De là son talent, ses succès et ses fautes; s'il a un meilleur style et

de meilleurs plans que les autres, il n'est pas comme eux créateur

d'âmes. Il est trop théoricien, trop préoccupé des règles. Ses habitudes

de raisonnement le gênent quand il veut dresser et mouvoir des hommes

complets et vivants. On n'est guère capable d'en former, à moins d'avoir

comme Shakspeare l'imagination d'un voyant. La personne humaine est si

complexe que le logicien qui aperçoit successivement ses diverses

parties ne peut guère les parcourir toutes, ni surtout les rassembler en

un éclair, pour produire la réponse ou l'action dramatique dans laquelle

elles se concentrent et qui doit les manifester. Pour découvrir ces

actions et ces réponses, il faut une sorte d'inspiration et de fièvre.

L'esprit agit alors comme un rêve. Les personnages se meuvent en lui,

presque sans son concours; il attend qu'ils parlent, il demeure

immobile, écoutant leurs voix, tout recueilli, de peur de déranger le

drame intérieur qu'ils vont jouer dans son âme. C'est là tout son

artifice: les laisser faire. Il est tout étonné de leurs discours, et il

les note en oubliant que c'est lui qui les invente. Leur tempérament,

leur caractère, leur éducation, leur genre d'esprit, leur situation,

leur attitude et leurs actions forment en lui un tout si bien lié, et se

réunissent si promptement en êtres palpables et solides, qu'il n'ose

attribuer à sa réflexion ni à son raisonnement une création si vaste et

si rapide. Les êtres s'organisent en lui comme dans la nature,

c'est-à-dire d'eux-mêmes et par une force que les combinaisons de son

art ne remplacent pas[120]. Jonson n'a, pour la remplacer, que les

combinaisons de l'art. Il choisit une idée générale, la ruse, la

sottise, la sévérité, et en fait un personnage. Ce personnage s'appelle

Critès, Asper, Sordido, Deliro, Pecunia, Subtil, et le nom transparent

indique la méthode logique qui l'a formé. Le poëte a pris une qualité

abstraite, et, construisant toutes les actions qu'elle peut produire, il

la promène sur le théâtre en habits d'homme. Ses personnages, comme les

caractères de la Bruyère et Théophraste, sont fabriqués à force de

solides déductions. Tantôt c'est un vice choisi dans les catalogues de

la philosophie morale, la sensualité acharnée après l'or; cette double

inclination perverse devient un personnage, sir Épicure Mammon; devant

l'alchimiste, devant le _famulus_, devant son ami, devant sa maîtresse,

en public ou seul, toutes ses paroles expriment la convoitise du plaisir

et de l'or, et n'expriment rien de plus[121]. Tantôt c'est une manie

extraite des sophistes anciens, le bavardage avec horreur du bruit;

cette formule de pathologie mentale devient un personnage, Morose; le

poëte a l'air d'un médecin qui aurait pris à tâche de noter exactement

toutes les envies de parler, tous les besoins de silence, et de ne point

noter autre chose. Tantôt il détache un ridicule, une affectation, un

genre de sottise, parmi les moeurs des élégants et des gens de cour;

c'est une manière de jurer, un style extravagant, l'habitude de

gesticuler, ou toute autre bizarrerie contractée par vanité ou par mode.

