Zim regarde, en sa molle et hautaine attitude,

Cherchant à qui parler dans cette solitude.

*

Le trône où Zizimi s'accoude est soutenu

Par dix sphinx au front ceint de roses, au flanc nu;

Tous sont en marbre blanc; tous tiennent une lyre;

L'énigme dans leurs yeux semble presque sourire;

Chacun d'eux porte un mot sur sa tête sculpté,

Et ces dix mots sont: Gloire, Amour, Jeu, Volupté,

Santé, Bonheur, Beauté, Grandeur, Victoire, Joie.

Et le sultan s'écrie:

--O sphinx dont l'œil flamboie,

Je suis le Conquérant; mon nom est établi

Dans l'azur des cieux, hors de l'ombre et de l'oubli;

Et mon bras porte un tas de foudres qu'il secoue;

Mes exploits fulgurants passent comme une roue;

Je vis; je ne suis pas ce qu'on nomme un mortel;

Mon trône vieillissant se transforme en autel;

Quand le moment viendra que je quitte la terre,

Étant le jour, j'irai rentrer dans la lumière;

Dieu dira: «Du sultan je veux me rapprocher.»

L'aube prendra son astre et viendra me chercher.

L'homme m'adore avec des faces d'épouvante;

L'Orgueil est mon valet, la Gloire est ma servante;

Elle se tient debout quand Zizimi s'assied;

Je dédaigne et je hais les hommes; et mon pied

Sent le mou de la fange en marchant sur leurs nuques.

A défaut des humains, tous muets, tous eunuques,

Tenez-moi compagnie, ô sphinx qui m'entourez

Avec vos noms joyeux sur vos têtes dorées,

Désennuyez le roi redoutable qui tonne;

Que ma splendeur en vous autour de moi rayonne;

Chantez-moi votre chant de gloire et de bonheur;

O trône triomphal dont je suis le seigneur,

Parle-moi! Parlez-moi, sphinx couronnés de roses!--

Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses,

Parlèrent; tels ces bruits qu'on entend en dormant.

*

LE PREMIER SPHINX.

La reine Nitocris, près du clair firmament,

Habite le tombeau de la haute terrasse;

Elle est seule, elle est triste; elle songe à sa race,

A tous ces rois, terreur des grecs et des hébreux,

Durs, sanglants, et sortis de son flanc ténébreux;

Au milieu de l'azur son sépulcre est farouche;

Les oiseaux tombent morts quand leur aile le touche;

Et la reine est muette, et les nuages font

Sur son royal silence un bruit sombre et profond.

Selon l'antique loi, nul vivant, s'il ne porte

Sur sa tête un corps mort, ne peut franchir la porte

Du tombeau, plein d'enfer et d'horreur pénétré.

La reine ouvre les yeux la nuit; le ciel sacré

Apparaît à la morte à travers les pilastres;

Son œil sinistre et fixe importune les astres;

Et jusqu'à l'aube, autour des os de Nitocris,

Un flot de spectres passe avec de vagues cris.

LE DEUXIÈME SPHINX.

Si grands que soient les rois, les pharaons, les mages

Qu'entoure une nuée éternelle d'hommages,

Personne n'est plus haut que Téglath-Phalasar.

Comme Dieu même, à qui l'étoile sert de char,

Il a son temple avec un prophète pour prêtre;

Ses yeux semblent de pourpre, étant les yeux du maître;

Tout tremble; et, sous son joug redouté, le héros

Tient les peuples courbés ainsi que des taureaux;

Pour les villes d'Assur que son pas met en cendre,

Il est ce que sera pour l'Asie Alexandre,

Il est ce que sera pour l'Europe Attila;

Il triomphe, il rayonne; et, pendant ce temps-là,

Sans savoir qu'à ses pieds toute la terre tombe,

Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe,

Des potiers font sécher de la brique au soleil.

LE TROISIÈME SPHINX.

