en habits de fête. La pointe du Mounkou-Sardik s'éclaire, heureux
présage. Une procession se dirige vers la plaine; en tête quatre
jeunes figurants, déguisés en squelettes, avec de blanches têtes
de morts, puis les porteurs d'étendards et de parasols, la troupe
des devins bariolés d'amulettes, les yeux voilés sous un chapeau à
franges, les joueurs de trompette qui n'auront toute la journée que
deux notes plaintives, enfin, les moines, crâne, lèvre et menton rasé,
chantant des psaumes, en robes rouges ou vieil or, selon leur grade,
les officiants coiffés d'un grand casque à chenille. La foule, très
recueillie, suit ses prêtres, et la scène est éblouissante dans les
fines lueurs du matin. On s'arrête au milieu de la steppe, près d'un
grand feu autour duquel les squelettes dansent une ronde macabre. Et le
ton des cantiques s'élève, la plainte des cuivres se fait déchirante.
Soudain, le grand lama, tenant un magnifique château de beurre, le
jette dans les flammes, la foule pousse un cri, le cortège à la
débandade retourne au monastère, il ne reste à l'endroit du sacrifice
qu'un brasier qui fume: le diable est conjuré.
Les pèlerins consacrent la matinée à visiter les pagodes, il y en
a trois et chacune reçoit leurs dévotions. La confusion des jeunes
filles est charmante quand elles pénètrent dans le sanctuaire: elles y
trouvent une chaleur, une fumée épaisse, l'ardente litanie des moines
et la présence des idoles, bien faite pour troubler une âme innocente;
toutes rougissantes, elles touchent du front le socle des statues,
s'agenouillent derrière leurs parents et se relèvent avec une légèreté
surprenante pour des corps aussi robustes. Le passage devant le sceptre
du grand lama est encore une source d'émotions; elles ne respirent que
dans la cour et vont s'atteler joyeusement, une pivoine sur chaque
joue, dans les brancards du moulin à prières. Tous ces actes de piété
se font avec le plus grand sérieux; la main des vieux cavaliers tremble
quand ils allument le bâton d'encens, et les riches héritières, devant
l'autel, quittent l'air altier.
L'après-midi débute par un spectacle. Rien n'amuse les Mongols comme
la grosse pantomime, les masques, les figures de danse. Ils s'asseyent
en rond, dans l'herbe, devant la pagode, les enfants et les femmes
au premier rang, entourés des drapeaux et des parasols. Prêtres,
lamas, petits novices, sur une estrade; le char de Bouddha, son
cheval blanc caparaçonné de velours et son vieil écuyer assistent à la
représentation. Les danseurs sont horribles à voir: ils ont des têtes
de cerfs, de taureaux, de chimères, mais leurs pas cadencés excitent
une secrète terreur. Un comique donne le change, c'est un vieillard
grimé appuyé sur un enfant, il singe la danse des dieux et n'aboutit
qu'à des culbutes; de dépit, il tire une flèche et veut bander son arc.
Impossible. Et la foule rit sans pitié du vieil homme dont la force est
usée.
[Illustration]
[Illustration]
Le plus bel épisode de la fête est la procession qui se déroule, le
soir, aux lueurs inclinées du couchant dans les grands pâturages.
Escortant le char de Bouddha, suivis par une foule qui prie avec
ferveur, lamas, devins, porteurs d'oriflammes s'avancent à pas lents,
au son des tambours, des cloches et des trompettes qui donnent la
plénitude de leur souffle. Entre le Mounkou-Sardik qui pâlit et les
reflets du Kosso-Gol le cortège se déploie avec magnificence, la brise
fait onduler les bannières, les yeux des femmes élargis par la fatigue
ont un brillant magique, les riches vestes damassées resplendissent sur
le pré, l'herbe donne tout son parfum. La procession décrit un grand
carré. Aux quatre points cardinaux le char s'arrête et la tribu simule
un campement; les parents, les amis, par petits cercles s'installent
par terre, comme s'ils prenaient leurs quartiers pour la nuit, et, dans
ce bivouac improvisé, les lamas circulent avec de grands brocs de thé
bouillant. A quatre reprises, ils font cette halte que la tombée du
soir rend plus majestueuse. Assemblés autour des feux par petits tas
paisibles, les pasteurs sont là comme chez eux, à la belle étoile,
allument leur pipe et causent fraternellement, tandis que les femmes,
plus recueillies, viennent encore, d'un zèle inassouvi, se jeter sous
les pieds des devins entre les roues du char.