Le héros qu'il en affuble en est surchargé. Il disparaît sous son

accoutrement énorme; il le traîne partout avec lui; il ne peut le

quitter une minute. On ne découvre plus l'homme sous l'habit; il a l'air

d'un mannequin accablé sous un manteau trop lourd.--Quelquefois, sans

doute, ces habitudes de construction géométrique produisent des

personnages à peu près vivants. Bobadil, le fanfaron grave, le capitaine

Tucca, matamore mendiant, bouffon inventif, parleur bizarre, le voyageur

Amorphus, docteur pédant de belles manières, caparaçonné de phrases

excentriques, font autant d'illusion qu'on en désire; mais c'est parce

qu'ils sont des grotesques de passage et des personnages bas. On

n'exige pas qu'un poëte étudie de pareilles âmes; il suffit qu'il

découvre en elles trois ou quatre traits dominants; peu importe si elles

s'offrent toujours dans la même attitude; elles font rire comme la

comtesse d'Escarbagnas ou tel Fâcheux de Molière; on ne leur demande

rien de plus. Au contraire, les autres fatiguent et rebutent. Ce sont

des masques de théâtre, et non des figures vivantes. Contractés par une

expression fixe, ils persistent jusqu'au bout de la pièce dans leur

grimace immobile ou dans leur froncement éternel. Un homme n'est pas une

passion abstraite. Il frappe à son empreinte personnelle les vices et

les vertus qu'il possède. Ces vices et ces vertus reçoivent en

descendant en lui un tour et une figure qu'ils n'ont pas dans les

autres. Personne n'est la sensualité pure. Prenez mille débauchés, vous

trouverez mille manières d'être débauché; car il y a mille routes, mille

circonstances et mille degrés dans la débauche; pour que sir Épicure

Mammon fût un être réel, il fallait lui donner l'espèce de tempérament,

le genre d'éducation, la nature d'imagination qui produisent la

sensualité. Quand on veut construire un homme, il faut creuser jusqu'aux

fondements de l'homme, c'est-à-dire, se définir à soi-même la structure

de sa machine corporelle et l'allure primitive de son esprit. Jonson n'a

pas creusé assez avant, et ses constructions sont incomplètes; il a bâti

à fleur de terre, et il n'a bâti qu'un étage. Il n'a point connu tout

l'homme, et il a ignoré le fond de l'homme; il a mis en scène et rendu

sensibles des traités de morale, des fragments d'histoire et des

morceaux de satire; il n'a point imprimé de nouveaux êtres dans

l'imagination du genre humain.

Tous les autres dons, il les a, et d'abord les dons classiques, en

premier lieu le talent de composer. Pour la première fois nous voyons un

plan suivi, combiné, une intrigue complète qui a son commencement, son

milieu et sa fin, des actions partielles bien agencées, bien rattachées,

un intérêt qui croît et n'est jamais suspendu, une vérité dominante que

tous les événements concourent à prouver, une idée maîtresse que tous

les personnages concourent à mettre en lumière, bref, un art semblable à

celui que Molière et Racine vont appliquer et enseigner. Il ne prend pas

comme Shakspeare un roman de Greene, une chronique d'Holinshed, une vie

de Plutarque, tels quels, pour les découper en scènes, sans calcul des

vraisemblances, indifférent à l'ordre, à l'unité, occupé seulement de

mettre en pied des hommes, parfois égaré dans des rêveries poétiques, et

au besoin concluant subitement la pièce par une reconnaissance ou une

tuerie. Il se gouverne et gouverne ses personnages; il veut et sait tout

ce qu'ils font et tout ce qu'il fait.--Mais par-dessus les habitudes

d'ordonnance latine, il possède la grande faculté de son siècle et de sa

race, le sentiment du naturel et de la vie, la connaissance exacte du

détail précis, la force de manier franchement, audacieusement, les

passions franches. Chez aucun écrivain du temps, ce don ne manque; ils

n'ont point peur des mots vrais, des détails choquants et frappants

d'alcôve et de médecine; la pruderie de l'Angleterre moderne et la

délicatesse de la France monarchique ne viennent point voiler les

nudités de leurs figures ou atténuer le coloris de leurs tableaux. Ils

vivent librement, largement, au milieu des choses vivantes; ils voient

les convoitises s'agiter, s'élancer sans pudeur, sans hypocrisie, sans

adoucissement, et ils les montrent telles qu'ils les voient, celui-ci

aussi hardiment, quelquefois plus hardiment que les autres, étayé comme

il l'est sur la vigueur et la rudesse de son tempérament d'athlète, sur

l'exactitude et l'abondance extraordinaire de ses observations et de sa

science. Joignez-y encore sa noblesse morale, son âpreté, sa puissante

colère grondante, exaspérée et acharnée contre les vices, sa volonté

roidie par l'orgueil et la conscience, «sa main armée et résolue à

dépouiller, à mettre nues, comme au jour de leur naissance, les folies

débraillées de son siècle, à imprimer sur leurs flancs éhontés les

sillons de son fouet d'acier[122];» par-dessus tout le dédain des basses

complaisances, le mépris affiché «pour les esprits éreintés qui trottent

d'un pied écloppé aux gages du vulgaire,» l'enthousiasme, l'amour

profond «de la Muse bienheureuse, âme de la science et reine des âmes,

qui, portée sur les ailes de son immortelle pensée, repousse la terre

d'un pied dédaigneux, et va heurter la porte du ciel[123].» Voilà les

forces qu'il a portées dans le drame et dans la comédie; elles étaient

assez grandes pour lui faire une grande place et une place à part.

[Note 118: The Devil is an ass.]