Nemrod était un maître aux archanges pareil;

Son nom est sur Babel, la sublime masure;

Son sceptre altier couvrait l'espace qu'on mesure

De la mer du couchant à la mer du levant;

Baal le fit terrible à tout être vivant

Depuis le ciel sacré jusqu'à l'enfer immonde;

Ayant rempli ses mains de l'empire du monde,

Si l'on eût dit: «Nemrod mourra», qui l'aurait cru?

Il vivait; maintenant cet homme a disparu.

Le désert est profond et le vent est sonore.

LE QUATRIÈME SPHINX.

Chrem fut roi; sa statue était d'or; on ignore

La date de la fonte et le nom du fondeur;

Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur,

Ni dans quel sombre puits, ce pharaon sévère

Flotte, plongé dans l'huile, en son cercueil de verre.

Les rois triomphent, beaux, fiers, joyeux, courroucés,

Puissants, victorieux; alors Dieu dit: Assez!

Le temps, spectre debout sur tout ce qui s'écroule,

Tient et par moments tourne un sablier, où coule

Une poudre qu'il a prise dans les tombeaux

Et ramassée aux plis des linceuls en lambeaux,

Et la cendre des morts mesure aux vivants l'heure.

Rois, le sablier tremble et la clepsydre pleure;

Pourquoi? le savez-vous, rois? C'est que chacun d'eux

Voit, au delà de vous, ô princes hasardeux,

Le dedans du sépulcre et de la catacombe,

Et la forme que prend le trône dans la tombe.

LE CINQUIÈME SPHINX.

Les quatre conquérants de l'Asie étaient grands;

Leurs colères roulaient ainsi que des torrents;

Quand ils marchaient, la terre oscillait sur son axe;

Thuras tenait le Phase, Ochus avait l'Araxe,

Gour la Perse, et le roi fatal, Phul-Bélézys,

Sur l'Inde monstrueuse et triste était assis;

Quand Cyrus les lia tous quatre à son quadrige,

L'Euphrate eut peur; Ninive, en voyant ce prodige,

Disait: «Quel est ce char étrange et radieux

Que traîne un formidable attelage de dieux?»

Ainsi parlait le peuple, ainsi parlait l'armée;

Tout s'est évanoui, puisque tout est fumée.

LE SIXIÈME SPHINX.

Cambyse ne fait plus un mouvement; il dort;

Il dort sans même voir qu'il pourrit; il est mort.

Tant que vivent les rois la foule est à plat ventre;

On les contemple, on trouve admirable leur antre;

Mais sitôt qu'ils sont morts, ils deviennent hideux,

Et n'ont plus que les vers pour ramper autour d'eux.

Oh! de Troie à Memphis, et d'Ecbatane à Tarse,

La grande catastrophe éternelle est éparse

Avec Pyrrhus le grand, avec Psamméticus!

Les rois vainqueurs sont morts plus que les rois vaincus,

Car la mort rit, et fait, quand sur l'homme elle monte,

Plus de nuit sur la gloire, hélas! que sur la honte.

LE SEPTIÈME SPHINX.

La tombe où l'on a mis Bélus croule au désert;

Ruine, elle a perdu son mur de granit vert

Et sa coupole, sœur du ciel, splendide et ronde;

Le pâtre y vient choisir des pierres pour sa fronde;

Celui qui, le soir, passe en ce lugubre champ

Entend le bruit que fait le chacal en mâchant;

L'ombre en ce lieu s'amasse et la nuit est là toute;

Le voyageur, tâtant de son bâton la voûte,

Crie en vain:--Est-ce ici qu'était le dieu Bélus?

Le sépulcre est si vieux qu'il ne s'en souvient plus.

LE HUITIÈME SPHINX.

Aménophis, Éphrée et Cherbron sont funèbres;

Rhamsès est devenu tout noir dans les ténèbres;

Les satrapes s'en vont dans l'ombre, ils s'en vont tous.