[Illustration]
La nuit est venue quand les grands parasols se baissent pour rentrer au
couvent. Demain, regagnant sa tente au galop, le nomade se souviendra
de ce beau soir de fête qui lui rappelle les cahots de sa vie vagabonde
et qu'un dieu le protège à chaque étape, le grand veilleur de nuit.
[Illustration]
_LA TRANSBAÏKALIE_
Après avoir goûté du désert, quel bonheur de retrouver la forêt
sibérienne, la fraîcheur d'un sous-bois de bouleaux, des rivières qui
marchent, des arbres humides, des nuages, et de ne plus sentir l'odeur
âcre de la steppe. C'est par les chemins du nord, rudes et brumeux,
sous le couvert des forêts, le long des lentes rivières, que les Russes
ont gagné l'océan.
Pour atteindre le fleuve Amour, il faut traverser la Transbaïkalie.
Elle a déjà la couleur blonde de l'Extrême-Orient, des vallées
sablonneuses où la rivière fait des détours, des flancs maigres et
séchés par le vent de Mongolie. Mais la lumière est incomparable.
Baigné par ce ciel étonnant, il suffit d'un beau pin vigoureux pour
peupler le désert. La plus mince fleur d'or brille sur sa tige. Mille
corolles cachées, bleues, violettes, d'un rouge brun, d'un soufre
ardent, gentianes et clochettes, myosotis, marguerites, et l'œillet du
poète, toutes fleurs naines, mais d'une rare élégance, respirent cet
air miraculeux. Hiver comme été, c'est une clarté dont rien n'approche.
Que de malades ressusciteraient si on pouvait les amener ici!
Il arrive aux stations des paysans d'un autre âge. Un vieux bonnet
surtout attire les regards; comme la coiffure crochue des doges de
Venise, il se relève en corne, drapé dans un châle voyant, cachemire
dont les franges encadrent un noble et sérieux visage. La femme, si
drôlement coiffée, porte cotillon court d'un rouge franc, tablier
pressant le buste, collier de grosses boules d'ambre, gorgerin de
perles et des boucles d'oreilles d'argent massif, comme dans l'ancien
temps. Tout en elle est suranné, ses manières dignes et calmes. Au
milieu de ses pots de crème, elle est le point de mire des quolibets
que lui décochent les voyageurs, mais qu'elle relève avec esprit. La
vente finie, vivement elle rajuste les bords de son turban, prend les
rênes, le fouet et s'en retourne droite comme un I, vers une isba
perdue dans la dune. C'est la fille d'un vieux-croyant, de ces moujiks
exilés pour avoir trop aimé leurs vieilles coutumes. Ils furent les
premiers colons de la Sibérie, les plus honnêtes, et la douceur même.
Aujourd'hui, les hommes s'en vont, l'été, s'embaucher à la mine, les
femmes, bonnes fermières, propres, accortes, viennent au train vendre
leurs denrées. Comme les premiers ermites, ces buveurs d'eau et de lait
ont défriché la terre: le vieux bonnet, le châle à fleurs et les bijoux
de famille ne sont donc pas si ridicules.
A une station isolée dans la montagne, le train s'arrête dans un grand
silence. Au bout d'un pâturage, on aperçoit une petite fille, qui
court, qui court, tant qu'elle peut, un panier de myrtilles à la main,
de l'autre, portant à bras tendu une écuelle de crème. Elle arrive
tout essoufflée et se met dans un coin en rougissant. La mauvaise
vendeuse! Heureusement sa marchandise parle pour elle, les fruits,
la crème s'enlèvent, et dans son poing fermé, elle tient des kopeks.
Quelle aubaine! Vite elle retourne à la maison, au galop cette fois, au
risque de casser son plat, fière d'avoir gagné sa journée; la mère sera
contente, mais quel événement dans cette petite tête que le passage du
train!