[Note 119: _Séjan_, _Catilina_, _passim_.]

[Note 120: Alfred de Musset, préface de _La Coupe et les Lèvres_.

Platon, _Ion_.]

[Note 121: Comparez sir Épicure Mammon au baron Hulot (Balzac,

_Parents pauvres_). Balzac, qui est savant comme Jonson, fait des êtres

réels comme Shakspeare.]

[Note 122: Prologue de _Every man out of his humour_.

With an armed and resolute hand,

I'll strip the ragged follies of the time.

Naked as at their birth....

And with a whip of steel,

Print wounding lashes in their iron ribs.

I fear no mood stamp'd in a private brow,

When I am pleased t'unmask a public vice;

I fear no strumpet's drugs, no ruffian's stab,

Shoud I detect their hateful luxuries.

(_Every man out of his humour_; Prologue.)]

[Note 123:

O sacred Poesy, thou spirit of arts

The soul of science, and the queen of souls,

What profane violence, almost sacrilege,

Hath here been offered thy divinities!

That thine own guiltless poverty should arm

Prodigious ignorance to wound thee thus!...

.... Would men learn but to distinguish spirits,

And set true difference 'twixt those jaded wits,

That run a broken pace for common hire,

And the high raptures of a happy muse,

Borne on the wings of her immortal thought

That kicks at earth with a disdainful heel,

And beats at heaven gates with her bright hoofs;

They would not then, with such distorted faces,

And desperate censures, stab at Poesy.

(_Poetaster_, acte I, sc. I.)]

III

Aussi bien, quoi qu'il fasse, quels que soient ses défauts, sa morgue,

sa dureté de touche, sa préoccupation de la morale et du passé, ses

instincts d'antiquaire et de censeur, il n'est jamais petit ni plat. En

vain, dans ses tragédies latines, _Séjan_, _Catilina_, il s'enchaîne

dans le culte des vieux modèles usés de la décadence romaine; il a beau

faire l'écolier, fabriquer des harangues de Cicéron, insérer des

choeurs imités de Sénèque, déclamer à la façon de Lucain et des rhéteurs

de l'empire, il atteint plus d'une fois l'accent vrai; à travers la

pédanterie, la lourdeur, l'adoration littéraire des anciens, la nature a

fait éruption; il retrouve du premier coup les crudités, les horreurs,

la lubricité grandiose, la dépravation effrontée de la Rome impériale;

il manie et met en action les concupiscences et les férocités, les

passions de courtisanes et de princesses, les audaces d'assassins et de

grands hommes qui ont fait les Messaline, les Agrippine, les Catilina et

les Tibère[124]. On va droit au but et intrépidement dans cette Rome; la

justice et la pitié n'y sont point des barrières. Parmi ces moeurs de

conquérants et d'esclaves, la nature humaine s'est renversée, et la

corruption comme la scélératesse y sont regardées comme des marques de

perspicacité et d'énergie. Voyez dans _Séjan_ l'assassinat se comploter

et se pratiquer avec un sang-froid admirable. Livie discute avec Séjan

les moyens d'empoisonner son mari, en style net, sans phrases, comme

s'il s'agissait d'un procès à gagner ou d'un dîner à rendre. Point de

demi-mots, point d'hésitation, point de remords dans la Rome de Tibère.

La gloire et la vertu consistent dans la puissance; les scrupules sont

faits pour les âmes viles; le propre d'un coeur haut est de tout désirer

et de tout oser. «Ici, la conscience est une souillure, la fortune tient

lieu de vertu, la passion de loi, la complaisance de talent, le gain de

gloire, et tout le reste est vain.» Ravi de cette grandeur d'âme, Séjan

s'écrie:

Royale princesse;

À présent que je vois votre sagesse; votre jugement; votre énergie,

Votre décision et votre promptitude à saisir les moyens

De votre bien et de votre grandeur, je proteste

Que je me sens tout enflammé et tout brûlé

D'amour pour vous[125].

