Une bête difforme, affreuse, exténuée,
Un être abject et sombre, un pourceau, s'éleva,
Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah;
La nuée apporta le porc dans la lumière,
A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire,
Le saint des saints, jamais décru, jamais accru;
Et le porc murmura:--Grâce! il m'a secouru.
Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.
Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent
Les volontés de l'Être effrayant qui construit
Dans les ténèbres l'aube et dans le jour la nuit,
On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme,
Vaguement apparaître une balance énorme;
Cette balance vint d'elle-même, à travers
Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts,
Se placer sous la foule immense des victimes;
Au-dessus du silence horrible des abîmes,
Sous l'œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand,
Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant
D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre,
Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.
Du côté du pourceau la balance pencha.
V
Mourad, le haut calife et l'altier padischah,
En sortant de la rue où les gens de la ville
L'avaient pu voir toucher à cette bête vile,
Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut.
Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut,
Couvert d'orfévrerie, auguste, et dont l'entrée
Semble l'intérieur d'une bête éventrée
Qui serait tout en or et tout en diamants,
Ce monument, superbe entre les monuments,
Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches,
Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches,
Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui,
Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.
Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre,
Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière;
Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau,
Un éblouissement remplissait son tombeau;
Une aube s'y levait, prodigieuse et douce;
Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse
D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit.
Il aperçut l'échelle immense qui conduit
Les actions de l'homme à l'œil qui voit les âmes;
Et les clartés étaient des roses et des flammes;
Et Mourad entendit une voix qui disait:
--Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet,
Tu semblais à jamais perdu; ton âme infime
N'était plus qu'un ulcère et ton destin un crime;
Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea;
Déjà Satan était visible en toi; déjà
Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres
Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres,
Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit;
De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit;
Autour de toi montait, par ton crime attirée,
L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée;
Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié;
Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié;
Une lueur suprême et désintéressée
A, comme à ton insu, traversé ta pensée,
Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement;
Il suffit, pour sauver même l'homme inclément,
Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres,
Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres;
Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé;
Un pourceau secouru pèse un monde opprimé;
Viens! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre,
En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre!
Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux.
Entre, transfiguré; tes crimes ténébreux,
O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires;
Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.
LE BEY OUTRAGÉ
Le vieux bey de la régence
Murmure en baissant le front:
Demain s'appelle vengeance
Quand hier s'appelle affront.
Lui qui creusa tant de fosses
Que, lorsqu'il passe, inclément,
Le ventre des femmes grosses
Tressaille lugubrement,
Il tient nu son cimeterre;
Pâle, il bâille par instants;
Puis il regarde la terre
Comme s'il disait: Attends.
Il rêve. On sent qu'il résiste
Comme le pin des forêts,
Et qu'il sera d'abord triste
Pour être terrible après.
Ses regards sont insondables;
Son glaive dans ses yeux luit;
Ses paupières formidables,
Où passe un éclair de nuit,
Laissent, sans qu'il les essuie,
Tomber sur son yatagan
Ces larges gouttes de pluie
Qui précèdent l'ouragan.
LA CHANSON
DES DOREURS DE PROUES
Nous sommes les doreurs de proues.
Les vents, tournant comme des roues,
Sur la verte rondeur des eaux
Mêlent les lueurs et les ombres,
Et dans les plis des vagues sombres
Traînent les obliques vaisseaux.
La bourrasque décrit des courbes,
Les vents sont tortueux et fourbes,
L'archer noir souffle dans son cor,
Ces bruits s'ajoutent aux vertiges,
Et c'est nous qui dans ces prodiges
Faisons rôder des spectres d'or,
Car c'est un spectre que la proue.
Le flot l'étreint, l'air la secoue;
Fière, elle sort de nos bazars
Pour servir aux éclairs de cible,
Et pour être un regard terrible
Parmi les sinistres hasards.
Roi, prends le frais sous les platanes;
Sultan, sois jaloux des sultanes,
Et tiens sous des voiles caché
L'essaim des femmes inconnues
Qu'hier on vendait toutes nues
A la criée en plein marché;
Qu'importe au vent! qu'importe à l'onde!
Une femme est noire, une est blonde,
L'autre est d'Alep ou d'Ispahan;
Toutes tremblent devant ta face;
Et que veut-on que cela fasse
Au mystérieux océan?
Vous avez chacun votre fête;
Sois le prince, il est la tempête;
Lui l'éclair, toi l'yatagan,
Vous avez chacun votre glaive;
Sous le sultan le peuple rêve,
Le flot songe sous l'ouragan.
Nous travaillons pour l'un et l'autre.