Dans les fonds, la rivière met toujours une coulée de verdure et les
colons ont échelonné leurs postes le long de ce chemin luisant. Un bel
été et de grandes pluies assurent au Cosaque son fourrage, au paysan
sa récolte de blé, de sarrasin, de millet, son carré de chanvre et de
pommes de terre, et des choux pour la soupe, de quoi vivre heureux dans
l'isba flanquée de grands tournesols. Par-dessus les pâquis, peuplés
de beaux troupeaux, les clochers se suivent tous bleus, tous en bulbe,
les églises crépies à la chaux, les isbas rouges comme des coquelicots.
Où poussent l'églantine, le cerisier à grappes, le bouleau, un Russe
n'est pas dépaysé. Pourtant, quand la famille augmente, il faut bien
que les jeunes s'en aillent. Une vieille femme conduit jusqu'au train
un couple de nouveaux mariés qui émigrent vers l'Orient, emportant
leur avoir dans un coffre clinquant; ils partent résolument: on leur a
dit merveilles des pays d'outre-monts, la Sibérie est grande, ils ne
lui demandent qu'un petit morceau fertile. Mais la vieille mère a moins
d'assurance, elle sait qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et puis,
c'est dur de quitter ses petits: les yeux rouges, elle les embrasse et
s'en va, sans tourner la tête, en mangeant ses larmes.
[Illustration]
_LA DESCENTE DU FLEUVE AMOUR_
C'est le chemin des émigrants. Ils encombrent le pont du bateau qui
descend la Chilka, ils dorment à la belle étoile, sous des couvertures.
Les coqs du bord les réveillent, mouillés par le brouillard, éblouis
par le matin; ils vont faire leur prière à l'avant, penchés sur la
rivière qui les entraîne, persuadés qu'ils marchent vers le bonheur.
Le soir, les soldats chantent et tous écoutent, ravis, les voix mâles
qui résonnent dans les couloirs de roches. Quelques-uns se tiennent
à l'écart, les malades, les tristes ou des amoureux peu bavards. Un
couple savoure sa lune de miel: c'est un robuste ouvrier des chantiers
de Vladivostok, qui est revenu au pays, à Tobolsk, chercher sa fiancée,
une blonde aux yeux pâles. Pour s'occuper, la femme a pris sa machine
à coudre et festonne de petits bonnets. Le gros lourdaud regarde sa
libellule avec émerveillement; par moments elle lève les yeux et pose
franchement sur lui son regard humide. Ceux-là ne doutent pas de
l'avenir.
Les Jaunes sont relégués dans l'entrepont, contre la machine. Les
Mandchous s'en consolent, il y fait chaud et la place importe peu,
pourvu qu'on puisse fumer et s'égayer en compagnie. Mais le Chinois
fait bande à part, froissé dans son orgueil. Un riche marchand de
Chang-Haï ou de Tientsin est outré de se voir confondu avec des
portefaix et de se morfondre, lui qui a chaussettes blanches, fins
souliers, gilet brodé, sous une écoutille. Un groupe de Coréens
en habits neigeux, rêvassent en fumant la longue pipe, paisibles
jardiniers venus au bord de l'Amour planter leurs choux. Enfin, dans la
cuisine, un Japonais, quand tout le monde est endormi, veille encore à
la chandelle sur sa grammaire russe, c'est le petit serpent à fond de
cale.
[Illustration]
Le bateau brûle du bois et refait tous les soirs sa provision de
bûches. Du train dont va le pillage, il n'y aura bientôt plus de
forêts, la fournaise croque à plaisir les chênes, les érables, les
peupliers. Par les nuits sombres, c'est un beau feu d'artifice, sur la
rivière, dans ces grands défilés où elle tourne. Le cirque de montagnes
qui nous entoure est plongé dans l'ombre, mais elles se devinent à
la pâleur du ciel sur leur crête, aux tournants où la lune apparaît,
fouillant dans les sapins et faisant jaillir des silhouettes d'arbres,
des bouleaux, des fantômes. La rencontre d'un bateau dans ces nuits
pâles tient du prodige: ses lampes rouges s'aperçoivent de loin,
elles arrivent comme les prunelles d'une bête, suivies d'une carcasse
phosphorescente. La cheminée lance des étincelles, on entend battre les
aubes, la sirène mugit, et le monstre s'éloigne dans la nuit, lent et
mystérieux, comme un spectre au travers duquel on aperçoit la lumière
de l'âme.