Ce sont les amours d'un loup et d'une louve; il la loue d'être si

prompte à tuer. Et voyez en un instant les habitudes de la prostituée

derrière les moeurs de l'empoisonneuse; Séjan sort, et sur-le-champ, en

vraie courtisane, elle s'est tournée vers son médecin, lui disant: «Quel

teint ai-je aujourd'hui?--Très-bon, très-clair! Le fard était bien

appliqué. Pourtant la céruse a un peu déteint au soleil. Vous auriez dû

vous servir de l'huile blanche que je vous ai donnée.» Il tire la fiole

de sa poche, et la farde sur les deux joues. Entre chaque coup de

pinceau, ils parlent du meurtre qu'ils viennent de concerter, de ce

qu'elle a fait pour Séjan, de ce que Séjan a fait pour elle. «Il a

chassé sa femme, la belle Apicata.»--«Ne l'ai-je pas payé en lui livrant

tous les secrets de Drusus?--Il faudra, madame, que vous employiez la

poudre que je vous ai prescrite pour nettoyer vos dents, et la pommade

que je vous ai préparée pour adoucir la peau. Une dame ne peut être trop

soigneuse de sa beauté, quand elle veut garder le coeur d'un personnage

comme celui que vous avez conquis[126].»

Quand voulez-vous prendre médecine, madame?

LIVIE.

Quand il le faudra, Eudémus. Mais, d'abord, préparez

La potion de Drusus.

EUDÉMUS.

Si Lygdus était gagné, ce serait fait.

Je l'ai toute prête. Et demain matin

Je vous enverrai un parfum pour amollir

Et faire transpirer; puis je vous préparerai un bain

Pour éclaircir et nettoyer l'épiderme; en attendant

Je composerai un nouveau fard excellent

Qui résistera au soleil, au vent, à la pluie,

Que vous pourrez appliquer avec l'haleine ou avec de l'huile,

Comme vous l'aimerez mieux, et qui durera environ quatorze heures[127].

Il finit en la félicitant sur son prochain changement de mari: Drusus

nuisait à sa santé; Séjan est très-préférable; conclusion physiologique

et pratique. L'apothicaire romain tient sur même planche la boîte à

remèdes, la boîte à cosmétiques et la boîte à poison[128].

Là-dessus vous voyez tour à tour se dérouler toutes les scènes de la vie

romaine, le marchandage du meurtre, la comédie de la justice, l'impudeur

de l'adulation, les angoisses et les fluctuations du sénat. Quand Séjan

veut acheter une conscience, il questionne, il plaisante, il tourne

autour de l'offre qu'il va faire, il la jette en avant comme par jeu,

afin de pouvoir, au besoin, la reprendre; puis quand le regard

intelligent du coquin qu'il marchande lui a montré qu'il est compris:

«Point de protestations, mon Eudémus. Tes regards sont des serments pour

moi. Hâte-toi seulement. Tu es un homme fait pour faire des

consuls[129].»--Ailleurs le sénateur Latiaris amène chez lui son ami

Sabinus, et s'indigne devant lui contre la tyrannie, souhaite tout haut

la liberté, le provoque à parler. Aussitôt deux délateurs qu'il a cachés

derrière la porte se jettent sur Sabinus en criant: «Trahison contre

César,» et le traînent, la face voilée, au tribunal d'où il sortira pour

être jeté aux Gémonies.--Un peu plus loin le sénat s'assemble. Tibère

choisit sous main les accusateurs de Latius et leur fait distribuer

leurs rôles. Ils chuchotent dans un coin, pendant que l'on redit tout

haut:

Vis longtemps et heureux, César, grand et royal César;

Que les dieux te conservent, et conservent ta modération,

Ta sagesse et ton intégrité. Jupiter,

Protège sa douceur, sa piété, sa diligence, sa libéralité[130].

Puis le héraut cite les accusés; le consul prononce le réquisitoire;

Afer déchaîne contre eux son éloquence meurtrière; les sénateurs

s'échauffent; on voit à nu, comme dans Tacite et Juvénal, les

profondeurs de la servilité romaine, l'hypocrisie, l'insensibilité, la

venimeuse politique de Tibère.--Enfin, après tant d'autres, le tour de

Séjan approche. Les Pères entrent inquiets dans le temple d'Apollon;

depuis quelques jours, Tibère semble prendre à tâche de se démentir

lui-même; il élève les amis de son favori et le lendemain il met ses

ennemis aux premiers postes. On observe le visage de Séjan et on ne sait

que prévoir; Séjan s'est troublé; puis, un instant servile, il s'est

montré plus arrogant que jamais. Les intrigues se croisent, les rumeurs

se contredisent. Macron seul sait le secret de Tibère, et l'on voit les

soldats se ranger à la porte du temple, prêts à entrer au premier bruit.

On lit la formule de convocation, et le conseil note les noms de ceux

qui manquent à l'appel; puis il fait son rapport et annonce que César

«confère à l'homme qu'il aime, au très-honoré Séjan» la dignité et la

puissance tribunitienne.

