et de raisins, de minces pirogues maniées par de petits hommes fort
laids et des femmes dont les cris perçants s'élèvent sur les eaux: ce
sont des Goldes. Ils apportent en ville les légumes que les maraîchers
coréens ont fait pousser au bord du fleuve. Ces bateliers ne sont beaux
qu'à l'aviron, quand ils manœuvrent leur esquif avec la rame découpée
qui a la grâce d'un violon. Une fois amarrés, ils allument un feu par
terre et s'accroupissent autour pour fumer; quelques enfants jouent
dans la barque sur une peau de chien, la femme recoud au bas de sa
robe une breloque de cuivre, un coquillage. Vus de près, ces indigènes
semblent taillés à coups de hache; la tête énorme a de durs saillants,
la face est large, les pommettes et les os de la mâchoire proéminents,
la joue gonflée, les yeux perdus dans la graisse et tout le corps à
l'avenant, mal équarri et gauche. Ils s'habillent de peaux de saumon,
sur lesquelles ils peignent avec le suc des plantes, en rouge, en bleu,
les ondes et les spirales qu'ils ont vu frémir à la surface de l'eau.
Ce sont de vrais primitifs. On aime à songer que, depuis des siècles,
cette lourde race mène la vie du pêcheur, attendant que le fleuve
la nourrisse. Leur vie tient dans le creux d'une barque; l'enfant y
apprend à marcher; il en garde toute la vie la jambe torse. Autrefois,
ils voulaient être ensevelis dans un canot, persuadés qu'on n'entrait
au paradis qu'en donnant le coup d'aviron.
[Illustration]
_LE BAS AMOUR_
Pour descendre à l'océan, il n'y a qu'un chemin, celui du fleuve Amour.
S'il ne traversait ces terres énormes, elles pourraient dire adieu à la
vie, c'est la veine qui charrie le sang. A la fin de l'automne, ce pays
vous donne de la mélancolie, les forêts du bord de l'eau sont toutes
flétries, les gros nuages des mers du Nord s'amoncellent lourdement
dans le ciel; il fait déjà sombre comme à nos plus mauvaises journées
de décembre. Une pluie fine et tenace dissout les feuilles mortes. De
grands troupeaux d'oies sauvages filent à tire-d'aile sous les nuées,
avec de longs cris d'angoisse. Mais, tant que le fleuve n'est pas gelé,
les villages baignés par lui ne souffrent pas de l'abandon; les bateaux
les visitent, ils apportent les nouvelles, emportent les tonnes de
poisson: on vit. Arrivent les premiers glaçons, il faut allumer le
poêle, tirer la pelisse de l'armoire, le traîneau du hangar; la grande
nuit commence.
[Illustration]
Un fil de corail sur le rivage annonce une pêcherie; les saumons
écarlates, fraîchement écorchés, sèchent en plein air, gardés par les
chiens, et la brise apporte une forte odeur de saumure. Une flottille
de pirogues, les unes creusées dans des troncs de peuplier, les
autres en écorce de bouleau, voltige sur le fleuve; les Goldes, rusés
marchands, apportent aux passagers leurs salaisons, et c'est autour
du bateau un tapage assourdissant, car toutes les femmes crient à la
fois et elles ont la voix aigre. Un anneau passé dans le nez, une
pierre alourdissant l'oreille, la tunique en peau de saumon, ornée
d'enroulements gracieux, bleus et rouges, les bottes en peau de phoque,
elles sont parfois quatre ou six rivées au banc des rameurs, l'homme au
gouvernail. L'habitude de naviguer jeunes leur donne les bras forts,
la joue hâlée, la démarche pesante. Tous puisent dans une boîte ovale,
décorée d'entrelacs, des feuilles de tabac qu'ils roulent en cigare.
Pauvre peuple qui chasse encore avec des arcs et pêche au harpon; sa
hutte est en baguettes de saules, il vit de peu, ingénument, mais, si
l'on songe qu'ils passent dans les glaces les trois quarts de l'année,
on s'étonne de leur résistance.
