Le lendemain, un soleil radieux met la brume en déroute et éclaire,

au pied d'une montagne fauve, un pays plat, enlizé dans les herbes.

Un ataman de Cosaques est venu, dès le matin, avec sa femme vêtue en

chasseresse et une paire de chiens maigres se joindre à la troupe; ce

Sibérien robuste, dur comme un rouvre, a soutenu dans sa jeunesse un

combat contre un ours: il est fier d'en montrer les cicatrices.

La gazelle de l'Oussouri est une jolie bête, aux pattes frêles, au

poil d'or bien uni qui se tient, le jour, couchée dans l'herbe chaude

et se lève le soir, se dirigeant dans l'obscurité avec ses grands yeux

poltrons. Il faut la surprendre à l'heure de la sieste, quand elle dort

au milieu de ses petits. Alors, dans le fourré plus haut qu'elle, une

tête fine, effarouchée, deux cornes gracieuses, un long corps ambré

cherche à fuir; le troupeau fait des bonds éperdus, les faons détalent

derrière la mère, qui tremble. On tire dans les herbes, la bête fauchée

s'abat comme une fleur et vous regarde en mourant d'un œil désespéré.

Mais la poursuite enivre dans cette plaine sauvage, sous un soleil

de feu. Le pied se blesse aux bosses du marais; l'air est plein de

moustiques grisés par la fin de l'été; on respire le long des étangs

des aromes mordants, l'herbe vous enlace à mi-corps; la soif brûle

et l'on a bien envie de boire aux mares fiévreuses. Le soir ramène,

brisés, tous les chasseurs vers une clairière, où les gazelles, les

oies sauvages sont amassées en trophée. La plaine rayonne sous la

violence du couchant; toutes les eaux sont troublées par des lueurs

de sang et l'automne met dans les teintes et les parfums une maturité

douloureuse.

La fraîcheur de la nuit est délicieuse après ces journées de fatigue.

Le bateau suit la rive si jeune et si peuplée. L'ataman de Cosaques,

excité par la chasse et quelques verres de vin, cause avec l'officier,

sur ce ton familier qui nous surprend toujours en Russie entre le chef

et le subalterne; il raconte avec exubérance sa vie de Cosaque, ses

grandes chasses, ses prouesses d'homme des bois. Le bateau l'a déposé

devant son village; le géant, sur la grève, poussait des hourras et

nous songions à sa large poitrine, à ses grosses mains qui avaient maté

l'ours. «Des hommes comme ceux-là, disait l'officier, c'est un plaisir

de les commander.»

[Illustration]

_VLADIVOSTOK_

Une forêt brûle, une belle forêt de chênes et de bouleaux où le feu

avance en demi-cercle, en tordant les buissons; le vent fait voler

les cendres et les étincelles, le train passe à travers l'incendie,

personne n'y prend garde: un trésor flambe au milieu d'insouciants.

Aux approches de l'océan, la brise souffle légère, le ciel, fouetté,

brille comme une soie; par l'échancrure d'une montagne, la nappe bleue

se découvre, semée de voiles, protégée par un écran de côtes, le golfe

est lisse comme un lac; dans une poche de ce rivage, découpé comme

ceux de la Grèce, dans un site admirable qui fait songer à Salamine,

Vladivostok a mis ses maisons blanches, son arsenal et ses bassins, à

huit mille verstes de Pétersbourg.

Le quai fourmille de Chinois occupés à décharger des sacs de riz ou

d'arachides, des bottes d'algues et de choux de mer, des caisses de

son remplies d'œufs qu'ils détachent délicatement de leur gangue, en

vérifiant par transparence si l'œuf est frais. La belle humeur de ces

drôles est intarissable. Au grand soleil, le torse reluisant, quand

ils déjeunent sur leurs jonques, se régalant de ces sucreries et de

ces pâtes fades qu'ils sont seuls à apprécier, ce sont des éclats de

rire qui n'en finissent plus. La mer est détestable, bousculée par des

typhons: ils s'aventurent quand même pour un tout petit gain. Rompus,

le soir, ils vont se délasser au théâtre: un pitre enfariné leur fait

passer un bon quart d'heure, les mots poivrés les font hennir, ils

écarquillent les yeux à la pantomime, la musique stridente des flûtes

et des cymbales les charme; ils reviennent en causant dans la nuit avec

animation; souvent la lune pâlit, ils n'ont pas dormi et se remettent à

l'ouvrage aussi dur que la veille.

