Le Baïkal est cerné par les montagnes, d'où lui vient sa bea

_Du Kremlin_

_au Pacifique_

_Du même auteur, à la même librairie_:

PAUVRE ET DOUCE CORÉE =2= francs

GEORGES DUCROCQ

_Du Kremlin

au Pacifique_

PARIS

HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR

9, QUAI VOLTAIRE, 9

1905

_A nos amis

qui souffrent aux avant-postes de l'Occident,_

_aux seuls

qui nous aient tendu la main depuis la défaite._

[Illustration]

_L'AMULETTE_

Ceux qui disent que les Russes sont des Orientaux les jugent vite.

Est-il rien de plus vif et de plus crâne que leurs danses? Seul,

l'Espagnol danse avec un tel emportement. Ces brunes filles de Voronège

qui, le soir, sur les tréteaux des jardins d'été, sautent, les poings

sur les hanches, et provoquent la foule d'un air mutin, Moscou les

applaudit parce qu'elles sont de la race. Elles portent le naïf costume

d'autrefois, la jupe courte, le corsage clair, le tablier brodé, les

colliers de verre que chaque saut fait bondir, la tiare de perles et

ces longs rubans cerise qui flottent autour des tailles. Au rebours

de la danse orientale, lente et lascive, celle-ci est tout feu, nerf

et malice. Elle est paysanne et sans façon, elle piaffe, elle prend

le galop et se dérobe comme un cheval de steppe, elle est mobile et

charmeuse comme les tours du vent dans les avoines.

Il est vrai que, dans un recoin mystérieux du Kremlin, à l'écart, en

contre-bas, quelques tourelles dissimulées font songer à l'Orient.

Leurs bulbes d'or ressemblent à des casques sarrasins. Vermillonnées et

décorées de dessins ardents comme les tapis d'Asie, elles surmontent

une petite galerie aérienne dont les fenêtres grillées paraissent

cacher les jalousies d'un sérail; elles portent à leur cimier un

croissant d'or, surmonté d'une petite croix, mais le baptême semble

récent. Ces belles infidèles sont le dernier vestige des appartements

où vivaient les grands-ducs, sous la domination tartare. De ce

temps-là, quand le «petit père» partait pour la Horde payer tribut,

vers les grandes steppes de la Volga, Dieu seul savait quand il en

reviendrait. Il n'était qu'un fétu dans la main du païen. Pour lui

plaire, en bon vassal, il portait caftan brodé, tiare en poil de loup,

turquoises au sabre et logeait ses amours derrière des moucharabiehs.

Quand, à cheval et dédaigneux, le khan de Tartarie le recevait, le

tsar pliait le genou, baisait la poussière, et pour un crin de cheval

la tête lui volait des épaules. Toutes les bonnes gens de Moscou le

savaient et pleuraient à chaudes larmes en lui tenant l'étrier. De

ces épreuves, les minarets du Térem sont les témoins. Un Russe en les

voyant rit victorieusement dans sa barbe et se rappelle les affronts

essuyés par ses pères. On les conserve, quoique païens, au Kremlin dans

l'enclos sacré, pour que le peuple se souvienne, car la croisade n'est

pas finie.

Nulle part on ne sent mieux cette ferveur que devant la chapelle de

Notre-Dame de Géorgie, au seuil de la place Rouge. Pas plus grosse

qu'un œuf, c'est le reliquaire, l'icone favorite du peuple: les cierges

ne lui manquent jamais; c'est l'endroit le plus passant et la Dame

la plus saluée de Moscou. L'hiver, au retour du bal, au galop des

grands chevaux noirs, d'une si belle robe ténébreuse, les traîneaux

ralentissent, le cocher pelotonné dans sa capote lève son chapeau,

des peaux de renard et de zibeline sort une main qui tremble encore

de l'étreinte du valseur, et, tout bas, avec une petite prière, on

demande en passant une grâce à Notre-Dame. On la porte en carrosse aux

agonisants pour leur donner du courage; les mères dans l'inquiétude

viennent lui demander de garder leurs enfants du péril; celui qui meurt

aux frontières la revoit dans son cadre vermeil qui lui sourit et lui

promet le paradis.

Quand ils ont fait leurs dévotions aux saints de la ville basse, jeunes

mariés en pèlerinage, campagnards venus au marché, conscrits sur leur

départ, tous, ils montent au Kremlin. Ils passent la muraille rouge,

sous les dents du vieux rempart qu'on dirait teint avec du sang, par

la porte du Sauveur sous laquelle chacun se découvre et ils vont droit

aux cathédrales. Ces saintes églises, blanchies à la chaux, n'ont de

superbe que leur vieillesse: là reposent les premiers tsars de Moscou,

les rassembleurs de la terre russe. Un Slave monte au Kremlin comme

un Athénien à l'Acropole, il entre, le cœur grave, sous la voûte du

Sacre. D'abord, dans les ténèbres, il ne voit que des gouttes de feu,

des cires qui brûlent devant l'iconostase; puis, quand les yeux sont

faits à la pénombre, il distingue les bosses et les facettes des

icones enchâssées dans l'or, chargées de pierreries, la face brune de

la Vierge, et sa main polie par les baisers. Aux murs, les saints, la

légion dont la Russie chôme scrupuleusement les fêtes, sont peints avec

leurs auréoles, les fresques enveloppent les piliers et montent jusqu'à

la coupole d'où un grand christ en mosaïque regarde la foule d'un œil

sévère; tout au fond de l'église, rangés dans l'ombre, des cercueils en

argent sous des housses de velours, ce sont les tombeaux des empereurs.

Le pauvre moujik en grosses bottes, la petite vieille qui a de la boue

à ses pieds nus, tremblent de confusion de se sentir admis dans un lieu

aussi vénérable; un général, une femme de la noblesse s'agenouillent à

côté d'eux, sur la même dalle, saint Vladimir, quelle bonté! «Barine,

dit la vieille à son voisin décoré, aie la gentillesse de faire passer

mon cierge», et, comme une fragile étoile, le fil de suif allumé avance

de main en main jusqu'aux larges prunelles miséricordieuses de la

Vierge. Que de prières sont déjà montées dans ce petit espace, que de

fronts meurtris sur le pavé de fer!

Ces lampes qui brûlent au fond des nefs, ces femmes agenouillées, ces

milliers de signes de croix, remuent l'âme du plus indifférent: Moscou

a la beauté des grands lieux de pèlerinage. Et puis, il n'est pas

d'heure de la journée où les cloches ne sonnent, pimpantes aux matines,

plus lentes le soir, quand les sonneurs ont les bras rompus; les plus

grosses ont une voix caverneuse d'archimandrite, les plus petites, les

paroisses modestes, un son argentin. Sans trêve, par-dessus les toits,

elles s'appellent! Moscou sans carillons, on croirait que le cœur de la

Russie a cessé de battre.

