au pied d'une montagne fauve, un pays plat, enlizé dans les herbes.
Un ataman de Cosaques est venu, dès le matin, avec sa femme vêtue en
chasseresse et une paire de chiens maigres se joindre à la troupe; ce
Sibérien robuste, dur comme un rouvre, a soutenu dans sa jeunesse un
combat contre un ours: il est fier d'en montrer les cicatrices.
La gazelle de l'Oussouri est une jolie bête, aux pattes frêles, au
poil d'or bien uni qui se tient, le jour, couchée dans l'herbe chaude
et se lève le soir, se dirigeant dans l'obscurité avec ses grands yeux
poltrons. Il faut la surprendre à l'heure de la sieste, quand elle dort
au milieu de ses petits. Alors, dans le fourré plus haut qu'elle, une
tête fine, effarouchée, deux cornes gracieuses, un long corps ambré
cherche à fuir; le troupeau fait des bonds éperdus, les faons détalent
derrière la mère, qui tremble. On tire dans les herbes, la bête fauchée
s'abat comme une fleur et vous regarde en mourant d'un œil désespéré.
Mais la poursuite enivre dans cette plaine sauvage, sous un soleil
de feu. Le pied se blesse aux bosses du marais; l'air est plein de
moustiques grisés par la fin de l'été; on respire le long des étangs
des aromes mordants, l'herbe vous enlace à mi-corps; la soif brûle
et l'on a bien envie de boire aux mares fiévreuses. Le soir ramène,
brisés, tous les chasseurs vers une clairière, où les gazelles, les
oies sauvages sont amassées en trophée. La plaine rayonne sous la
violence du couchant; toutes les eaux sont troublées par des lueurs
de sang et l'automne met dans les teintes et les parfums une maturité
douloureuse.
La fraîcheur de la nuit est délicieuse après ces journées de fatigue.
Le bateau suit la rive si jeune et si peuplée. L'ataman de Cosaques,
excité par la chasse et quelques verres de vin, cause avec l'officier,
sur ce ton familier qui nous surprend toujours en Russie entre le chef
et le subalterne; il raconte avec exubérance sa vie de Cosaque, ses
grandes chasses, ses prouesses d'homme des bois. Le bateau l'a déposé
devant son village; le géant, sur la grève, poussait des hourras et
nous songions à sa large poitrine, à ses grosses mains qui avaient maté
l'ours. «Des hommes comme ceux-là, disait l'officier, c'est un plaisir
de les commander.»
[Illustration]
_VLADIVOSTOK_
Une forêt brûle, une belle forêt de chênes et de bouleaux où le feu
avance en demi-cercle, en tordant les buissons; le vent fait voler
les cendres et les étincelles, le train passe à travers l'incendie,
personne n'y prend garde: un trésor flambe au milieu d'insouciants.
Aux approches de l'océan, la brise souffle légère, le ciel, fouetté,
brille comme une soie; par l'échancrure d'une montagne, la nappe bleue
se découvre, semée de voiles, protégée par un écran de côtes, le golfe
est lisse comme un lac; dans une poche de ce rivage, découpé comme
ceux de la Grèce, dans un site admirable qui fait songer à Salamine,
Vladivostok a mis ses maisons blanches, son arsenal et ses bassins, à
huit mille verstes de Pétersbourg.
Le quai fourmille de Chinois occupés à décharger des sacs de riz ou
d'arachides, des bottes d'algues et de choux de mer, des caisses de
son remplies d'œufs qu'ils détachent délicatement de leur gangue, en
vérifiant par transparence si l'œuf est frais. La belle humeur de ces
drôles est intarissable. Au grand soleil, le torse reluisant, quand
ils déjeunent sur leurs jonques, se régalant de ces sucreries et de
ces pâtes fades qu'ils sont seuls à apprécier, ce sont des éclats de
rire qui n'en finissent plus. La mer est détestable, bousculée par des
typhons: ils s'aventurent quand même pour un tout petit gain. Rompus,
le soir, ils vont se délasser au théâtre: un pitre enfariné leur fait
passer un bon quart d'heure, les mots poivrés les font hennir, ils
écarquillent les yeux à la pantomime, la musique stridente des flûtes
et des cymbales les charme; ils reviennent en causant dans la nuit avec
animation; souvent la lune pâlit, ils n'ont pas dormi et se remettent à
l'ouvrage aussi dur que la veille.