Un village se cache humblement derrière la montagne. Des Coréens

l'habitent, vêtus de blanc comme chez eux, cultivant leurs laitues. Le

maraîcher n'est pas pressé; il s'en va, ruminant sous son chapeau de

paille, appuyé sur un long bâton de pâtre. Il dit bonjour à son voisin,

salue la femme qui passe, un fardeau sur la tête, la taille serrée

dans sa haute jupe blanche, un frais corsage lilas sur les épaules.

Les enfants habillés de soies multicolores jouent dans la rue comme

une bande de rouges-gorges. Près de l'échoppe du savetier qui lit son

almanach aux dernières clartés du jour, trois fillettes malicieuses

lancent de l'eau au bonhomme qui fait mine de se fâcher pour les faire

envoler. Les amis se promènent en se tenant par le petit doigt, à la

campagnarde; c'est à côté de la grande ville un hameau champêtre,

l'asile où des cœurs simples se réfugient, heureux de leur beau linge

et de leurs soies printanières.

[Illustration]

La ville russe, construite à la hâte, s'étage en éventail au flanc

d'une montagne, jusqu'au faîte couronné par des coupoles d'or. Elle

n'est animée que par le séjour de l'escadre. L'hirondelle n'est pas

mieux accueillie que les gros cuirassés, qui, chaque printemps,

reviennent, pavillon flottant, dans le chenal. C'est la joie qui rentre

en ville. Toutes les nuits d'été, les feux des projecteurs balayent les

ténèbres et voltigent sur les toits, agitant bien des cœurs.

Un coup de canon, par moments, retentit: c'est un bateau de guerre

qui rentre au port, un tir dans la rade ou le salut des forts à

quelque vaisseau étranger. L'écho des montagnes prolonge à l'infini

la détonation, l'air en est ébranlé, c'est la chanson que les gens de

Vladivostok connaissent le mieux; elle leur rappelle qu'ils sont aux

avant-postes de la Sibérie, citadelle et rempart.

Mais Vladivostok gèle tous les hivers.

[Illustration]

_CHEZ LES MANDCHOUS_

Le train s'emplit de gros rieurs, de faces campagnardes qui respirent

la santé. On les parque en troupeaux dans des wagons à ciel ouvert, ils

prennent l'aventure gaiement. Un bonnet en poil de loup, un mouchoir à

quatre cornes encadre drôlement leur visage en relief, rude et cuivré.

La tresse est nouée comme un câble autour du crâne. Le corps, taillé

en hercule, gros os, forte encolure, flotte à l'aise dans une veste

de toile bleue et des souliers ferrés: l'homme, en marchant, a une

façon de peser sur la terre qui sent le paysan. Ils disent de grosses

malices, encore un trait de la campagne: ce sont des Mandchous.

La maison qu'ils habitent au milieu des épis arbore au-dessus du

toit une oriflamme rouge; un vieil arbre, souvent, la prend sous ses

branches. Les bœufs peinent dans les labours, les chars montés sur des

roues antiques grincent le long des chemins. Tous les fonds de vallées,

les bords de ruisseaux sont cultivés. Dans les plaines, cernées par les

montagnes, les groupes d'arbres, égrenés, signalent par leur chevelure

la ferme isolée. Le soir, cette campagne baigne dans un air liquide,

sous une brûlante haleine; les toits, voilés par les feuilles, ont

une grâce légère et la voix du laboureur, qui regagne sa maison en

chantant, résonne avec magnificence.

[Illustration]

La nature est sauvage dans le nord de la Mandchourie: on y trouve des

coulées d'herbes fauves, jamais foulées, des recoins âpres et brûlés

où les chênes roux font à la montagne un diadème, et, sur les sommets,

des forêts silencieuses, de grands bois de cèdres majestueux. Ces

arbres sont admirables par leur robuste vieillesse; leur tronc puissant

monte si haut, si droit, que les chênes les plus vigoureux à côté de

ces rois sont des nains. Quand le Mandchou de la plaine tourne les

yeux vers ses montagnes, à l'automne, il voit, comme les marches d'un

escalier, les teintes dégradées des feuillages étagées sur le revers,

en bas les taillis vineux, plus haut l'or des bouleaux, la pourpre

des chênes, un riche manteau dont chaque semaine la couleur change,

mais sur la cime, le front des cèdres reste d'un beau vert immuable.