[Illustration]

Dans les soirées d'été accablantes et dont la lueur s'éternise, la

seule promenade qui donne un peu de fraîcheur est de suivre les

détours de la Moskowa, la rivière à l'étrange sourire, jusqu'au mont

des Moineaux. C'est une petite colline boisée de bouleaux, d'où l'on

découvre à l'extrémité de la plaine tous les clochers de Moscou. De

cette butte, les soldats de Napoléon aperçurent pour la première fois

la ville dorée, promise à leur courage; les survivants en rapportèrent

une image fabuleuse, ils en parlaient comme les soldats d'Alexandre

des merveilles de l'Asie. Quand, perçant le ciel gris et les nuages de

poussière, les rayons du couchant frappent ce buisson étincelant de

croix, de chaînes et de coupoles, on dirait les feux d'un trésor. Par

un beau soir de juillet, dans l'air lourd et fumeux, ces mille flèches

qui scintillent, assiégées par les vapeurs de la nuit, évoquent un

château de fées. La captive murée dans ces tours, c'est l'âme russe.

Quelquefois le mirage dure une heure. A mesure que le soleil décline,

les flammes se resserrent et n'éclairent plus à la fin que les tulipes

du Kremlin; la dernière qui brille est la grande tour d'Ivan, un point

d'or dans la nuit brûlante.

La nuit tombe, les yeux conservent l'enchantement d'un diadème. Dans

tout vrai cœur de Russe, cette vision-là demeure profondément gravée.

[Illustration]

_DANS LE TRANSSIBÉRIEN_

A chaque départ, une légère fièvre règne dans la gare de Moscou. Ces

wagons qui roulent si loin et rapportent l'odeur du désert, laissent

toujours sur le quai des mouchoirs qui s'agitent, des femmes qui

pleurent; c'est une petite ville de province qu'ils transportent,

pleine d'intrigues et de romans. Onze jours, c'est long; l'ennui

rapproche et chacun veut savoir pourquoi l'autre voyage, à la poursuite

de quel merle bleu.

Celui-ci au nez cabossé, à la figure rougeaude, tiquetée de poils

roux, les cheveux rêches, l'œil d'un bleu pur, sous un front bas et

plissé, est un consul qui va rejoindre son poste. Sa face rayonne,

quand il dit, en se frappant la poitrine: «J'ai l'oukase de Sa Majesté

dans ma poche.» Une vraie pâte de Grand-Russe, opiniâtre, douce, née

pour le labeur et le service. A vingt-cinq ans, ayant mauvaise vue, il

a quitté la flotte, carrière brisée; il est redevenu docile étudiant,

s'est assimilé, avec cette mémoire souple des Slaves, les langues de

l'Asie; et de suite on l'a envoyé aux frontières: c'est sa place.

Renfrogné, grognon, un ours en tanière, bouleversé comme une vieille

femme par des présages, trois bougies allumées, deux mains en croix, il

donne de lui une piètre idée. Une minute après, c'est un autre homme,

un mot l'a fait sortir de sa coquille, l'enthousiasme le transfigure,

il raconte sa joie d'aller en Mandchourie. Puis, avec des Français, il

entre en confidences; des souvenirs de sa vie de matelot, l'enivrement

d'une fête à Marseille le rendent tout à coup éloquent. Et soudain,

volte-face, il rougit et se renfonce dans un silence bougon.

Le soutien de ce grand taciturne est une jeune femme, fluette, brune,

vive, deux grands yeux d'encre, élargis par la migraine, dans un étroit

visage fané, des yeux à aller jusqu'au bout du monde. L'alouette en

Orient gazouille pour le maître. Ils ont passé leur lune de miel au

Turkestan, elle avait des femmes sartes pour compagnes; il fallait

bien voir âme qui vive et ces grandes romanesques lui ont confié leurs

amours: il lui en reste dans les manières un léger abandon. Quand elle

chantonne, c'est en mineur, comme les mahométanes. Mais elle a du sang

de Cosaque dans les veines; elle sait, devant l'obstacle, donner le

coup de cravache et son rire balaye tous les nuages.

Deux beaux enfants, un domestique turc et un chien complétaient ce

ménage. Nés sur les frontières, élevés chez les nomades, le vent du

désert dans les cheveux, les polissons mettaient à une rude épreuve

la douceur de l'épagneul et la patience du Sarte. Katia avait des

yeux de velours dont ses petites amies du Turkestan lui avaient déjà

appris l'usage; le gamin enfourchait tout ce qu'il trouvait, coussin,

genou, le plus souvent la croupe du chien dont les yeux d'or ne

bronchaient pas. Le soir, pour calmer ces deux impatients, le musulman

cherchait dans sa mémoire un vieux conte de caravanier; ils fermaient

les paupières en croyant respirer des jasmins, et le chien, bourré

de chocolat, se couchait à leurs pieds, la patte sous son oreille

endolorie.

[Illustration]

_LES FRONTIÈRES D'EUROPE_

Un ciel gris qui refuse de s'ouvrir, la terre noire encore assombrie

par les nuées, des plaines et des plaines toutes tristes, des champs

de blé coupés, pas un arbre, quelques moulins dont les bras tendent

leur voilure au repos, une immense monotonie. Sur tous les visages

massés dans les gares, ennui et lassitude. Quelques types pourtant se

détachent: Michel aux grands yeux tristes, engourdi dans sa touloupe;

à côté, ricaneur, l'estropié au menton futé, la mauvaise langue du

village; le pope frisé ce matin par sa femme; la grosse servante

d'auberge qui lance généreusement des baisers aux soldats; tous les

autres sont gris, incolores, la vie a passé sur eux son rouleau.

Le train arrive au petit jour sur un pont de fer qui tremble et

résonne. Nous passons la Volga. L'eau grise coule doucement sous les

arches; de grosses barques descendent dans les vapeurs du matin, un

pêcheur jette son filet vers le soleil levant. Quel calme, quelle

puissance dans ce grand fleuve qui chemine! Maman Volga, disent les

Russes, oui, une vieille maman, mêlée à leur histoire, qui a versé à

ses enfants sa force et son insouciance.

Haï! Haï!

chantent les haleurs de la Volga,

Les Anglais astucieux ont inventé des machines;

Nous autres, moujiks, n'en avons pas,

Et nous tirons la corde,

Haï! Haï!