L'ombre n'a pas besoin de clefs ni de verrous,

L'ombre est forte. La mort est la grande geôlière;

Elle manie un dieu d'une main familière,

Et l'enferme; les rois sont ses noirs prisonniers;

Elle tient les premiers, elle tient les derniers;

Dans une gaîne étroite elle a roidi leurs membres;

Elle les a couchés dans de lugubres chambres

Entre des murs bâtis de cailloux et de chaux;

Et, pour qu'ils restent seuls dans ces blêmes cachots,

Méditant sur leur sceptre et sur leur aventure,

Elle a pris de la terre et bouché l'ouverture.

LE NEUVIÈME SPHINX.

Passants, quelqu'un veut-il voir Cléopâtre au lit?

Venez; l'alcôve est morne, une brume l'emplit;

Cléopâtre est couchée à jamais. Cette femme

Fut l'éblouissement de l'Asie et la flamme

Que tout le genre humain avait dans le regard;

Quand elle disparut, le monde fut hagard;

Ses dents étaient de perle et sa bouche était d'ambre;

Les rois mouraient d'amour en entrant dans sa chambre;

Pour elle Ephractæus soumit l'Atlas, Sapor

Vint d'Osymandias saisir le cercle d'or,

Mamylos conquit Suze et Tentyris détruite

Et Palmyre, et pour elle Antoine prit la fuite;

Entre elle et l'univers qui s'offraient à la fois

Il hésita, lâchant le monde dans son choix;

Cléopâtre égalait les Junons éternelles;

Une chaîne sortait de ses vagues prunelles;

O tremblant cœur humain, si jamais tu vibras,

C'est dans l'étreinte altière et douce de ses bras;

Son nom seul enivrait, Strophus n'osait l'écrire;

La terre s'éclairait de son divin sourire,

A force de lumière et d'amour, effrayant;

Son corps semblait mêlé d'azur; en la voyant,

Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue;

Cléopâtre embaumait l'Égypte; toute nue,

Elle brûlait les yeux ainsi que le soleil;

Les roses enviaient l'ongle de son orteil;

O vivants, allez voir sa tombe souveraine;

Fière, elle était déesse et daignait être reine;

L'amour prenait pour arc sa lèvre aux coins moqueurs;

Sa beauté rendait fous les fronts, les sens, les cœurs,

Et plus que les lions rugissants était forte;

Mais bouchez-vous le nez si vous passez la porte.

LE DIXIÈME SPHINX.

Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort?

Le roi Sennachérib fait ceci qu'il est mort.

Que fait Gad? Il est mort. Que fait Sardanapale?

Il est mort.

*

Le sultan écoutait, morne et pâle.

--Voilà de sombres voix, dit-il, et je ferai

Dès demain jeter bas ce palais effaré

Où le démon répond quand on s'adresse aux anges.--

Il menaça du poing les sphinx aux yeux étranges.

*

Et son regard tomba sur sa coupe où brillait

Le vin semé de sauge et de feuilles d'œillet.

--Ah! toi, tu sais calmer ma tête fatiguée;

Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parle-moi, sois gaie.

Chasse de mon esprit ces nuages hideux.

Moi, le pouvoir, et toi, le vin, causons tous deux.

La coupe étincelante, embaumée et fleurie,

Lui dit:

--Phur, roi soleil, avait Alexandrie;

Il levait au-dessus de la mer son cimier;

Il tirait de son peuple orageux, le premier

D'Afrique après Carthage et du monde après Rome,

Des soldats plus nombreux que les rêves que l'homme

Voit dans la transparence obscure du sommeil;

Mais à quoi bon avoir été l'homme soleil?

Puisqu'on est le néant, que sert d'être le maître?

Que sert d'être calife ou mage? A quoi bon être

Un de ces pharaons, ébauches des sultans,

Qui, dans la profondeur ténébreuse des temps,

Jettent la lueur vague et sombre de leurs mitres?