Cette double tâche est la nôtre,
Et nous chantons! O sombre émir,
Tes yeux d'acier, ton cœur de marbre,
N'empêchent pas le soir dans l'arbre
Les petits oiseaux de dormir;
Car la nature est éternelle
Et tranquille, et Dieu sous son aile
Abrite les vivants pensifs.
Nous chantons dans l'ombre sereine
Des chansons où se mêle à peine
La vision des noirs récifs.
Nous laissons aux maîtres les palmes
Et les lauriers; nous sommes calmes
Tant qu'ils n'ont pas pris dans leur main
Les étoiles diminuées,
Tant que la fuite des nuées
Ne dépend pas d'un souffle humain.
L'été luit, les fleurs sont écloses,
Les seins blancs ont des pointes roses,
On chasse, on rit, les ouvriers
Chantent, et les moines s'ennuient;
Les vagues biches qui s'enfuient
Font tressaillir les lévriers.
Oh! s'il fallait que tu t'emplisses,
Sultan, de toutes les délices
Qui t'environnent, tu mourrais.
Vis et règne,--la vie est douce.
Le chevreuil couché sur la mousse
Fait des songes dans les forêts;
Monter ne sert qu'à redescendre;
Tout est flamme, puis tout est cendre;
La tombe dit à l'homme: vois!
Le temps change, les oiseaux muent,
Et les vastes eaux se remuent,
Et l'on entend passer des voix;
L'air est chaud, les femmes se baignent;
Les fleurs entre elles se dédaignent;
Tout est joyeux, tout est charmant;
Des blancheurs dans l'eau se reflètent;
Les roses des bois se complètent
Par les astres du firmament.
Ta galère que nous dorâmes
A soixante paires de rames
Qui de Lépante à Moganez
Domptent le vent et la marée,
Et dont chacune est manœuvrée
Par quatre forçats enchaînés.
XVII
AVERTISSEMENTS ET CHATIMENTS
LE TRAVAIL DES CAPTIFS
Dieu dit au roi: Je suis ton Dieu. Je veux un temple.
C'est ainsi, dans l'azur où l'astre le contemple,
Que Dieu parla; du moins le prêtre l'entendit.
Et le roi vint trouver les captifs, et leur dit:
--En est-il un de vous qui sache faire un temple?
--Non, dirent-ils.--J'en vais tuer cent pour l'exemple,
Dit le roi. Dieu demande un temple en son courroux.
Ce que Dieu veut du roi, le roi le veut de vous.
C'est juste.--
C'est pourquoi l'on fit mourir cent hommes.
Alors un des captifs cria:--Sire, nous sommes
Convaincus. Faites-nous, roi, dans les environs,
Donner une montagne, et nous la creuserons.
--Une caverne? dit le roi.--Roi qui gouvernes,
Dieu ne refuse point d'entrer dans les cavernes,
Dit l'homme, et ce n'est pas une rébellion
Que faire un temple à Dieu de l'antre du lion.
--Faites, dit le roi.
L'homme eut donc une montagne;
Et les captifs, traînant les chaînes de leur bagne,
Se mirent à creuser ce mont, nommé Galgal;
Et l'homme était leur chef, bien qu'il fût leur égal;
Mais dans la servitude, ombre où rien ne pénètre,
On a pour chef l'esclave à qui parle le maître.
Ils creusèrent le mont Galgal profondément.
Quand ils eurent fini, l'homme dit:--Roi clément,
Vos prisonniers ont fait ce que le ciel désire;
Mais ce temple est à vous avant d'être à Dieu, sire;
Que votre Éternité daigne venir le voir.
--J'y consens, répondit le roi.--Notre devoir,
Reprit l'humble captif prosterné sur les dalles,
Est d'adorer la cendre où marchent vos sandales;
Quand vous plaît-il de voir notre œuvre?--Sur-le-champ.
Alors le maître et l'homme, à ses pieds se couchant,
Furent mis sous un dais sur une plate-forme;
Un puits était bouché par une pierre énorme,
La pierre fut levée, un câble hasardeux
Soutint les quatre coins du trône, et tous les deux
Descendirent au fond du puits, unique entrée
De la montagne à coups de pioches éventrée.
Quand ils furent en bas, le prince s'étonna.
--C'est de cette façon qu'on entre dans l'Etna,
C'est ainsi qu'on pénètre au trou de la Sibylle,
C'est ainsi qu'on aborde à l'Hadès immobile,
Mais ce n'est pas ainsi qu'on arrive au saint lieu.
