admirable et passager d'où il est sorti, oeuvre et portrait de ce jeune
monde, aussi naturel, aussi effréné et aussi tragique que lui. Quand un
drame original et national s'élève, les poëtes qui l'établissent portent
en eux-mêmes les sentiments qu'il représente. Ils manifestent mieux que
les autres hommes l'esprit public, parce que l'esprit public est plus
fort chez eux que chez les autres hommes. Les passions environnantes
éclatent dans leur coeur avec un cri plus âpre ou plus juste, et c'est
pour cela que leur voix devient la voix de tous. L'Espagne chevaleresque
et catholique rencontre ses interprètes dans des enthousiastes et des
don Quichotte, dans Calderon soldat, puis prêtre; dans Lope, volontaire
à quinze ans, amoureux exalté, duelliste errant, soldat de l'Armada, à
la fin prêtre et familier du Saint-Office, si fervent, qu'il jeûne
jusqu'à s'épuiser, s'évanouit d'émotion en disant la messe, et
ensanglante de ses flagellations les murs de sa chambre. La sereine et
noble Grèce a pour chef de ses poëtes tragiques un des plus accomplis et
des plus heureux de ses enfants[28], Sophocle, le premier dans les
choses du chant et de la palestre, qui, à quinze ans, chantait nu le
pæan devant le trophée de Salamine, et qui, depuis, ambassadeur,
général, toujours aimé des Dieux et passionné pour sa ville, offrit en
spectacle dans sa vie comme dans ses oeuvres l'harmonie incomparable qui
a fait la beauté du monde antique, et que le monde moderne n'atteindra
plus. La France éloquente et mondaine, dans le siècle qui a porté le
plus loin l'art des bienséances et du discours, trouve pour écrire ses
tragédies oratoires, et peindre ses passions de salon, le plus habile
artisan de paroles, Racine, un courtisan, un homme du monde, le plus
capable, par la délicatesse de son tact et par les ménagements de son
style, de faire parler des hommes du monde et des courtisans.
Pareillement ici les poëtes conviennent à l'oeuvre. Presque tous sont
des bohèmes, nés dans le peuple[29], instruits pourtant, et le plus
souvent élèves d'Oxford ou de Cambridge, mais pauvres, en sorte que leur
éducation fait contraste avec leur état; Ben Jonson est beau-fils d'un
maçon, maçon lui-même; Marlowe est fils d'un cordonnier; Shakspeare,
d'un marchand de laine; Massinger, d'un domestique de grande maison. Ils
vivent comme ils peuvent, font des dettes, écrivent pour gagner leur
pain, montent sur le théâtre. Peel, Lodge, Marlowe, Jonson, Shakspeare,
Heywood sont acteurs; la plupart des détails qu'on a sur leur compte
sont tirés du journal d'Henslowe, un ancien prêteur sur gages, plus tard
bailleur de fonds et imprésario, qui les fait travailler, leur accorde
des avances, reçoit en nantissement leurs manuscrits ou leur garde-robe.
Pour une pièce de théâtre, il donne sept ou huit livres sterling; après
l'an 1600, les prix montent, et vont jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres.
On voit bien que, même après cette hausse, le métier d'auteur donne à
peine du pain; pour gagner quelque argent, il faut, comme Shakspeare, se
faire entrepreneur, tâcher d'avoir une part dans la propriété du
théâtre; mais le cas est rare, et la vie qu'ils mènent, vie de comédiens
et d'artistes, imprévoyante, excessive, égarée à travers les débauches
et les violences, parmi les femmes de mauvaise vie, au contact des
jeunes galants, parmi les provocations de la misère, de l'imagination
et de la licence, les mène ordinairement à l'épuisement, à l'indigence
et à la mort. On jouit d'eux, et on les néglige ou on les méprise; tel,
pour une allusion politique, est mis en prison, et manque de perdre les
oreilles; les grands, les gens d'administration les rudoient comme des
valets. Heywood, qui joue presque tous les jours, s'impose, en outre,
pendant plusieurs années, l'obligation d'écrire un feuillet chaque jour,
compose à la diable dans les tavernes, peine et sue en vrai manoeuvre
littéraire[30], et meurt laissant deux cent vingt pièces, dont la
plupart se perdront. Kyd, un des premiers, meurt dans la misère.