L'arrêt, nécessaire pour charger du bois, permet aux petits marchands
de framboises ou d'airelles d'exercer leur industrie. Ils apportent aux
passagers des pains de beurre, emmaillotés dans une feuille de chou,
de la crème aigre, des pommes sauvages, et les Cosaques rôdent autour.
Ces marchés d'occasion souvent tournent au tragique: le Cosaque vide
la corbeille, le bateau siffle et la paysanne bernée se lamente et se
tord les bras sur le rivage. Alors, bon prince, le soldat lui lance
son panier et son écu qui tombent à ses pieds, vite elle regarde si
la pièce est fausse et, souriant à travers ses larmes, elle envoie au
taquin un baiser qui lui pardonne.
Un charme imprévu de la route est la rencontre des îles qui sont
fréquentes au milieu du courant: c'est un point léger sur l'horizon,
une épave qui grossit et devient tout doucement un bout de terre
effilé, animé et couvert de grands arbres aux têtes bouclées. Ces
îles légères au milieu de l'eau, à la limite du ciel, ont une grâce
mélancolique; sur un déluge sans bornes, elles captivent le regard et
semblent venir à nous comme des navires chargés de feuillage. Jamais
leur charme n'est plus attrayant que dans ces matinées, faites exprès,
de brouillards et de transparences, où, dans un lointain vaporeux,
on les voit s'avancer, sveltes et souriantes. Le rivage est souligné
par une bordure de saules, fléchis par le courant, le soleil argente
toutes les feuilles, l'eau glisse entre les racines, et la verdure,
rajeunie par la rosée, scintille comme en avril. Ou le soir, quand le
coucher de soleil est d'une violence espagnole, une ville semble brûler
à l'horizon, du brasier s'élèvent des fumées noires, toute la largeur
du fleuve est en feu; alors comme des joyaux sombres l'archipel se
détache sur un fond d'or. Jardins secrets, impénétrables, qui recèlent
du bonheur: l'indigène, frappé de leur mine heureuse, les a surnommées
les «îles de la lune de miel».
[Illustration]
Fi du miel, pense la pauvre étudiante, calfeutrée dans sa cabine,
qui ne paraît même pas au dîner et relit dans la solitude son cher
Kropotkine. Un merveilleux pays se déroule sous ses yeux sans pouvoir
l'arracher à ses livres. A l'idée qu'elle n'a pas une pensée commune
avec les gens du bateau, elle s'enivre, pauvre fille de vingt ans,
abusée par des chimères. Pourtant de si bons yeux n'étaient pas faits
pour la haine, et tant qu'une femme n'a pas coupé ses cheveux, il n'en
faut pas désespérer.
Une jeune dame met la gaieté à bord: c'est le fruit savoureux issu
d'un Cosaque et d'une Mongole, marquée par les deux races. Du désert,
elle tient son port royal, sa rapide manière de tourner la tête, de
bouger les épaules et les hanches, de mouvoir le poignet, de cambrer
les reins, comme une écuyère assouplie; l'air indépendant, un front à
fendre l'espace et des yeux, des diamants noirs, dans un teint mat.
Qu'elle mènerait bien à cheval dans la steppe, avec un grand chapeau
de velours, les troupeaux de sa mère! Sa voix a des éclats nets et
cinglants. Quel élan dans tout ce qu'elle fait, quelle élégance! Les
Russes en sont ébahis; le capitaine, vieux philosophe, qui navigue
depuis trente ans, la regarde avec admiration quand elle jette à table
ce feu qui l'anime. Elle voyage pour son plaisir, pour voir du pays,
avec ses trois enfants chez qui le sang mongol a encore prédominé. Son
mari, capitaine, est à la guerre. Elle a mis à son garçon une tunique
et un képi, elle endort ses petites filles avec des chansons de route.
