncle, il maltraite son neveu, sir
Dauphine, homme d'esprit, qui a besoin d'argent. Vous voyez d'avance
toutes les tortures que va subir le pauvre Morose. Sir Dauphine lui
détache une femme prétendue silencieuse, la belle Épicoene. Morose,
enchanté de ses courtes réponses et de sa voix qu'il entend à peine,
l'épouse pour faire pièce à son neveu. C'est son neveu qui lui a fait
pièce. À peine mariée, Épicoene parle, gronde, raisonne aussi haut et
aussi longtemps qu'une douzaine de femmes. «Croyiez-vous avoir épousé
une statue ou une marionnette! une poupée française, dont les yeux
remuent avec un fil d'archal? quelque idiote sortie de l'hôpital, qui se
tiendrait roide, les mains comme ceci, la bouche tirée d'un côté, et les
yeux sur vous[154]?» Elle commande aux valets de parler haut; elle fait
ouvrir les portes toutes grandes à ses amis. Ils arrivent par troupes,
et offrent leurs bruyantes félicitations à Morose. Cinq ou six langues
de femmes l'assassinent à la fois de compliments, de questions, de
conseils, de remontrances. Survient un ami de sir Dauphine avec une
bande de musiciens qui jouent ensemble tout d'un coup, de toute leur
force. «Oh! un complot, un complot, un complot, un complot contre moi!
Je suis leur enclume aujourd'hui; ils frappent sur moi, ils me mettront
en pièces, c'est pis que le bruit d'une scie.» On voit arriver une
procession de domestiques portant des plats; c'est tout l'attirail d'une
taverne que sir Dauphine envoie chez son oncle. Les conviés
entre-choquent des verres; ils crient, ils portent des santés; ils ont
avec eux un tambour et des trompettes qui font un vacarme d'enfer.
Morose s'enfuit au grenier, met vingt bonnets de nuit sur sa tête, se
bouche les oreilles. Les convives crient: «Battez, tambours, sonnez,
trompettes. _Nunc est bibendum, nunc pede libero._» «Misérables, crie
Morose, assassins, fils du diable et traîtres, que faites-vous ici?» La
fête va croissant. Le capitaine Otter, à moitié gris, dit du mal de sa
femme, qui tombe sur lui et le rosse d'importance. Les coups, les cris,
les sons, les éclats de rire retentissent comme un tonnerre. C'est la
poésie du tintamarre. Il y a de quoi ébranler les rudes nerfs et
soulever d'un rire inextinguible les puissantes poitrines des compagnons
de Drake et d'Essex. «Coquins, chiens d'enfer, stentors! Ils ont fait
éclater mon toit, mes murs et toutes mes fenêtres avec leurs gosiers
d'airain[155].» Morose se jette sur eux avec sa longue épée, casse les
instruments, chasse les musiciens, disperse les conviés au milieu d'un
tumulte inexprimable, grinçant les dents, les yeux hagards. Là-dessus,
on lui dit qu'il est fou, et l'on disserte devant lui sur sa
maladie[156]. «Ce mal s'appelle en grec [grec: mania], en latin
_insania, furor, vel ecstasis melancholica_, c'est-à-dire _egressio_,
quand un homme _ex melancholico evadit fanaticus_. Mais il se pourrait
bien qu'il ne fût encore que _phreneticus_, madame; et la _phrenesis_
n'est que le _delirium_ ou à peu près.» On examine les livres qu'il
faudra lui lire tout haut pour le guérir. On ajoute, en manière de
consolation, que sa femme parle en dormant, et «ronfle plus fort qu'un
marsouin.»--«Ô! ô! ô misère!» crie le pauvre homme. «Mon neveu,
sauvez-moi! comment pourrai-je obtenir le divorce?» Sir Dauphine choisit
deux fripons qu'il déguise, l'un en ecclésiastique, l'autre en légiste,
qui se lancent à la tête des termes latins de droit civil et de droit
canonique, qui expliquent à Morose les douze cas de nullité, qui font
tinter à ses oreilles, coup sur coup, les mots les plus rébarbatifs de
leur grimoire, qui se querellent, et qui font à eux deux autant de bruit
qu'une paire de cloches dans un clocher. Sur leur conseil, il se déclare
impuissant. Les assistants proposent de le berner dans une couverture;
d'autres demandent la vérification immédiate. Chute sur chute, honte sur
honte, rien ne lui sert; sa femme déclare qu'elle consent à le garder
tel qu'il est.--Le légiste propose une autre voie légale; Morose
obtiendra le divorce en prouvant que sa femme est infidèle. Deux
chevaliers vantards qui sont là, déclarent qu'ils ont été ses amants.
Morose, transporté, se jette à leurs genoux et les embrasse. Épicoene
pleure, et l'on croit Morose délivré. Tout à coup le légiste décidé que
le moyen ne vaut rien, l'infidélité ayant été commise ayant le mariage.
«Oh! ceci est le pire des pires malheurs, que le pire des diables eût pu
inventer. Épouser une prostituée, et tant de bruit!» Voilà Morose
déclaré impuissant et mari trompé, sur sa propre requête, aux yeux de
tout le monde, et, de plus, marié à perpétuité. Sir Dauphine intervient
en coquin habile et en dieu secourable. «Donnez-moi cinq cents guinées
de rente, mon cher oncle, et je vous délivre.» Morose signe la donation
avec ravissement; et son neveu lui montre qu'Épicoene est un jeune
garçon déguisé. Ajoutez à cette farce entraînante les rôles bouffons des
deux chevaliers lettrés et galants, qui, après s'être vantés de leur
bravoure, reçoivent avec reconnaissance, et devant les dames, des
nasardes et des coups de pied[157]. Jamais on n'a mieux excité le gros
rire physique. À cette large gaieté brutale, à ce débordement de verve
bruyante, vous reconnaissez le robuste convive, le puissant buveur qui
engloutissait des torrents de vin des Canaries et faisait trembler les
vitres de _la Sirène_ par les éclats de sa bonne humeur.
[Note 135:
Though need make many poets, and some such
As art and nature have not better'd much,
Yet ours for want hath not so loved the stage,
As he dare serve the ill customs of the age,
Or purchase your delight at such a rate,
As, for it, he himself must justly hate.
To make a child new-swaddled to proceed
Man, and then shoot up, in one beard and weed,
Past threescore years; or with three rusty swords,
And help of some few foot and half-foot words,
Fight over York and Lancaster's long jars....
He rather prays you will be pleas'd to see
One such to-day as other plays should be;
Where neither chorus wafts you o'er the seas,
Nor creaking throne comes down the boys to please,
Nor nimble squib is seen to make afear
The gentlewomen....
But deeds and language such as men do use....
You, that have so grac'd monsters, may like men.
(_Every man in his humour_, Prologue.)]
[Note 136:
When some one peculiar quality
Doth so possess a man, that it doth draw
All his affects, his spirits and his powers,
In their confluctions, all to run one way,
This may be truly said to be a humour....]
[Note 137:
I will scourge those apes,
And to those courteous eyes oppose a mirror,
As large as is the stage whereon we act;
Where they shall see the time's deformity
Anatomized in every nerve and sinew,
With constant courage and contempt of fear....
My strict hand
Was made to seize on vice, and with a gripe
Squeeze out the humour of such spongy souls
As lick up every idle vanity.
(_Every man out of his humour_, Prologue.)]