Un village se cache humblement derrière la montagne. Des Coréens
l'habitent, vêtus de blanc comme chez eux, cultivant leurs laitues. Le
maraîcher n'est pas pressé; il s'en va, ruminant sous son chapeau de
paille, appuyé sur un long bâton de pâtre. Il dit bonjour à son voisin,
salue la femme qui passe, un fardeau sur la tête, la taille serrée
dans sa haute jupe blanche, un frais corsage lilas sur les épaules.
Les enfants habillés de soies multicolores jouent dans la rue comme
une bande de rouges-gorges. Près de l'échoppe du savetier qui lit son
almanach aux dernières clartés du jour, trois fillettes malicieuses
lancent de l'eau au bonhomme qui fait mine de se fâcher pour les faire
envoler. Les amis se promènent en se tenant par le petit doigt, à la
campagnarde; c'est à côté de la grande ville un hameau champêtre,
l'asile où des cœurs simples se réfugient, heureux de leur beau linge
et de leurs soies printanières.
[Illustration]
La ville russe, construite à la hâte, s'étage en éventail au flanc
d'une montagne, jusqu'au faîte couronné par des coupoles d'or. Elle
n'est animée que par le séjour de l'escadre. L'hirondelle n'est pas
mieux accueillie que les gros cuirassés, qui, chaque printemps,
reviennent, pavillon flottant, dans le chenal. C'est la joie qui rentre
en ville. Toutes les nuits d'été, les feux des projecteurs balayent les
ténèbres et voltigent sur les toits, agitant bien des cœurs.
Un coup de canon, par moments, retentit: c'est un bateau de guerre
qui rentre au port, un tir dans la rade ou le salut des forts à
quelque vaisseau étranger. L'écho des montagnes prolonge à l'infini
la détonation, l'air en est ébranlé, c'est la chanson que les gens de
Vladivostok connaissent le mieux; elle leur rappelle qu'ils sont aux
avant-postes de la Sibérie, citadelle et rempart.
Mais Vladivostok gèle tous les hivers.
[Illustration]
_CHEZ LES MANDCHOUS_
Le train s'emplit de gros rieurs, de faces campagnardes qui respirent
la santé. On les parque en troupeaux dans des wagons à ciel ouvert, ils
prennent l'aventure gaiement. Un bonnet en poil de loup, un mouchoir à
quatre cornes encadre drôlement leur visage en relief, rude et cuivré.
La tresse est nouée comme un câble autour du crâne. Le corps, taillé
en hercule, gros os, forte encolure, flotte à l'aise dans une veste
de toile bleue et des souliers ferrés: l'homme, en marchant, a une
façon de peser sur la terre qui sent le paysan. Ils disent de grosses
malices, encore un trait de la campagne: ce sont des Mandchous.
La maison qu'ils habitent au milieu des épis arbore au-dessus du
toit une oriflamme rouge; un vieil arbre, souvent, la prend sous ses
branches. Les bœufs peinent dans les labours, les chars montés sur des
roues antiques grincent le long des chemins. Tous les fonds de vallées,
les bords de ruisseaux sont cultivés. Dans les plaines, cernées par les
montagnes, les groupes d'arbres, égrenés, signalent par leur chevelure
la ferme isolée. Le soir, cette campagne baigne dans un air liquide,
sous une brûlante haleine; les toits, voilés par les feuilles, ont
une grâce légère et la voix du laboureur, qui regagne sa maison en
chantant, résonne avec magnificence.
[Illustration]
La nature est sauvage dans le nord de la Mandchourie: on y trouve des
coulées d'herbes fauves, jamais foulées, des recoins âpres et brûlés
où les chênes roux font à la montagne un diadème, et, sur les sommets,
des forêts silencieuses, de grands bois de cèdres majestueux. Ces
arbres sont admirables par leur robuste vieillesse; leur tronc puissant
monte si haut, si droit, que les chênes les plus vigoureux à côté de
ces rois sont des nains. Quand le Mandchou de la plaine tourne les
yeux vers ses montagnes, à l'automne, il voit, comme les marches d'un
escalier, les teintes dégradées des feuillages étagées sur le revers,
en bas les taillis vineux, plus haut l'or des bouleaux, la pourpre
des chênes, un riche manteau dont chaque semaine la couleur change,
mais sur la cime, le front des cèdres reste d'un beau vert immuable.