--Qu'on monte ou qu'on descende, on va toujours à Dieu,
Dit l'architecte ayant comme un forçat la marque;
O roi, soyez ici le bienvenu, monarque
Qui, parmi les plus grands et parmi les premiers,
Rayonnez, comme un cèdre au milieu des palmiers
Règne, et comme Pathmos brille entre les Sporades.
--Qu'est ce bruit? dit le roi.--Ce sont mes camarades
Qui laissent retomber le couvercle du puits.
--Mais nous ne pourrons plus sortir.--Rois, vos appuis
Sont les astres, ô prince, et votre cimeterre
Fait reculer la foudre, et vous êtes sur terre
Le soleil comme au ciel le soleil est le roi.
Que peut craindre ici-bas votre hautesse?--Quoi!
Plus d'issue!--O grand roi, roi sublime, qu'importe!
Vous êtes l'homme à qui Dieu même ouvre la porte.
Alors le roi cria:--Plus de jour, plus de bruit,
Tout est noir, je ne vois plus rien. Pourquoi la nuit
Est-elle dans ce temple ainsi qu'en une cave?
Pourquoi?--Parce que c'est ta tombe, dit l'esclave.
HOMO DUPLEX
Un jour, le duc Berthold, neveu du comte Hugo,
Marquis du Rhin, seigneur de Fribourg en Brisgau,
Traversait en chassant la forêt de Thuringe.
Il vit, sous un grand arbre, un ange auprès d'un singe.
Ces deux êtres, pareils à deux lutteurs grondants,
Se regardaient l'un l'autre avec des yeux ardents;
Le singe ouvrait sa griffe et l'ange ouvrait son aile.
Et l'ange dit:--Berthold de Zœhringen, qu'appelle
Dans la verte forêt le bruit joyeux des cors,
Tu vois ici ton âme à côté de ton corps.
Écoute; moi je suis ton esprit, lui ta bête.
Chacun de tes péchés lui fait lever la tête;
Chaque bonne action que tu fais me grandit.
Tant que tu vis, je lutte et j'étreins ce bandit;
A ta mort tout finit dans l'ombre ou dans l'aurore.
Car c'est moi qui t'enlève ou lui qui te dévore.
VERSET DU KORAN
La terre tremblera d'un profond tremblement,
Et les hommes diront: Qu'a-t-elle? En ce moment,
Sortant de l'ombre en foule ainsi que des couleuvres,
Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres.
Ceux qui firent le mal le poids d'une fourmi
Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami;
Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche
Le verront, et Satan leur sera moins farouche.
L'AIGLE DU CASQUE
O sinistres forêts, vous avez vu ces ombres
Passer, l'une après l'autre, et, parmi vos décombres,
Vos ruines, vos lacs, vos ravins, vos halliers,
Vous avez vu courir ces deux noirs chevaliers;
Vous avez vu l'immense et farouche aventure;
Les nuages, qui sont errants dans la nature,
Ont eu cette épouvante énorme au-dessous d'eux;
La victoire fut sourde et l'exploit fut hideux;
Et l'herbe et la broussaille et les fleurs et les plantes
Et les branches en sont encor toutes tremblantes;
L'arbre en parle au rocher, l'antre en parle au menhir;
Le vieux mont Lothian semble se souvenir;
Et la fauvette en cause avec la tourterelle.
Et maintenant, disons ce que fut la querelle
Entre cet homme fauve et ce tragique enfant.
*
Le fond, nul ne le sait. L'obscur passé défend
Contre le souvenir des hommes l'origine
Des rixes de Ninive et des guerres d'Égine,
Et montre seulement la mort des combattants
Après l'échange amer des rires insultants;
Ainsi les anciens chefs d'Écosse et de Northumbre
Ne sont guère pour nous que du vent et de l'ombre;
Ils furent orageux, ils furent ténébreux,
C'est tout; ces sombres lords se dévoraient entre eux;
L'homme vient volontiers vers l'homme à coups d'épée;
Bruce hait Baliol comme César Pompée;
Pourquoi? Nous l'ignorons. Passez, souffles du ciel.
Dieu seul connaît la nuit.
Le comte Strathaël,
Roi d'Angus, pair d'Écosse, est presque centenaire:
Le gypaëte cache un petit dans son aire,
Et ce lord a le fils de son fils près de lui;
Toute sa race ainsi qu'un blême éclair a lui
Et s'est éteinte; il est ce qui reste d'un monde;
Mais Dieu près du front chauve a mis la tête blonde,
L'aïeul a l'orphelin. Jacque a six ans. Le lord
Un soir l'appelle, et dit:--Je sens venir la mort.