Shirley, l'un des derniers, à la fin de sa carrière, est contraint de
redevenir instituteur. Massinger meurt inconnu, et on ne trouve sur lui
dans le registre de la paroisse que cette triste mention: «Philippe
Massinger, un étranger.» Peu de mois après la mort de Middleton, sa
veuve est forcée de demander un secours à la Cité, parce qu'il n'a rien
laissé. «L'imagination opprime[31] en eux la raison, c'est la maladie
commune des poëtes.» Ils veulent jouir, et se laissent aller; leur
tempérament, leur coeur les maîtrise; dans leur vie comme dans leurs
pièces, les impulsions sont irrésistibles; le désir arrive tout d'un
coup, comme un flot qui noie les raisonnements, la résistance, et qui
souvent même ne laisse ni aux raisonnements, ni à la résistance le
temps de se montrer[32]. Beaucoup sont des viveurs, des viveurs tristes,
sortes de Musset et de Murger, qui s'abandonnent et s'étourdissent,
capables des rêves les plus poétiques et les plus purs, des
attendrissements les plus délicats et les plus touchants, et qui,
néanmoins, ne savent que miner leur santé et gâter leur gloire. Tels
sont Nash, Decker et Greene; Nash, satirique fantaisiste, qui «abusa de
son talent, et conspira en prodigue contre les bonnes heures[33];»
Decker, qui passa trois ans dans la prison du Banc du Roi; Greene
surtout, charmant esprit, riche, gracieux, qui se perdit à plaisir,
confessant ses vices[34] publiquement, avec des larmes, et un instant
après s'y replongeant. Ce sont des hommes-filles, vraies courtisanes de
moeurs, de corps et de coeur. Au sortir de Cambridge, «avec de bons
drilles aussi libertins que lui,» Greene avait parcouru l'Espagne,
l'Italie, où il «avait vu et pratiqué, dit-il, toutes sortes d'infamies
abominables à déclarer.» Vous voyez que le pauvre homme est franc, et ne
s'épargne guère; il est naturel, emporté en toutes choses, dans le
repentir comme dans le reste, inégal par excellence, fait pour se
démentir, non pour se corriger. Au retour il devint, à Londres, un
pilier de tavernes, hanteur de mauvais lieux. «J'étais noyé dans
l'orgueil, dit-il; courir les filles était mon exercice journalier, et
la gloutonnerie avec l'ivrognerie, mon seul plaisir;... je prenais du
plaisir à jurer et à blasphémer le nom de Dieu.... Ces vanités et autres
pamphlets futiles, où j'écrivaillais sur l'amour et sur mes vaines
imaginations, étaient mon gagne-pain, et, à cause de tous mes vains
discours, j'étais aimé de toutes sortes de gens frivoles, qui étaient
mes compagnons assidus, venaient incessamment à mon logis, et là
passaient le temps à trinquer, à sabler le vin, à se gorger avec moi
toute la journée....» «Si je puis avoir mon contentement tant que je
vis, disait-il encore, cela me suffit, je me tirerai d'affaire après la
mort comme je pourrai.... L'enfer, qu'est-ce que vous me parlez de
l'enfer? Je sais que, si j'y vais, j'aurai la compagnie de gens
meilleurs que moi, et j'y rencontrerai aussi quelques bons drôles à tête
chaude, et pourvu que je n'y sois pas cloué seul, je ne m'en soucie
pas.... Si je ne craignais pas plus les juges du Banc du Roi que je ne
crains Dieu, j'irais, avant de me coucher, fourrer ma main dans le sac
d'un bourgeois ou d'un autre.» Un peu après, il a des remords, il se
marie, peint en vers délicieux la régularité et le calme de la vie
honnête, puis revient à Londres, mange son bien et la dot de sa femme
avec une drôlesse de bas étage, parmi les ruffians, les entremetteurs,
les filous, les filles, buvant, blasphémant, s'excédant de veilles et
d'orgies, écrivant pour avoir du pain, quelquefois rencontrant parmi les
criailleries et les puanteurs d'un bouge des pensées d'adoration et
d'amour dignes de Rolla, le plus souvent dégoûté de lui-même, pris d'un
accès de larmes entre deux buvettes, et composant de petits traités pour
s'accuser, regretter sa femme, convertir ses camarades, ou prémunir les
jeunes gens contre les ruses des prostituées et des escrocs. À ce régime
on s'use vite; il ne lui fallut que six ans pour s'épuiser. Une
indigestion de vin du Rhin et de harengs salés l'acheva. Sans son
hôtesse qui le recueillit, «il serait mort dans la rue.» Il dura encore
un peu, puis s'éteignit; quelquefois il lui demandait en pleurant un sou
de vin de Malvoisie; il était plein de poux, n'avait qu'une chemise, et
quand la sienne était au blanchissage, il était obligé d'emprunter celle
du mari. Ses habits et son épée furent vendus trois shillings, et les
pauvres gens payèrent les frais d'enterrement: quatre shillings pour le
linceul, et six shillings quatre pence pour le convoi. C'est dans ces
bas-fonds, sur ces fumiers, parmi ces dévergondages et ces violences,
que poussa le génie dramatique, entre autres celui du premier, d'un des
plus puissants, du vrai fondateur, Christopher Marlowe.
