HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE ANGLAISE
TOME DEUXIÈME
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE ANGLAISE
PAR H. TAINE
TOME DEUXIÈME
DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
1866
Tous droits réservés
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE.
LIVRE II.
LA RENAISSANCE.
(SUITE.)
CHAPITRE II.
Le théâtre.
I. Le public.--La scène.
II. Les moeurs du seizième siècle. -- Expansion violente et
complète de la nature.
III. Les moeurs anglaises. -- Expansion du naturel énergique
et triste.
IV. Les poëtes. -- Harmonie générale entre le caractère d'un
poëte et le caractère de son siècle. -- Nash, Decker, Kyd,
Peel, Lodge, Greene. -- Leur condition et leur vie. --
Marlowe. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _Tamerlan_. -- _Le
Juif de Malte_. -- _Edward II_. -- _Faust_. -- Sa conception
de l'homme.
V. Formation de ce théâtre. -- Procédés et caractère de cet
art. -- Sympathie imitative qui peint par des spécimens
expressifs. -- Opposition de l'art classique et de l'art
germanique. -- Construction psychologique et domaine propre
de ces deux arts.
VI. Les personnages virils. -- Les passions furieuses. --
Les événements tragiques. -- Les caractères excessifs. --
_Le duc de Milan_ de Massinger. -- _L'Annabella_ de Ford. --
_La duchesse de Malfi_ et _la Vittoria_ de Webster. -- Les
personnages féminins. -- Conception germanique de l'amour et
du mariage. -- Euphrasia, Bianca, Arethusa, Ordella,
Aspasia, Amoret dans Beaumont et Fletcher. -- Penthea dans
Ford. -- Concordance du type moral et du type physique.
Il faut regarder de plus près ce monde, et, sous les idées qui se
développent, chercher les hommes qui vivent; c'est le théâtre qui, par
excellence, est le fruit original de la Renaissance anglaise, et c'est
le théâtre qui, par excellence, rendra visibles les hommes de la
Renaissance anglaise. Quarante poëtes, parmi eux dix hommes supérieurs,
et le plus grand de tous les artistes qui avec des mots ont représenté
des âmes; plusieurs centaines de pièces et près de cinquante
chefs-d'oeuvre; le drame promené à travers toutes les provinces de
l'histoire, de l'imagination et de la fantaisie, élargi jusqu'à
embrasser la comédie, la tragédie, la pastorale et le rêve; jusqu'à
représenter tous les degrés de la condition humaine et tous les caprices
de l'invention humaine; jusqu'à exprimer toutes les minuties sensibles
de la vérité présente et toutes les grandeurs philosophiques de la
réflexion générale; la scène dégagée de tout précepte, affranchie de
toute imitation, livrée et appropriée jusque dans ses moindres parties
au goût régnant et à l'intelligence publique: il y avait là une oeuvre
énorme et multiple, capable par sa flexibilité, sa grandeur et sa
forme, de recevoir et de garder l'empreinte exacte du siècle et de la
nation[1].
I
Essayons donc de remettre devant nos yeux ce public, cet auditoire et
cette scène; tout se tient ici; comme en toute oeuvre vivante et
naturelle, et s'il y eut jamais une oeuvre naturelle et vivante, c'est
celle-ci. Il y avait déjà sept théâtres au temps de Shakspeare, tant le
goût des représentations était vif et universel. Grandes et grossières
machines, incommodes dans leur structure, barbares dans leur
ameublement; mais la chaleureuse imagination supplée aisément à tous les
manques, et les corps endurcis supportent sans peine tous les
désagréments. Sur un terrain fangeux, au bord de la Tamise, s'élève le
principal, _le Globe_, sorte de grosse tour à six pans, entourée d'un
fossé boueux, surmontée d'un drapeau rouge. Le peuple peut y entrer
comme les riches; il y a des places de six pence, de deux pence, même
d'un penny; mais on n'en a que pour son argent; s'il pleut, et il pleut
souvent à Londres, les gens du parterre, bouchers, merciers, boulangers,
matelots, apprentis, recevront debout la pluie ruisselante. Je suppose
qu'ils ne s'en inquiètent guère: il n'y a pas si longtemps qu'on a
commencé à paver les rues de Londres, et quand on a pratiqué comme eux
les cloaques et les fanges, on n'a pas peur de s'enrhumer. En attendant
la pièce, ils s'amusent à leur façon, boivent de la bière, cassent des
noix, mangent des fruits, hurlent et parfois se servent de leurs poings;
on les a vus tomber sur les acteurs et mettre le théâtre sens dessus
dessous. D'autres fois, mécontents, ils sont allés à la taverne bâtonner
le poëte, ou le berner dans une couverture; ce sont de rudes gaillards,
et il n'y a point de mois où le cri de _clubs_ (en avant les gourdins!)
ne les appelle hors de leur boutique pour exercer leurs bras charnus.
Comme la bière fait son effet, il y a une grande cuve adossée au
parterre, réceptacle singulier qui sert à chacun. L'odeur monte, et on
crie: «Brûlez du genièvre!» On en brûle avec un réchaud sur la scène, et
la lourde fumée emplit l'air. Certainement, les gens qui sont là ne sont
guère dégoûtés ou du moins n'ont pas l'odorat sensible. Au temps de
Rabelais, la propreté était médiocre. Comptez qu'ils sortent à peine du
moyen âge, et que le moyen âge a vécu sur un fumier.