A quoi bon être Arsès, Darius, Armamithres,

Cyaxare, Séthos, Dardanus, Dercylas,

Xercès, Nabonassar, Asar-Addon, hélas!

On a des légions qu'à la guerre on exerce;

On est Antiochus, Chosroès, Artaxerce,

Sésostris, Annibal, Astyage, Sylla,

Achille, Omar, César, on meurt, sachez cela.

Ils étaient dans le bruit, ils sont dans le silence.

Vivants, quand le trépas sur un de vous s'élance,

Tout homme, quel qu'il soit, meurt tremblant; mais le roi

Du haut de plus d'orgueil tombe dans plus d'effroi;

Cet esprit plus noir trouve un juge plus farouche;

Pendant que l'âme fuit, le cadavre se couche,

Et se sent sous la terre opprimer et chercher

Par la griffe de l'arbre et le poids du rocher;

L'orfraie à son côté se tapit défiante.

Qu'est-ce qu'un sultan mort? Les taupes font leur fiente

Dans de la cendre à qui l'empire fut donné,

Et dans des ossements qui jadis ont régné;

Et les tombeaux des rois sont des trous à panthère.

Zim, furieux, brisa la coupe contre terre.

*

Pour éclairer la salle, on avait apporté

Au centre de la table un flambeau d'or sculpté

A Sumatra, pays des orfévres célèbres;

Cette lampe splendide étoilait les ténèbres.

Zim lui parla:

--Voilà de la lumière au moins!

Les sphinx sont de la nuit les funèbres témoins;

La coupe, étant toujours ivre, est à peu près folle;

Mais toi, flambeau, tu vis dans ta claire auréole,

Tu jettes aux banquets un regard souriant;

O lampe, où tu parais tu fais un orient;

Quand tu parles, ta voix doit être un chant d'aurore;

Dis-moi quelque chanson divine que j'ignore,

Parle-moi, ravis-moi, lampe du paradis!

Que la coupe et les sphinx monstrueux soient maudits;

Car les sphinx ont l'œil faux, la coupe a le vin traître.

Et la lampe parla sur cet ordre du maître:

--Après avoir eu Tyr, Babylone, Ilion,

Et pris Delphe à Thésée et l'Athos au lion,

Conquis Thèbe, et soumis le Gange tributaire,

Ninus le fratricide est perdu sous la terre;

Il est muré, selon le rite assyrien,

Dans un trou formidable où l'on ne voit plus rien.

Où? qui le sait? les puits sont noirs, la terre est creuse.

L'homme est devenu spectre. A travers l'ombre affreuse,

Si le regard de ceux qui sont vivants pouvait

Percer jusqu'au lit triste au lugubre chevet

Où gît ce roi, jadis éclair dans la tempête,

On verrait, à côté de ce qui fut sa tête,

Un vase de grès rouge, un doigt de marbre blanc;

Adam le trouverait à Caïn ressemblant.

La vipère frémit quand elle s'aventure

Jusqu'à cette effrayante et sombre pourriture.

Il est gisant; il dort; peut-être qu'il attend.

Par moments, la Mort vient dans sa tombe, apportant

Une cruche et du pain qu'elle dépose à terre;

Elle pousse du pied le dormeur solitaire,

Et lui dit:--Me voici, Ninus. Réveille-toi.

Je t'apporte à manger. Tu dois avoir faim, roi.

Prends.--Je n'ai plus de mains, répond le roi farouche.

--Allons, mange. Et Ninus dit:--Je n'ai plus de bouche.

Et la Mort, lui montrant le pain, dit:--Fils des dieux,

Vois ce pain. Et Ninus répond:--Je n'ai plus d'yeux.--

*

Zim se dressa terrible, et, sur les dalles sombres

Que le festin couvrait de ses joyeux décombres,

Jeta la lampe d'or sculptée à Sumatra.