Celui-ci était un esprit déréglé, débordé, outrageusement véhément et
audacieux, mais grandiose et sombre, avec la «véritable fureur
poétique;» païen de plus, et révolté de moeurs et de doctrines. Dans cet
universel retour aux sens, et dans cet élan des forces naturelles qui
fait la Renaissance, les instincts corporels et les idées qui les
consacrent se débrident impétueusement. Marlowe, comme Greene, comme
Kett[35], est un incrédule, nie Dieu et le Christ, blasphème la
Trinité[36], prétend que Moïse était un imposteur, que le Christ était
plus digne de mort que Barrabas, que «si lui, Marlowe, entreprenait
d'écrire une nouvelle religion, il la ferait meilleure,» et «dans chaque
compagnie où il va, prêche son athéisme.» Voilà les colères, les
témérités et les excès que la liberté de penser met dans ces esprits
neufs, qui, pour la première fois après tant de siècles, osent marcher
sans entraves. De la boutique de son père, encombrée d'enfants, du
milieu des tire-pieds et des alênes, il s'est trouvé étudiant à
Cambridge, probablement par le patronage d'un grand, et de retour à
Londres, dans l'indigence, dans la licence des coulisses, des taudis et
des tavernes, sa tête a fermenté, et ses passions se sont échauffées. Il
devient acteur; mais s'étant cassé la jambe «dans une scène de débauche,
il reste boiteux, et ne peut plus paraître sur les planches. Il annonce
tout haut son incrédulité, et un procès s'entame, qui, si le temps n'eût
manqué, l'eût peut-être conduit au bûcher. Il fait l'amour avec une
espèce de souillon[37], et, voulant poignarder son rival, il a le
poignet retourné, en sorte que sa propre lame lui entre dans l'oeil et
dans la cervelle, et qu'il meurt, toujours maudissant et blasphémant. Il
n'avait que trente ans; jugez de la poésie qui peut sortir d'une vie
aussi emportée et aussi remplie: d'abord la déclamation exagérée, les
entassements de meurtres, les atrocités, la pompeuse et furieuse fanfare
de la tragédie éclaboussée dans le sang, et des passions exaltées
jusqu'à la démence. Tous les commencements du théâtre anglais, _Ferrex
et Porrex_, _Cambyses_, _Hieronymo_, même le _Périclès_ de Shakspeare,
atteignent à ce même comble d'extravagance, d'emphase et d'horreur[38].
C'est la première explosion de la jeunesse; rappelez-vous les brigands
de Schiller, et comment notre démocratie moderne a reconnu pour la
première fois son image dans les métaphores et les cris de Charles Moor.