Petite chanson peu maligne, mais qui dit la persévérance du Russe,

obstiné dans sa voie comme le grand fleuve aux eaux troubles.

[Illustration]

Un air plus vif annonce l'Oural. C'est un pays vert, frais, riant

dans ses fonds de vallées, couvert d'un manteau de sapins sur ses

croupes, plein de sources et de ruisselets. Tout en haut des crêtes

trempées par les nuages, une isba, un carré de pommes de terre, une

jonchée de foin, un pré où dort une vache blanche. Le train gravit

lentement ces plateaux à peine ondulés, suit la courbe heureuse des

vallons, s'enfonce dans la forêt. Chaque col découvre un horizon de

chaînes arrondies, des abîmes bleutés, la goutte de mercure d'un

petit lac, le clocher vert d'un hameau de couteliers. Ici, pays du

fer et de l'acier, l'émigrant achète une bonne lame. Les flancs de

la montagne recèlent des pierres précieuses: aux stations on vous

met dans la main des poignées d'améthystes. C'est aussi la contrée

des fruits: un parfum de framboise s'attache aux vêtements, philtre

qui veut vous retenir. Parfois, sous les grandes herbes des talus,

sous les ronces et fougères, un couple de rieurs, garçon et fille,

interrompt sa cueillette pour regarder passer le train. Quels secrets

se racontent-ils au fond du bois, en mordant ces belles pommes rouges,

les dernières que nous montre l'Europe, la vieille ensorceleuse?

[Illustration]

_A LA CONQUÊTE DE L'ASIE_

La première station sibérienne est un rendez-vous de misères. Là, sous

des baraques, les émigrants attendent leur feuille de route, avec

des malles, des literies, des enfants, vêtus de blouses trop larges,

de casquettes qui leur entrent aux oreilles, les pieds meurtris par

d'affreuses bottines élastiques: une tribu campée sur ses hardes. La

douleur a marqué la plupart des visages; il y en a de pensifs et de

mornes, comme séchés par la foudre; une belle et grande jeune femme

promène un regard distrait autour d'elle, ses petits lui prennent la

main qui reste indifférente. Quel orage a courbé cette fleur magnifique?

Pour la première fois on entend le bruit des chaînes: une bande de

condamnés passe avec la livrée du bagne, l'habit de bure, les entraves

aux pieds. Un sous-officier fait l'appel: à la file les forçats sortent

du rang et montent dans le fourgon; femmes et enfants les suivent

chargés de paquets; sans les baïonnettes et ce bruit de ferraille, on

les prendrait pour des émigrants.

[Illustration]

Voilà donc la Sibérie. Elle apparaît d'abord comme une terre aride.

On dit qu'au printemps elle est toute en fleur: les chevaux en ont

jusqu'au poitrail; pour le moment, c'est un sol brûlé et décharné. Les

cours d'eau sans pente s'égarent et croupissent, l'herbe est grillée;

c'est l'image de la désolation, et l'odeur pénétrante et triste des

herbes brûlées vous poursuit jusque dans la nuit.

Quelques nomades y campent durant la belle saison, des Kirghiz aux

jambes torses, cuivrés, tannés, laids comme les cavaliers d'Attila.

Ils vivent sous la tente: on découvre à l'horizon, dans l'air chaud

qui brasille, leurs toits de feutre arrondis, on les voit galoper

dans la steppe. Demain, si leurs chevaux n'ont plus d'herbe, ils

décamperont. Au passage du train, viennent aussi des Bachkirs, drapés

dans des soieries voyantes, grands, barbus, solennels sous un turban de

mousseline, l'œil alangui. C'est déjà l'Asie, le chatoiement.

L'hiver, la steppe est atrocement nue. En glissant sur la neige, les

coups de vent ont laissé de merveilleux dessins, des sillages, des

traînées de moire, comme la trace d'un valseur. Quelle solitude!

Pourtant, d'un pli du sol, un filet de fumée bleue s'échappe: c'est

l'haleine d'un vivant, six mois bloqué, qui attend, au coin du feu,

avril et la délivrance.

[Illustration]

_LA TAÏGA_

Katia s'est mise à la portière et désignant du doigt un point argenté

à l'horizon, elle se retourne en criant: «Un arbre!» Cet arbre, c'est

un bouleau. Il est tout seul, en éclaireur, mais il en arrive d'autres,

au bout de la plaine, comme un rideau de troupes. Ils se massent sur le

champ de bataille. Duel à mort, en effet, entre la steppe et la forêt,

et chaque année les arbres gagnent du terrain. «On dirait un parc»,

dit Katia. Un parc naturel dont l'herbe ne serait jamais fauchée,

ni les massifs taillés, où les allées ne conduisent à aucun château,

des charmilles désertes, un superbe domaine abandonné. Le soir, dans

les larges espaces, les groupes de bouleaux éplorés ont une grâce

touchante: avec un peu de complaisance, quand le jour baisse et que les

feuillages se voilent, on peut se croire dans un parc à la Watteau: il

n'y manque que les pièces d'eau, les musiciens et les marquises.

Ces belles perspectives ne sont que le prélude de la taïga. Bientôt

on pénètre avec angoisse dans ses ténèbres. La forêt sibérienne est

extraordinairement touffue et sombre; elle n'a pas de spacieuses

futaies où l'air circule, c'est un amas confus de troncs tumultueux.

A peine, dans le noir, distingue-t-on le cierge fin d'un bouleau,

le candélabre d'un mélèze ou la dépouille d'un sapin culbuté par la

foudre, pâmé comme un héros dans les bras de ses compagnons. Un parfum

de terreau s'en exhale, ce sont des arbres qui pourrissent dans les

fondrières, aiguilles sèches, écorces vermoulues, graisse féconde où

des milliers de fleurs prennent racine, des fougères, des ciguës, des

marguerites. Le triste est que là-dessous, il n'y a pas d'oiseaux.

Vivent nos forêts sagement exploitées, nos anciens, nos modernes et nos

baliveaux, où bouvreuils, fauvettes, mésanges et roitelets font leurs

nids.

La taïga est un monde obscur. Elle n'est gaie que l'hiver: alors on y

voit plus clair; c'est la saison où les villages renouent connaissance;

par les matins de givre, les traîneaux filent, les chemins sont durs,

l'équipage a bon pied, la buée s'attache à la crinière des bêtes

et leur met des diamants sur le poil; avec de bonnes fourrures, on

supporte l'air glacial, un doux rayon de soleil glisse entre les

brindilles, les grelots sonnent. «Cours, mon cheval, vers l'isba où

nos amis nous attendent et te donneront du vin chaud.»