Voici les lettres scellées de son sceau.

Que plaît-il au sénat que l'on fasse?

SÉNATEURS.

Lisez-les, lisez-les. Qu'on les ouvre. Lisez-les publiquement.

COTTA.

César a honoré beaucoup sa propre grandeur

En prenant cette mesure.

TRIO.

C'est une pensée heureuse,

Et digne de César.

LATIARIS.

Et le personnage qu'elle regarde

En est aussi digne.

HATÉRIUS.

Très-digne.

SANQUINIUS.

Rome ne s'est jamais glorifiée que d'une vertu

Qui pût mettre un frein à l'envie: la vertu de Séjan.

PREMIER SÉNATEUR.

Très-honoré et très-noble!

DEUXIÈME SÉNATEUR.

Bon et grand Séjan!

LE HÉRAUT.

Silence[131]!

On lit la lettre de Tibère. Ce sont d'abord de longues phrases obscures

et vagues, mêlées de protestations et de récriminations indirectes, qui

annoncent quelque chose et ne révèlent rien. Tout d'un coup, paraît une

insinuation contre Séjan. Les Pères s'alarment; mais la ligne qui suit

les rassure. Deux phrases plus loin, la même insinuation revient plus

précise. «Quelques-uns, dit Tibère, pourraient représenter sa sévérité

publique comme l'effet d'une ambition; dire que sous prétexte de nous

servir, il écarte ce qui lui fait obstacle; alléguer la puissance qu'il

s'est acquise par les soldats prétoriens, par sa faction dans la cour et

dans le sénat, par les places qu'il occupe, par celles qu'il confère à

d'autres, par le soin qu'il a pris de nous pousser, de nous confiner

malgré nous dans notre retraite, par le projet qu'il a conçu de devenir

notre gendre.» Les Pères se lèvent: «Cela est étrange[132]!» On voit

leurs yeux ardents fixés sur la lettre, sur Séjan qui sue et pâlit;

leurs pensées courent à travers toutes les conjectures, et les paroles

de la lettre tombent une à une dans un silence de mort, saisies au vol

avec une énergie d'attention dévorante. Ils sondent anxieusement les

profondeurs de ces phrases tortueuses, tremblant de se compromettre

auprès du favori ou auprès du maître, sentant tous qu'ils doivent

comprendre sous peine de vie. «Vos sagesses, Pères conscrits, peuvent

examiner et censurer ces suppositions. Mais, si elles étaient livrées à

notre jugement qui veut absoudre, nous ne craindrions pas de les

déclarer, comme c'est notre avis, très-malicieuses.»--«Oh! il a tout

réparé. Écoutez!»--«Cependant on offre de les prouver, et les

dénonciateurs y engagent leur vie[133].» Sur ce mot, la lettre devient

menaçante. Les voisins de Séjan le quittent: «Plus loin! plus loin!

Laissez-nous passer!» Le pesant Sanquinius saute en haletant par-dessus

les bancs pour s'enfuir. Les soldats entrent, puis Macron. Et voici

qu'enfin la lettre ordonne d'arrêter Séjan. On le charge d'injures:

«Hors d'ici,--au cachot,--il le mérite.--Couronnons toutes nos portes de

lauriers,--qu'on prenne un boeuf aux cornes dorées, avec des guirlandes,

et qu'on le mène sur-le-champ au Capitole,--et qu'on le sacrifie à

Jupiter pour le salut de César.--Qu'on efface les titres du

traître.--Jetez à bas ses images et ses statues.--Liberté, liberté,

liberté! Louange à Macron qui a sauvé Rome[134].» Ce sont les aboiements

d'une meute furieuse, lâchée enfin contre celui sous qui elle rampait et

qui longtemps l'abattue et meurtrie. Jonson trouvait dans son âme

énergique l'énergie de ces passions romaines; et la lucidité de son

esprit jointe à sa science profonde, impuissantes pour construire des

caractères, lui fournissaient les idées générales et les détails

frappants qui suffisent pour composer les peintures de moeurs.

[Note 124: Voir le deuxième acte de _Catilina_.]

[Note 125:

.... Now I see your wisdom, judgment, strength,

Quickness and will, to apprehend the means

To your own good and greatness, I protest

Myself through rarified, and turn'd all flame

In your affection.

(_Sejan_, acte II, sc. I.)]

[Note 126:

LIVIA.

How do I look to-day?

EUDEMUS.