La lampe s'éteignit.

Alors la Nuit entra;

Et Zim se trouva seul avec elle; la salle,

Comme en une fumée obscure et colossale,

S'effaça; Zim tremblait, sans gardes, sans soutiens:

La Nuit lui prit la main dans l'ombre, et lui dit: Viens.

1453

Les turcs, devant Constantinople,

Virent un géant chevalier,

A l'écu d'or et de sinople,

Suivi d'un lion familier.

Mahomet deux, sous les murailles,

Lui cria: Qu'es-tu? Le géant

Dit: «--Je m'appelle Funérailles.

Et toi, tu t'appelles Néant.

«Mon nom sous le soleil est France.

Je reviendrai dans la clarté,

J'apporterai la délivrance,

J'amènerai la liberté.

«Mon armure est dorée et verte

Comme la mer sous le ciel bleu;

Derrière moi l'ombre est ouverte;

Le lion qui me suit, c'est Dieu.»

SULTAN MOURAD

I

Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme

Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome;

Dans son sérail veillaient les lions accroupis,

Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis;

On y voyait blanchir des os entre les dalles;

Un long fleuve de sang de dessous ses sandales

Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant

L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident;

Il fit un tel carnage avec son cimeterre

Que son cheval semblait au monde une panthère;

Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys,

Furent comme des corps qui pendent aux gibets;

Il fut sublime; il prit, mêlant la force aux ruses,

Le Caucase aux kirghis et le Liban aux druses;

Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats

D'Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Patras;

Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes,

Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes

Du temple de Thésée encor pleines de clous;

Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups,

Et la ronce couvrait de sa verte tunique

Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique,

Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos,

Où l'on n'entendait plus parler que les échos;

Mourad fut saint; il fit étrangler ses huit frères;

Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères

Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir,

Tout autour de la chambre il les laissa courir;

Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes,

Passait, le cangiar à la main, et les têtes

S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux;

Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos,

Comme on cueille un fruit mûr tuait une province;

Il anéantissait le peuple avec le prince,

Les temples et les dieux, les rois et les donjons;

L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs

Qu'il n'avait de rois morts et de spectres épiques

Volant autour de lui dans les forêts de piques;

Mourad, fils étoilé de sultans triomphants,

Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze enfants

Pour trouver dans leur ventre une pomme volée;

Mourad fut magnanime; il détruisit Élée,

Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah;

Il effaça de terre Agrigente; il brûla

Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches;

Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches

De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard;

Mourad fut sage et fort; son père mourut tard,

Mourad l'aida; ce père avait laissé vingt femmes,

Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes,

Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair;

Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer

Dans des sacs convulsifs que la houle profonde

Emporta, se tordant confusément sous l'onde;

Mourad les fit noyer toutes; ce fut sa loi;

Et quand quelque santon lui demandait pourquoi,

Il donnait pour raison: «C'est qu'elles étaient grosses.»

D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses,

Un charnier de Modon vaincue, et trois amas

De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas;

Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible,

Et le tua; Mourad sultan fut invincible;

Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth,

Refuse de payer au sultan son tribut,

Prend l'ambassade turque et la fait périr toute

Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route;

Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers,

Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers,

Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille,

Bâtit un large mur tout en pierre de taille,

Et fait dans les créneaux, pleins d'affreux cris plaintifs,

Maçonner et murer les vingt mille captifs,

Laissant des trous par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre,

Et part, après avoir écrit sur leur mur sombre:

«Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.»

Mourad était croyant, Mourad était pieux;

Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée,

Où par hasard sa foudre était un jour tombée;

Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier

Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier;

Il eut le Rhamséïon et le Généralife;

Il fut le padischah, l'empereur, le calife,

Et les prêtres disaient: «Allah! Mourad est grand.»