[Illustration]
Dans ces pays ingrats, les nouveaux venus ont de la peine à
s'acclimater. Une femme d'officier arrive, encore jeune et vivante.
Jour par jour, le poison agit, la tristesse du ciel suinte sur sa
jeunesse; bientôt fanée et désemparée, elle implore six mois de répit
pour aller respirer l'air natal. «Vous ne pouvez vous imaginer dans
quel désespoir on sombre, disait une de ces nostalgiques. Les beaux
jours, ici, durent trois mois, coupés de pluies; quand le dernier
bateau quitte Nicolaievsk, le martyre commence. On supporte bien le
froid, mais l'ennui, les journées sans lumière, l'affreux délaissement.
Je n'étais pas mélancolique, je le suis devenue.» Cette jeune femme,
merveilleusement instruite, ardente musicienne, n'apportait plus aux
actes de la vie qu'une morne indifférence; autrefois régulier, le
visage, abreuvé de dégoûts, s'était plombé, elle avait la voix blanche
des malades qui ont touché aux frontières de la mort. Un soir qu'elle
avait joué au piano avec plus d'âme, étourdissant son mal incurable
dans un flot de mélodies, ses garçons réussirent à l'impatienter; tous
deux étaient habillés de même velours, coiffés de la même toque, mais
l'un, robuste et brutal, battait toujours l'autre frêle et charmant.
«Vous trouvez qu'ils ne se ressemblent pas, dit-elle avec un sourire
ambigu. Ce gamin-là n'est pas mon fils, c'est un enfant de paysan.
Sa famille est morte d'épidémie en une nuit, les voisins n'osaient
pénétrer dans la maison, ils disaient: «Quand personne ne bougera plus,
on les enterrera tous ensemble», et ils entre-bâillaient quelquefois la
porte. Ce petit est resté deux jours avec ses morts; il a eu si peur
que pendant un an il n'a plus parlé! Nous avons lu l'histoire dans
les journaux. J'ai dit à mon mari: Adoptons-le. Mais vous voyez quel
sauvage!» Et elle l'attire doucement dans ses bras, comme elle embrasse
l'autre, d'une bonne lèvre triste.
[Illustration]
Des indigènes d'un nouveau type abordent avec des cris étranges; ils
surprennent par leur carrure, leurs épaules massives, leur coffre, leur
tête rugueuse; les yeux ne sont ni en amande, ni bridés comme ceux des
Jaunes, mais, ouverts, ils regardent franchement, la barbe est fournie,
l'expression du visage simple et bonasse. Une calotte en cuir de chien
rabattue sur les oreilles; par-dessus, un chapeau pointu en écorce de
bouleau; un paletot de bure, un petit jupon, des bottes de peau, un
anneau dans l'oreille, forment avec la pipe le costume étonnant de
ces Ghiliaks. Ils habitent au bord de l'eau des maisons sur pilotis,
couvertes par un toit à pignon, de perches entre-croisées; chaque
cahute a son balcon d'où le pêcheur peut surveiller son barrage et ses
filets; les poissons qu'il a pris sèchent sur un échafaud, le vent les
balance, les chiens en dessous font bonne garde, car, s'il en tombe un,
c'est pour le gardien.
L'extrême laideur de ces arriérés soulève d'abord un sentiment de gêne,
puis leurs physionomies d'un autre âge attirent: l'homme lacustre est
devant nous. Comme le bateau se remet en marche, ils font une prière
en aspergeant les quatre points de l'horizon avec quelques gouttes
d'eau-de-vie, regardent le village qui s'éloigne, les barques fines
qui s'en retournent, portant, sculpté au bec de la proue, le canard
protecteur, puis ils se couchent sur une peau d'ours et se mettent à
boire démesurément.