Pareillement ici les personnages se démènent et hurlent, frappent la
terre du pied, grincent les dents, montrent le poing au ciel. Les
trompettes sonnent, les tambours battent, les armures défilent, les
armées s'entre-choquent, les gens se poignardent entre eux ou se
poignardent eux-mêmes; les discours ronflent avec des menaces
titanesques et des figures lyriques[39]; les rois expirent, tendant
leurs voix de basse; «la mort hagarde, de ses serres rapaces, étreint
leur coeur sanglant, et comme une harpie se gorge de leur vie.» Le
héros, le grand Tamerlan, assis sur un char que traînent des rois
enchaînés, fait brûler les villes, noyer les femmes et les enfants,
passer les hommes au fil de l'épée, et à la fin, atteint d'un mal
invisible, s'emporte en tirades gigantesques contre les dieux qui le
frappent et qu'il voudrait détrôner. Voilà déjà la peinture de l'orgueil
insensé, de la fougue aveugle et meurtrière, qui, promenée à travers les
dévastations, arrive à s'armer contre le ciel lui-même. La surabondance
de la séve sauvage et intempérante amène ce puissant vers tonnant, cette
prodigalité de carnages, cet étalage de splendeurs et de couleurs
surchargées, ce déchaînement de passions démoniaques, cette audace de
l'impiété grandiose. Si dans les drames qui suivent, la
_Saint-Barthélemy_, le _Juif de Malte_, l'enflure diminue, la violence
reste: Barabbas, le Juif, ensauvagé par la haine, est désormais sorti de
l'humanité; il a été traité par les chrétiens comme une bête, et il les
hait à la façon d'une bête. Il a purgé son coeur «de la compassion et
de l'amour[40]; il rit quand les chrétiens pleurent. Il va se promener
la nuit pour empoisonner les puits, ou achever les malades qui gémissent
sous les murailles. Il a étudié la médecine, et s'en sert pour occuper
les fossoyeurs, «pour fournir à leurs bras des tombes à creuser, et des
glas de morts à mettre en branle.» Il s'est donné la joie «de remplir en
un an les prisons de banqueroutiers, de combler d'orphelins les
hôpitaux, et, à chaque lune, de rendre fou quelqu'un, ou de pousser un
homme au suicide.» Toutes ces cruautés, il les étale, il s'en applaudit,
comme un démon qui se réjouit d'être un bon bourreau, et d'enfoncer les
patients dans la dernière extrémité de l'angoisse. Sa fille a deux
prétendants chrétiens, et, au moyen de lettres supposées, il les fait
tuer l'un par l'autre. De désespoir, elle se fait religieuse, et, pour
se venger, il empoisonne sa fille et tout le couvent. Deux moines
veulent le dénoncer, puis le convertir; il étrangle le premier, et
plaisante avec son esclave Ithamore, un coupe-gorge de profession, qui
aime le métier, et se frotte les mains de plaisir[41].--«Fais un joli
noeud, serre fort; bien étranglé.--Voilà qui est proprement fait, il n'y
a pas de trace; dressons-le contre le mur, et appuyons-le sur son bâton.
Parfait, il a l'air de quêter un morceau de lard.--Ô le brave, l'habile
maître que j'ai là!»--Survient le second moine, qu'ils accusent de
l'assassinat[42]: «Comment, un moine qui en tue un autre! Le ciel me
bénisse. Allons! Ithamore, il faut le mener devant les juges. Là, j'ai
presque envie de pleurer du malheur qui vous arrive. Ce n'est pas nous
qui vous arrêtons, c'est la loi; nous ne faisons que vous conduire.»
Joignez à cela deux autres empoisonnements, une machine infernale pour
faire sauter toute la garnison turque, un complot pour jeter dans un
puits le commandant turc. Il y tombe lui-même, et dans la chaudière
rougie[43] meurt hurlant, endurci, sans remords, n'ayant qu'un regret,
celui de n'avoir pas fait assez de mal. Ce sont là les férocités du
moyen âge; on les rencontrerait encore aujourd'hui dans les compagnons
d'Ali-Pacha, dans les pirates de l'Archipel; nous en avons gardé l'image
dans ces peintures du quinzième siècle qui représentent un roi avec sa
cour tranquillement assis autour d'un homme vivant qu'on écorche; au
centre, l'écorcheur à genoux qui travaille avec conscience, fort
attentif à ne point gâter la peau[44].