[Illustration]

Il y a dans le bois des espaces défrichés où l'on aperçoit le bulbe

d'un clocher, une masure d'un rouge vif, une jupe écarlate de faneuse,

un paysan à la charrue poussant ses trois chevaux, tandis que la

bergeronnette le suit dans le sillon. Bonne terre, semble-t-il. Les

fermières viennent au train avec des poulets, des œufs, des crêpes,

un teint frais. Leur petit œil éveillé ne craint pas ces messieurs de

Moscou. Blondes aux tresses lourdes comme les filles de Novgorod, ou

brunes alertes de l'Ukraine, de la Grande ou de la Petite-Russie, elles

ont cet air déluré, piquant, frondeur qu'on ne trouve qu'en Sibérie.

Pas de raison ici d'assourdir la voix. «Chez nous, dit le proverbe, on

a les cheveux sauvages», la parole aussi. Ce n'est pas une fleur pâle,

cette jeune Sibérienne qui vous offre en plaisantant un panier de

myrtilles dont on dirait qu'elle s'est barbouillé les joues.

Il n'est pour attrister le regard que les arbres abattus: on leur fait

une entaille dans le pied dont ils meurent; au lieu de les trancher en

pleine sève, on attend qu'ils soient secs, et le bûcheron paresseux les

coupe à hauteur d'homme, laissant sur le terrain quantité de souches

qui, à la longue, ressemblent à un cimetière. Rien n'est lugubre comme

ces troncs sans feuilles, qui languissent et implorent le coup de grâce.

Mais la terre est si jeune, si généreuse, on la sent remplie de

ferments qui travaillent. Il y a le long des fossés de grandes fleurs

d'un rose ardent, effréné, des massifs d'angéliques et de reines des

prés, courtisées par des milliers de papillons dorés, sanglants,

des semis de fleurettes blanches sur toutes les eaux dormantes. Les

moustiques virevoltent dans l'air chaud. Aux clairières, les bouleaux

s'entrelacent autour des mares que l'hirondelle frise en volant,

puis le bois ténébreux recommence, la nuit brune où l'on croit voir

des loups. Beau pays dont les forces s'éveillent: il vous donne des

sensations troubles et puissantes, de la fièvre et de l'étouffement.

Comme l'épervier qui plane dans l'azur et jette son cri triomphant, on

voudrait s'élancer, trouer ce manteau sur lequel on sent la lumière.

Perdu dans ces grands bois où l'on pourrait marcher des semaines, on

leur trouve tout de même une jeunesse qui sent bon.

[Illustration]

_IRKOUTSK_

Une petite ville fraîche et blanche apparaît dans la plaine inondée,

jolie comme une hermine au bord de l'eau; ses clochers brillent, deux

rivières passent sous ses fenêtres, un ciel immense la couve sous son

dôme, elle a l'air jeune et guilleret: c'est Irkoutsk, une petite

capitale. On y arrive par un pont de bois jeté sur l'Angara. La belle

rivière! Comme elle est souple et rapide! on voit les herbes et les

cailloux de son lit comme au travers d'une vitre. Elle accourt du

Baïkal, avec un courant qui fait trembler les amarres, entraîne barques

et radeaux: cependant elle est douce, elle glisse le long des rives, sa

brise est une caresse.

Ce qui passe sur le pont n'offre pas moins d'attrait. Le type qu'on

observe frappe par sa haute stature, son air délibéré. Les hommes ont

des yeux de loup, les femmes l'œillade effrontée; tous, charpentés

solidement, flânent en ouvriers du lundi. L'un joue de l'accordéon, un

autre grignote des graines de cèdre dont il jette les épluchures dans

la rivière, un groupe sur le quai semble comploter un mauvais coup.

Des chenapans, dit la rumeur publique. En tout cas, de beaux hommes,

bien carrés, qui feraient de merveilleux terrassiers, s'ils fêtaient

moins les saints du calendrier. Il est choquant de voir tant de

femmes peiner, gâcher du mortier, porter des briques, charretières au

besoin, debout sur un char antique, gardant leur équilibre et poussant

l'attelage comme des cochers de cirque, tandis que de grands flandrins,

la toque sur l'oreille, la blouse au vent, arpentent en zigzag les

trottoirs de bois et narguent les passants.

Dans cette foule un peu canaille, qui aime les violences, les

fichus rouges, passe quelquefois une rare beauté blanche et nacrée,

la Sibérienne des légendes, étiolée par de longs hivers, pensive,

un camélia éblouissant, deux yeux purs comme de l'eau de roche. A

l'heure où le ciel met un bandeau de pourpre, qu'on l'aperçoive à sa

fenêtre, derrière le rideau de mousseline et les géraniums, ou qu'elle

passe en voiture, insensible aux ardeurs du couchant, elle est pâle,

languissante, un air de contrainte et de souffrance, c'est une grande

fleur qui a poussé trop vite.

[Illustration]

_LE BAÏKAL_

La foule s'en va, le dimanche, respirer au bord du Baïkal. Par un matin

d'été, plein de promesses, il est doux, mêlé à ces cœurs simples, de

remonter lentement la belle vallée de l'Angara. La rivière que l'on

côtoie emporte en fuyant le reflet des sapins. Les îles, modelées par

le courant, ont pris la forme d'un glaive; des troupeaux de chevaux

s'ennuient dans leurs pâtures, les plus impatients viennent jusqu'à la

pointe, et n'osant se jeter à l'eau, la crinière agitée, frappent le

sol de détresse et se mettent à hennir.

La brèche où passe la rivière est majestueuse et l'eau coule

hâtivement. Dans ce couloir austère la montagne est si grave qu'elle

met une sourdine à la gaieté des voyageurs. Soudain le fond s'éclaire

sur un espace éblouissant, un cri de joie est parti du train: c'est le

Baïkal.

L'Angara a percé le rebord du lac. Deux petits villages gardent les

lèvres de la blessure, l'un caché sous les mélèzes, Listvennaïa,

l'endroit de plaisance où l'on envoie les belles anémiques, l'autre,

Baïkal, débarcadère pour les bateaux durant la belle saison. Entre ces

deux hameaux, un passeur conduit sa barque dont l'eau reste longtemps

troublée. Quelques martins-pêcheurs et des mouettes franchissent

aussi la passe et se perchent au milieu sur un rocher tout blanc

qu'on appelle la pierre des Chamanes, où le peuple s'imagine que les

sorciers, les nuits sans lune, font leurs incantations. Tout est

décidément extraordinaire dans l'Angara, même sa source, inépuisable,

c'est la fille d'un dieu.