Un charme héroïque se dégage de cette vision: le Mandchou n'est qu'un
laboureur, mais d'une vieille race de conquérants, et d'un fer de
charrue on peut toujours forger une épée.
[Illustration]
_UN OFFICIER_
C'était un Courlandais flegmatique, austère comme un chevalier
porte-glaive. Il avait le type de la Baltique, froid, raide, un peu
gourmé, de ces gentilshommes pauvres qui n'ont hérité de leurs aïeux
qu'un sentiment très pur de l'honneur, une âme scrupuleuse et la
vieille ardeur des croisades; comme un moine guerrier du moyen âge, il
pensait que la Russie était à évangéliser et prenait son métier comme
un sacerdoce. Le front trop découvert était un miroir à rêveries. Don
Quichotte devait avoir ce long nez, ce crâne en pointe, cette taille
maigre, ces jambes de sept lieues, et cet air souverainement distrait
et détaché du monde. Il se perdait souvent dans des entretiens avec
lui-même si absorbants que personne ne le dérangeait. Tout présageait
en lui un original: la parole sourde et lente, écho de longues
réflexions, l'œil tout à coup brillant et illuminé, le front barré par
des convictions opiniâtres, la bouche encore jeune, douloureuse, d'un
enthousiaste à chaque instant blessé par la vie.
Sorti de l'École de guerre, amoureux de gloire, il avait sollicité
un poste en Mandchourie, espérant y trouver plus d'indépendance et
d'élan pour éduquer le soldat, son rêve. Mais il ne réussissait guère:
le peuple se méfie de ces natures inflexibles. Son regard rigoureux
écartait les sympathies, il lui manquait pour plaire cette bonhomie
liante à laquelle un aristocrate de la Baltique a toujours peine à
condescendre. «Dans ta famille, lui disait sa jeune femme, on n'a pas
de souplesse.»
Ces deux têtes rêveuses excitaient cependant au plus haut degré
l'intérêt et la compassion, on les sentait pleines d'inquiétudes, de
fièvres, d'espoirs, de chagrins et tout endolories par les coups du
malheur. Ils étaient venus en hiver, par un froid terrible, gagnant
leur garnison par des sentiers de montagne, à cheval; un des enfants
était mort en route. Plus tard, un Chinois auquel on avait confié la
plus petite, l'avait laissée tomber sur le feu. La terre promise a
commencé par les mettre en deuil.
Mais l'infortune les ancre davantage dans leurs chimères, ils veulent
vivre en justes et redresser des torts. La petite maison chinoise, où
ils logent, est devenue l'asile des indigènes molestés. Devant les
colonnes sculptées de la porte et les lionceaux de granit, une treille
étend ses sarments; un jour les Mandchous l'ont apportée timidement,
«pour que madame, disaient-ils dans leur parler rustique, s'asseye
sous le feuillage et se rafraîchisse avec les grappes». Les musiciens
venaient quelquefois jouer sous leurs fenêtres. Nos idéalistes ne
rêvaient pas d'autre récompense.
Affranchis, disaient-ils, de tous les préjugés de leur nation,
novateurs, esprits d'avant-garde, le passé les étreignait toujours.
Elle lisait les écrits des révolutionnaires, mais elle feuilletait
aussi ses cahiers de couvent; une fleur sèche l'attendrissait. Il ne
serait jamais parti en voyage sans se faire bénir par elle d'une petite
croix sur le front.
On ne pouvait s'empêcher de les plaindre, en dépit de leur raideur:
ils souffraient, durs martyrs d'eux-mêmes; ils voulaient sortir de
l'ornière sans trop savoir comment; l'injustice les révoltait, ils
s'enflammaient pour des rêves, ils allaient de l'avant, comme les
premiers croisés, ignorant leur chemin; c'étaient deux cœurs naïfs,
stoïques et malheureux.