Au-dessus d'eux, sur la scène, sont les spectateurs capables de payer un
shilling d'entrée, les élégants, les gentilshommes. Ceux-là sont à
l'abri de la pluie, et s'ils payent un shilling de plus, ils peuvent
avoir un escabeau. À cela se réduisent les prérogatives du rang et les
inventions du bien-être; même il arrive souvent que les escabeaux
manquent; alors ils s'étendent par terre; ce n'est pas en ce temps-là
qu'on fait des façons. Ils jouent aux cartes, fument, injurient le
parterre qui le leur rend bien, et par surcroît leur jette des pommes.
Pour eux, ils gesticulent, ils jurent en italien, en français, en
anglais[2]; ils plaisantent tout haut avec des mots recherchés,
composites, colorés; bref, ils ont les manières énergiques, originales
et gaies des artistes, la même verve, le même sans-gêne, et, pour
achever la ressemblance, la même envie de se singulariser, les mêmes
besoins d'imagination, les mêmes inventions saugrenues et pittoresques,
la barbe taillée en éventail, en pointe, en bêche, en T, les habits
voyants et riches, empruntés aux cinq ou six nations voisines, brodés,
dorés, bariolés, incessamment exagérés et remplacés par d'autres; il y a
un carnaval dans leur tête comme sur leur dos.
Avec de pareils spectateurs, on peut produire l'illusion sans se donner
beaucoup de peine: point d'apprêts, de perspective; peu ou point de
décors mobiles: leur imagination en fait tous les frais. Un écriteau en
grosses lettres indique au public qu'on est à Londres ou à
Constantinople; et cela suffit au public pour se transporter à l'endroit
voulu. Nul souci de la vraisemblance: «Vous avez l'Afrique d'un côté,
dit sir Philip Sidney, et l'Asie de l'autre, avec une si grande quantité
d'États secondaires, que l'acteur, quand il entre, est toujours obligé
de vous dire d'abord où il est; autrement on n'entendrait rien à son
histoire. Puis voici trois dames qui se promènent pour cueillir des
fleurs, et là-dessus nous devons croire que la scène est un jardin. Un
peu après, nous entendons parler au même endroit d'un naufrage, et notre
devoir est d'accepter ce même endroit pour un rocher.... Arrivent deux
armées représentées par quatre épées et un bouclier, et quel est le
coeur si dur qui refuserait de prendre cela pour une bataille rangée?
Quant au temps, ils sont encore plus libéraux. D'ordinaire, un jeune
prince et une jeune princesse tombent amoureux l'un de l'autre; après
beaucoup de traverses, elle devient grosse, accouche d'un beau garçon;
le garçon est perdu, dévient homme, et prêt à engendrer un autre
garçon.... Tout cela en deux heures.» Sans doute, ces énormités
s'atténuent un peu sous Shakspeare; avec quelques tapisseries, quelques
grossières imitations d'animaux, de tours, de forêts, on aide un peu
l'imagination du public. Mais en somme, chez Shakspeare comme chez les
autres, c'est l'imagination du public qui est le machiniste; il faut
qu'elle se prête à tout, remplace tout, accepte pour une reine un jeune
garçon qui vient de se faire la barbe, supporte en un acte dix
changements de lieu, saute tout d'un coup vingt ans[3] ou cinq cents
milles, prenne six figurants pour quarante mille hommes, et se laisse
figurer par un roulement de tambour toutes les batailles de César, de
Henri V, de Coriolan et de Richard III. Elle fait tout cela, tant elle
est surabondante et jeune! Rappelez-vous votre adolescence; pour mon
compte, les plus grandes émotions que j'ai eues au théâtre m'ont été
données par une troupe ambulante de quatre demoiselles qui jouaient le
vaudeville et le drame, sur une estrade au fond d'un café; il est vrai
que j'avais onze ans. Pareillement, dans ce théâtre en ce moment, les
âmes sont neuves, prêtes à tout sentir comme le poëte à tout oser.
[Note 1: The very age and body of the time, his form and pressure.
(Shakspeare.)]
[Note 2: Ben Jonson, _Every man in his humour_;--_Cynthia's
Revels_.]
[Note 3: _Winter's tale_; _Cymbeline_; _Julius Cæsar_.]
II
Ce ne sont là que les dehors; tâchons d'entrer plus avant, de voir les
passions, la tournure d'esprit, l'intérieur des hommes; c'est cet état
intérieur qui suscite et modèle le drame, comme le reste; les
inclinations invisibles sont partout la cause des oeuvres visibles, et
le dedans fait le dehors. Quels sont-ils ces bourgeois, ces courtisans,
ce public dont le goût façonne le théâtre? qu'y a-t-il de particulier
dans la structure et l'état de leur esprit? Il faut bien que cet état
soit particulier, puisque tout d'un coup et pendant soixante ans le
drame pousse ici avec une merveilleuse abondance, et qu'au bout de ce
temps il s'arrête sans que jamais aucun effort puisse le ranimer. Il
faut bien que cette structure soit particulière, puisque entre tous les
théâtres de l'antiquité et des temps modernes celui-ci se détache avec
une forme distincte, et présente un style, une action, des personnages,
une idée de la vie qu'on ne rencontre en aucun siècle et en aucun pays.
Ce trait particulier est la libre et complète expansion de la _nature_.
