--Je fais Joss chambellan et Zéno connétable,

Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux,

Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux;

Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille

N'a pas de bruit distinct qu'on note et qu'on recueille,

Ainsi va le babil sans forme et sans lien;

Joss par moments fredonne un chant tyrolien,

Et fait rire ou pleurer la guitare; les contes

Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes.

Mahaud dit:--Savez-vous que vous êtes heureux?

--Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux,

C'est vrai.--De plus, tu sais le latin comme un prêtre,

Et Joss chante fort bien.--Oui, nous avons un maître

Qui nous donne cela par-dessus le marché.

--Quel est son nom?--Pour nous Satan, pour vous Péché,

Dit Zéno, caressant jusqu'en sa raillerie.

--Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu'on rie.

Paix, Zéno! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan

--Madame, Viridis, comtesse de Milan,

Fut superbe; Diane éblouissait le pâtre;

Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre,

Sont des noms devant qui la louange se tait;

Rhodope fut divine; Érylésis était

Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge,

La traîna toute nue en la céleste forge

Et la fit sur l'enclume écraser par Vulcain;

Eh bien! autant l'étoile éclipse le sequin,

Autant le temple éclipse un monceau de décombres,

Autant vous effacez toutes ces belles ombres!

Ces coquettes qui font des mines dans l'azur,

Les elfes, les péris, ont le front jeune et pur

Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées

Les ont galamment d'ombre et de rayons coiffées.

--Flatteur, tu chantes bien, dit Mahaud. Joss reprend:

--Si j'étais, sous le ciel splendide et transparent,

Ange, fille ou démon, s'il fallait que j'apprisse

La grâce, la gaîté, le rire et le caprice,

Altesse, je viendrais à l'école chez vous.

Vous êtes une fée aux yeux divins et doux,

Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette.--

Mahaud songe:--On dirait que ton regard me guette,

Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais,

C'est que Joss est bohême et Zéno polonais,

Mais vous êtes charmants; et pauvres; oui, vous l'êtes;

Moi, je suis riche; eh bien! demandez-moi, poëtes,

Tout ce que vous voudrez.--Tout! Je vous prends au mot,

Répond Joss. Un baiser.--Un baiser! dit Mahaud

Surprise en ce chanteur d'une telle pensée;

Savez-vous qui je suis?--Et fière et courroucée,

Elle rougit. Mais Joss n'est pas intimidé.

--Si je ne le savais, aurais-je demandé

Une faveur qu'il faut qu'on obtienne, ou qu'on prenne?

Il n'est don que de roi ni baiser que de reine.

--Reine! et Mahaud sourit.

XIV

APRÈS SOUPER

Cependant, par degrés,

Le narcotique éteint ses yeux d'ombre enivrés;

Zéno l'observe, un doigt sur la bouche; elle penche

La tête, et, souriant, s'endort, sereine et blanche.

Zéno lui prend la main qui retombe.

--Elle dort!

Dit Zéno; maintenant, vite, tirons au sort.

D'abord, à qui l'état? Ensuite, à qui la fille?

Dans ces deux profils d'homme un œil de tigre brille.

--Frère, dit Joss, parlons politique à présent.

La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent;

Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle.

L'ami de dessous terre est sûr et tient parole;

Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté

De ce que nous avons construit et comploté;

Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine

Qui nous puisse arracher la femme et le domaine.

Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien,

Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien

Dont le pape sournois rira dans la coulisse,

Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse,

Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait,

C'était bon dans le temps où l'on se querellait

Pour la croix byzantine ou pour la croix latine,

Et quand Pépin tenait un synode à Leptine,

Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soûls,

Glaive au poing, s'arrachaient leur Agnès de deux sous;

Aujourd'hui, tout est mieux et les mœurs sont plus douces,

Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses,

Et l'on sait en amis régler un différend;

As-tu des dés?

--J'en ai.

--Celui qui gagne prend

Le marquisat; celui qui perd a la marquise.

--Bien.

--J'entends du bruit.

--Non, dit Zéno, c'est la bise

Qui souffle bêtement et qu'on prend pour quelqu'un.

As-tu peur?

--Je n'ai peur de rien, que d'être à jeun,

Répond Joss, et sur moi que les gouffres s'écroulent!

--Finissons. Que le sort décide.

Les dés roulent.

--Quatre.

Joss prend les dés.

--Six. Je gagne tout net,

J'ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet.

Dès demain, j'entre en danse avec tout mon orchestre.

Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre.

Des trompettes d'airain seront mes galoubets.