Une matinée plus douce dégage parfois le ciel; un rayon timide
descend sur les joncs et les oseraies, réchauffe la dorure des bois,
crible l'Amour de gouttelettes d'argent et rayonne jusqu'aux chaînes
bleuissantes de l'horizon. Alors l'aspect des îles est charmeur; vers
des taillis de saules et des couronnes de peupliers le bateau navigue:
l'une passée, une autre émerge, c'est un chapelet sans fin qu'on
égrène, quelques mouettes commencent à croiser, un phoque montre son
échine, la laine des roseaux voltige. Furtive embellie entre deux jours
de deuil.
[Illustration]
_NICOLAIEVSK OU LE PARADIS DES ASSASSINS_
La petite ville montre une rangée de toits très bas sur le bord d'une
falaise, le poids des nuages a l'air de l'écraser. Elle fait face au
fleuve qui coule, à pleins bords, immense, d'une couleur grisâtre, et
va se perdre dans les brumes. Sur l'autre rive, une montagne revêche
la toise; autour, noyées sous la pluie, les forêts l'assiègent. Tout
rebute et chagrine dans les objets qu'on voit. Il pleut, le ciel est
triste. On trouve aux horizons une mine terreuse, un air désabusé.
Nicolaievsk, dit le proverbe, est une ville oubliée de Dieu. L'hiver
dure huit mois, dont quatre d'isolement absolu, où la poste chôme;
les journaux n'arrivent plus, les gens sont retranchés du reste des
humains. Toutes les journées se ressemblent, toutes grises, la maison
calfeutrée ne reçoit plus aucun bruit du dehors, il est dangereux
d'aller chez le voisin, car la tourmente peut vous bloquer. Longues
journées mélancoliques. La lampe reste toujours allumée; on lit, on
relit la lettre d'un ami de l'an passé, un journal vieux de six mois,
un livre qu'on sait par cœur; le givre colle ses algues au carreau,
le poêle ronronne, et l'esprit peu à peu sombre et s'endort comme une
mèche qui n'a plus d'huile.
Une troupe d'acteurs faméliques est venue jouer à Nicolaievsk et
personne ne s'est dérangé pour aller les entendre. On meurt ici de ne
plus vivre; qui pense à rire des ridicules de la vie? Les années de
service d'un fonctionnaire comptent double, l'âge de la retraite vient
plus tôt mais aussi les cheveux blancs. Pourtant, quand les forçats
traversent la ville, la dernière avant le bagne, ils voudraient bien ne
pas aller plus loin: à Sakaline ils rêveront de Nicolaievsk.
La récompense du bon forçat est d'y revenir séjourner l'été. Il aide
aux travaux du port, il se fait cocher et mène ces victorias un peu
délabrées, ces maigres chevaux qui donnent aux exilés l'illusion
de Moscou. Libérés, les galériens ne veulent plus retourner dans
leur village où ils seraient montrés au doigt. Ils restent donc à
Nicolaievsk, le faux monnayeur épouse l'empoisonneuse; ils font souche
d'honnêtes gens, car le crime chez les Russes n'est pas toujours
l'indice d'une nature dégradée; dans un coup de colère ou d'ivresse,
ils tuent, mais l'assassin peut être un bon ouvrier. On les emploie
dans les maisons, ils font d'excellents veilleurs de nuit, très
vigilants contre les voleurs, on leur met dans la main le coutelas
du cuisinier. «J'ai beau me dire qu'il est repenti, disait une jeune
femme; quand il vient prendre mes ordres, le matin, c'est plus fort que
moi, je me sauve et je m'enferme à double tour dans ma chambre.»
Bonne Sibérie! Elle ne repousse personne, elle ferme les yeux sur le
passé, n'ayant pas le droit d'être difficile, et finalement l'homme la
bénit, c'est la terre de salut où l'on refait sa vie. Ces condamnés,
qui ont tant à expier, créent des fils solides, opiniâtres et modestes,
qui lavent la tache du nom. Si triste que soit ce bout du monde, il
rend l'honneur à des hommes.