Un charme héroïque se dégage de cette vision: le Mandchou n'est qu'un

laboureur, mais d'une vieille race de conquérants, et d'un fer de

charrue on peut toujours forger une épée.

[Illustration]

_UN OFFICIER_

C'était un Courlandais flegmatique, austère comme un chevalier

porte-glaive. Il avait le type de la Baltique, froid, raide, un peu

gourmé, de ces gentilshommes pauvres qui n'ont hérité de leurs aïeux

qu'un sentiment très pur de l'honneur, une âme scrupuleuse et la

vieille ardeur des croisades; comme un moine guerrier du moyen âge, il

pensait que la Russie était à évangéliser et prenait son métier comme

un sacerdoce. Le front trop découvert était un miroir à rêveries. Don

Quichotte devait avoir ce long nez, ce crâne en pointe, cette taille

maigre, ces jambes de sept lieues, et cet air souverainement distrait

et détaché du monde. Il se perdait souvent dans des entretiens avec

lui-même si absorbants que personne ne le dérangeait. Tout présageait

en lui un original: la parole sourde et lente, écho de longues

réflexions, l'œil tout à coup brillant et illuminé, le front barré par

des convictions opiniâtres, la bouche encore jeune, douloureuse, d'un

enthousiaste à chaque instant blessé par la vie.

Sorti de l'École de guerre, amoureux de gloire, il avait sollicité

un poste en Mandchourie, espérant y trouver plus d'indépendance et

d'élan pour éduquer le soldat, son rêve. Mais il ne réussissait guère:

le peuple se méfie de ces natures inflexibles. Son regard rigoureux

écartait les sympathies, il lui manquait pour plaire cette bonhomie

liante à laquelle un aristocrate de la Baltique a toujours peine à

condescendre. «Dans ta famille, lui disait sa jeune femme, on n'a pas

de souplesse.»

Ces deux têtes rêveuses excitaient cependant au plus haut degré

l'intérêt et la compassion, on les sentait pleines d'inquiétudes, de

fièvres, d'espoirs, de chagrins et tout endolories par les coups du

malheur. Ils étaient venus en hiver, par un froid terrible, gagnant

leur garnison par des sentiers de montagne, à cheval; un des enfants

était mort en route. Plus tard, un Chinois auquel on avait confié la

plus petite, l'avait laissée tomber sur le feu. La terre promise a

commencé par les mettre en deuil.

Mais l'infortune les ancre davantage dans leurs chimères, ils veulent

vivre en justes et redresser des torts. La petite maison chinoise, où

ils logent, est devenue l'asile des indigènes molestés. Devant les

colonnes sculptées de la porte et les lionceaux de granit, une treille

étend ses sarments; un jour les Mandchous l'ont apportée timidement,

«pour que madame, disaient-ils dans leur parler rustique, s'asseye

sous le feuillage et se rafraîchisse avec les grappes». Les musiciens

venaient quelquefois jouer sous leurs fenêtres. Nos idéalistes ne

rêvaient pas d'autre récompense.

Affranchis, disaient-ils, de tous les préjugés de leur nation,

novateurs, esprits d'avant-garde, le passé les étreignait toujours.

Elle lisait les écrits des révolutionnaires, mais elle feuilletait

aussi ses cahiers de couvent; une fleur sèche l'attendrissait. Il ne

serait jamais parti en voyage sans se faire bénir par elle d'une petite

croix sur le front.

On ne pouvait s'empêcher de les plaindre, en dépit de leur raideur:

ils souffraient, durs martyrs d'eux-mêmes; ils voulaient sortir de

l'ornière sans trop savoir comment; l'injustice les révoltait, ils

s'enflammaient pour des rêves, ils allaient de l'avant, comme les

premiers croisés, ignorant leur chemin; c'étaient deux cœurs naïfs,

stoïques et malheureux.