Ce qu'on appelle nature dans l'homme, c'est l'homme tel qu'il est avant
que la culture et la civilisation l'aient déformé et réformé. Presque
toujours, lorsqu'une génération nouvelle arrive à la virilité et à la
conscience, elle rencontre un code de préceptes qui s'impose à elle de
tout le poids et de toute l'autorité du passé. Cent sortes de chaînes,
cent mille sortes de liens, la religion, la morale et le savoir-vivre,
toutes les législations qui règlent les sentiments, les moeurs et les
manières, viennent entraver et dompter l'animal instinctif et passionné
qui palpite et se cabre en chacun de nous. Rien de semblable ici; c'est
une renaissance, et le frein du passé manque au présent. Le
catholicisme, réduit aux pratiques extérieures et aux tracasseries
cléricales, vient de finir; le protestantisme, arrêté dans les
tâtonnements ou égaré dans les sectes, n'a pas encore pris l'empire; la
religion disciplinaire est défaite, et la religion morale n'est pas
encore faite; l'homme a cessé d'écouter les prescriptions du clergé, et
n'a pas encore épelé la loi de la conscience. L'église est un
rendez-vous, comme en Italie; les jeunes gentilshommes vont à Saint-Paul
se promener, rire, causer, étaler leurs manteaux neufs; même la chose
est passée en usage; ils payent pour le bruit qu'ils font avec leurs
éperons, et cette taxe est un profit des chanoines[4]; les filous, les
filles sont là, en troupes; elles concluent leurs marchés pendant le
service. Songez enfin que les scrupules de conscience et la sévérité des
puritains sont alors choses odieuses, qu'on les tourne en ridicule sur
le théâtre, et mesurez la différence qui sépare cette Angleterre
sensuelle, débridée, et l'Angleterre correcte, disciplinée et roidie,
telle que nous la voyons aujourd'hui. Ecclésiastique ou séculière, nulle
part on ne découvre de règle. Dans la défaillance de la foi, la raison
n'a pas pris l'empire, et l'opinion est aussi dépourvue d'autorité que
la tradition. L'âge imbécile qui vient de finir demeure enfoui sous le
dédain avec ses radotages de versificateurs et ses manuels de cuistres,
et parmi les libres opinions qui arrivent de l'antiquité, de l'Italie,
de la France et de l'Espagne; chacun peut choisir à sa guise, sans subir
une contrainte ou reconnaître un ascendant. Point de modèle imposé comme
aujourd'hui; au lieu d'affecter l'imitation, ils affectent
l'originalité[5]. Chacun veut être soi-même, avoir ses jurons, ses
façons, son costume propre, ses particularités de conduite et d'humeur,
et ne ressembler à personne. Ils ne disent pas: «Cela se fait,» mais:
«Je fais cela.» Au lieu de se comprimer, ils s'étalent. Nul code de
société; sauf un jargon exagéré de courtoisie chevaleresque, ils restent
maîtres de parler et d'agir selon l'impulsion du moment; vous les
trouverez affranchis des bienséances comme du reste. Dans cette rupture
et dans cette absence de toutes les entraves, ils ressemblent à de beaux
et forts chevaux lâchés en plein pâturage. Leurs instincts natifs n'ont
été ni apprivoisés, ni muselés, ni amoindris.
Au contraire, ils ont été maintenus intacts par l'éducation corporelle
et militaire; et comme c'est de la barbarie, non de la civilisation,
qu'ils sortent, ils n'ont point été entamés par l'adoucissement inné et
par la modération héréditaire qui aujourd'hui se transmettent avec le
sang et civilisent l'homme avant sa naissance. C'est pourquoi l'homme
qui, depuis trois siècles, devient un animal domestique, est, à ce
moment encore, un animal presque sauvage, et la force de ses muscles,
comme la dureté de ses nerfs, augmente l'audace et l'énergie de ses
passions. Regardez chez les hommes incultes, chez les gens du peuple,
comme tout d'un coup le sang s'échauffe et monte au visage; les poings
se ferment, les lèvres se serrent, et ces vigoureux corps se précipitent
tout d'un bloc vers l'action. Les courtisans de ce siècle ressemblent à
nos hommes du peuple. Ils ont le même goût pour les exercices des
membres, la même indifférence aux intempéries de l'air, la même
grossièreté de langage, la même sensualité avouée. Ce sont des corps de
charretiers avec des sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs
et des goûts d'artistes. «À quatorze ans[6], un fils de lord va aux
champs pour chasser le daim et prendre de la hardiesse; car chasser le
daim, l'égorger et le voir saigner donne de la hardiesse au coeur. À
seize ans, guerroyer, faire des entreprises, jouter, chevaucher,
assaillir des châteaux, et tous les jours essayer son armure en
appertises d'armes avec quelqu'un de ses serviteurs.» Homme fait, il
s'emploie au tir de l'arc, à la lutte, au saut, à la voltige. La cour de
Henri VIII, pour sa bruyante gaieté, ressemble à une fête de village. Le
roi[7] «s'exerce tous les jours à tirer, chanter, danser, lutter, jeter
la barre, jouer du flageolet, de la flûte, de l'épinette, arranger des
chansons, faire des ballades.» Il saute les fossés à la perche et manque
une fois d'y périr. Il aime si fort la lutte, que, publiquement au camp
du Drap d'or, il empoigne François Ier à bras-le-corps, pour le jeter à
terre. C'est de cette façon qu'un cuirassier ou un maçon accueille
aujourd'hui et essaye un nouveau camarade. En effet, pour
divertissements ils ont, comme les cuirassiers et les maçons, la grosse
gaudriole et la bouffonnerie brutale. Dans chaque grande maison, il y a
un fou «dont le métier est de lancer des plaisanteries mordantes, de
faire des gestes baroques, des grimaces, de chanter des chansons
graveleuses,» comme dans nos cabarets. Ils trouvent l'injure et l'ordure
plaisantes, ils sont mal embouchés, ils mâchent les mots de Rabelais
tout crus, et s'amusent de conversations qui nous révolteraient. Nul
respect humain; l'empire des convenances et l'habitude du savoir-vivre
ne commenceront que sous Louis XIV et par l'imitation de la France; en
ce moment, tous disent le mot propre, et c'est le plus souvent le gros
mot. Vous verrez sur la scène, dans le _Périclès_ de Shakspeare, toutes
les puanteurs d'un bouge de prostitution[8]. Les grands seigneurs, les
dames parées ont le langage des halles. Quand Henri V fait la cour à
Catherine de France, c'est avec le grossier entrain d'un matelot qui
aurait pris goût pour une vivandière; et comme les gabiers qui
aujourd'hui se tatouent un coeur sur le bras pour prouver leur passion à
leur payse, vous trouvez des gens qui «avalent du soufre et boivent de
l'urine[9]» pour gagner leur maîtresse par un témoignage d'amour.