[Illustration]
_LA VIE DE PROVINCE_
Les fouets claquent dans la grand'rue, c'est jour de marché, jour
de fête pour Ajé-Ké, et tous les magasins du bourg, large ouverts,
étalent leurs marchandises, pour attirer les campagnards. Ils viennent
avec leurs doigts noueux tâter les fourrures de lynx et de panthère,
la peau de chat ou de renard dont ils veulent fourrer leur pelisse,
la vaisselle de cuivre, les petits pots bien forgés, bien battus,
bien polis. Les femmes se laissent tenter par ces galons de village
qu'elles cousent au col et aux poignets de leurs robes. La rue est
pleine de monde, les rouliers poussent la charrette embourbée jusqu'à
l'essieu, jurent sur leurs huit chevaux, s'arrêtent chez le carrossier
à l'enseigne de la grosse roue, sous la gueule du dragon qui signale un
mont-de-piété ou à l'auberge des Trois-Couronnes.
[Illustration]
La place du marché fourmille de vestes bleues. Installés sous de grands
parasols, les vendeurs de pommes et de raisins chassent avec une queue
de cheval la poussière et les mouches, les petits pâtissiers crient
leurs noix confites d'une voix suraiguë, les marchands de grains,
les maraîchers hèlent le client; autour des montagnes de choux et
des jarres d'huile on discute, on rit, on se tape sur l'épaule. Le
charlatan débite sa drogue devant un cercle de badauds. Un condamné
traverse la foule, portant comme une collerette sa cangue, sans
vergogne. Des barbiers opèrent en plein vent: comme à nos marchés du
samedi, le villageois vient se faire beau, on lui renoue la tresse,
on lui passe le rasoir sur le crâne, non sans quelques balafres. Des
cuisines s'improvisent sur un réchaud de braise, les morceaux de mouton
rôtis à la brochette se dégustent aussitôt sous une toile volante.
Le soleil éclabousse cette foule remuante, vermillonne les grosses
joues. Le vieux marchand de lunettes, dont les yeux fatigués fuient la
lumière, se renfonce dans le coin le plus obscur et le plus frais de
sa boutique; il a mis sur son front un abat-jour en papier vert; il
est là, renfrogné, comme un sage qui médite; sa fille aux yeux rieurs
surveille les clients et la place inondée de soleil; une alouette
captive leur tient compagnie.
[Illustration]
Parmi les grosses fermières mandchoues, la femme d'un Chinois, menue,
vieillotte, chancelant sur ses pieds mutilés, excite la risée des
gamins. Elle est mise avec plus d'élégance, mais le peuple se moque
d'elle parce qu'il la sent incapable aux travaux des champs, femme de
marchand, de spéculateur, bonne à compter des piastres. Par une ruelle
déserte, elle se dirige vers une maison enfouie sous des peupliers, au
fond d'une cour encombrée de jarres. Le maître du logis est un grand
négociant d'Ajé-Ké: des centaines de charrettes emportent à la côte son
huile et ses fèves. Un ordre méticuleux règne chez lui; sur le parquet,
les nattes blondes étincellent; la tablette des aïeux, les vases, les
bibelots, ornent la pièce d'apparat; les boiseries ont des fleurs
sculptées, le verrou est une rose. Le plaisir du marchand, à la fin de
la journée, dans cette pièce qu'un jour voilé éclaire, est de déguster
dans une feuille de porcelaine son thé en fleur, régal de riche. Trois
femmes dans la salle voisine s'occupent à des soins de parure, se
coiffent, piquent un jasmin dans l'édifice, se fardent: la plus jeune
et la plus jolie a les autres comme dames d'atour. La toilette des
enfants n'exige pas moins d'apprêt, il faut qu'ils soient mignons,
costumés selon leur fortune; l'avarice du marchand n'a qu'une fissure,
l'orgueil qu'il éprouve à couvrir sa famille de robes et de bijoux.
Enrichi, le Céleste retourne dans son pays, mais il en vient un autre,
qui le remplace: le négoce, les opérations à longue échéance sont dans
leur tempérament; le Mandchou, bon enfant, laboure, et le fruit de la
récolte reste aux ongles du Chinois.
L'homme le moins satisfait de cette bourgade est sûrement le
gouverneur. Pour un mandarin, la Mandchourie c'est l'exil chez les
barbares. A qui confier le secret d'une pièce de vers que les parfums
d'une nuit d'été vous ont inspirée? Les finesses de l'esprit passent
inaperçues chez ces rustres. Ciseler un compliment est peine inutile.