Les impôts, cela pousse en plantant des gibets.

Zéno dit:--J'ai la fille. Eh bien! je le préfère.

--Elle est belle, dit Joss.

--Pardieu!

--Qu'en vas-tu faire?

--Un cadavre.

Et Zéno reprend:

--En vérité,

La créature m'a tout à l'heure insulté.

Petit! voilà le mot qu'a dit cette femelle.

Si l'enfer m'eût crié, béant sous ma semelle,

Dans la sombre minute où je tenais les dés:

«Fils, les hasards ne sont pas encor décidés;

Je t'offre le gros lot, la Lusace aux sept villes;

Je t'offre dix pays de blés, de vins et d'huiles,

A ton choix, ayant tous leur peuple diligent;

Je t'offre la Bohême et ses mines d'argent,

Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre

D'où plus d'un fleuve sort, où pas un ruisseau n'entre;

Je t'offre le Tyrol aux monts d'azur remplis,

Et je t'offre la France avec les fleurs de lys;

Qu'est-ce que tu choisis?» J'aurais dit: «La vengeance.»

Et j'aurais dit: «Enfer, plutôt que cette France,

Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau,

Mets à mes ordres l'ombre et les vers du tombeau!»

Mon frère, cette femme, absurdement marquise

D'une marche terrible où tout le nord se brise,

Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger,

Ayant été stupide au point de m'outrager,

Il convient qu'elle meure; et puis, s'il faut tout dire,

Je l'aime; et la lueur que de mon cœur je tire,

Je la tire du tien; tu l'aimes aussi, toi.

Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi,

Les bohêmes pour mettre à fin cette équipée,

Nous sommes devenus, près de cette poupée,

Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon,

Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon;

Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme;

Or, frère, elle serait entre nous une flamme;

Tôt ou tard, et malgré le bien que je te veux,

Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux;

Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte.

Nous l'aimons. Tuons-la.

--Ta logique est exacte,

Dit Joss rêveur; mais quoi! du sang ici?

Zéno

Pousse un coin de tapis, tâte, prend un anneau,

Le tire, et le plancher se soulève; un abîme

S'ouvre; il en sort de l'ombre ayant l'odeur du crime;

Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux,

Zéno muet la montre à Joss silencieux;

Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.

XV

LES OUBLIETTES

S'il sortait de ce puits une lueur de soufre,

On dirait une bouche obscure de l'enfer.

La trappe est large assez pour qu'en un brusque éclair

L'homme étonné qu'on pousse y tombe à la renverse;

On distingue les dents sinistres d'une herse,

Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit;

Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit;

L'Épouvante est au fond de ce puits toute nue;

On sent qu'il pourrit là de l'histoire inconnue,

Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant,

Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant,

D'ombres tâtant le mur et de spectres reptiles.

--Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles,

Dit Joss. Et Zéno dit:--Je connais le château;

Ce que le mont Corbus cache sous son manteau,

Nous le savons, l'orfraie et moi; cette bâtisse

Est vieille; on y rendait autrefois la justice.

--Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point?

--Son œil est clos ainsi que je ferme mon poing;

Elle dort d'une sorte âpre et surnaturelle,

L'obscure volonté du philtre étant sur elle.

--Elle s'éveillera demain au point du jour.

--Dans l'ombre.

--Et que va dire ici toute la cour

Quand, au lieu d'une femme, ils trouveront deux hommes?

--Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes!

--Où va cette oubliette?

--Aux torrents, aux corbeaux,

Au néant; finissons.

Ces hommes, jeunes, beaux,

Charmants, sont à présent difformes, tant s'efface

Sous la noirceur du cœur le rayon de la face,

Tant l'homme est transparent à l'enfer qui l'emplit.

Ils s'approchent; Mahaud dort comme dans un lit.

--Allons!

Joss la saisit sous les bras, et dépose

Un baiser monstrueux sur cette bouche rose;

Zéno, penché devant le grand fauteuil massif,

Prend ses pieds endormis et charmants; et, lascif,

Lève la robe d'or jusqu'à la jarretière.

Le puits, comme une fosse au fond d'un cimetière,

Est là béant.

XVI

CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE A FAIRE

Portant Mahaud, qui dort toujours,

Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas lourds,

Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière;

La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière;

Tout à coup il s'arrête, et Zéno dit:--Eh bien?

Mais Joss est effrayant; pâle, il ne répond rien,

Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière...

Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre;

Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,

Un des grands chevaliers rangés le long du mur

Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme,

Tranquille sous le masque horrible de son heaume,

Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher;

On croit entendre un dieu de l'abîme marcher;

Entre eux et l'oubliette, il vient barrer l'espace,

Et dit, le glaive haut et la visière basse,

D'une voix sépulcrale et lente comme un glas:

--Arrête, Sigismond! Arrête, Ladislas!

Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte

Qu'elle gît à leurs pieds et paraît une morte.

La voix de fer parlant sous le grillage noir

Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,

Et que Zéno chancelle ainsi qu'un mât qui sombre:

--Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre

Dont tout l'univers parle et que vous connaissez;

Le voici: «Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,

«Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,

«Je contracte alliance avec mes deux bons frères,

«L'empereur Sigismond et le roi Ladislas;

«Sans jamais m'absenter ni dire: je suis las,

«Je les protégerai dans toute conjoncture;

«De plus, je cède, en libre et pleine investiture,

«Étant seigneur de l'onde et souverain du mont,

«La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,

«A la condition que, si je le réclame,

«Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme.»

--Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,

Es-tu Satan?

--Je suis plus et moins. Je ne prends

Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames,

Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes.

Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,

Et Zéno dit à Joss:--Hein! qu'est-ce que c'est donc?

Joss bégaye:--Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.

De quelle part viens-tu? Qu'es-tu, spectre?

--Le juge.

--Grâce!

La voix reprend:

--Dieu conduit par la main

Le vengeur en travers de votre affreux chemin;

L'heure où vous existiez est une heure sonnée;

Rien ne peut plus bouger dans votre destinée;

L'idée inébranlable et calme est dans le joint.

Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point

Que vous aviez sur vous l'œil fixe de la peine,

Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine

Que Joss fût kaÿser et que Zéno fût roi.

Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi?

Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,

N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables!

Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar;

Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char;

Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes;

Toi, Milan t'a fait duc, Rome empereur, tu portes

La couronne de fer et la couronne d'or;

Toi, tu descends d'Hercule, et toi, de Spartibor;

Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde;

Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde

Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux;

Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux;

Vous avez la puissance et vous avez la gloire;

Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,

Sous cette inaccessible et haute dignité,

Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,

Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,

Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles,

Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,

Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux!

O dégradation du sceptre et de l'épée!

Noire main de justice aux cloaques trempée!

Devant l'hydre le seuil du temple ouvre ses gonds,

Et le trône est un siége aux croupes des dragons!

Siècle infâme! ô grand ciel étoilé, que de honte!

Tout rampe; pas un front où le rouge ne monte,

C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.

O peuple, million et million de bras,

Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,

Toi, que leurs majestés les vermines dévorent,

Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau,

Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau!

Du reste, en voilà deux de pris; deux âmes telles

Que l'enfer même rêve étonné devant elles!

Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,

Splendides, inouïs, prospères, étouffants;

Le temps d'être punis arrive; à la bonne heure.

Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure.

J'en ris. Je trouve bon qu'à de certains instants,

Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,

Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes,

A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes,

Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter.

Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter.

La peur après le crime; après l'affreux, l'immonde.

C'est bien. Dieu tout-puissant! quoi, des maîtres du monde,

C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là!

Quoi, ceci règne! Quoi, c'est un césar, cela!

En vérité, j'ai honte, et mon vieux cœur se serre

De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire.

Finissons. Ce qui vient de se passer ici,

Princes, veut un linceul promptement épaissi.

Ces mêmes dés hideux qui virent le calvaire

Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère,

Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu.

Vous avez joué là, rois, un lugubre jeu.

Mais, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale

Ce moment que remplit la brume sépulcrale.

Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins,

Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains

Pour qu'ils puissent tâter vos actions funèbres;

A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres?

A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez?

Boire de l'ombre, étant de nuit rassasiés,

C'est ce que vous avez l'habitude de faire,

Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre

L'odeur des attentats et le goût des forfaits.

Je vous dis seulement que ce vil portefaix,

Votre siècle, commence à trouver vos altesses

Lourdes d'iniquités et de scélératesses;

Il est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau

D'ordures que des ans emporte le ruisseau!

Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,

J'ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille

Des vivants, respirant sous ton clair horizon?

Sont-ce des hommes? Non. Rien qu'à voir la façon

Dont votre lèvre touche aux vierges endormies,

Princes, on sent en vous des goules, des lamies,

D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés.

Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez

De la face de l'homme est un mensonge infâme;

Vous avez quelque bête effroyable au lieu d'âme;

Sigismond l'assassin, Ladislas le forban,

Vous êtes des damnés en rupture de ban;

Donc lâchez les vivants et lâchez les empires!

Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires!

Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.

Et son doigt est tourné vers le gouffre.

Attérés,

Ils s'agenouillent.

--Oh! dit Sigismond, fantôme,

Ne nous emmène pas dans ton morne royaume!

Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous?

Grâce!

Et le roi dit:--Vois, nous sommes à genoux,

Spectre!

Une vieille femme a la voix moins débile.

La figure qui tient l'épée est immobile,

Et se tait, comme si cet être souverain

Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain;

Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine:

--Princes, votre façon d'être lâches me gêne.

Je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras

Est le bras d'un vivant; il ne me convient pas

De faire une autre peur que celle où j'ai coutume.

Je suis Eviradnus.

XVII

LA MASSUE

Comme sort de la brume

Un sévère sapin, vieilli dans l'Appenzell,

A l'heure où le matin au souffle universel

Passe, des bois profonds balayant la lisière,

Le preux ouvre son casque, et hors de la visière

Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.

Sigismond s'est dressé comme un dogue en arrêt;

Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée,

Grince des dents et rit, et, comme la nuée

Résume en un éclair le gouffre pluvieux,

Toute sa rage éclate en ce cri:--C'est un vieux!

Le grand chevalier dit, regardant l'un et l'autre:

--Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre.

Je vous défie à mort, laissant à votre choix

D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois;

Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne;

Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne;

Car le châtiment doit lui-même être correct.

Eviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht.

Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape,

Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe,

Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus,

Il se glisse en rampant derrière Eviradnus;

Mais Eviradnus sent qu'on l'attaque en arrière,

Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière,

Et sa main colossale étreint comme un étau

Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau;

Dans l'œil du nain royal on voit la mort paraître.

--Je devrais te couper les quatre membres, traître,

Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants.

Tiens, dit Eviradnus, meurs vite!

Et sur ses flancs

Le roi s'affaisse, et, blême et l'œil hors de l'orbite,

Sans un cri, tant la mort formidable est subite,

Il expire.

L'un meurt, mais l'autre s'est dressé.

Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé

Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise.

Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise;

L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,

Croisant les bras, il crie:--A mon tour maintenant!--

Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,

Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice,

Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé,

Eviradnus sans arme et Sigismond armé.

Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux y tombe.

--Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe,

Dit Sigismond. C'est toi le mort! c'est toi le chien!

Le moment est funèbre; Eviradnus sent bien

Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive,

Il aura dans les reins la pointe qui se lève;

Que faire? Tout à coup sur Ladislas gisant

Son œil tombe; il sourit, terrible, et, se baissant

De l'air d'un lion pris qui trouve son issue:

--Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!--

Et, prenant aux talons le cadavre du roi,

Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi;

Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,

Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue

Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau!

Cette espèce de fronde horrible du tombeau,

Dont le corps est la corde et la tête la pierre.

Le cadavre éperdu se renverse en arrière,

Et les bras disloqués font des gestes hideux.

Lui, crie:--Arrangez-vous, princes, entre vous deux.

Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle,

On le rallumerait, certe, avec l'étincelle

Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur.

Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur,

Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe;

Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe...

Eviradnus est seul. Et l'on entend le bruit

De deux spectres tombant ensemble dans la nuit.

Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge,

Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe:

--C'est bien! disparaissez, le tigre et le chacal!

XVIII

LE JOUR REPARAIT

Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal,

Et, de peur qu'au réveil elle ne s'inquiète,

Il referme sans bruit l'infernale oubliette;

Puis remet tout en ordre autour de lui, disant:

--La chose n'a pas fait une goutte de sang;

C'est mieux.

Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate;

Les monts gris sont bordés d'un long fil écarlate;

Et voici que, portant des branches de genêt,

Le peuple vient chercher sa dame; l'aube naît.

Les hameaux sont en branle, on accourt; et, vermeille,

Mahaud, en même temps que l'aurore, s'éveille;

Elle pense rêver et croit que le brouillard

A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard,

Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être;

Eviradnus salue, et le vieux vaillant maître,

S'approchant d'elle avec un doux sourire ami:

--Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi?