[Illustration]
Il rend aussi la santé aux lépreux. Une vieille femme, émue d'en voir
tant parmi ces pêcheurs, mal nourris, peu soigneux, a résolu de leur
construire un hôpital. Pour trouver les fonds nécessaires, elle est
allée, de porte en porte, quêter à travers la Sibérie. Au bord du
fleuve où les malheureux tombaient en miettes, ne connaissant d'autre
remède que l'ail sauvage, une maisonnette blanche maintenant les
recueille et quelquefois les sauve. Un ancien forçat garde l'hospice;
ces plaies rebutantes qui demandent un cœur aguerri, il les soigne:
«Ces mains-là, dit-il, ont fait assez de mal, je ne veux pas mourir
avant qu'elles n'aient fait un peu de bien.»
L'intérêt de tous les visages qu'on rencontre est qu'ils cachent un
secret. Cet officier, qui boit, mais conserve dans l'ivresse un air de
distinction, une parole toujours châtiée, est un désespéré, dont le
fils, voleur, a brisé la carrière; il a demandé ce poste perdu pour
ensevelir sa honte. Celui-ci a conspiré dans sa jeunesse et ronge son
frein depuis vingt ans; ce beau gentilhomme a fait trop de dettes.
Malades, naufragés, vieilles épaves, trouvant la nature encore moins
âpre que les hommes, ils forment dans ce désert une société étrange,
bigarrée, sans autre lien que le malheur. Voilà pourquoi ils ne vont
pas au théâtre: «Nous avons chez nous, disent-ils, bien assez de drames
et de comédies.»
[Illustration]
_LA MINE D'OR_
Un homme marche légèrement dans la rue, les cheveux gris, l'air
jeune et résolu, un corps maigre, élégant, dont tous les mouvements
sont rythmés, l'œil limpide: c'est le chercheur d'or. Les forêts des
alentours cachent dans leurs ombres d'anciens lits de rivières. Dès que
la neige permet de se faufiler sous les branches, dans le traîneau de
l'indigène, les aventuriers se mettent en chasse. C'est un rude métier,
des nuits glacées, des fatigues et des privations inouïes, de pénibles
sondages, les intrépides persévèrent, un jour la chance sourit et leur
met l'or dans la main. L'amour-propre de ces enrichis est moins flatté
par les dorures de leurs salons que lorsqu'ils retournent aux lieux où
ils ont peiné, longuement souffert et réussi.
Pour atteindre la mine, il faut remonter une rivière capricieuse qui
serpente entre deux rives de saules et couper à travers la forêt par un
chemin taillé dans les sapins. Entouré d'arbres silencieux, ce chantier
fait une trouée dans la solitude; les blouses des travailleurs, les
chariots, les plans inclinés du lavoir, mettent au cœur de la taïga une
laideur insolite. Demain, si le filon est épuisé, toutes ces baraques
s'envoleront et la forêt réparera l'accroc à sa robe. Pour l'instant,
la place est fiévreuse: on lave, on tamise, on cuit la précieuse
poudre. Chaque soir, les gendarmes, revolver au côté, sabre au poing,
escortent un nouveau sac, produit de la journée.
Cette richesse qui lui coule dans les mains est une tentation
pour l'ouvrier. Aux travaux d'épurement de l'or, on emploie les
vieux-croyants sibériens, cœurs honnêtes; au lavage, les pieds dans
l'eau, les patients Coréens; aux terrassements, à la pioche, les
forçats libérés; peu de Chinois, ils sont trop fraudeurs. Sous une
pierre, au fond d'une source, on découvre souvent la cachette où le
contrebandier fait sa pelote. Pour tous la vie est dure, les longues
pluies et les brouillards exhalent au-dessus des forêts humides des
vapeurs mortelles, un mal rongeur s'attaque aux os et les amollit comme
des éponges. Ce jeune ouvrier qui claque la fièvre dit: «Si je reste
un mois de plus, j'aurai ma croix au cimetière, mais je pars dans huit
jours pour Odessa.» Pauvre diable! il s'en allait, les poches pleines
d'or, peut-être pour un plus long voyage.