Le Baïkal est cerné par les montagnes, d'où lui vient sa beauté: l'œil

brille sous un noir sourcil. Ses falaises élevées tombent à pic, ses

plages sont rares, et comme il ne touche que des roches, il est d'une

pureté sans pareille. Tout bon pèlerin gravit la montagne de marbre qui

se dresse au bord du lac, couverte de thym, de lavande et de grandes

fleurs sans odeur. Du sommet, on découvre, vers le sud, la rive de

Transbaïkalie; au nord, les rives se perdent dans une mer lumineuse.

L'après-midi est chaude, le marbre sur lequel on s'appuie brûle, le lac

luit comme du plomb fondu. Sur les eaux paresseuses, calme plat, et la

brume des beaux jours, saturée d'or. Une envie de sommeil et d'oubli

vous gagne. Délicieuses journées qui compensent les rigueurs de

l'hiver. De toutes les clartés répandues sur le lac on se remplit les

yeux à satiété, on rentre à la maison avec des brassées d'églantines:

tout n'est pas que douleur en Sibérie.

Les couchers de soleil, en été, se prolongent; le ciel ne peut se

résoudre à fermer son écrin, les couleurs y font des gammes veloutées

et voilées, dont la pureté de l'air permet de jouir et qui retentissent

dans une eau délicate et sensible à l'extrême. Puis les étoiles

s'allument, bien nettes, d'autres, au fond du lac, leur répondent.

C'est l'heure où le Baïkal revêt son aspect le plus religieux. Penché

sur l'abîme où vivent tant d'animaux étranges, comment l'indigène, le

pieux Bouriate ne l'aurait-il pas divinisé?

Lac sacré, saint Baïkal,

dit une petite chanson que l'on fredonne au bagne,

Lac sacré, saint Baïkal,

Fais que mon tonneau surnage;

Bargousin, bon vent du Nord,

Souffle sur les vagues et pousse-moi vers la côte.

Un vieux forçat m'a aidé dans mon évasion;

Quand je n'ai plus senti le poids de mes chaînes,

Je me suis senti revivre dans l'air de la liberté.

J'ai marché jour et nuit sous la forêt;

Je faisais le tour des villages par les petits sentiers:

Les filles des Cosaques m'ont donné du pain,

Les brigands m'ont donné du tabac.

Le tigre m'a épargné,

L'hiver ne m'a pas gelé,

La balle du Cosaque ne m'a pas atteint.

Lac sacré, saint Baïkal,

Fais que mon tonneau surnage,

Que je ne sombre pas près du rivage!

[Illustration]

_LES BORDS DE LA COUPE_

Un vieux Cosaque, l'«Ancien», nous gardait. La façon dont cet homme

comprenait son devoir était touchante. On lui avait commandé de veiller

sur les étrangers, il veillait. La nuit, dans les auberges, il couchait

en travers des portes; sa femme avait glissé du pain blanc dans son

bissac, il le donnait: toute sa préoccupation était de servir, d'obéir

et de contenter ses maîtres. On rougissait presque de lui adresser la

parole, car il se mettait aussitôt au port d'armes, le bonnet à la

main et il avait des cheveux blancs. Le voyage en carriole devait

le sortir de ses habitudes, c'était un vieil homme rangé qui avait

femme, enfants, un petit bien qu'il ne quittait jamais; il portait un

bel habit de velours et disait volontiers: «J'ai de quoi boire du thé

jusqu'au menton, Dieu merci!» A sa peau de mouton, à sa figure honnête,

on devinait qu'il arrivait droit de son village; mais les railleurs,

avec lui, n'avaient pas toujours le dessus.

Il est rare que l'étape arrive avant la nuit, la course est longue,

beaucoup de côtes, et le cocher, comme les papillons, a mille choses

à dire aux fleurs de la route. Ces trajets dans les bois ont leur

charme: grâce au lac qui embellit tout ce qui l'entoure, la forêt

semble habitée; sous les sapins, il y a de légers bouleaux, sous

les bouleaux, des noisetiers, des sorbiers, à terre des fougères,

des anémones, des digitales et des ailes de feu qui voltigent. Des

chapelets d'hirondelles au ventre blanc font la causette sur les fils

du télégraphe, les marmottes devant leurs terriers, de loin, font

la nique aux passants. L'extrême légèreté de l'air donne une grande

douceur aux feuilles mouillées. Quand on arrive en haut d'une côte, un

large horizon bleu se découvre, des chaînes tendues comme des voiles

aux plis légers, sur le front d'un ciel pâle, une suite de longues

vallées harmonieuses, un pays modulé, musical.

«Postillon, dépêche-toi, on n'y voit plus.--Oui, mais regarde le beau

ruban d'étoiles sur nos têtes.» C'est étonnant de rouler la nuit au

milieu des sapins; quelques-uns se penchent comme s'ils avaient à vous

parler; d'autres ont des diamants dans leur chevelure. Nous allons d'un

train de poste, montant, dévalant. Enfin, dans un creux noir, un point

d'or scintille, c'est l'auberge. Elle est en sapin neuf, petite, on

n'y trouve que des œufs durs et du thé, mais par la fenêtre ouverte la

nuit entre. Pas de lune, mais suffisamment d'étoiles pour voir entre

les arbres les vapeurs légères du crépuscule. Tout près, un murmure de

source. Au ciel, une grande fête, des lumières dont quelques-unes se

détachent, et, comme au bord d'une mer calme, un grand silence.

[Illustration]

Kultuk est un petit port au bout du lac, placé juste à l'endroit où

la rive décrit une courbe magnifique entre les montagnes du fond.

Les pêcheurs qui l'habitent ont l'immensité sous les yeux. Dans ce

malheureux village, quelques peaux de mouton séchaient au soleil,

personne dans la rue ni aux carreaux. Mais, sur la grève, des enfants

jouaient dans les épaves, ils prenaient ces morceaux de bois blanchis

par les eaux, les jetaient aussi loin qu'ils pouvaient avec leurs

petits bras et le Baïkal les leur ramenait, ne voulant pas de tache

sur son manteau. Ou bien ils regardaient jusqu'au fond du cristal les

galets dorés par le soleil.

A partir de Kultuk, la route longe le lac à flanc de coteau. Il

apparaît, entre le bout des feuilles de sureau et de noisetiers, gonflé

par une brise légère. Le Baïkal est surtout charmant, par une matinée

chaude, quand il est d'huile et que, de temps en temps, une mouette

se pose dessus. Un petit poisson saute en l'air et provoque de longs

frissons. De grands plis soulèvent le velours, comme une respiration

profonde.