II

Législateur horrible et pire conquérant,

N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes,

De la foule, de l'homme en poussière, des âmes

D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds,

Loué pour ses forfaits toujours inexpiés,

Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies,

Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies,

Avec l'immense ennui du méchant adoré.

Il était le faucheur, la terre était le pré.

III

Un jour, comme il passait à pied dans une rue

A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue,

A l'heure où les maisons, les arbres et les blés

Jettent sur les chemins de soleil accablés

Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière,

Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière,

Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher

Venait de saigner vif avant de l'écorcher;

Cette bête râlait devant cette masure;

Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure;

Le soleil de midi brûlait l'agonisant;

Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang

Faisait un lac fumant à la porte du bouge,

Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge;

Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil,

Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil;

Comme autour de leur nid voltigent les colombes,

Ils allaient et venaient, parasites des tombes,

Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon;

Car la mort, l'agonie et la corruption

Sont ici-bas le seul mystérieux désastre

Où la mouche travaille en même temps que l'astre;

Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré

Au féroce soleil, des mouches dévoré;

On voyait tressaillir l'effroyable coupure;

Tous les passants fuyaient loin de la bête impure;

Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux?

Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux;

L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde;

L'autre, empereur, puissant, vainqueur, maître du monde,

Triomphant aussi haut que l'homme peut monter,

Comme si le destin eût voulu confronter

Les deux extrémités sinistres des ténèbres.

Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres,

Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah

De cet être difforme et sanglant s'approcha,

Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse;

Mourad pencha son front vers la bête lépreuse,

Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin,

Et, de ce même geste énorme et surhumain

Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.

Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches,

Regarda d'un regard ineffable, un moment,

L'homme qui l'assistait dans son accablement;

Puis son œil se perdit dans l'immense mystère;

Il expira.

IV

Le jour où ceci sur la terre

S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel:

C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel,

Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage,

Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge,

Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours

Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours;

Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes,

Où, voyant le revers inattendu des choses,

On comprend, et l'on dit: C'est bien!--l'autre côté

De la chimère sombre étant la vérité;

Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre.

L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.

Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour

Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour,

Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première,

Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière;

C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux

Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux;

Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème;

Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même;

De toute l'étendue éclairant l'épaisseur,

Foudre par l'épouvante, aube par la douceur.

Là, toutes les beautés tonnent épanouies;

Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes;

Là, les ressuscités ouvrent leur œil béni

Au resplendissement de l'éclair infini;

Là, les vastes rayons passent comme des ondes.

C'était sur le sommet du Sinaï des mondes;

C'était là.

Le nuage auguste, par moments,

Se fendait, et jetait des éblouissements.

Toute la profondeur entourait cette cime.

On distinguait, avec un tremblement sublime,

Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté.

Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité,

Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes,

Devant un vague front couvert de diadèmes.

Dieu méditait.

Celui qui crée et qui sourit,

Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit,

Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse,

Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse,

Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été.

Car il est éternel avec tranquillité.

Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre, la terre.

En bas, sous une brume épaisse, cette sphère

Rampait, monde lugubre où les pâles humains

Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains.

On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées

D'exterminations et de villes brûlées,

Et des champs ravagés et des clairons soufflant,

Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc;

Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire;

Cinq frères tout sanglants; l'oncle, le fils, le père;

Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris;

Des têtes voletant, mornes chauves-souris,

Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles;

Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles;

Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons

D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons;

Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles,

L'océan, échouait dans les nuages pâles

D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants;

Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants,

D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres,

Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres

Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant

Au loin, d'un continent à l'autre continent,

Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies,

Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies:

--C'est Mourad! c'est Mourad! justice, ô Dieu vivant!

A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent,

Les tonnerres jetaient des grondements étranges,

Des flamboiements passaient sur les faces des anges,

Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux

En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous,

Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable

Une sinistre main qui s'ouvrait formidable;

«Justice!» répétait l'ombre, et le châtiment

Au fond de l'infini se dressait lentement.

La Légende des siècles tome II · 第 5 / 14 段