[Illustration]

_LA VIE DE PROVINCE_

Les fouets claquent dans la grand'rue, c'est jour de marché, jour

de fête pour Ajé-Ké, et tous les magasins du bourg, large ouverts,

étalent leurs marchandises, pour attirer les campagnards. Ils viennent

avec leurs doigts noueux tâter les fourrures de lynx et de panthère,

la peau de chat ou de renard dont ils veulent fourrer leur pelisse,

la vaisselle de cuivre, les petits pots bien forgés, bien battus,

bien polis. Les femmes se laissent tenter par ces galons de village

qu'elles cousent au col et aux poignets de leurs robes. La rue est

pleine de monde, les rouliers poussent la charrette embourbée jusqu'à

l'essieu, jurent sur leurs huit chevaux, s'arrêtent chez le carrossier

à l'enseigne de la grosse roue, sous la gueule du dragon qui signale un

mont-de-piété ou à l'auberge des Trois-Couronnes.

[Illustration]

La place du marché fourmille de vestes bleues. Installés sous de grands

parasols, les vendeurs de pommes et de raisins chassent avec une queue

de cheval la poussière et les mouches, les petits pâtissiers crient

leurs noix confites d'une voix suraiguë, les marchands de grains,

les maraîchers hèlent le client; autour des montagnes de choux et

des jarres d'huile on discute, on rit, on se tape sur l'épaule. Le

charlatan débite sa drogue devant un cercle de badauds. Un condamné

traverse la foule, portant comme une collerette sa cangue, sans

vergogne. Des barbiers opèrent en plein vent: comme à nos marchés du

samedi, le villageois vient se faire beau, on lui renoue la tresse,

on lui passe le rasoir sur le crâne, non sans quelques balafres. Des

cuisines s'improvisent sur un réchaud de braise, les morceaux de mouton

rôtis à la brochette se dégustent aussitôt sous une toile volante.

Le soleil éclabousse cette foule remuante, vermillonne les grosses

joues. Le vieux marchand de lunettes, dont les yeux fatigués fuient la

lumière, se renfonce dans le coin le plus obscur et le plus frais de

sa boutique; il a mis sur son front un abat-jour en papier vert; il

est là, renfrogné, comme un sage qui médite; sa fille aux yeux rieurs

surveille les clients et la place inondée de soleil; une alouette

captive leur tient compagnie.

[Illustration]

Parmi les grosses fermières mandchoues, la femme d'un Chinois, menue,

vieillotte, chancelant sur ses pieds mutilés, excite la risée des

gamins. Elle est mise avec plus d'élégance, mais le peuple se moque

d'elle parce qu'il la sent incapable aux travaux des champs, femme de

marchand, de spéculateur, bonne à compter des piastres. Par une ruelle

déserte, elle se dirige vers une maison enfouie sous des peupliers, au

fond d'une cour encombrée de jarres. Le maître du logis est un grand

négociant d'Ajé-Ké: des centaines de charrettes emportent à la côte son

huile et ses fèves. Un ordre méticuleux règne chez lui; sur le parquet,

les nattes blondes étincellent; la tablette des aïeux, les vases, les

bibelots, ornent la pièce d'apparat; les boiseries ont des fleurs

sculptées, le verrou est une rose. Le plaisir du marchand, à la fin de

la journée, dans cette pièce qu'un jour voilé éclaire, est de déguster

dans une feuille de porcelaine son thé en fleur, régal de riche. Trois

femmes dans la salle voisine s'occupent à des soins de parure, se

coiffent, piquent un jasmin dans l'édifice, se fardent: la plus jeune

et la plus jolie a les autres comme dames d'atour. La toilette des

enfants n'exige pas moins d'apprêt, il faut qu'ils soient mignons,

costumés selon leur fortune; l'avarice du marchand n'a qu'une fissure,

l'orgueil qu'il éprouve à couvrir sa famille de robes et de bijoux.

Enrichi, le Céleste retourne dans son pays, mais il en vient un autre,

qui le remplace: le négoce, les opérations à longue échéance sont dans

leur tempérament; le Mandchou, bon enfant, laboure, et le fruit de la

récolte reste aux ongles du Chinois.

L'homme le moins satisfait de cette bourgade est sûrement le

gouverneur. Pour un mandarin, la Mandchourie c'est l'exil chez les

barbares. A qui confier le secret d'une pièce de vers que les parfums

d'une nuit d'été vous ont inspirée? Les finesses de l'esprit passent

inaperçues chez ces rustres. Ciseler un compliment est peine inutile.