Fraîches demeures entourées de vergers, prairies qui descendent vers

le Baïkal, église rustique, couverte d'écorce, tous ces hameaux nichés

dans un repli du rivage respirent la paix et le calme. Chacun vit

pauvrement avec du lait, des œufs, sur la pêche et la récolte, une

petite vie bien à l'écart, mais l'horizon lumineux devant soi: les yeux

des pêcheurs en gardent un brouillard bleu. Les fermes sont aménagées

pour l'hiver, doubles fenêtres, portes matelassées, grand poêle, crépi

à la chaux, et sous le manteau de la cheminée un berceau suspendu à une

perche.

Après les grandes pluies de l'été, tous les ruisseaux sont débordés.

On traverse des torrents déchaînés. Entre deux files de peupliers, la

rivière descend de la montagne en mugissant. Plus de pont, elle a tout

brisé et couché le long des berges des carcasses de sapins, les racines

en l'air. On la sent qui mousse dans la nuit et qui frémit comme un

cheval emporté. Cependant le passeur pousse son bac: sur l'autre rive,

une grande voiture de foin attend, le paysan à la tête des chevaux; une

jeune femme, assise tout en haut, mange des cerises. Comme l'air est

pur, les voix résonnent. Quel timbre juste ont les Sibériennes! Elle a

crié bonsoir. Le beau cri mélodieux sous les arbres avec les harmonies

profondes du torrent qui grondait!

[Illustration]

Quand la route est impraticable, il reste la voie du lac. Des pêcheurs

nous conduisent, très doucement, à quoi bon se hâter! sur l'eau

stagnante et pure. Le temps est lourd, le Baïkal couvert par une vapeur

d'étuve et les mouettes accablées nagent en dormant. Nos rameurs,

par intervalles, s'arrêtent, dans un religieux silence, presque une

angoisse, la barque est suspendue sur un palais de verre, les gouttes

tombent des avirons une à une. Vers le soir, le soleil perce: au ciel

qui n'avait pas souri de la journée, le couchant met un peu d'incarnat,

tardive aurore. Dans l'âme sibérienne, grise et morne d'ennui, il

arrive aussi qu'un beau sentiment jaillisse vers le soir.

Sur le bateau qui nous ramenait par une belle nuit d'étoiles, un violon

et une harpe jouaient des valses amoureuses. Un cercle de soldats

les écoutait, émus par ces airs flottants si bien d'accord avec les

langueurs d'un lac d'Orient. Ils ont chanté à pleine voix une mélodie

sibérienne, entraînante et naïve, et puis le violon a joué seul. Le

cœur tremble toujours quand un violon chante aux approches de la nuit.

Celui-là profitait du silence et comme un rossignol il se grisait de sa

douleur.

[Illustration]

_EN REMONTANT L'IRKOUT_

A mesure que le lac s'éloigne, les délicatesses du ciel s'estompent,

la ligne prend un accent plus mâle, la végétation se fortifie, l'air

durcit: nous approchons des hauts plateaux.

Nous sommes en pays cosaque. Les villages sont interminables parce

qu'autour de chaque maison, le soldat-laboureur a son champ, son

verger, sa pâture: aussi n'y circule-t-on qu'à cheval, même les femmes,

car le temps n'est plus où dans le camp des Zaporogues la mère du

Cosaque n'était pas admise.

Dans une colonie, où les hommes sont à la guerre, il n'est resté qu'une

vieille, humble et gercée, avec une petite fille sauvage comme une

chèvre. «Petite, va chercher des œufs pour les barines.» L'enfant,

tandis que la vieille allume ses cotrets, court pieds nus dans la

boue, et revient essoufflée avec des œufs plein son tablier. Mais

avant de rentrer, elle se lave les pieds au ruisseau. «Petite, mets la

nappe et le couvert.» L'enfant obéit comme un soldat, en faisant de

grandes enjambées et se mordant les lèvres quand elle passe, craintive,

devant l'étranger. La soupe fume, la chambre est clarteuse, un bégonia

fleurit la croisée. «Excusez-nous, dit la vieille, nous ne pouvons

faire mieux», et les deux femmes nous observent du coin de l'œil avec

anxiété. «Rassurez-vous, bonne-maman, l'omelette est délicieuse.»

[Illustration]

Les vallées qui descendent en pente douce de la Mongolie sont de

longues coulées d'herbages: un peuple curieux, les Bouriates, chassé

jadis du plateau mongol, a retrouvé ici ses pâturages, mais, devenus

sédentaires et charpentiers, ils ont mis des clôtures à leurs parcs. On

les reconnaît à leur habit bleu de ciel, à leur mauvaise petite pipe;

le couteau dans la ceinture, le briquet sur la cuisse, la langue sourde

et rauque, cuivrés, l'œil et les cheveux d'une noirceur diabolique,

on les prendrait pour des sauvages, mais jamais on ne les croise

qu'ils ne mettent pied à terre en soulevant leur feutre. Ils habitent

des maisons de bois, rondes comme des tentes, le foyer au milieu de

la chambre, un trou percé dans le toit; ils s'y accroupissent dans la

fumée parmi les écuelles et les outres de lait caillé. La maîtresse du

logis a des bottes, un caftan soyeux, un mouchoir de couleur autour des

cheveux et des bijoux dont le cliquetis égaye. Du plus loin qu'elle

aperçoit l'étranger, il est d'usage qu'elle coure au-devant de lui avec

une jatte dorée pleine d'eau-de-vie, pour lui souhaiter la bienvenue:

on n'entre pas dans le pays bouriate sans y tremper les lèvres.

[Illustration]

Ces Bouriates sont bouddhistes. Des prêtres éduqués dans les séminaires

du Thibet, rompus à cette liturgie, leur apportent des statues et

des bannières de Lhassa dont ils décorent leurs pagodes. Comme leurs

frères mongols, ils allument le bâton d'encens, offrent le gâteau

de beurre à des dieux accroupis. Aux grandes fêtes du désert qui

rassemblent les nomades, le Bouriate monte en pèlerinage, trouvant

sans doute qu'on respire et qu'on prie mieux là-haut, dans l'air

natal. Quoique lamaïtes, ils n'ont pas renoncé à leurs sorcelleries:

derrière la pagode officielle, ils dissimulent leurs fétiches, les

dieux monstrueux, démons, diables cornus, rouges, bleus, ricaneurs,

effrayants, qui gardent encore leur crédit près du peuple.