Excellent clear, believe it. This same fucus

Was well laid on.

LIVIA.

Methinks 'tis here not white.

EUDEMUS.

Lend me your scarlet, lady. 'Tis the sun,

Hath giv'n some little taint unto the ceruse.

You should have used of the white oil I gave you.

Sejanus for your love! his very name

Commandeth above Cupid or his shafts....

'Tis now well, lady, you should

Use the dentifrice I prescribed to you too,

To clear your teeth, and the prepared pomatum

To smooth the skin.--A lady cannot be

Too curious of her form, that still would hold

The heart of such a person, made her captive,

As you have his; who to endear him more

In your clear eye, hath put away his wife,

Fair Apicata, and made spacious room

To your new pleasures.

LIVIA.

Have not we return'd

That with our hate to Drusus, and discovery

Of all his counsels?]

[Note 127:

When will you take some physik, lady?

LIVIA.

When

I shall, Eudemus; but let Drusus' drug

Be first prepared.

EUDEMUS.

Were Lygdus made, that's done;

I have it ready. And to morrow morning

I'll sent you a perfume, first to resolve

And procure sweat; and then prepare a bath

To cleanse and clear the cutis; against when

I'll have an excellent new fucus made

Resistive gainst the Sun, the rain or wind

Which you shall lay on with a breath or oil

As you but like, and last some fourteen hours.

This change came timely, lady, for your health....

(_Ibidem._)]

[Note 128: Voy. _Catilina_, acte II, une très-belle scène, non moins

franche et non moins vivante, sur la haute bohême de Rome.]

[Note 129:

Protest not.

Thy looks are vows to me....

Thou art a man made to make consuls. Go.

(Acte I, sc. II.)]

[Note 130:

Cæsar,

Live long and happy, great and royal Cæsar;

The Gods preserve thee, and thy modesty,

Thy wisdom and thy innocence!

Guard

His meekness, Jove; his piety, his care,

His bounty.

(Acte III, sc. I.)]

[Note 131:

The majesty of great Tiberius Cæsar

Propounds to this grave senate the bestowing

Upon the man he loves, honour'd Sejanus,

The tribunitial dignity and power.

Here are his letters, signed with his signet.

What pleaseth now the fathers to be done?

SENATORS.

Read them, read them, open, publicly read them.

COTTA.

Cæsar hath honour'd his own greatness much

In thinking of this act.

TRIO.

It was a thought

Happy, and worthy Cæsar.

LATIARIS.

And the lord

As worthy it, on whom it is directed!

HATERIUS.

Most worthy!

SANQUINIUS.

Rome did never boast the virtue

That could give envy bounds but his: Sejanus.

FIRST SENATOR.

Honour'd and noble!

SECOND SENATOR.

Good and great Sejanus!

PRÆCO.

Silence!

(Acte V, sc. X.)]

[Note 132: «Some there be that would interpret his public severity

to be particular ambition; and under a pretext of service to us, he doth

but remove his own lets; alleging the strength he has made to himself by

the prætorian soldiers, by his faction in court and senate, by the

offices he holds himself, and confers on others, his popularity and

dependents, his urging and almost driving us to this our unwilling

retirement, and, lastly, his aspiring to be our son-in-law.

SENATOR.

«This is strange!»]

[Note 133: «Your wisdoms, conscript fathers, are able to examine and

censure these suggestions. But were they left to our absolving voice, we

durst pronounce them, as we think them, most malicious.

SENATOR.

«O, he has restored all; list!

«Yet they are offered to be avered, and on the lives of the

informers....»]

[Note 134:

FIRST SENATOR.

Away.

SECOND SENATOR.

Sit farther.

COTTA.

Let's remove....

REGULUS.

Take him hence.

And all the gods guard Cæsar!

TRIO.

Take him hence.

HATERIUS.

Hence.

COTTA.

To the dungeon with him.

SANQUINIUS.

He deserves it.

SENATOR.

Crown all our doors with bays.

SANQUINIUS.

And let an ox,

With gilded horns and garlands, straight be led

Unto the Capitol.

HATERIUS.

And sacrified

To Jove, for Cæsar's safety.

TRIO.

All our Gods

Be present still to Cæsar!...

COTTA.

Let all the traitor's titles be defaced.

TRIO.

His images and statues be pull'd down.

SENATOR.

Liberty! liberty! liberty! Lead on,

And praised be Macro, that hath saved Rome!

(_Ibidem._)]

IV

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 7 / 34 段