Pourtant, quand ils sont couchés, elle aime, enveloppée d'une peau de
chèvre, à monter sur la passerelle et à rêver entre le ciel et l'eau,
sur ce grand pays submergé, comme au lendemain d'un déluge; ses yeux
sont faits à ce large horizon, elle n'en a jamais vu d'autre, et, dans
ses moments de délassement, elle se souvient qu'elle est sibérienne.
Cependant les pays se succèdent, tous noyés. L'impression, déjà
ressentie dans la taïga, d'une grandeur accablante, vous poursuit. Le
fleuve a parfois plus de trois verstes de large, sans compter ses bras
errants et ses lagunes, où l'on se réfugie en cas de tempête. Sous les
roseaux, agités par le vent, un campement s'improvise, il se trouve
toujours dans l'équipage un joueur de guitare, les autres chantent; la
journée passe à l'abri. Le soir, la tempête apaisée, dans la savane qui
ne se courbe plus, un feu s'éteint: près des cendres, un jeune soldat
joue une mélodie d'une douceur infinie: «J'ai tant passé sous les
fenêtres de ma bien-aimée que mes talons en sont blessés!» Personne ne
l'écoute, il chante pour lui-même, il est bien loin d'ici.
[Illustration]
Du temps où il n'y avait pas de chemin de fer, le seul trait d'union
entre le Baïkal et le Pacifique était ce chemin d'eau, tortueux et
lent. Vers la fin de l'été, une kyrielle d'écueils qui affleurent
rendent la navigation pénible et tous les voyageurs gardent dans
l'oreille le cri du sondeur penché à l'avant, sur sa perche,
avertissant la nuit d'une voix monotone le pilote qui louvoie entre les
signaux. Mais ce long voyage était plein d'attrait, la rivière à chaque
coude réservait des surprises; tantôt, serrée comme une couleuvre entre
les pierres, elle menait à de grands cirques fermés où l'épervier
planait dans le silence; tantôt, quittant ces lieux sauvages, elle se
donnait du bon temps dans la plaine qu'elle couvrait de roseaux et de
saules, entravés dans ses bras. Les bateaux n'allaient pas vite mais
laissaient le loisir d'admirer. Les couchers de soleil se gravaient
dans les yeux, la couleur sombre des eaux, à la tombée du soir, brune
comme ces pensées de velours que les Russes appellent les «yeux
d'Annette». La nuit, si le brouillard se levait, le capitaine jetait
l'ancre; la halte dans la brume, pleine de murmures et d'étranges
parfums, le silence, le courant froissé sous la quille, c'était bien
émouvant. Les premiers rayons du matin dissipaient les nuées qui
s'enfuyaient, légères, et le bateau les chassait devant lui comme un
troupeau de fées.
[Illustration]
_KABAROVSK_
Par-dessus les eaux, les grands miroirs brillants, les archipels
luisants, une colline lève le front. L'Amour arrive jusqu'à sa base,
et reçoit l'Oussouri, avec lequel il bifurque vers le nord. Une fine
statue sur le terre-plein domine le spectacle étonnant de ces deux
larges fleuves qui s'embrassent, c'est la statue de Mouraviev, une
aiguille noire qui se détache, volontaire, sur ces grands horizons
noyés; l'homme a le piédestal qu'il rêvait, un beau tournant du fleuve
dont il fit la conquête.
Sur cette terrasse de Kabarovsk, il fait bon se promener le soir, quand
la musique militaire joue sous les feuilles et qu'il passe sous les
ombrages de jeunes cavaliers, des robes claires et des plumes blanches,
dans l'air sec et transparent d'une soirée d'automne. Le fleuve tourne
avec calme au pied de la falaise, ridé d'un friselis léger. Points
bruns perdus sur cette immensité, les barques n'ont pas l'air de
bouger, comme les îles engourdies sous le ciel tiède. La lumière est
enlaçante. Une seule fumée tache l'horizon, c'est une forêt qui brûle
et le vent nous apporte une odeur de roussi.