Prince ou caravanier, un Bouriate n'est heureux qu'à cheval. Manier ces

petits chevaux intrépides qui se nourrissent des écorces qu'ils mordent

le long de la route, courir la montagne, colporter des nouvelles aussi

rapidement qu'au désert, se griser de sa propre vitesse, c'est le

plaisir du Bouriate, sur ce point resté nomade. Un voyageur dans ce

pays de chevaliers errants trouve toujours une douzaine de compagnons

pour faire route avec lui, le tirer d'embarras, au gué, si la rivière

est dangereuse, polis, courtois et qui s'esquivent avec noblesse,

lorsqu'on veut les récompenser. Vers le milieu du jour, on fait

halte au milieu du bois, quelques éclats de bouleau allument le feu,

à l'antique, trois piquets joints maintiennent le chaudron où cuit

la soupe au thé, au gruau et au beurre. Le plus âgé fait la prière,

asperge le foyer, jette aux quatre points cardinaux les premières

cuillerées, libation qui n'est pas dénuée de grandeur, surtout lorsque

le vent bouleverse les sapins.

L'Irkout, qui arrose ce pays, est un mauvais torrent impétueux. Il

ne fait pas bon le traverser au temps des crues, le passeur dans sa

nacelle fait de grands signes de croix, le troupeau de bœufs entraîné

par le courant, atteint à grand'peine le rivage, des morceaux de la

berge se détachent et troublent les ondes. C'est que, là-haut, dans la

montagne, il a tourné longtemps avant de conquérir sa liberté. Dans ces

défilés encaissés, il roule en grondant, jamais plus beau que le soir,

quand son eau toute blême, qu'un peu d'écume blanchit, pousse ce chant

de révolte, sourd, menaçant, coupé de sanglots, qui emplit le ravin. La

nuit, sous les arbres, cette rumeur vous poursuit, c'est presque une

voix humaine, une captive qui souffre, un frémissement de colère.

Dans les pures clartés qui descendent du plateau, les montagnes se

détachent avec plus d'ardeur. L'immense plaine de Tounka est bordée par

une merveilleuse chaîne cisaillée. Sur ses pointes, s'accrochent, dans

les chaleurs d'orage, des nuages de pourpre, qui finissent par crever

la nuit en larges gouttes: chaque éclair qui fend les ténèbres montre

alors, avec un relief saisissant, cette bordure de pics, ce mur crénelé

qu'on ne peut comparer qu'à un vieil étendard frangé par les batailles.

C'est un beau drame à l'horizon.

[Illustration]

On chemine de longues journées par une allée forestière, percée dans

les bouleaux. Le fossé est fleuri de pivoines, la gentiane bleue se

montre sur les talus ainsi que le petit fuchsia qui sent bon, il

y a du thym et de la lavande qui embaument, des digitales et des

marguerites, baignées par un air salubre, merveilleusement ciselées,

la fougère épanouit sa dentelle, toutes les plantes, trempées par les

nuées, s'élancent avec cette vigueur que donnent la montagne et les

pluies salutaires. Les sapins atteignent une taille inconnue dans les

vallées, ce n'est plus la masse confuse de la taïga, mais de grandes

futaies où la lumière répand ses ondes, l'arbre a pris toute son

envergure. Des milliers d'écureuils badinent sur ces branches robustes,

ils vous regardent d'un air mutin; on s'approche, la fourrure zébrée

file comme un éclair. De grosses perdrix rouges, peu sauvages, viennent

jusqu'au bord du chemin. Des abeilles et des papillons passent dans

l'air. Les sapins ont un port vainqueur, les bouleaux une svelte

jeunesse; de l'humble capillaire à la cime des grands arbres, la même

sève généreuse circule.

Parfois les branches mouillées s'écartent, un bout de pré s'étale, clos

de longues perches, un étang sert d'abreuvoir aux bestiaux, une aire à

battre le grain, quelques huttes bien charpentées sous un toit de terre

et de mousse, signalent l'habitation d'un Bouriate. Il vit là sur son

bien, en indépendant, cultive son champ, coupe son foin, se nourrit de

laitage, se met le soir à l'affût pour tirer le canard et envoie ses

enfants cueillir framboises et myrtilles. La vie n'est pas toujours

gaie dans ces solitudes, mais, du moins, chacun est le maître, un

certain écart sépare les enclos; et quand l'isolement pèse, sur un bon

petit cheval on va voir les amis.

Le dernier poste russe avant la frontière est un hameau sur le bord

de l'Irkout, assourdi en toute saison par le bruit du ruisseau sur

les galets. Alimenté par le glacier du Moukou-Sardik dont la tête

majestueuse commence à barrer l'horizon, grossi par tous les ruisselets

de la forêt, le torrent se démène comme un beau diable. Les cavaliers

venus de Mongolie ou les maquignons russes qui montent jusqu'au

désert se regardent quelquefois plusieurs jours par-dessus les flots

mugissants. Le site est admirable, encaissé dans une âpre montagne,

sous le ciel limpide des grandes altitudes, et l'edelweiss, laineux

comme un bas de montagnard, brille au bord de l'eau glacée. La forêt

s'arrête net à la lisière du plateau: la Russie ne va pas plus loin.

[Illustration]

Dans ce village-frontière, un pope et sa femme, humbles, mystiques,

tentaient d'évangéliser les Bouriates. La tâche est rude, la Mongolie

et ses couvents sont trop près et le Bouriate ne voit dans l'icone

qu'un joli tableau à pendre au mur. Le clocher de l'église en planches

sonne en vain dans la bourrasque, les paroissiens ne l'entendent pas,

ils écoutent encore les dieux de la forêt, ceux qui bruissent dans les

sapins. «Rien à faire avec ces mauvaises têtes, dit le missionnaire,

tous des païens», et, montrant sa commune éparpillée dans les bois,

il ajoutait, dernier terme du découragement pour un Russe: «C'est une

vraie république.»

[Illustration]

Trois caravaniers vont nous conduire en Mongolie. L'un est un bel

insouciant de dix-huit ans qui n'aime que son cheval et sa liberté.