Tout cela est roide, dira-t-on; ces gens tuent trop facilement et trop
vite. C'est justement pour cela que la peinture est vraie. Car le propre
des hommes de ce temps, comme des personnages de Marlowe, est la brusque
détente de l'action; ce sont des enfants, des _enfants robustes_; comme
un cheval au lieu d'un discours vous lâche une ruade, au lieu d'une
explication ils vous donnent un coup de couteau. Nous ne savons plus
aujourd'hui ce que c'est que la nature; nous gardons encore à son
endroit les préjugés bienveillants du dix-huitième siècle; nous ne la
voyons qu'humanisée par deux siècles de culture, et nous prenons son
calme acquis pour une modération innée. Le fond de l'homme naturel, ce
sont des _impulsions_ irrésistibles, colères, appétits, convoitises,
toutes aveugles. Il voit une femme[45], il la trouve belle; tout d'un
coup sa gorge se serre, il a chaud dans le dos, il lui court sus;
quelqu'un veut l'en empêcher, il tue l'homme, s'assouvit, puis n'y pense
plus, sauf lorsque parfois quelque vague image d'une mare de sang
clapotante vient traverser sa cervelle et le rendre morne. Les subites
et extrêmes décisions se confondent en lui avec le désir; à peine
imaginée, la chose est faite; le grand intervalle qui se rencontre chez
nous entre l'idée de l'action et l'action elle-même manque tout à
fait[46]. Barabbas conçoit les meurtres, et sur-le-champ les meurtres
sont accomplis; nulle délibération, nul tiraillement; c'est pour cela
qu'il peut en commettre une vingtaine; sa fille le quitte, le voilà
dénaturé, il l'empoisonne; son confident le trahit, il se déguise et
l'empoisonne. La rage les prend au ventre, comme un accès, et alors il
faut qu'ils tuent. Cellini raconté qu'offensé, il essaya de se contenir,
mais qu'il suffoquait, et que, pour ne pas mourir de ce tourment, il
sauta avec son poignard sur l'homme. Pareillement ici, dans _Edward II_,
le roi, les nobles en appellent tout de suite aux épées; tout y est
excessif et imprévu; entre deux réponses, le coeur s'est trouvé
bouleversé, transporté jusqu'aux extrémités de la haine ou de la
tendresse. Edward, revoyant son favori Gaveston, verse devant lui son
trésor, jette à ses pieds les dignités, lui donne son sceau, se donne
lui-même; et, sur une menace de l'évêque de Coventry, crie tout d'un
coup[47]: «Jetez bas sa mitre d'or, déchirez son étole, baptisez-le à
nouveau dans le ruisseau.» Puis, quand la reine le supplie: «Pas de
cajoleries, catin française, va-t'en d'ici; Gaveston, ne lui parle pas,
qu'elle sèche et crève.» Fureurs contre fureurs, les haines
s'entre-choquent comme des cavaliers dans une bataille: le duc de
Lancastre tire son épée devant le roi pour tuer Gaveston; Mortimer
blesse Gaveston. Les puissantes voix tendues grondent: jamais ils ne
souffriront qu'un chien accapare leur prince, les dépossède de leur
rang[48]. «Pour voir sa charogne naufragée sur la côte, il n'y a pas un
de nous qui ne crevât son cheval.» «Nous le traînerons par les oreilles
jusqu'au billot.» Ils l'ont saisi, ils vont le pendre à une branche; ils
refusent de le laisser parler une seule minute au roi. En vain on les
supplie; quand à la fin ils ont consenti, ils se repentent; c'est une
curée qu'il leur faut tout de suite, et Warwick le reprenant de force
lui tranche la tête dans un fossé. Voilà les hommes du moyen âge. Ils
ont l'âpreté, l'acharnement, l'orgueil de grands dogues bien nourris et
de forte race. C'est cette roideur et cette impétuosité des passions
primitives qui ont fait la guerre des Deux Roses et pendant trente ans
poussé les nobles sur les épées et vers les billots.