Il faut que cette vie de forêt ait de secrets appas, car le vrai
Sibérien n'en peut mener d'autre. Le directeur du chantier est un
enfant de la taïga, robuste, toujours gai, l'homme qu'il faut pour ces
grandes équipes d'ouvriers vicieux. Les cheveux, la barbe drus, il dit
de lui-même en riant: «Je suis un ours de la forêt.» Tandis que les
mineurs rêvent de la ville comme du fruit défendu et vont boire leur
salaire à Nicolaievsk, lui, reste fidèle au poste; son plaisir est
d'aller sur son cheval noir, le pied chaussé dans l'étrier mexicain,
à travers bois, guidé par un flair de sauvage. Les gélinottes, les
grives, les vieux arbres couverts de lichens, les gouttelettes de
brouillard suspendues aux aiguilles, le déroulement des pins sous la
brume, l'odeur des tourbières et des troncs vermoulus, tout lui plaît
dans ces lieux déserts où la terre est à l'homme. Dans une ville, il
étouffe. «J'aime mieux la bise que l'accordéon.»
Le maître de ces solitudes, avant les mineurs, était le chasseur
toungouse. Les chercheurs d'or ont suivi ses sentiers, marqués par des
entailles dans le tronc des bouleaux, ils ont dormi sous sa tente. Le
bateau qui nous ramène frôle un de leurs campements, dissimulé sous
les feuilles: un petit homme remarquable par la vivacité de ses yeux
et de ses mouvements, entouré de chiens, raccommode un arc; une hutte
de perches et d'écorces, meublée de quelques pelleteries, abrite sa
nombreuse famille, pétulante comme lui: bêtes et gens, dans cette
tribu, donnent l'impression de finesse, d'adresse et de courage.
Leurs habits sont en peaux de cerf, leur bonnet d'écureuil brodé de
perles bleues. Au lieu de faire visage de bois à l'étranger, ils
l'accueillent gentiment, et le Toungouse, aussitôt, d'un air éveillé,
commence une histoire; chasseur, il en a dans son carnier. Comme il
conte bien! C'est une aventure inouïe, un coup dont on n'a pas l'idée;
et le voilà parti, se croyant en forêt, mimant l'affût, la façon dont
il a rampé sous bois, l'attaque des chiens, leur course, leur désespoir
quand l'ours a grimpé à l'arbre, tout cela avec volubilité, des gestes
drôles, une voix mordante, émue, et le récit se termine par une caresse
au chien qui ferme les yeux de contentement.
[Illustration]
Pour mettre au cou d'une Parisienne un collet de zibeline, il a fallu
que le Toungouse s'ingénie. Il a bien étudié les habitudes de la bête,
l'heure de ses rentrées, et un jour il s'est posté. La zibeline en
tapinois rentre chez elle à pas menus: il faut frapper à la tête ou le
poil est gâté. Après une semaine d'angoisses et de ruses, il n'a pas
osé tirer; de tristesse il s'assied dans la neige et se met à pleurer.
La chasse pour lui n'est pas un passe-temps: une femme et des enfants
dans la hutte attendent son retour avec les dents longues.
Gentil chasseur, charmant conteur, espiègle, bon cœur incapable de
thésauriser, souverain des bois qui connaît tous les sentiers de
son royaume et prend plaisir à l'arpenter, hôte bienveillant et
courtois, fils de ces vieilles races aristocrates qui se passaient
de bien-être, mais non d'émotions, et cherchaient les plus vives et
les plus délicieuses, voilà comme nous imaginons dans ses forêts le
petit Toungouse, peuple alerte qui fournit de temps à autre aux races
épuisées de la Chine des conquérants pour la gouverner.