Sur la tête du fonctionnaire, la présence des Russes est comme un orage

menaçant; il danse sur la corde raide entre Pétersbourg et Pékin, et,

ne sachant jamais auquel il est prudent d'obéir, pour s'épargner les

soucis, il se calfeutre dans son palais, ne sort plus, déclare qu'il

a la migraine; chaque matin, de ses yeux apeurés de fumeur d'opium,

il regarde dans la glace si sa tête est toujours sur ses épaules, il

tremble comme un lièvre au gîte.

[Illustration]

Blottie sous de vieux peupliers, Ajé-Ké possédait quelques pagodes;

leur cloche de bronze appelait les fidèles, chaque corps de métier

avait son autel et son dieu; les forgerons, les orfèvres, les

cuisiniers, priaient le leur. Mais tout s'est écroulé dans la

révolte des Boxeurs et les représailles; les idoles sont en poudre,

les brûle-parfums, les vases ont disparu, la cloche est fêlée, dans

les encoignures du toit les tourterelles seules chantent l'office.

Même abandon au cimetière: les sépulcres entr'ouverts montrent leurs

squelettes, bonnets de velours, boutons de jade, cigognes brodées que

la pluie et la neige diluent; les morts, richement parés le jour des

funérailles pour accomplir les rites, gisent maintenant, délaissés,

sous les vieux arbres, des nuées de corbeaux sur leurs coffres; la

piété filiale n'en demande pas davantage.

Dans un quartier éloigné, au bout d'une rue, près d'un étang au bord

duquel se font les exécutions capitales, une petite mosquée rassemble

tous les soirs ceux qui exercent un métier sanglant, les bouchers, les

assommeurs de bœufs. Se sentant honnis dans les pagodes, ils se sont

faits musulmans. Le salle est décorée de versets du Coran, le sol est

couvert de nattes; les Mandchous se déchaussent, coiffent un turban, se

prosternent vers l'alvéole creusée dans le mur du côté de La Mecque,

et l'appel à la prière du soir, que chante le muezzin de son minaret,

résonne singulièrement dans ce pays lointain.

La foule animée des soirs de marché s'est dispersée, la dernière

charrette s'éloigne, une mule rue dans les brancards; les bruits

s'éteignent et derrière les murs de terre et les carreaux de papier

commencent les chuchotements nocturnes, les lueurs tremblotantes

soufflées dès que la patrouille approche. D'un bouge illuminé

s'échappent des cris de détresse. Notre ami s'est élancé: un soldat bat

une femme, il veut l'arrêter: «De quoi vous mêlez-vous? crie du fond

du cabaret une voix d'ivrogne, cet homme est avec moi. Passez votre

chemin.» C'est un officier qui s'enivre avec son subalterne. «Vous

voyez un gradé de la dernière promotion, dit tristement le Courlandais.

On les a nommés trop vite. Ils ont les galons sans l'honneur.» Nous

sommes revenus, n'osant plus rien nous dire: les Chinois, terrifiés

par l'algarade, avaient soufflé leurs lanternes et filé prudemment, en

rasant les murailles.

[Illustration]

[Illustration]

_FIÉVREUSE CONQUÊTE_

Une ville neuve, informe, de pièces et de morceaux, éparpillée sur huit

verstes, sort de terre. Une nuée de terrassiers s'agitent, le fléau

sur l'épaule; les maçons grimpent d'un pied léger les plans inclinés

et transportent, comme plumes, d'énormes poutres en fer. Les chantiers

bourdonnent: déjà les restaurants, les cafés-chantants allument leurs

quinquets; un faux luxe s'étale, des flûtes de champagne sur des nappes

tachées, des fruits blets dans des coupes, des romances, du fard, des

beautés frelatées.

Karbine était jadis un petit village mandchou, quelques fermes sous

de vieux arbres, dont on a conservé les ombrages pour la promenade;

l'automne, ils sont superbes. Ce sont les seuls qui gardent leur

calme, leur naturel et leur sérénité dans cette ville où un flot

mouvant de marchands, d'aventuriers, de spéculateurs, d'escrocs passe

dans un bruit d'or. Un perruquier marseillais, venu il y a trois ans,

riche d'une boîte de sardines, est sur le chemin de la fortune. Les

brasseurs d'affaires lui achètent des flacons de chypre et d'opoponax

qu'ils versent dans leurs bottes avant d'entrer au théâtre. Le cafetier

monte une bibliothèque et prête le roman à la mode; le plus borgne

cabaret a des orgues puissantes; les cochers nagent dans l'opulence,

et restent au lit quand le temps est mauvais; l'hôtel refuse des

voyageurs; les loyers sont hors de prix; c'est une cohue dans les rues,

des calèches qui roulent, la fièvre dans tous les yeux.