Au bout de toutes ces frénésies et de tous ces assouvissements, qu'y
a-t-il? Le sentiment de la nécessité écrasante et de la ruine
inévitable par laquelle tout croule et finit. Mortimer, mené au
billot, dit avec un sourire[49]: «Il y a un point dans la roue de la
Fortune où les hommes n'atteignent--que pour rouler en bas la tête la
première. Ce point, je l'ai touché.--Et maintenant qu'il n'y a plus
d'échelon pour monter plus haut,--pourquoi est-ce que je m'affligerais
de ma chute?--Adieu, noble reine. Ne pleure pas Mortimer,--qui méprise
le monde, et, comme un voyageur,--s'en va pour découvrir des contrées
inconnues.» Pesez bien ces grandes paroles, c'est le cri du coeur, et
la confession intime de Marlowe, comme aussi celle de Byron et des
vieux rois de la mer. Le paganisme du Nord s'exprime tout entier dans
cet héroïque et douloureux soupir; c'est ainsi qu'ils conçoivent le
monde tant qu'ils restent hors du christianisme, ou sitôt qu'ils en
sortent. Aussi bien, quand on ne voit dans la vie, comme eux, qu'une
bataille de passions effrénées, et dans la mort qu'un sommeil morne,
peut-être rempli de songes funèbres, il n'y a d'autre bien suprême
qu'un jour de jouissance et de victoire. On se gorge, fermant les yeux
sur l'issue, sauf à être englouti le lendemain. C'est là la pensée
maîtresse du _Faust_, le plus grand drame de Marlowe: contenter son
coeur, n'importe à quel prix et avec quelles suites[50]. «Un bon
magicien est un Dieu tout-puissant!» Cette seule imagination suffit à
l'enivrer[51]. Il aura des esprits qu'il enverra chercher de l'or dans
l'Inde, et «fouiller l'Océan pour entasser devant lui les perles
orientales,» qui lui apprendront les secrets des rois, qui, à son
ordre, enfermeront l'Allemagne d'un mur d'airain, ou feront couler les
flots du Rhin autour de Wittenberg, qui marcheront devant lui «sous la
forme de lions, pour lui servir de garde, ou comme des géants de
Laponie, ou comme des femmes et des vierges, dont le front sublime
ombragera plus de beauté que la gorge blanche de la reine de
l'Amour.» Quels rêves éclatants, quels désirs, quelles curiosités
gigantesques ou voluptueuses, dignes d'un César romain ou d'un poëte
d'Orient, ne viennent pas tourbillonner dans cette cervelle
fourmillante! Pour les apaiser, pour obtenir vingt-quatre ans de
puissance, il donne son âme, sans peur, sans avoir besoin d'être
tenté, du premier coup, de lui-même, tant l'aiguillon intérieur est
âpre[52]! «Si j'avais autant d'âmes qu'il y a d'étoiles, je les
donnerais toutes pour avoir à moi ce Méphistophélès. Je puis bien
donner mon âme, puisqu'elle est à moi; et puisque je suis damné et que
je ne puis être sauvé, à quoi bon penser à Dieu ou au ciel?» Et sur
cela il se donne carrière, il veut tout savoir, tout avoir: un livre
où il puisse contempler toutes les herbes et tous les arbres qui
croissent sur la terre; un autre où soient marquées toutes les
constellations et les planètes; un autre qui lui apporte de l'or quand
il voudra, et aussi les plus belles des femmes; un autre, qui évoque
des hommes armés pour exécuter ses ordres, et qui déchaîne à sa
volonté les tonnerres et les tempêtes. Il est comme un enfant, il
étend les mains vers toutes les choses brillantes, puis se désole en
pensant à l'enfer, puis se laisse distraire par des parades[53]. «Oh!