Sur la tête du fonctionnaire, la présence des Russes est comme un orage
menaçant; il danse sur la corde raide entre Pétersbourg et Pékin, et,
ne sachant jamais auquel il est prudent d'obéir, pour s'épargner les
soucis, il se calfeutre dans son palais, ne sort plus, déclare qu'il
a la migraine; chaque matin, de ses yeux apeurés de fumeur d'opium,
il regarde dans la glace si sa tête est toujours sur ses épaules, il
tremble comme un lièvre au gîte.
[Illustration]
Blottie sous de vieux peupliers, Ajé-Ké possédait quelques pagodes;
leur cloche de bronze appelait les fidèles, chaque corps de métier
avait son autel et son dieu; les forgerons, les orfèvres, les
cuisiniers, priaient le leur. Mais tout s'est écroulé dans la
révolte des Boxeurs et les représailles; les idoles sont en poudre,
les brûle-parfums, les vases ont disparu, la cloche est fêlée, dans
les encoignures du toit les tourterelles seules chantent l'office.
Même abandon au cimetière: les sépulcres entr'ouverts montrent leurs
squelettes, bonnets de velours, boutons de jade, cigognes brodées que
la pluie et la neige diluent; les morts, richement parés le jour des
funérailles pour accomplir les rites, gisent maintenant, délaissés,
sous les vieux arbres, des nuées de corbeaux sur leurs coffres; la
piété filiale n'en demande pas davantage.
Dans un quartier éloigné, au bout d'une rue, près d'un étang au bord
duquel se font les exécutions capitales, une petite mosquée rassemble
tous les soirs ceux qui exercent un métier sanglant, les bouchers, les
assommeurs de bœufs. Se sentant honnis dans les pagodes, ils se sont
faits musulmans. Le salle est décorée de versets du Coran, le sol est
couvert de nattes; les Mandchous se déchaussent, coiffent un turban, se
prosternent vers l'alvéole creusée dans le mur du côté de La Mecque,
et l'appel à la prière du soir, que chante le muezzin de son minaret,
résonne singulièrement dans ce pays lointain.
La foule animée des soirs de marché s'est dispersée, la dernière
charrette s'éloigne, une mule rue dans les brancards; les bruits
s'éteignent et derrière les murs de terre et les carreaux de papier
commencent les chuchotements nocturnes, les lueurs tremblotantes
soufflées dès que la patrouille approche. D'un bouge illuminé
s'échappent des cris de détresse. Notre ami s'est élancé: un soldat bat
une femme, il veut l'arrêter: «De quoi vous mêlez-vous? crie du fond
du cabaret une voix d'ivrogne, cet homme est avec moi. Passez votre
chemin.» C'est un officier qui s'enivre avec son subalterne. «Vous
voyez un gradé de la dernière promotion, dit tristement le Courlandais.
On les a nommés trop vite. Ils ont les galons sans l'honneur.» Nous
sommes revenus, n'osant plus rien nous dire: les Chinois, terrifiés
par l'algarade, avaient soufflé leurs lanternes et filé prudemment, en
rasant les murailles.
[Illustration]
[Illustration]
_FIÉVREUSE CONQUÊTE_
Une ville neuve, informe, de pièces et de morceaux, éparpillée sur huit
verstes, sort de terre. Une nuée de terrassiers s'agitent, le fléau
sur l'épaule; les maçons grimpent d'un pied léger les plans inclinés
et transportent, comme plumes, d'énormes poutres en fer. Les chantiers
bourdonnent: déjà les restaurants, les cafés-chantants allument leurs
quinquets; un faux luxe s'étale, des flûtes de champagne sur des nappes
tachées, des fruits blets dans des coupes, des romances, du fard, des
beautés frelatées.
Karbine était jadis un petit village mandchou, quelques fermes sous
de vieux arbres, dont on a conservé les ombrages pour la promenade;
l'automne, ils sont superbes. Ce sont les seuls qui gardent leur
calme, leur naturel et leur sérénité dans cette ville où un flot
mouvant de marchands, d'aventuriers, de spéculateurs, d'escrocs passe
dans un bruit d'or. Un perruquier marseillais, venu il y a trois ans,
riche d'une boîte de sardines, est sur le chemin de la fortune. Les
brasseurs d'affaires lui achètent des flacons de chypre et d'opoponax
qu'ils versent dans leurs bottes avant d'entrer au théâtre. Le cafetier
monte une bibliothèque et prête le roman à la mode; le plus borgne
cabaret a des orgues puissantes; les cochers nagent dans l'opulence,
et restent au lit quand le temps est mauvais; l'hôtel refuse des
voyageurs; les loyers sont hors de prix; c'est une cohue dans les rues,
des calèches qui roulent, la fièvre dans tous les yeux.