[Illustration]
_UN VIEUX PEUPLE_
Au ras du fleuve, dans un liséré de terrain entre la montagne, la
forêt et le flot magnifique, le village ghiliak lève son armature de
bouleau, ses perches en croix finement reflétées. Sur la grève, une
meute de chiens, découplés comme des loups, aux yeux laiteux, aboient
vers une barque immobile près d'un filet. Quelques femmes accroupies
sur le sable, autour de la flamme, cuisent dans un pot d'argile la
graisse d'un phoque fraîchement tué; sa peau, qui fera des bottes et
des gants, sèche sur un toit. Quatre pieux soutiennent le tréteau où
des jeunes filles écorchent vivement le saumon, jettent les branchies
aux chiens et suspendent ces magnifiques morceaux de pourpre, comme
des girandoles. C'est la grande semaine où l'on capture des milliers
de poissons; tout le village est sur pied, les barrages tendus
jusqu'au milieu du fleuve, les filets promptement relevés, et la pêche
miraculeuse s'entasse sur le rivage. Les vieux, assis sous leur pignon,
regardent, tout en reprisant les mailles usées, revenir les barques
pleines. C'est un bon temps pour la pêche, un matin gris cendré, le
fleuve file avec calme, les phoques au large font des culbutes et les
derniers rayons tremblant sur les bois ont une grâce langoureuse.
Bientôt les jours raccourciront, mais, des largesses de l'Amour, le
Ghiliak vivra tout l'hiver.
[Illustration]
[Illustration]
[Illustration]
Un vieux, grisonnant, marchant tout de travers, la lèvre abîmée par
la pipe, mais l'œil encore perçant, nous a mené dans le village,
gravement salué par tous les jeunes gens, car chez les Ghiliaks barbe
blanche est vénérable. Il habite une vieille maison sur pilotis, dont
le plancher, le toit et les parois en troncs de bouleaux reposent sur
quelques bonnes souches de sapins, toutes garnies d'un manchon de
métal, pour empêcher les rats d'y grimper. Une odeur rance de saumure
et d'huile règne dans cette cahute où vivent deux femmes: l'une, la
tête hérissée d'une crinière de lionne, recoud à son tablier de peau
des rondelles de cuivre d'un gracieux travail, l'autre allaite un
gros nourrisson. Emboîté dans une gaine, étroitement ligoté, le petit
malheureux suit d'un œil inquiet le chien qui lui lèche la figure et sa
mère qui l'amuse d'un jouet en bois blanc, un ours drôlement sculpté.
Le jour, par la porte basse, éclaire mal la chambre, mais on distingue,
au milieu, sur des pierres et des cendres brasillantes, une marmite à
trois oreilles; dans les solives obscures, sous la faîtière, les outils
suspendus du pêcheur, des filets, des harpons, du liège, des sacoches
en peau de poisson et dans la plus sombre encoignure trois statuettes
en paille torchée, le dieu du fleuve, le dieu de la forêt et celui
du foyer, couverts d'ex-voto en frisures de bouleau. Les deux femmes
portent à l'oreille une boucle de plomb chargée d'une pierre brute,
leur tunique s'attache par un anneau finement ciselé dans une dent de
morse. Petites et grasses, d'aspect huileux, elles jettent à l'étranger
de mauvais regards, tandis que l'homme, affectueux, confiant, montre
volontiers ses trésors, ses peaux de lynx ou de renard et ses plus
rares zibelines, celles qui ont le poil profond, sombre et soyeux.
[Illustration]
[Illustration]
Par une planche à crans, on descend de cette habitation aérienne et le
Ghiliak nous mène à sa maison d'hiver, celle-là construite en pisé,
à demi enterrée et solidement bardée: une banquette fait le tour de
la pièce, la cheminée est dehors, creusée dans un tronc d'arbre. Au
milieu, les chiens ont leur litière, quand ils rentrent, fourbus, des
longues courses en traîneau: d'aussi bons amis ne peuvent coucher
dehors. La lucarne, vitrée d'une peau de poisson, filtre un jour
orangé, bien bas quand le soleil s'éloigne. Aux femmes surtout l'hiver
doit paraître long: à la lueur d'un méchant lumignon, elles râpent
et polissent le cuir, taillent des habits, recousent avec du fil de
poisson la culotte déchirée, le bonnet de fourrure, font des arcs et
des flèches, radoubent le canot, dégrossissent des avirons, trient
les lichens et les herbes médicinales, mais surtout elles veillent au
feu, chaque nuit recouvert de cendres et ranimé chaque matin: c'est
leur sacerdoce. Dans la maison où il y a des filles, un jeune homme à
barbe noire vient quelquefois causer; la fiancée attend avec ardeur
les premières feuilles et songe au jour des noces où le mari apportera
devant le seuil paternel la marmite neuve, symbole du foyer, qu'il a
forgée lui-même: elle n'aura qu'à y mettre le pied pour devenir sa
femme.