ceci me rassasie l'âme!»--«N'est-ce pas, Faust? sache bien qu'il y a
toutes sortes de plaisirs dans l'enfer!--Oh! si je pouvais voir
l'enfer et revenir, comme je serais heureux!» On le promène invisible
par tout l'univers, puis à Rome, parmi les cérémonies de la cour du
pape. Comme un écolier un jour de congé, il a les yeux insatiables, il
oublie tout devant un _pageant_, il s'amuse à faire des farces, à
donner un soufflet au pape, à battre les moines, à exécuter des tours
de magie devant les princes, à la fin à boire, à festiner, à remplir
son ventre, à étourdir sa tête. Dans son emportement, il se fait
athée, il dit qu'il n'y a pas d'enfer, que ce sont là «des contes de
vieille femme.» Puis tout d'un coup, la funèbre idée choque aux portes
de sa cervelle[54]: «Je renoncerai à cette magie, je me
repentirai.--Mon coeur est trop endurci, je ne puis pas me
repentir.--À peine puis-je nommer le salut, la foi ou le ciel,--que
des échos terribles tonnent à mon oreille:--«Faust, tu es
damné!»--Puis des épées, du poison, des fusils, des cordes, des aciers
envenimés--se présentent à moi pour que j'en finisse avec
moi-même.--Il y a longtemps que je me serais tué--si le plaisir
délicieux n'avait pas vaincu le profond désespoir.--N'ai-je pas évoqué
l'aveugle Homère pour me chanter--les amours de Pâris et la mort
d'Oenone? Et le chantre qui a bâti les murs de Thèbes,--avec les sons
ravissants de sa harpe mélodieuse,--n'a-t-il pas accompagné la voix de
mon Méphistophélès?--Pourquoi mourir alors, ou me désespérer
lâchement?--Je suis résolu, Faust ne se repentira jamais....--Viens,
Méphistophélès, disputons encore--et raisonnons sur l'astrologie
divine.--Dis-moi, y a-t-il beaucoup de cieux au-dessus de la
lune?--Tous les corps célestes ne sont-ils qu'un globe,--comme cela
est pour la substance de cette terre centrale?--Non, plutôt une chose
qui rassasie la faim de mon coeur.--Je veux avoir pour maîtresse cette
céleste Hélène que j'ai vue ces derniers jours,--afin que de ses
suaves caresses elle éloigne, sans en rien laisser,--ces pensées qui
me détournent de mon voeu.»--Divine Hélène, fais-moi immortel avec un
baiser.--Ses lèvres sucent mon âme, mon âme s'en va.--Viens, Hélène,
viens, rends-moi mon âme,--j'habiterai là, le ciel est sur tes
lèvres.--Tout est boue qui n'est pas Hélène.»--«Ô mon Dieu, je
voudrais pleurer, mais le démon retient mes larmes[55]. Que mon sang
sorte à la place de mes larmes; oui, ma vie et mon âme! Oh! il arrête
ma langue! Je voudrais lever les mains, mais, voyez, ils les
retiennent, Lucifer et Méphistophélès les retiennent....--Plus qu'une
heure, une pauvre heure à vivre.... L'horloge va sonner, le démon va
venir, Faust sera damné.--Oh! je veux sauter jusqu'à mon Dieu! Qui
est-ce qui me tire en arrière?--Regardez, regardez là-haut, où le sang
du Christ coule à flots sur le firmament!--Une goutte sauverait mon
âme, une demi-goutte. Ah! mon Christ!--Ah! ne déchire pas mon coeur
pour avoir nommé mon Christ!--Si, si! Je l'appellerai.--Oh! il y a une
demi-heure de passée; toute l'heure sera bientôt passée.... Ô Dieu!
que Faust vive en enfer mille années, cent mille années, mais qu'à la
fin il soit sauvé!... Oh! l'heure sonne, l'heure sonne.... Ah! que mon
âme n'est-elle changée en petites gouttes d'eau pour tomber dans
l'Océan, et qu'on ne la retrouve jamais!» Voilà l'homme vivant,
agissant, naturel, personnel, non pas le symbole philosophique qu'a
fait Goethe, mais l'homme primitif et vrai, l'homme emporté, enflammé,
esclave de sa fougue et jouet de ses rêves, tout entier à l'instant
présent, pétri de convoitises, de contradictions et de folies, qui,
avec des éclats et des tressaillements, avec des cris de volupté et
d'angoisse, roule, le sachant, le voulant, sur la pente et les pointes
de son précipice. Tout le théâtre anglais est là, ainsi qu'une plante
dans son germe, et Marlowe est à Shakspeare ce que Pérugin est à
Raphaël.
[Note 28: [Grec: Dieponêthê de en paisi kai peri palaistran kai
mousikên, ex ôn amphoterôn estephanôthê. Philathênaiotatos kai
theophilês]. (_Scoliaste._)]
[Note 29: Excepté Beaumont et Fletcher.]
[Note 30: _A literary hack_, comme on dit aujourd'hui.]
[Note 31: Drummond, à propos de Ben Jonson.]
[Note 32: Voyez, entre autres, _a Woman killed with kindness_ de
Heywood. Mistress Frankford, si honnête de coeur, accepte Wendoll à la
première proposition. Sir Francis Acton, à l'aspect de celle qu'il veut
déshonorer et qu'il hait, tombe «en extase» et ne souhaite plus que de
l'épouser.--Voyez l'entraînement subit de Juliette, de Roméo, de
Macbeth, de Miranda, etc.; les recommandations de Prospero à Fernando,
quand il le laisse seul un instant avec Miranda.]