XVI

LES TRONES D'ORIENT

ZIM-ZIZIMI

Zim-Zizimi, soudan d'Égypte, commandeur

Des croyants, padischah qui dépasse en grandeur

Le césar d'Allemagne et le sultan d'Asie,

Maître que la splendeur énorme rassasie,

Songe. C'est le moment de son festin du soir;

Toute la table fume ainsi qu'un encensoir;

Le banquet est dressé dans la plus haute crypte

D'un grand palais bâti par les vieux rois d'Égypte;

Les plafonds sont dorés et les piliers sont peints;

Les buffets sont chargés de viandes et de pains,

Et de tout ce que peut rêver la faim humaine;

Un roi mange en un jour plus qu'en une semaine

Le peuple d'Ispahan, de Byzance et de Tyr;

Et c'est l'art des valets que de faire aboutir

La mamelle du monde à la bouche d'un homme;

Tous les mets qu'on choisit, tous les vins qu'on renomme

Sont là, car le sultan Zizimi boit du vin;

Il rit du livre austère et du texte divin

Que le derviche triste, humble et pâle vénère;

L'homme sobre est souvent cruel, et, d'ordinaire,

L'économe de vin est prodigue de sang;

Mais Zim est à la fois ivrogne et malfaisant.

Ce qui n'empêche pas qu'il ne soit plein de gloire.

Il règne; il a soumis la vieille Afrique noire;

Il règne par le sang, la guerre et l'échafaud;

Il tient l'Asie ainsi qu'il tient l'Afrique; il faut

Que celui qui veut fuir son empire s'exile

Au nord, en Thrace, au sud, jusqu'au fleuve Baxile;

Toujours vainqueur, fatal, fauve, il a pour vassaux

Les batailles, les camps, les clairons, les assauts;

L'aigle en l'apercevant crie et fuit dans les roches.

Les rajahs de Mysore et d'Agra sont ses proches,

Ainsi qu'Omar, qui dit: Grâce à moi, Dieu vaincra.

Son oncle est Hayraddin, sultan de Bassora,

Les grands cheiks du désert sont tous de sa famille,

Le roi d'Oude est son frère, et l'épée est sa fille.

Il a dompté Bagdad, Trébizonde, et Mossul,

Que conquit le premier Duilius, ce consul

Qui marchait précédé de flûtes tibicines;

Il a soumis Gophna, les forêts abyssines,

L'Arabie, où l'aurore a d'immenses rougeurs,

Et l'Hedjaz, où, le soir, les tremblants voyageurs,

De la nuit autour d'eux sentant rôder les bêtes,

Allument de grands feux, tiennent leurs armes prêtes,

Et se brûlent un doigt pour ne pas s'endormir;

Mascate et son iman, la Mecque et son émir,

Le Liban, le Caucase et l'Atlas font partie

De l'ombre de son trône, ainsi que la Scythie,

Et l'eau de Nagaïn, et le sable d'Ophir,

Et le Sahara fauve, où l'oiseau vert asfir

Vient becqueter la mouche aux pieds des dromadaires;

Pareils à des vautours forcés de changer d'aires,

Devant lui, vingt sultans, reculant hérissés,

Se sont dans la fournaise africaine enfoncés;

Quand il étend son sceptre, il touche aux âpres zones

Où luit la nudité des fières amazones;

En Grèce, il fait lutter chrétiens contre chrétiens,

Les chiens contre les porcs, les porcs contre les chiens;

Tout le craint; et sa tête est de loin saluée

Par le lama debout dans la sainte nuée,

Et son nom fait pâlir parmi les kassburdars

Le sophi devant qui flottent sept étendards;

Il règne; et le morceau qu'il coupe de la terre

S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre;

Il foule les cités, les achète, les vend,

Les dévore; à qui sont les hommes, Dieu vivant?

A lui, comme la paille est au bœuf dans l'étable.

*

Cependant il s'ennuie. Il est seul à sa table,

Le trône ne pouvant avoir de conviés;

Grandeur, bonheur, les biens par la foule enviés,

L'alcôve où l'on s'endort, le sceptre où l'on s'appuie,

Il a tout; c'est pourquoi ce tout-puissant s'ennuie;

Ivre, il est triste.

Il vient d'épuiser les plaisirs;

Il a donné son pied à baiser aux vizirs;

Sa musique a joué les fanfares connues;

Des femmes ont dansé devant lui toutes nues;

Il s'est fait adorer par un tas prosterné

De cheiks et d'ulémas décrépits, étonné

Que la barbe fût blanche alors que l'âme est vile;

Il s'est fait amener des prisons de la ville

Deux voleurs qui se sont traînés à ses genoux,

Criant grâce, implorant l'homme maître de tous,

Agitant à leurs poings de pesantes ferrailles,

Et, curieux de voir s'échapper leurs entrailles,

Il leur a lentement lui-même ouvert le flanc;

Puis il a renvoyé ses esclaves, bâillant.

La Légende des siècles tome II · 第 4 / 14 段