Kabarovsk est une ville militaire, tracée au cordeau, pleine de
bâtiments officiels, de casernes et d'écoles, et la population, où
le soldat domine, mène la vie élégante des petites garnisons, les
uniformes et les toilettes étincelant dans des flots de poussière.
L'estafette qui vole porter les ordres du gouverneur, le cadet qui
va au collège, les fillettes même, les «gymnasiarques», ont un air
martial, tout le monde ici marche à la baguette. C'est aujourd'hui la
rentrée des classes: il arrive des postes lointains des capitaines qui
amènent leur fille au pensionnat. Une de ces enfants nous frappe par
sa mine sérieuse et douce; la robe, simple, en serge, le chapeau de
fine paille et son bouquet de pâquerettes, le ruban de velours dans les
cheveux, révèlent la main soigneuse d'une maman et la petite a dans les
yeux un éclat franc, sage et discret: «Voilà, explique le capitaine
avec de grands gestes, j'ai épousé une Française et cette petite-là,
c'est une Française, tout le portrait de sa mère; elle parle mieux le
français que le russe, et adroite comme une petite fée; ça coud, ça
brode et ça dessine, voyez plutôt.» Gênée par ces éloges, la fillette,
cramponnée à son parapluie, baisse les yeux; elle est jolie. Que de
soins il a fallu à la mère pour donner à cette violette le parfum de
nos bois!
«Que seras-tu plus tard? demandons-nous à un écolier.
Soldat?--Officier, réplique vivement l'enfant.» C'est le même qui
passe ses soirées à lire les campagnes de Napoléon: tendre la main à
des Français lui paraît dur après Moscou et Sébastopol. Sa sœur, moins
farouche, est fière de nous réciter sa fable de La Fontaine et de
nous faire la révérence comme elle a lu dans un vieux livre qu'on la
faisait en France. Leurs parents sont le vrai type du ménage d'officier
sibérien, lui, bureaucrate en semaine, chasseur du samedi au lundi,
l'œil gai sous les lunettes, la lèvre fine dans une barbe bien fournie,
un être sain, naïf, tout près de la nature, dont il a les gaucheries
et les adresses; elle, au contraire, toute pâle et nerveuse, relevant
de maladie, mais si douce et prévenante que le foyer est embelli par
sa présence; elle a voulu que le français règne à la maison, elle le
parle sans accent avec une fragilité merveilleuse, les enfants l'ont
appris sur ses lèvres. Quels braves gens! Et fiers d'être sibériens,
parlant de leur terre avec émotion. Un de leurs amis a planté un jardin
où il fait pousser à grand'peine la mirabelle, l'abricot, la pêche,
des fruits d'Europe, une rareté ici. Nous nous sommes promené sous ces
ombrages soignés avec amour. Le maître du verger a détaché une pomme
pour nous l'offrir, elle avait de la poussière sur la peau, mais la
chair était succulente, et tous nous la regardaient croquer d'un air
d'orgueil; ils triomphaient devant les espaliers. «La Sibérie, disait
notre ami, c'est une belle jeune fille.»
Kabarovsk n'a qu'un port minuscule, animé par un va-et-vient de jonques
et de barques légères. Au grand soleil, les toiles carrées, les
oriflammes rouges sont d'un bel effet. Les Chinois, les plus nombreux,
détiennent le commerce des grains, des fèves, des pois, et leurs
débardeurs facétieux réjouissent le quai. De grand matin, on entend
piétiner dans les rues: les ouvriers du port descendent, les marchands,
les spéculateurs fiévreux, rongés par l'opium. Il faut gagner de
l'argent, voilà ce qu'un Chinois se répète. A l'âge où chez nous les
polissons montent aux cerisiers, il est dans les affaires; à quinze
ans, marié, considéré, il fonde des succursales, aucun peuple n'a la
bosse du commerce aussi jeune. C'est une race haletante. Enrichis, ils
ruminent de nouvelles affaires, la mort les surprend sur leurs livres
de comptes. Toute leur vie n'est qu'un long calcul. Leur cadavre même
est assuré, et s'ils meurent en exil, ils sont sûrs de retourner dans
un beau cercueil à la terre natale.
[Illustration]