[Illustration]
Un beau fleuve, devant Karbine, le Soungari, emporte les jonques vers
l'Amour et la Sibérie. On vient de lancer par-dessus un pont grandiose
aux arches légères, le dernier écrou est vissé et les travailleurs
s'en vont bras dessus bras dessous en chantant. La nuit tombe, noie
les berges et les voiles en route vers le nord. En écoutant le pas des
ouvriers qui résonne sur le tablier de fer et leur voix qui s'éloigne
comme un chant de triomphe, on songe avec émerveillement aux forces
immenses dont la Russie dispose.
[Illustration]
_RACE DE TRAVAILLEURS_
Un fleuve aux larges bords se présente à l'horizon, c'est le Soungari,
sablonneux, encombré de grandes îles jaunes; il tourne avec lenteur.
On ne juge de son étendue et de sa majesté que d'une falaise de sa
rive gauche. Là, sous un bouquet d'arbres, contre l'auberge, on peut,
des heures, contempler ce spectacle toujours noble. Il n'y a que les
fleuves d'Asie pour marcher de ce pas sacerdotal.
Les terrassiers de la voie ont construit un hameau pour l'hivernage;
ils n'y sont que la nuit, sur les nattes tiédies par un feu doux; de
jour, ils fourmillent dans le chantier, jettent bas, en plein hiver,
la grosse veste ouatée et travaillent nus. Ces rudes hommes n'ont qu'un
plaisir, la flânerie du soir, dans la fumée bleue qui sort des âtres.
Les petits métiers animent la rue, bonnetiers, sabotiers, fourreurs;
le jongleur de carrefour escamote ses souris blanches, le devin tire
l'horoscope, le scribe compose des épîtres, les restaurateurs crient
leur menu. Les jours de fête, dans un petit vallon protégé du vent, un
théâtre joue des farces, des pantomimes à grand spectacle. Ce n'est
qu'une troupe de village, mais dans l'air pur les voix ont de l'écho,
les acclamations emplissent la vallée. A la tombée de la nuit, chacun
allume sa lanterne et s'en retourne sagement, en suivant la rainure des
sillons.
Par les matinées limpides, les charrettes filent, nombreuses, à travers
champs. La glace craque sous les pas de la mule, la campagne est
ensoleillée et les fermes, dans le lointain, se détachent finement
sous les grands cheveux dorés des saules. Le temps de la récolte est
passé, c'est maintenant celui des charrois: sur la vieille route
mandarine, passe une foule de voitures chargées de grain, d'huile. Huit
mules traînent la charge et pour atteindre celles qui sont en flèche
les charretiers ont de longs fouets. Des piétons se joignent à ces
convois; on voyage par bandes, un violoneux pour charmer la route. La
chaussée, construite pour des empereurs, est spacieuse: il passe, comme
un ouragan dans la poussière, un escadron de troupes chinoises, ses
étendards au vent: on se gare. Les bêtes s'arrêtent, toutes seules, à
l'auberge, près de la margelle du vieux puits, car tout est vieux ici,
le pont de granit et ses balustres, les lions pétrifiés qui le gardent,
la figure blasée des passants et la terre brunie, estampée comme un
vieux cadre, chargée de souvenirs.
[Illustration]
La plaine a de grands arbres qui entourent des sépultures, personne n'y
touche, on les laisse vieillir, cela fait dans les champs des oasis,
des bouquets gracieux. Peupliers debout sur les sépulcres, ramures
caressantes, ils abritent l'aïeul enterré. Le cercueil est une borne
que la charrue n'ose franchir, et la terre en est ennoblie.
[Illustration]
_LA VILLE ALTIÈRE_
La plaine permet de voir très loin. Un mur fait bloc à l'horizon, l'œil
n'en peut faire le tour: Moukden, la vieille guerrière, serrée dans son
rempart comme une ville féodale, est restée hautaine et imposante.