[Illustration]

Un beau fleuve, devant Karbine, le Soungari, emporte les jonques vers

l'Amour et la Sibérie. On vient de lancer par-dessus un pont grandiose

aux arches légères, le dernier écrou est vissé et les travailleurs

s'en vont bras dessus bras dessous en chantant. La nuit tombe, noie

les berges et les voiles en route vers le nord. En écoutant le pas des

ouvriers qui résonne sur le tablier de fer et leur voix qui s'éloigne

comme un chant de triomphe, on songe avec émerveillement aux forces

immenses dont la Russie dispose.

[Illustration]

_RACE DE TRAVAILLEURS_

Un fleuve aux larges bords se présente à l'horizon, c'est le Soungari,

sablonneux, encombré de grandes îles jaunes; il tourne avec lenteur.

On ne juge de son étendue et de sa majesté que d'une falaise de sa

rive gauche. Là, sous un bouquet d'arbres, contre l'auberge, on peut,

des heures, contempler ce spectacle toujours noble. Il n'y a que les

fleuves d'Asie pour marcher de ce pas sacerdotal.

Les terrassiers de la voie ont construit un hameau pour l'hivernage;

ils n'y sont que la nuit, sur les nattes tiédies par un feu doux; de

jour, ils fourmillent dans le chantier, jettent bas, en plein hiver,

la grosse veste ouatée et travaillent nus. Ces rudes hommes n'ont qu'un

plaisir, la flânerie du soir, dans la fumée bleue qui sort des âtres.

Les petits métiers animent la rue, bonnetiers, sabotiers, fourreurs;

le jongleur de carrefour escamote ses souris blanches, le devin tire

l'horoscope, le scribe compose des épîtres, les restaurateurs crient

leur menu. Les jours de fête, dans un petit vallon protégé du vent, un

théâtre joue des farces, des pantomimes à grand spectacle. Ce n'est

qu'une troupe de village, mais dans l'air pur les voix ont de l'écho,

les acclamations emplissent la vallée. A la tombée de la nuit, chacun

allume sa lanterne et s'en retourne sagement, en suivant la rainure des

sillons.

Par les matinées limpides, les charrettes filent, nombreuses, à travers

champs. La glace craque sous les pas de la mule, la campagne est

ensoleillée et les fermes, dans le lointain, se détachent finement

sous les grands cheveux dorés des saules. Le temps de la récolte est

passé, c'est maintenant celui des charrois: sur la vieille route

mandarine, passe une foule de voitures chargées de grain, d'huile. Huit

mules traînent la charge et pour atteindre celles qui sont en flèche

les charretiers ont de longs fouets. Des piétons se joignent à ces

convois; on voyage par bandes, un violoneux pour charmer la route. La

chaussée, construite pour des empereurs, est spacieuse: il passe, comme

un ouragan dans la poussière, un escadron de troupes chinoises, ses

étendards au vent: on se gare. Les bêtes s'arrêtent, toutes seules, à

l'auberge, près de la margelle du vieux puits, car tout est vieux ici,

le pont de granit et ses balustres, les lions pétrifiés qui le gardent,

la figure blasée des passants et la terre brunie, estampée comme un

vieux cadre, chargée de souvenirs.

[Illustration]

La plaine a de grands arbres qui entourent des sépultures, personne n'y

touche, on les laisse vieillir, cela fait dans les champs des oasis,

des bouquets gracieux. Peupliers debout sur les sépulcres, ramures

caressantes, ils abritent l'aïeul enterré. Le cercueil est une borne

que la charrue n'ose franchir, et la terre en est ennoblie.

[Illustration]

_LA VILLE ALTIÈRE_

La plaine permet de voir très loin. Un mur fait bloc à l'horizon, l'œil

n'en peut faire le tour: Moukden, la vieille guerrière, serrée dans son

rempart comme une ville féodale, est restée hautaine et imposante.

Du Kremlin au Pacifique · 第 4 / 5 段