Son plaisir est de piquer des galops en plein bois, de casser des

branches le long du chemin, de siffler comme un merle, charmant

quand il court sous les arbres, avec l'audace de la jeunesse. Presque

toujours silencieux, sa bonne figure sourit à mille pensées vivaces,

comme une fontaine par un beau matin. Le second, marié, est un petit

fermier de la montagne; il a pris la tête de la caravane et presse

le pas, car on approche de la fin de l'automne et son foin n'est pas

coupé. Le troisième, le plus vieux et le plus respectable, est veuf:

des verres de lunettes troubles et fêlés protègent ses yeux malades, il

a des cheveux gris, la taille voûtée. Toujours à l'arrière-garde, il

chevauche gravement, échangeant avec les autres quelques mots sérieux,

suivis de longues réflexions. Un chien blanc bat le taillis à côté de

lui, il le prend sur l'arçon, aux pas difficiles, c'est un petit chien

d'aveugle, frétillant et malin. Ce vieux, peut-être à cause de ses

souffrances, respire la sainteté; le soir, à l'étape, les autres ne se

lassent pas des belles prières et des légendes dont il a la mémoire

garnie; en marche, quand il chante comme un prêtre à l'office, ils se

taisent pour l'écouter et sa voix triste résonne jusqu'au fond du bois.

[Illustration]

_EN MONGOLIE_

Les chevaux se sont mis à hennir comme s'ils sentaient l'air libre, on

les laisse errer à la lisière du bois, dans un grand pâturage, sous des

étoiles innombrables. Le lendemain, le soleil se lève, étincelant sur

d'immenses herbages fleuris d'edelweiss et de plantes inconnues, aux

parfums violents, c'est le plateau mongol. Une montagne fière décore

l'horizon, le Mounkou-Sardik, droit comme une tente; sa pointe a l'air

d'un sceptre; sa tête est dans la lumière. Dans un pli de son manteau,

une coulée de neige persiste comme une goutte de lait.

Ce pic a toujours eu le don d'attirer les Mongols; tout l'été la plaine

est semée de grands troupeaux errants et les pèlerins accourent de

plusieurs lieues à la ronde vers un petit couvent délicieusement placé

au bord d'un lac superbe, le Kosso-Gol, au pied de la montagne sainte.

Elle est la borne du royaume, la dernière citadelle du plateau, penchée

sur les vallées brumeuses où le Mongol ne descend pas. Sa vue a réjoui

nos Bouriates, les chevaux eux-mêmes semblent ravis de fouler l'herbe.

Le couvent lève, au milieu de la plaine, ses pavillons d'or. Déjà de

l'horizon accourent des cavaliers, le soleil fait miroiter l'acier, le

cuir des harnais, la soie des tuniques et les banderoles claires que

les femmes portent à leur chapeau. Les chefs de tente arrivent en grand

équipage, fiers de montrer leur avoir, une épouse plantureuse chargée

de bijoux et de nombreux enfants. Pour des nomades habitués à la

solitude, c'est un grand jour. Les vieilles femmes ouvrent la marche,

encadrant les jeunes, toutes bien en selle, et le nourrisson, serré par

une courroie autour des reins ou dans un petit berceau sur l'arçon,

apprend déjà les cahots du cheval.

Les ruelles du couvent, qui n'entendent que des psaumes le reste de

l'année, s'animent. Ces grosses princesses, parées comme des châsses,

ont besoin d'expansion et d'enjouement, ce sont filles de pasteurs,

amazones habituées au grand air, nourries de crème et de lait,

intrépides. La fête est une occasion de revoir ses cousines. On se

reconnaît de loin, on s'aborde selon l'étiquette pompeuse du désert,

et l'on échange avec noblesse saluts et baisers. Il en est de géantes,

d'une corpulence que le poids des jupes exagère encore, mais si lourde

que soit l'écuyère, elle garde, signe de race, les traits fins d'un

bijou. Cette beauté florissante, que de soins pour la mettre en relief!

Les cheveux noirs, huilés, raidis sous des courroies, encadrent le

visage, à l'égyptienne; sous le chapeau de velours aux grands bords

relevés, une coiffe de perles et de grains de corail descend sur le

front; un gilet chatoyant prend le buste; des colliers d'ambre; des

coquillages, des pièces d'argent sont cousus au corsage et au bout

des tresses; de grosses manches piquées, une ample crinoline ajoutent

à cette majesté: l'élégance est de faire du bruit en marchant, de

froisser des étoffes et du cuir. Écrasées par ce luxe, dépaysées, plus

douces et plus modestes, les femmes bouriates qui sont venues à la fête

se tiennent à l'écart, on les reconnaît à leurs vêtements bleu de ciel:

le charme des vallées est dans leur regard.

Les petits novices qui font le guet sur le toit du couvent poussent

un cri d'allégresse: le grand lama est signalé à l'horizon, on a vu

trembler sa plume de paon, et les sonneurs de conques le saluent d'un

mugissement. Un vieillard, fort affaissé, arrive en effet, sur un

cheval paisible, et les moines se précipitent pour lui tenir l'étrier.

Il est habillé de vieil or, une paire de sourcils blancs déborde ses

besicles: à peine a-t-il mis pied à terre qu'il tire un flacon de

jade, met sur sa paume flétrie quelques grains de tabac et prise. Le

supérieur du couvent s'approche avec cérémonie de ce grand personnage,

échange avec lui la tabatière et, pour fêter son arrivée, commande une

salve de gongs et une distribution de tartines de beurre.

La nuit d'attente qui précède une fête est toujours belle; les pèlerins

flânent, inoccupés, l'âme prête aux émotions. Il s'en offre une,

exquise, la vue que l'on découvre au bord du lac. Avant le coucher du

soleil, ils viennent donc, à cheval, jusqu'à la grève, le flot bleu

caressant chante sur les graviers, l'espace s'étend devant leurs yeux,

un beau glacis, frôlé par les mouettes. Est-ce le relief des montagnes,

fines comme les bords d'un calice, la pureté d'une eau que rien ne

trouble, même pas un nuage, le Kosso-Gol avec son visage transparent

soulève l'admiration. Même quand un frémissement l'agite sous les

flèches du couchant, il ne perd jamais ce calme, ce grave sourire qui

plaît tant aux Mongols.

[Illustration]

Sur un point du rivage, ils ont dressé, face au lac, des faisceaux de

perches: là reposent leurs vieux sorciers, ces chamanes qui reçoivent

encore, défunts, les prières et les offrandes. Le pèlerin ne manque

pas de leur apporter une écharpe, un pigeon, ou un éléphant en bois

sculpté. Le bouvier dans la plaine aperçoit ces tombeaux qui tranchent

sur le ciel clair.

Une vertu bienfaisante s'attache au Kosso-Gol: c'est un refuge. Les

oiseaux sauvages cessent de l'être sur ces rives où personne ne les

chasse, l'alouette se lève sans crainte à deux pas du cheval et il y a

tant d'hirondelles que c'est tous les soirs, sur le monastère, un lacis

de cris éperdus, qui durent jusqu'à la nuit close.

[Illustration]

_LA FÊTE_

Du Kremlin au Pacifique · 第 1 / 5 段