L'humanité manque aussi bien que la décence[10]. Le sang, la souffrance
ne les émeut pas. La cour assiste à des combats d'ours et de taureaux,
où les chiens se font éventrer, ou l'animal enchaîné est parfois fouetté
à mort, et c'est, dit un officier du palais[11], «une charmante
récréation.» Rien d'étonnant qu'ils se servent de leurs bras, comme les
paysans et les commères. Élisabeth donnait des coups de poing à ses
filles d'honneur, «de telle façon qu'on entendait souvent ces belles
filles crier et se lamenter d'une piteuse manière.» Un jour, elle cracha
sur l'habit à franges de sir Mathew; une autre fois comme Essex, qu'elle
tançait, lui tournait le dos, elle le souffleta. C'était alors l'usage
des grandes dames de battre leurs enfants et leurs serviteurs. La pauvre
Jane Grey était parfois «si misérablement bousculée, frappée, pincée, et
maltraitée encore en d'autres façons qu'elle n'ose rapporter,» qu'elle
se souhaitait morte. Leur première idée est d'en venir aux injures, aux
coups, de se satisfaire. Comme au temps féodal, ils en appellent
d'abord aux armes, et gardent l'habitude de se faire justice par
eux-mêmes et sur-le-champ. «Jeudi dernier[12], écrit Gilbert Talbot,
comme milord Rytche allait à cheval dans la rue, un certain Wyndhans lui
tira un coup de pistolet.... Et le même jour, comme sir John Conway se
promenait, M. Ludovyk Grevell arriva soudainement sur lui, et le frappa
de son épée sur la tête.... Je suis forcé d'importuner Vos Seigneuries
de ces bagatelles, n'ayant rien appris de plus important.» Nul, même la
reine, n'est en sûreté parmi des âmes violentes[13]. Aussi, quand un
homme en frappe un autre dans l'enceinte du palais, on lui coupe le
poing, et on bouche les artères avec un fer rouge. Il n'y a que ces
images atroces, et le douloureux fantôme de la chair saignante et
souffrante qui puisse dompter la véhémence et contenir les soubresauts
de leurs instincts. Jugez maintenant des matériaux qu'ils fournissent au
théâtre et des personnages qu'ils demandent au théâtre; pour être
d'accord avec le public, la scène n'aura pas trop des plus franches
concupiscences et des plus puissantes passions; il faudra qu'elle montre
l'homme lancé jusqu'au bout de son désir, effréné, presque fou, tantôt
frissonnant et fixe devant la blanche chair palpitante que ses yeux
dévorent, tantôt hagard et grinçant devant l'ennemi qu'il veut
déchirer, tantôt soulevé hors de lui-même et bouleversé à l'aspect des
honneurs et des biens qu'il convoite, toujours en tumulte et enveloppé
dans une tempête d'idées tourbillonnantes, parfois secoué de gaietés
impétueuses, le plus souvent voisin de la fureur et de la folie, plus
fort, plus ardent, plus abandonné, plus audacieusement lâché à travers
le réseau de la raison et de la loi qu'il ne fut jamais. Nous entendons
à travers les drames comme à travers l'histoire du temps ce grondement
farouche: le seizième siècle ressemble à une caverne de lions.
Parmi ces passions si fortes, nulle ne manque. La nature apparaît ici
dans toute sa fougue; mais aussi dans toute sa plénitude. Si rien n'a
été amorti, rien n'a été mutilé. C'est l'homme entier qui se déploie,
coeur, esprit, corps et sens, avec les plus nobles et les plus fines de
ses aspirations, comme avec les plus bestiaux et les plus sauvages de
ses appétits, sans que la domination de quelque circonstance maîtresse
le jette tout d'un côté, pour l'exalter ou le rabaisser. Il n'est point
roidi comme il le sera sous le puritanisme. Il n'est point découronné
comme il le sera sous la Restauration. Après le vide et l'ennui du
quinzième siècle, il s'est réveillé, par une seconde naissance, comme
jadis en Grèce il s'est éveillé par une première naissance, et cette
fois, comme l'autre, les sollicitations du dehors sont venues toutes
ensemble pour faire sortir ses facultés de leur inertie et de leur
torpeur. Une sorte de température bienfaisante s'est répandue sur elles
pour les couver et les faire éclore. La paix, la prospérité, le
bien-être ont commencé; les industries nouvelles et l'activité
croissante ont tout d'un coup décuplé les objets de commodité et de
luxe; l'Amérique et l'Inde découvertes ont fait briller à tous les yeux
des trésors et des prodiges entassés dans le lointain des mers
inconnues; l'antiquité retrouvée, les sciences ébauchées, la Réforme
entreprise, les livres multipliés par l'imprimerie, les idées
multipliées par les livres, ont doublé les moyens de jouir, d'imaginer
et de penser. On veut jouir, imaginer, penser, car le désir croît avec
l'attrait, et ici tous les attraits se rencontrent. Il y en a pour les
sens, dans ces appartements que l'on commence à chauffer, dans ces lits
qu'on garnit d'oreillers, dans ces carrosses dont pour la première fois
on fait usage. Il y en a pour l'imagination, dans ces palais nouveaux,
arrangés à l'italienne; dans ces tapisseries nuancées, apportées de
Flandre; dans ces riches costumes, brodés d'or, qui, incessamment
changés, rassemblent les fantaisies et les magnificences de toute
l'Europe. Il y en a pour l'esprit, dans ces nobles et beaux écrits qui,
répandus, traduits, interprétés, apportent la philosophie, l'éloquence
et la poésie de l'antiquité restaurée et des Renaissances environnantes.
Sous cet appel, toutes les aptitudes et tous les instincts se dressent à
la fois: les bas et les sublimes, l'amour idéal et l'amour sensuel,
l'avidité grossière et la générosité pure. Rappelez-vous ce que vous
avez senti vous-même au moment où d'enfant vous êtes devenu homme, quels
souhaits de bonheur, quelle grandeur d'espérances, quelle intempérance
de coeur vous poussaient vers toutes les joies; avec quel élan vos
mains, d'elles-mêmes, se portaient à la fois vers chaque branche de
l'arbre, et refusaient d'en laisser échapper un seul fruit. À seize ans,
comme Chérubin, on désire une servante en adorant une madone; on est
capable de toutes les convoitises et aussi de toutes les abnégations; on
trouve la vertu plus belle, et les soupers meilleurs; la volupté a plus
de saveur, et l'héroïsme a plus de prix; il n'est pas d'attrait qui ne
soit poignant; la suavité et la nouveauté des choses sont trop fortes;
et, dans l'essaim des passions qui bourdonne au dedans de nous et nous
pique comme des dards d'abeille, nous ne savons que nous précipiter tour
à tour en tous les sens. Tels étaient les hommes de ce temps, Raleigh,
Essex, Élisabeth, Henri VIII lui-même, excessifs et inégaux, prompts aux
dévouements et aux crimes, violents dans le bien et dans le mal,
héroïques avec d'étranges faiblesses, humbles avec de soudains
redressements, jamais vils de parti pris comme les viveurs de la
Restauration, jamais rigides par principes comme les puritains de la
Révolution, capables de pleurer comme des enfants[14], et de mourir
comme des hommes, souvent bas courtisans, plus d'une fois véritables
chevaliers, et qui, parmi tant de contrariétés de conduite, ne
manifestent avec constance que le trop-plein de leur nature. Ainsi
disposés, ils peuvent tout comprendre, les férocités sanguinaires et les
générosités exquises, la brutalité de la débauche infâme et les plus
divines innocences de l'amour, accepter tous les personnages, des
prostituées et des vierges, des princes et des saltimbanques, passer
subitement de la bouffonnerie triviale aux sublimités lyriques, écouter
tour à tour les calembours des clowns et les odes des amoureux. Même il
faudra que le drame, pour imiter et contenter la fécondité de leur
nature, prenne tous les langages, le vers pompeux, surchargé, florissant
d'images, et, tout à côté, la prose populacière; bien plus, il faudra
qu'il violente son style naturel et son cadre naturel; qu'il mette des
chants, des éclats de poésie dans les conversations des courtisans et
dans les harangues des hommes-d'État; qu'il amène sur la scène des
féeries d'opéra[15], «des gnomes, des nymphes de la terre et de la mer,
avec leurs bosquets et leurs prairies; qu'il force les dieux à descendre
sur le théâtre, et l'enfer lui-même à livrer ses féeries.» Nul théâtre
n'est si complexe; c'est que jamais l'homme ne fut plus complet.
[Note 4: «Parmi les laïques, il y avait peu de dévotion; le jour du
Seigneur était grandement profané et peu observé; les prières communes
n'étaient pas fréquentées; plusieurs vivaient sans rendre aucun culte à
Dieu. Beaucoup étaient purement païens et athées; la cour de la reine
elle-même était un asile d'épicuriens et d'athées et de gens sans loi.»
(Strype, année 1572.) «Dans ma jeunesse.... le dimanche.... le peuple ne
voulait pas interrompre ses jeux et ses danses, et bien des fois celui
qui lisait la Bible était forcé de s'arrêter jusqu'à ce que le joueur de
flageolet et les acteurs eussent fini. Parfois les danseurs entraient
dans l'église avec tous leurs accoutrements, leurs écharpes, leurs
déguisements, et des clochettes qui sonnaient à leurs jambes, et,
aussitôt que la prière commune était dite, retournaient ensuite à leur
divertissement.» (_Baxter's Narrative._)]
[Note 5: Ben Jonson, _Every man in his humour_.]
[Note 6: _Chronique d'Hardinge._]
[Note 7: Holinshed, 806, Lodge; Fenton; Harrington, _Nugæ antiquæ_.
M. Philarète Chasles, _Études sur Shakspeare_. _Voy._ Shakspeare et tous
les auteurs dramatiques.]
[Note 8: Rôle de Calypso dans _Massinger_; de Putana dans _Ford_; de
Protalyce dans _Beaumont and Fletcher_.]
[Note 9: Middleton, _Dutch Courtezan_ cité par Phil. Chasles,
_Études sur Shakspeare_, 99.]
[Note 10: Commission donnée par Henri VIII au comte d'Hertford,
1544.
You are there to put all to fire and sword, to burn Edinburg town, and
to raze and deface it, when you have sacked it and gotten what you can
out of it. Do what you can out of hand and without long tarrying, to
beat down and overthrow the castle, sack Holyrood-House, and as many
towns and villages about Edinburg as you conveniently can; sack Leith,
and burn and subvert it, and all the rest, putting man, woman and child
to fire and sword, without exception when any resistance shall be made
against you; and this done, pass over to the Fife land, and extend like
extremities and destructions in all towns and villages whereunto you may
reach conveniently, not forgetting among all the rest to spoil and turn
upside down the cardinal's town of St Andrew, as the upper stone may be
the nether, and not one stick stand by another, sparing no creature
alive within the same, specially such as either in friendship or blood
be allied to the cardinal. This journey shall succeed most to His
Majesty's honour. (T. II, 440, _Pictorial history of England_ by Craig
and Mac-Farlane.)]
[Note 11: Laneham, _A goodly relief_.]
[Note 12: 13 février 1587. _Voy._, pour tous ces détails, Nathan
Drake, _Shakspeare and his times_; Phil. Chasles, _Études sur le
seizième siècle_.]
[Note 13: Essex, souffleté par la reine, mit la main sur la garde de
son épée.]
[Note 14: Le grand chancelier Burleigh pleurait souvent, tant il
était rudoyé par Élisabeth.]
[Note 15: Middleton.]
III
Dans cet épanouissement si universel et si libre, les passions ont
pourtant leur tour propre qui est anglais, parce qu'elles sont
anglaises. Après tout, à tout âge, sous toute civilisation, un peuple
est toujours lui-même; quel que soit son habit, sayon de poil de
chèvre, pourpoint doré, ou frac noir, les cinq ou six grands instincts
qu'il avait dans ses forêts le suivent dans ses palais et dans ses
bureaux. Aujourd'hui encore, les passions militantes, l'humeur sombre
subsistent sous la régularité et le bien-être des moeurs modernes[16].
L'énergie et l'âpreté native font irruption à travers la perfection de
la culture et les habitudes du _comfort_. Les jeunes gens riches, au
sortir d'Oxford, vont chasser l'ours au Canada, l'éléphant au cap de
Bonne-Espérance, vivent sous la tente, boxent, sautent les haies à
cheval, manoeuvrent leurs _clippers_ sur les côtes périlleuses,
jouissent de la solitude et du danger. L'ancien Saxon, le vieux _rover_
des mers Scandinaves, n'a pas péri. Jusque dans les écoles, les enfants
se rudoient, se résistent, se battent comme des hommes, et leur naturel
est si indompté qu'il faut les verges et les meurtrissures pour les
réduire sous la discipline de la loi. Jugez de ce qu'ils étaient au
seizième siècle: la race anglaise[17] passe alors pour «la race la plus
belliqueuse» de l'Europe, «la plus redoutable dans les batailles, la
plus impatiente de tout ce qui ressemble à la servitude.» «Les bêtes
sauvages anglaises:» c'est ainsi que Cellini les appelle; et «les
énormes pièces de boeuf» dont ils s'emplissent, entretiennent la force
et la férocité de leurs instincts. Pour achever de les endurcir, les
institutions travaillent dans le même sens que la nature. La nation est
armée, chaque homme est élevé en soldat, tenu d'avoir des armes selon sa
condition, de s'exercer le dimanche et les jours de fête; depuis le
yeoman jusqu'au lord, la vieille constitution militaire les tient
enrégimentés et prêts à l'action. Dans un État qui ressemble à une
armée, il faut que les châtiments, comme dans une armée, soient
terribles, et, pour les aggraver, la hideuse guerre des deux Roses qui,
à chaque incertitude de la succession, peut reparaître, est encore
présente dans tous les souvenirs. De pareils instincts, une semblable
constitution, une telle histoire dressent devant eux l'idée de la vie
avec une sévérité tragique; la mort est à côté, et aussi les blessures,
les billots, les supplices; le beau manteau de pourpre que les
Renaissances du Midi étalent joyeusement au soleil pour s'en parer comme
d'une robe de fête, est ici taché de sang et bordé de noir. Partout[18]
une discipline rigide, et la hache prête pour toute apparence de
trahison; les plus grands, des évêques, un chancelier, des princes, des
parents du roi, des reines, un protecteur, agenouillés sur la paille,
viendront éclabousser la Tour de leur sang; un à un, on les voit
défiler, tendre le col: le duc de Buckingham, la reine Anne de Boleyn,
la reine Catherine Howard, le comte de Surrey, l'amiral Seymour, le duc
de Somerset, lady Jane Grey et son mari, le duc de Northumberland, la
reine Marie Stuart, le comte d'Essex, tous sur le trône ou sur les
marches du trône, au faîte des honneurs, de la beauté, de la jeunesse et
du génie; de cette procession éclatante, on ne voit revenir que des
troncs inertes, maniés à plaisir par la main du bourreau. Compterai-je
les bûchers, les pendaisons, les hommes vivants détachés de la potence,
éventrés, coupés en quartiers[19], les membres jetés au feu, les têtes
exposées sur les murailles? Il y a telle page d'Holinshed qui semble un
nécrologe: «Le vingt-cinquième jour de mai, dans l'église de Saint-Paul
de Londres, furent examinés dix-neuf hommes et six femmes nés en
Hollande,» qui étaient hérétiques; «quatorze d'entre eux furent
condamnés: un homme et une femme brûlés à Smithfield; les douze autres
furent envoyés dans d'autres villes pour être brûlés.--Le dix-neuvième
juin, trois moines de Charterhouse furent pendus, détachés et coupés en
quartiers à Tyburn, leurs têtes et leurs morceaux exposés dans Londres,
pour avoir nié que le roi fût le chef suprême de l'Église.--Et aussi le
vingt-unième du même mois, et pour la même cause, le docteur John
Fisher, évêque de Rochester, fut décapité pour avoir nié la suprématie,
et sa tête exposée sur le pont de Londres. Le pape l'avait nommé
cardinal et lui avait envoyé son chapeau jusqu'à Calais, mais la tête
était tombée avant que le chapeau fût dessus, de sorte qu'ils ne se
rencontrèrent pas.--Le premier de juillet, sir Thomas More fut décapité
pour le même crime, c'est-à-dire pour avoir nié que le roi fût chef
suprême de l'Église.» Aucun de ces meurtres ne semble extraordinaire;
les chroniqueurs en parlent sans s'indigner; les condamnés vont au
billot paisiblement, comme si la chose était toute naturelle. Anne de
Boleyn dit sérieusement avant de livrer sa tête: «Je prie Dieu de
conserver le roi, et de lui envoyer un long règne, car jamais il n'y eut
prince meilleur et plus compatissant[20].» La société est comme en état
de siége, si tendue que chacun enferme dans l'idée de l'ordre; l'idée de
l'échafaud. On l'aperçoit, la terrible machine; dressée sur toutes les
routes de la vie humaine; les petites y conduisent comme les grandes.
Une sorte de loi martiale, implantée par la conquête dans les matières
civiles; est entrée de là dans les matières ecclésiastiques[21], et le
régime économique lui-même a fini par s'y trouver asservi. Ainsi que
dans un camp[22], les dépenses, l'habillement; la nourriture de chaque
classe sont fixés et restreints; nul homme ne peut vaguer hors de son
district, être oisif, vivre à sa volonté. Tout inconnu est saisi,
interrogé; s'il ne peut rendre bon compte de lui-même, les _stocks_[23]
de la paroisse sont là pour meurtrir ses jambes; comme dans un régiment,
il passe pour un espion et pour un ennemi. Quiconque, dit la loi[24],
aura vagabondé pendant trois jours, sera marqué d'un fer rouge sur la
poitrine, et livré comme esclave à celui qui le dénoncera. «Celui-ci
prendra l'esclave, lui donnera du pain, de l'eau, de la petite boisson,
des aliments de rebut, et le forcera à travailler, en le battant, en
l'enchaînant, ou autrement, quel que soit l'ouvrage ou le travail, si
abject qu'il soit.» Il peut le vendre, le léguer, le louer, trafiquer de
lui, «comme de tout autre bien, meuble ou marchandise,» lui mettre un
cercle de fer au cou et à la jambe; s'il fuit et s'absente plus de
quatorze jours, il est marqué au front d'un fer rouge, et esclave pour
toute sa vie; s'il fuit une seconde fois, il est tué. Parfois, dit More,
on voit une vingtaine de voleurs pendus au même gibet. En un an[25],
quarante personnes furent mises à mort dans le seul comté de Somerset,
et, dans chaque comté, on trouvait trois ou quatre cents voleurs et
vagabonds qui parfois s'assemblaient et pillaient en troupes armées de
soixante hommes. Qu'on regarde de près à toute cette histoire, aux
bûchers de Marie, aux piloris d'Élisabeth, et on verra que la
température morale de ce pays, comme sa température physique, est âpre
entre toutes. La joie n'y est point savourée comme en Italie; ce qu'on
appelle _Merry England_, c'est l'Angleterre livrée à la verve animale,
au rude entrain que communiquent la nourriture abondante, la prospérité
continue, le courage et la confiance en soi; la volupté manque en ce
climat et dans cette race. Au milieu des belles croyances populaires
apparaissent les lugubres rêves et le cauchemar atroce de la
sorcellerie. L'évêque Jewell[26] déclare devant la reine que, «dans ces
dernières années, les sorcières et sorciers se sont merveilleusement
multipliés.» Tels ministres affirment «qu'ils ont eu à la fois dans leur
paroisse dix-sept ou dix-huit sorcières, entendant par là celles qui
pourraient opérer des miracles surnaturels.» Elles jettent des sorts qui
«pâlissent les joues, dessèchent la chair, barrent le langage, bouchent
les sens, consument l'homme jusqu'à la mort.» Instruites par le diable,
elles font, «avec les entrailles et les membres des enfants, des
onguents pour chevaucher dans l'air.» Quand un enfant n'est pas baptisé
ou préservé par le signe de la croix, «elles vont le prendre la nuit
dans son berceau ou aux côtés de sa mère..., le tuent..., puis, l'ayant
enseveli, le dérobent du tombeau pour le faire bouillir en un chaudron
jusqu'à ce que la chair soit devenue potable. C'est une règle
infaillible que, chaque quinzaine, ou tout au moins chaque mois, chaque
sorcière doit au moins tuer un enfant pour sa part.» Il y avait là de
quoi faire claquer les dents d'épouvante. Joignez-y la saleté et le
grotesque, les misérables polissonneries, les détails de marmite, toutes
les vilenies qui ont pu hanter l'imagination triviale d'une vieille
dégoûtante et hystérique, voilà les spectacles que Middleton et
Shakspeare étalent, et qui sont conformes aux sentiments du siècle et à
l'humeur nationale. À travers les éclats de la verve et les splendeurs
de la poésie perce la tristesse foncière. Les légendes douloureuses ont
pullulé; tout cimetière a son revenant; partout où un homme a été tué
revient un esprit. Beaucoup de gens n'osent sortir de leur village après
le soleil couché. Le soir, à la veillée, on parle du carrosse qui
apparaît mené par des chevaux sans tête avec un postillon et des cochers
sans tête, ou des esprits malheureux qui, obligés d'habiter la plaine
sous le souffle aigu de la bise, implorent l'abri d'une haie ou d'un
vallon. Ils rêvent horriblement de la mort: «Mourir, aller nous ne
savons pas où!--Être couché, cloué dans la fosse froide et pourrir!
Cette chaude vie frémissante qui devient une motte de terre gluante et
pétrie!--Et l'heureuse âme, qui tout à l'heure sera plongée dans des
flots de feu,--ou résidera dans des régions frissonnantes barrées d'une
triple enceinte de glace,--ou sera emprisonnée dans les vents aveugles,
et roulée avec une violence incessante tout autour de ce monde
suspendu,--ou, pis que le pire de tout cela,--au delà de ce que les
pensées sans loi ni limite imaginent, hurlantes,--c'est trop
horrible[27].» Les plus grands parlent avec une résignation morne de la
grande obscurité infinie qui enveloppe notre pauvre petite vie
vacillante, de cette vie qui n'est qu'une «fièvre anxieuse,» de cette
triste condition humaine qui n'est que passion, déraison et douleur, de
cet être humain qui lui-même n'est peut-être qu'un vain fantôme, un rêvé
douloureux de malade. À leurs yeux, nous roulons sur une pente fatale où
le hasard nous entre-choque; et le destin intérieur qui nous pousse ne
nous brise qu'après nous avoir aveuglés. Au delà de tout «est la tombe
muette, où l'on n'entend plus rien, ni le pas joyeux de son ami, ni la
voix de son amant, ni le conseil affectueux de son père, où il n'y a
plus rien, où tout est oubli, poussière, obscurité éternelle.» Encore
s'il n'y avait rien! «Mourir, dormir! oui, et rêver peut-être.» Rêver
lugubrement, tomber dans un cauchemar pareil à celui de la vie; pareil
à celui où nous nous débattons aujourd'hui, où nous crions, haletants,
d'un gosier rauque! Voilà leur idée de l'homme et de la vie, idée
nationale qui remplit le théâtre de calamités et de désespoirs, qui
étale les supplices et les massacres, qui prodigue la folie et le crime,
qui met partout la mort comme issue; une brume menaçante et sombre
couvre leur esprit comme leur ciel, et la joie comme le soleil ne perce
chez eux que violemment et par intervalles. Ils sont autres que les
races latines, et, dans la Renaissance commune, ils renaissent autrement
que les races latines. Le libre et plein développement de la pure nature
qui, en Grèce et en Italie, aboutit à la peinture de la beauté et de la
force heureuse, aboutit ici à la peinture de l'énergie farouche, de
l'agonie et de la mort.
[Note 16: Voyez, pour comprendre ce caractère, les rôles de James
Harlowe dans _Richardson_, du vieil Osborne dans _Thackeray_, de sir
Giles Overreach dans _Massinger_, de Manly dans _Wycherley_.]
[Note 17: _Hentzner's Travels._--Benvenuto Cellini; voyez _passim_
les costumes avec notices, imprimés à Venise et en Allemagne:
_Bellicosissimi_.--Froude, t. I, p. 19, 52.]
[Note 18: Voyez Froude, _History of England_, tomes I, II, III.]
[Note 19: «Quand son coeur fut arraché, il poussa un gros
gémissement.» _Exécution de Parry_, Strype, III, 251. Consulter Lingard,
IV, 259; Holinshed, II, 938.]
[Note 20: Holinshed, 940.]
[Note 21: Sous Henri IV et Henri V.]
[Note 22: Froude, I, 15.]
[Note 23: Machine de bois qui servait pour les punitions; c'est une
sorte de cangue.]
[Note 24: En 1547. _Pictorial history_, t. II, 467.]
[Note 25: _Pictorial history_, tome II, 907, année 1596.]
[Note 26: _Démonologie_ du roi Jacques, statuts du Parlement de 1597
à 1613: «Un nommé Scot, dit le roi Jacques, _n'a pas eu honte_ de nier
dans un imprimé public qu'il y eût une chose telle que la sorcellerie,
soutenant ainsi la vieille erreur des Saducéens, lesquels niaient qu'il
y eût des esprits.» Voyez le livre de Reginald Scot. 1584 (_Nathan
Drake_).]
[Note 27: Shakspeare, _Measure for Measure_, _Tempest_, _Hamlet_,
_Macbeth_.--Beaumont and Fletcher, _Thierry and Theodoret_, acte IV.
To die, and go we know not where;
To lie in cold obstruction and to rot;
This sensible warm motion to become
A kneaded clod; and the delighted spirit
To bathe in fiery floods, or to reside
In thrilling regions of thick-ribbed ice;
To be imprison'd in the viewless winds,
And blown with restless violence round about
The pendent world, or to be worse them worst
Of those, that lawless and incertain thoughts
Imagine howling!--'Tis too horrible!
(Shakspeare, _Measure for Measure_, III, 2.)
We are such stuff
As dreams are made of, and our little life
Is rounded with a sleep.]
IV