[Illustration]
La dernière maison du village est celle du tonnelier, forçat libéré,
très occupé en cette saison à fabriquer ses douves, car la pêche est
bonne et il faut des barils. Son toit touche aux feuilles de la forêt,
où le cimetière se dissimule. Derrière les premiers taillis, au milieu
des fougères et des lis, sous un if où des ramiers roucoulent, une
maisonnette en miniature cache les cendres d'un mort. Ses parents
l'ont enseveli avec ses objets précieux, sa pelisse, ses filets, sa
pipe et son couteau, le tout brisé pour qu'il en ait l'âme. Une main
pieuse entretient sous ce petit toit de menues provisions, du poisson,
du tabac, de l'eau-de-vie. Le pêcheur dort content au milieu de tout ce
qu'il a aimé, son grand fleuve, sa forêt, son village. On parle souvent
de lui, car les sauvages n'ont guère d'idées; ils sentent la présence
des défunts presque aussi chaudement que celle des vivants; dans ces
cœurs simples, les souvenirs sont longs à s'effacer.
Une antique légende demeure chez les Ghiliaks: jadis il est venu,
de très loin, sur une jolie frégate, un capitaine blanc avec ses
compagnons; il n'était pas méchant. Une tempête, comme il s'en élève
dans ces mers maudites, l'a englouti: c'était La Pérouse, le premier
Européen qui abordait dans ces parages. Malheureux, disait André
Chénier,
Malheureux, tes amis, souvent dans leurs banquets,
Disent en soupirant: Reviendra-t-il jamais?
Il n'est pas revenu, mais, dans la nuit morose, où végétaient les
pauvres Ghiliaks, le navigateur a passé comme un astre étincelant. Ils
s'en souviennent encore.
[Illustration]
_LES JUNGLES DE L'OUSSOURI_
Cette mer glacée et inhospitalière était tout juste bonne à recevoir un
bagne. Sans se décourager, le Russe est revenu sur ses pas, cherchant
des eaux plus douces.
Nous remontons l'Oussouri, entre deux rives bien ombragées que
l'automne commence à piquer de taches de rousseur; les trembles, les
bouleaux, les chênes rougissants, tapissent le fond des vallées; sur la
berge, la cabane d'un Coréen sous un vieil arbre surveille le potager
et l'on croise sa barque massive en sapin mal raboté; plus loin une
cosaquie reflète dans l'eau grise ses maisons blanches et la boule
verte de son clocher.
L'Oussouri suit le pied des collines qui barrent l'horizon de
Kabarovsk: moins puissant que l'Amour, plus familier, plus riant, son
cours vagabonde dans des terres marécageuses. Les joncs, les roseaux,
les grandes herbes traînantes, rendent la navigation pénible, la
rivière s'égare dans des lagunes, des eaux dormantes. Les filets,
tendus par les riverains, créent un nouvel obstacle. Enfin, la nuit,
le brouillard se lève, le sondeur inquiet tâte dans les ténèbres les
fonds toujours perfides, le mieux est d'attendre au lendemain et de
jeter l'ancre dans ce pays qui sent le marais et la fièvre: attirés par
les lueurs du bord, d'énormes saumons, chose malaisée à croire, sautent
dans l'entrepont; les matelots les prennent à la main et nous les
apportent, vivants. Sur le rivage, des chiens, devinant notre présence,
ont aboyé toute la nuit.