[Note 33: Paroles de Nash.]
[Note 34: Voyez pareillement _la Vie de Bohême_ et _les Nuits
d'hiver_, de Murger; _la Confession d'un enfant du siècle_, par de
Musset.]
[Note 35: Brûlé en 1589.]
[Note 36: _Marlowe's Works_, édition Dyce, appendice II.]
[Note 37: Drab.]
[Note 38: Voyez surtout le _Titus Andronicus_ attribué à Shakspeare;
il y a des parricides, des mères à qui on fait manger leurs enfants, une
jeune fille violée qui paraît sur la scène avec la langue et les deux
mains coupées.]
[Note 39:
For in a field whose superficies
Is cover'd with a liquid purple veil,
And sprinkled with the brains of slaughter'd men,
My royal chair of state shall be advanc'd,
And he that means to place himself therein,
Must armed wade up to the chin in blood....
And I whould strive to swim through pools of blood,
Or make a bridge of murder'd carcasses,
Whose arches should be fram'd with bones of Turks,
Ere I whould lose the title of a king.
(_Tamburlain_, part. II, acte I, sc. III.)]
[Note 40:
First, be thou void of these affections,
Compassion, love, vain hope, and heartless fear;
Be mov'd at nothing, see thou pity none,
But to thyself smile when the Christian moan.
.... I walk abroad o'nights,
And kill sick people groaning under walls,
Sometimes, I go out and poison wells....
Being young, I studied physic and began
To practise first upon the Italian,
There I enrich'd the priests with burials,
And always kept the sexton's arms in use,
With digging graves and ringing dead men's knells....
I fill'd the gaols with bankrupts in a year,
And with young orphans planted hospitals,
And every moon made some or other mad,
And now and then one hang himself for grief,
Pinning upon his breast a long great scroll,
How I with interest tormented him.
ITHAMORE.
O, how I long to see him shake his heels!...
.... Pull amain.
'Tis neatly done, sir; here's no print at all.]
[Note 41: So let him lean upon his staff. Excellent! He stands as if
he were begging of bacon.
O mistress, I have the bravest, gravest, secret, subtle,
bottle-nosed knave to my master that ever gentleman had.]
[Note 42:
BARABBAS.
Heaven bless us! what, a friar a murderer!
When shall you see a Jew commit the like?
ITHAMORE.
Why, a Turk could ha' done no more.
BARABBAS.
To morrow is the sessions, you shall to it.
Come, Ithamore, let's help to take him hence.
FRIAR.
Villains, I am a sacred person; touch me not.
BARABBAS.
The law shall touch you; we'll but led you, we.
'Las, I could weep at your calamity!
(_The Jew of Malt._)]
[Note 43: À cette époque encore, en Angleterre, les empoisonneurs
étaient jetés dans une chaudière bouillante.]
[Note 44: Musée de Gand.]
[Note 45: Voyez la séduction d'Ithamore, par Bellamira, peinture
fruste et d'une vérité admirable.]
[Note 46: Rien de plus faux que le _Guillaume Tell_ de Schiller, ses
hésitations et ses raisonnements; voyez par contraste le _Goetz_, de
Goethe.--En 1377, Wyclef plaidait dans l'église de Saint-Paul devant
l'évêque de Londres, et cela fit une dispute. Le duc de Lancastre,
protecteur de Wyclef, «menaça de traîner l'évêque hors de l'église par
les cheveux;» et le lendemain la foule furieuse pilla le palais du
duc.--_Pictorial history_, I, 780.]
[Note 47:
KING EDWARD.
Throw off his golden mitre, rend his stole,
And in the channel christen him anew....
Fawn not on me, French strumpet;
Get thee gone.
Speak not unto her, let her droop and pine.]
[Note 48:
LANCASTER.
He comes not back,
Unless the sea cast up his shipwreck'd body.
MORTIMER.
And to behold so sweet a sight as that,
There's none here but would run his horse to death....
LANCASTER.
We'll hale him by the ears unto the block.
KENT.
Let these their heads
Preach upon poles, for trespass of their tongues.]
[Note 49: