Base Fortune, now I see that in thy wheel

There is a point to which when men aspire,

They tumble headlong down. That point I touch'd,

And seeing that there was no place to mount higher,

Why should I grieve to my declining fall?

Farewell, faire queen; weep not for Mortimer,

That scorns the world, and as a traveller,

Goes to discover countries yet unknown.

(_Edward the second._)]

[Note 50:

A sound magician is a mighty God....

How I am glutted with conceit of this!...

I'll have them fly to India for gold,

Ransack the ocean for orient pearl....

I'll have them read me strange philosophy,

And tell the secrets of foreign kings;

I'll have them wall all Germany with brass,

And make swift Rhine circle fair Wertenberg....

Like lions shall they guard us when we please,

Like Almain rutters with their horsemen's staves,

Or Lapland giants, trotting by our sides;

Sometimes like women, or unwedded maids,

Shadowing more beauty in their airy brows

Than have the white breasts of the queen of Love.]

[Note 51: How I am glutted with conceit of this!]

[Note 52:

Had I as many souls as there be stars,

I'd give them all for Mephistophilis.

By him I'll be great emperor of the world,

And make a bridge thorough the moving air....

Why should'st thou not? Is not thy soul thy own?]

[Note 53:

O this feeds my soul!

LUCIFER.

Know, Faustus, in hell is all manner of delight.

FAUSTUS.

O, might I see hell, and return again!

How happy were I then!...

I will renounce this magic and repent.]

[Note 54:

My heart's so harden'd, I cannot repent;

Scarce can I name salvation, faith, or heaven,

But fearful echoes thunder unto my ears,

"Faustus, thou art damn'd!" Then swords, and knives,

Poison, guns, halters, and envenom'd steel

Are laid before me to dispatch myself.

And long ere this I should have slain myself,

Had not sweet pleasure conquer'd deep despair.

Have I not made blind Homer sing to me

Of Alexander's love and Oenon's death?

And hath not he that built the walls of Thebes,

With ravishing sound of his melodious harp,

Made music with my Mephistophilis?

Why should I die then, or basely despair?

I am resolv'd; Faustus shall ne'er repent.--

Come, Mephistophilis, let us dispute again,

And argue of divine astrology.

Tell me, are there many heavens above the moon?

Are all celestial bodies but one globe,

As is the substance of this centric earth?...

One thing.... let me crave of thee

To glut the longing of my heart's desire....

Was this the face that launch'd a thousand ships

And burn'd the topless towers of Ilium?

Sweet Helen, make me immortal with a kiss!

Her lips suck forth my soul--see where it flies.

Come, Helen, come give me my soul again;

Here will I dwell, for heaven is in these lips,

And all is dross that is not Helena.

O thou art fairer than the evening air,

Clad in the beauty of a thousand stars!]

[Note 55: Ah, my God, I would weep! But the devil draws in my tears.

Gush forth, blood, instead of tears! Yea, life and soul! O, he stays my

tongue! I would lift up my hands. But see, they hold them, they hold

them; Lucifer and Mephistophilis.

Oh, Faustus,

Now hast thou but one bare hour to live;

And then thou must be damn'd perpetually.

Stand still, you ever-moving spheres of heaven,

That time may cease and midnight never come.

The stars move still, time runs, the clock will strike,

The devil will come, and Faustus must be damn'd.

Oh, I will leap to heaven: who pulls me down?

See where Christ's blood streams in the firmament:

One drop of blood will save me: Oh, my Christ,

Rend not my heart for naming of my Christ.

Yet will I call on him:

Oh, half the hour is past: 't will all be past anon.

Let Faustus live in hell a thousand years,

A hundred thousand, and at the last be saved:

It strikes, it strikes;

Oh soul, be chang'd into small water drops,

And fall into the ocean: ne'er be found.]

V

Insensiblement l'art se forme, et vers la fin du siècle il est complet.

Shakspeare, Beaumont, Fletcher, Jonson, Webster, Massinger, Ford,

Middleton, Heywood, apparaissent ensemble, ou coup sur coup, génération

nouvelle et favorisée, qui fleurit largement sur le terrain fertilisé

par les efforts de la génération précédente. Désormais les scènes se

développent et s'agencent; les personnages cessent de se mouvoir tout

d'une pièce, le drame ne ressemble plus à une statue. Le poëte, qui ne

savait tout à l'heure que frapper ou tuer, introduit maintenant un

progrès dans la situation et une conduite dans l'intrigue. Il commence à

préparer les sentiments, à annoncer les événements, à combiner des

effets, et l'on voit paraître le théâtre le plus complet et le plus

vivant, et aussi le plus étrange qui fut jamais.

Il faut le voir se faire, et regarder le drame au moment où il se forme,

c'est-à-dire dans l'esprit de ses auteurs. Que se passe-t-il dans cet

esprit? Quelles sortes d'idées y naissent, et de quelle façon est-ce

qu'elles y naissent? En premier lieu, ils _voient_ l'événement, quel

qu'il soit et tel qu'il est; j'entends par là qu'ils l'ont présent

intérieurement avec les personnages et les détails, beaux et laids, même

plats et grotesques. Si c'est un jugement, le juge est là, pour eux, à

cette place, avec sa trogne et ses verrues; le plaignant à cette autre,

avec ses besicles et son sac de procédures; l'accusé en face, courbé et

contrit, chacun avec ses amis, cordonniers ou seigneurs; puis la foule

grouillante par derrière, tous avec leurs museaux risibles, leurs yeux

ahuris ou allumés[56]. C'est un vrai jugement qu'ils imaginent, un

jugement pareil à celui qu'ils ont vu devant le _justice_, où ils ont

crié ou glapi comme témoins ou parties, avec les termes de chicane, les

_pro_, les _contra_, les rôles de griffonnages, les voix aigres des

avocats, les piétinements, le tassement, l'odeur des corps et le reste.

Les infinies myriades de circonstances qui accompagnent et nuancent

chaque événement accourent avec cet événement dans leur tête, et non pas

simplement les extérieures, c'est-à-dire les traits sensibles et

pittoresques, les particularités de coloris et de costumes, mais aussi

et surtout les intérieures, je veux dire les mouvements de colère et de

joie, le tumulte secret de l'âme, le flux et reflux des idées et des

passions qui griment les physionomies, qui enflent les veines, qui font

grincer les dents, serrer les poings, qui lancent ou retiennent l'homme.

Ils voient tout le détail, tout l'ondoiement de l'homme, celui du dehors

et celui du dedans, l'un par l'autre, et l'un dans l'autre, tous les

deux ensemble sans défaillir ou s'arrêter. Et qu'est-ce que cette vue,

si ce n'est la sympathie, la sympathie imitative, qui nous met à la

place des gens, qui transporte leurs agitations en nous-mêmes, qui fait

de notre être un petit monde, capable de reproduire le grand en

raccourci? Comme les personnages qu'ils imaginent, les poëtes et les

spectateurs font des gestes, tendent leurs voix, et sont acteurs. Ce

n'est point le discours ou le récit qui peut manifester leur état

intérieur, c'est la mise en scène; ainsi que les inventeurs du langage,

ils jouent et miment leurs idées; l'imitation théâtrale, la

représentation figurée est leur vrai langage; toute autre expression, le

chant lyrique d'Eschyle, le symbole réfléchi de Goethe, le développement

oratoire de Racine, leur serait impraticable. Involontairement, de

prime-saut, sans calcul, ils découpent la vie en scènes, et la portent

par morceaux sur les planches; cela va si loin que souvent leur

personnage[57] de théâtre se fait acteur, et joue une pièce dans la

pièce: la faculté scénique est la forme naturelle de leur esprit. Sous

l'effort de cet instinct, toutes les parties accessoires du drame

arrivent à la rampe, et s'étalent sous les yeux. Une bataille s'est

livrée; au lieu de la raconter, ils l'amènent devant le public, clairons

et tambours, foules qui se bousculent, combattants qui s'éventrent. Un

naufrage est arrivé; vite le vaisseau devant le spectateur, avec les

jurons des matelots, les commandements techniques du pilote. De toutes

les parties de la vie humaine[58], tapages de taverne et conseils de

ministres, bavardages de cuisine et processions de cour, tendresses de

famille et marchandages de prostitution, nulle n'est trop petite, ou

trop haute; elles sont dans la vie, qu'elles soient sur la scène,

chacune tout entière, toute grossière, atroce et saugrenue, telle

qu'elle est, il n'importe. Ni en Grèce, ni en Italie, ni en Espagne, ni

en France, on n'a vu d'art qui ait tenté si audacieusement d'exprimer

l'âme et le plus intime fond de l'âme, le réel et tout le réel.

Comment ont-ils réussi, et quel est cet art nouveau qui foule toutes

les règles ordinaires? C'est un art cependant, puisqu'il est naturel,

un grand art, puisqu'il embrasse plus de choses et plus profondément

que ne font les autres, tout semblable à celui de Rembrandt et de

Rubens; mais comme celui de Rembrandt et de Rubens, c'est un art

germanique et dont toutes les démarches sont contraires à celles de

l'art classique. Ce que les Grecs et les Latins, inventeurs de

celui-ci, ont cherché en toutes choses, c'est l'agrément et l'ordre.

Monuments, statues et peintures, théâtre, éloquence et poésie, de

Sophocle à Racine, ils ont coulé toute leur oeuvre dans le même moule,

et produit la beauté par le même moyen. Dans l'enchevêtrement et la

complexité infinie des choses, ils saisissent un petit nombre d'idées

_simples_ qu'ils assemblent en un petit nombre de façons _simples_,

en sorte que l'énorme végétation embrouillée de la vie s'offre

désormais à l'esprit tout élaguée et réduite, et peut être embrassée

aisément d'un seul regard. Un carré de murs avec des files de colonnes

toutes semblables; un groupe symétrique de corps nus ou drapés dans un

linge; un jeune homme debout qui lève un bras; un guerrier blessé qui

ne veut pas revenir au camp et qu'on supplie: voilà, dans leur plus

beau temps, leur architecture, leur peinture, leur sculpture et leur

théâtre. Pour poésie, quelques sentiments peu compliqués, toujours

naturels, point raffinés, intelligibles à tous; pour éloquence, un

raisonnement continu, un vocabulaire limité, les plus hautes idées

ramenées à leur origine sensible, tellement que des enfants peuvent

comprendre cette éloquence et sentir cette poésie, et qu'à ce titre

elles sont classiques. Entre les mains des Français, derniers

héritiers de l'art simple, ces grands legs de l'antiquité ne

s'altèrent pas. Si le génie poétique est moindre, la structure

d'esprit n'a pas changé. Racine met sur le théâtre une action unique,

dont il proportionne les parties, et dont il ordonne le cours; nul

incident, rien d'imprévu, point d'appendices ni de disparates; nulle

intrigue secondaire. Les rôles subordonnés sont effacés; en tout

quatre ou cinq personnages principaux, on n'en amène que le moins

possible; les autres, réduits à l'état de confidents, prennent le ton

de leurs maîtres et ne font que leur donner la réplique. Toutes les

scènes se tiennent et coulent insensiblement l'une dans l'autre; et

chaque scène, comme la pièce entière, a son ordre et son progrès. La

tragédie se détache symétrique et nette au milieu de la vie humaine,

comme un temple complet et solitaire qui dessine son contour régulier

sur le bleu lumineux du ciel. Rien de semblable ici. Tout ce que nous

appelons proportion et commodité fait défaut; ils ne s'en embarrassent

pas, ils n'en ont pas besoin. Nulle liaison, on saute brusquement

vingt ans ou cinq cents lieues. Il y a vingt scènes en un acte; on

tombe sans préparation de l'une à l'autre, de la tragédie à la

bouffonnerie; et le plus souvent, il semble que l'action ne marche

pas; les personnages s'attardent à causer, à rêver, à étaler leur

caractère. Nous étions agités, inquiets de l'issue, et voilà qu'on

nous amène des domestiques qui se querellent, ou des amoureux qui font

un sonnet. Même le dialogue et le discours, qui, par excellence,

semblent devoir être des courants réguliers et continus d'idées

entraînantes, demeurent en place tout stagnants, ou s'éparpillent en

déviations et en vagabondages. Au premier regard, on croit qu'on

n'avance point, on ne sent point à chaque phrase qu'on a fait un pas.

Point de ces plaidoyers solides, point de ces discussions probantes,

qui, de moment en moment, ajoutent une raison aux raisons précédentes,

une objection aux objections précédentes: on dirait qu'ils ne savent

qu'injurier, se répéter et piétiner en place. Et le désordre est aussi

grand dans l'ensemble que dans les parties. C'est un règne entier, une

guerre complète, ou tout un roman qu'ils entassent dans un drame; ils

découpent en scènes une chronique anglaise ou une nouvelle italienne:

à cela se réduit leur art; peu importent les événements: quels qu'ils

soient, ils les acceptent. Ils n'ont point d'idée de l'action

progressive et unique. Deux ou trois actions soudées bout à bout, ou

enchevêtrées l'une dans l'autre, deux ou trois dénoûments inachevés,

mal emmanchés, recommencés; pour tout expédient, la mort prodiguée à

tort à travers et à l'improviste, voilà leur logique. C'est que notre

logique, la logique latine, leur manque. Leur esprit ne chemine point

par les routes aplanies et rectilignes de la rhétorique et de

l'éloquence. Il arrive au même but, mais par d'autres voies. Il est à

la fois plus compréhensif et moins ordonné que le nôtre. Il demande

une conception plus complète et ne demande pas une conception aussi

suivie. Il ne procède point comme nous par une file de pas uniformes,

mais par sauts brusques et par longs arrêts. Il ne se contente point

d'une idée simple extraite d'un fait complexe, il exige qu'on lui

présente le fait complexe tout entier, avec ses particularités

innombrables, avec ses ramifications interminables. Il veut voir dans

l'homme non quelque passion générale, l'ambition, la colère ou

l'amour; non quelque qualité pure, la bonté, l'avarice, la sottise,

mais le _caractère_, c'est-à-dire l'empreinte extraordinairement

compliquée, que l'hérédité, le tempérament, l'éducation, le métier,

l'âge, la société, la conversation, les habitudes ont enfoncée en

chaque homme, empreinte incommunicable et personnelle qui, une fois

enfoncée dans un homme, ne se retrouve nulle part ailleurs. Il veut

voir dans le héros, non-seulement le héros, mais l'individu avec sa

façon de marcher, de boire, de jurer, de se moucher, avec le timbre de

sa voix, avec sa maigreur ou sa graisse[59], et plonge ainsi, à chaque

regard, jusque dans le dessous des choses comme par une profonde

percée de mineur. Cela fait, peu lui importe que la seconde percée

soit à deux pas ou à cent pas de la première; il suffit qu'elle aille

à la rencontre du même fonds et serve aussi à manifester la couche

intérieure et invisible. La logique ici est en dessous, non en dessus.

C'est l'unité d'un caractère qui lie deux actions du personnage, comme

c'est l'unité d'une impression qui lie deux scènes du drame. À

proprement parler, le spectateur est comme un homme qu'on promènerait

le long d'un mur percé de loin en loin de petites fenêtres; à chaque

fenêtre, il embrasse pour un instant, par une échappée, un paysage

nouveau avec ses millions de détails; la promenade achevée, s'il est

de race et d'éducation latines, il sent tourbillonner dans sa tête un

pêle-mêle d'images, et demande une carte de géographie pour se

reconnaître; s'il est de race et d'éducation germaniques, il aperçoit

d'ensemble, par une concentration naturelle, la large contrée dont il

n'a vu que des fragments. Une telle conception, par la multitude des

détails qu'elle rassemble, et par la profondeur des lointains qu'elle

embrasse, est une demi-vision qui ébranle toute l'âme. Avec quelle

énergie, avec quel dédain des ménagements, avec quelle violence de

vérité elle ose frapper et marteler la médaille humaine, avec quelle

liberté elle peut reproduire l'âpreté entière des caractères frustes

et les extrêmes saillies de la nature vierge, c'est ce que ses oeuvres

vont montrer.

[Note 56: Voir le jugement de Vittoria Accoramboni, celui de

Virginia dans Webster, _Coriolan_ et _Jules César_ dans Shakspeare.]

[Note 57: Rôle de Falstaff, dans Shakspeare; rôle de la reine, dans

_London_, de Greene et Decker; rôle de Rosalinde, dans Shakespeare.]

[Note 58: Voyez dans Webster, _Duchess of Malfi_, une scène

d'accouchement admirable.]

[Note 59: Voyez _Hamlet_, _Coriolan_, _Hotspur_.

Our son is fat and scant of breath.]

VI

Considérons les différents personnages que cet art si appliqué à la

peinture des moeurs réelles, et si propre à la peinture de l'âme

vivante, va chercher parmi les moeurs réelles et les âmes vivantes de

son temps et de son pays. Il y en a deux sortes, ainsi qu'il convient à

la nature du drame: les uns qui produisent la terreur, les autres qui

excitent la pitié; les uns gracieux et féminins, les autres virils et

violents; toutes les différences du sexe, tous les extrêmes de la vie,

toutes les ressources de la scène sont contenus dans ce contraste, et si

jamais le contraste a été complet, c'est ici.

Que le lecteur lise lui-même quelques-unes de ces pièces, autrement il

n'aura pas l'idée des fureurs dans lesquelles le drame s'est précipité;

la force et la fougue s'y lancent à chaque instant jusqu'à l'atrocité,

et plus loin encore s'il y a quelque chose au delà. Assassinats,

empoisonnements, supplices, vociférations de la démence et de la rage,

aucun emportement et aucune souffrance ne sont trop extrêmes pour leur

élan ou leur effort. La colère ici est une folie, l'ambition une

frénésie, l'amour un délire. Hippolyte, qui a perdu sa maîtresse[60],

l'aperçoit rayonnante dans le ciel comme une vision bienheureuse. «Elle

est là-haut, sur ces tours d'étoiles, debout, les yeux fixés sur moi

pour savoir si je lui reste fidèle.» Arétus, pour se venger de

Valentinien, l'empoisonne après s'être empoisonné lui-même, et, râlant,

se fait porter devant le lit de son ennemi pour lui donner un avant-goût

de l'agonie. La reine Brunehaut a chez elle un pourvoyeur d'amants

qu'elle emploie sur la scène, et fait tuer les deux fils l'un par

l'autre. La mort est partout; à la fin de chaque drame, tous les grands

personnages trébuchent ensemble dans le sang; tueries et boucheries, la

scène devient un champ de bataille ou un cimetière[61]. Conterai-je

quelques-unes de ces tragédies? Francesco, pour venger sa soeur

séduite[62], veut séduire à son tour la duchesse Marcella, femme de

Sforza, le séducteur; il la veut, il l'aura, il le lui dit avec des cris

d'amour et de rage: «Avec ces bras, je traverserai une mer de sang, je

me ferai un pont avec des ossements d'hommes, mais mes bras iront

jusqu'à vous, jusqu'à vous, ma bien-aimée, la plus aimée et la meilleure

des femmes.» Car c'est le duc qu'il veut atteindre à travers elle,

vivante ou morte, sinon par le déshonneur, du moins par le meurtre; le

second vaut le premier, et vaut mieux puisqu'il fera plus de mal. Il la

calomnie, et le duc, qui l'adore, la tue, puis, désabusé, devient

forcené, ne veut pas croire qu'elle soit morte, fait exposer le corps

revêtu d'habits royaux sur un lit de parade, s'agenouille devant elle,

hurle et pleure. Il connaît maintenant le nom du traître, et à cette

idée il tombe dans des défaillances ou des transports[63]: «Je le

suivrai dans l'enfer, jusqu'à ce que je l'y trouve,--et j'habiterai là,

furie acharnée pour le torturer.--Pour cette détestable main, pour ce

bras qui ont guidé--l'acier maudit,--je les déchiquèterai pièce à

pièce--avec des fers rougis, et je les mangerai comme un vautour que je

suis, fait pour goûter pareille charogne.» Tout d'un coup, il halète et

tombe; Francesco y a pourvu, et le poison fait son office. Le duc meurt,

et on emmène le meurtrier à la torture.--Il y a pis; pour trouver des

sentiments assez violents, ils vont jusqu'à ceux qui dénaturent l'homme.

Massinger met sur la scène un père justicier qui poignarde sa fille;

Webster et Ford, un fils qui assassine sa mère; Ford, les amours

incestueux d'un frère et de sa soeur[64]. C'est l'amour irrésistible,

qui tombe sur eux, l'amour antique de Pasiphaé ou de Myrrha, sorte de

folie qui ressemble à un enchantement, et sous lequel toute volonté

plie. «Perdu, je suis perdu, dit Giovani, ma destinée m'a condamné à

mort[65].--Plus je lutte, et plus j'aime; et plus j'aime,--moins

j'espère; je vois ma ruine sûre.--J'ai vainement fatigué le ciel de

prières,--épuisé la source de mes larmes continuelles,--desséché mes

veines de jeûnes assidus. Ce que l'invention ou l'art--peuvent

conseiller, je l'ai fait, et après tout cela, ô malheur,--je trouve que

tout cela n'est qu'un rêve, un conte de vieillard,--pour contenir la

jeunesse. Je reste toujours le même.--Il faut que je parle ou que je

meure.» Quels transports ensuite! Quelles âpres et poignantes délices,

et aussi combien courtes, combien douloureuses et traversées

d'angoisses, surtout pour elle! On la marie à un autre, lisez vous-même

l'admirable et horrible scène qui représente la nuit de noces. Elle est

grosse, et Soranzo, le mari, la traîne à terre, avec des exécrations,

voulant savoir le nom de son amant[66]. «Catin des catins! parfaite,

notable prostituée! N'y avait-il point d'autre homme à Parme pour être

l'endosseur du micmac qui grouille dans cet ignoble ventre, dans ce sac

de bâtards? Faut-il que votre prurit, votre chaleur de luxure se soient

gorgés jusqu'au trop-plein, et aviez-vous besoin de me trier entre cent

pour être le manteau de vos tours secrets, de vos tours d'alcôve? Je le

traînerai dans la poussière ce corps pourri de luxure. Qui est-ce?

Dis-moi le nom, ou je hacherai ta chair en lambeaux. Qui est-ce?» Elle

rit, l'excès de l'opprobre et de la peur l'a relevée; elle l'insulte en

face; elle chante; que cela est bien femme! Elle se laisse frapper et

traîner. «Faites, faites.» En cet état, les nerfs s'exaltent, et ne

sentent plus rien; elle refuse de dire le nom, et par surcroît, elle

loue son amant, elle l'adore en présence de l'autre. Cet acte

d'adoration au plus fort du danger est comme une rose qu'elle cueille et

dont elle s'enivre. «Vous n'êtes pas digne de le prononcer, ce nom; pour

avoir l'honneur de l'entendre d'une autre bouche, il faudrait vous

mettre à deux genoux.»--«Qui est-ce?»--Elle rit nerveusement et tout

haut: «Pas si vite, nous n'en sommes pas encore là. Qu'il vous suffise

de savoir que vous aurez la gloire de fournir un père à ce qu'un si

brave père a engendré. C'est un garçon, félicitez-vous, monsieur, vous

aurez un garçon pour hériter de votre nom.--Misérable damnée!--Ah! si

vous ne voulez pas écouter, je ne dirai plus rien.--Si, parle, et ce

sont tes dernières paroles.--Accepté, accepté!» Quel mot, quel cri

soudain, rompant ce torrent d'ironie, vrai cri d'exaltée, qui est

affamée de mourir et demande qu'on se dépêche!--À la fin, tout s'est

découvert, et les deux amants savent qu'ils vont mourir. Pour la

dernière fois, ils se voient dans la chambre d'Annabella, écoutant

au-dessous d'eux le bruit de la fête qui leur servira de funérailles.

Giovanni, qui a pris sa résolution en furieux, regarde Annabella toute

parée, éblouissante. Il la regarde silencieusement, et se souvient. Il

pleure[67]. «Ce sont des larmes funéraires, Annabella, des larmes pour

votre tombe; de pareilles larmes sillonnaient mes joues, quand pour la

première fois je vous aimais et ne savais comment vous prier d'amour....

Donnez-moi votre main. Comme la vie coule suavement dans ces veines

azurées! Comme ces mains promettent bien la santé!... Embrasse-moi

encore, pardonne-moi. Adieu.» Sur ce mot il la poignarde, et, arrachant

le coeur, l'apporte au bout de sa lame dans la salle du banquet, devant

Soranzo, avec des ricanements et des insultes. «Tiens, voilà le coeur de

ta femme; c'est un échange royal, je prends le tien en échange.» Il le

tue, et se jetant sur des épées, se fait tuer lui-même. Il semble que la

tragédie ne puisse aller au delà.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 3 / 34 段