Dans dix ans, tu seras chevalier. Fils, écoute.--
Et, le prenant à part sous une sombre voûte,
Il parla bas longtemps à l'enfant adoré,
Et quand il eut fini l'enfant lui dit:--J'irai.
Et l'aïeul s'écria:--Pourtant il est sévère
En sortant du berceau de monter au calvaire,
Et seize ans est un âge où, certe, on aurait droit
De repousser du pied le seuil du tombeau froid,
D'ignorer la rancune obscure des familles,
Et de s'en aller rire avec les belles filles!--
L'aïeul mourut.
*
Le temps fuit. Dix ans ont passé.
*
Tiphaine est dans sa tour que protége un fossé,
Debout, les bras croisés, sur la haute muraille.
Voilà longtemps qu'il n'a tué quelqu'un, il bâille.
Dix ans, cela suffit pour que les chênes verts
Soient d'une obscurité plus épaisse couverts;
Dix ans, cela suffit pour qu'un enfant grandisse.
En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice,
Admète son épouse et Thisbé son amant,
Mais pas un chevalier n'oublierait un serment.
C'est le soir; et Tiphaine est oisif. Les mélèzes
Font au loin un bruit vague au penchant des falaises.
Ce Tiphaine est le lord sauvage des forêts;
Pas un loup n'oserait l'approcher de trop près;
Il s'est fait un royaume avec une montagne;
On le craint en Écosse, en Northumbre, en Bretagne;
On ne l'attaque pas, tant il est toujours seul;
Être dans le désert, c'est vivre en un linceul.
Il fait peur. Est-il prince? est-il né sous le chaume?
On ne sait; un bandit qui serait un fantôme,
C'est Tiphaine; et les vents et les lacs et les bois
Semblent ne prononcer son nom qu'à demi-voix;
Pourtant ce n'est qu'un homme; il bâille.
Lord Tiphaine
A mis autour de lui l'effroi comme une chaîne;
Mais il en sent le poids; tout s'enfuit devant lui;
Mais l'orgueil est la forme altière de l'ennui.
N'ayant personne à vaincre, il ne sait plus que faire.
Soudain il voit venir l'écuyer qu'il préfère,
Bernard, un bon archer qui sait lire, et Bernard
Dit:--Milord, préparez la hache et le poignard.
Un seigneur vous écrit.--Quel est ce seigneur?--Sire,
C'est Jacques, lord d'Angus.--Soit. Qu'est-ce qu'il désire?
--Vous tuer.--Réponds-lui que c'est bien.
Peu de temps
Suffit pour rapprocher deux hautains combattants
Et pour dire à la mort qu'elle se tienne prête,
L'éclair n'entendrait pas Dieu lui criant: Arrête!
Arriver, c'est la loi du sort.
Il s'écoula
Une semaine. Puis de Lorne à Knapdala,
Douze sonneurs de cor en dalmatiques rouges
Firent savoir à tous, aux manants dans leurs bouges,
Au prêtre en son église, au baron dans sa tour,
Que deux lords entendaient se rencontrer tel jour,
Que saint Gildas serait patron de la rencontre,
Et qu'Angus étant pour, Tiphaine serait contre;
Car l'usage est d'avoir un saint pour les soldats,
En Irlande Patrick, en Écosse Gildas;
C'est pour ou contre un saint que tout combat se livre;
Avec la liberté de fuir et de poursuivre,
D'être ferme ou tremblant, magnanime ou couard,
Cruel comme Beauclerc, ou bon comme Édouard.
*
L'endroit pour le champ clos fut choisi très farouche.
Le dur hiver, qui change en pierre l'eau qu'il touche,
Ne laissait pousser là sous la pluie et le vent
Que des sapins, cassés l'un par l'autre souvent,
Les arbres n'étant pas plus calmes que les hommes;
Tout sur terre est en proie, ainsi que nous le sommes,
Au souffle, à la tempête, au funeste aquilon.
Une corde est nouée aux sapins d'un vallon;
Elle marque une enceinte, une clairière ouverte
Sur des champs où la Tweed coule dans l'herbe verte,
Lente et molle rivière aux roseaux murmurants.
Un pêle-mêle obscur d'arbres et de torrents,
D'ombre et d'écroulement, de vie et de ravage,
Entoure affreusement la clairière sauvage.
On en sort du côté de la plaine. Et de là
Viennent les paysans que le cor appela.
La lice est pavoisée, et sur les banderoles
On lit de fiers conseils et de graves paroles:
«--Brave qui n'est pas bon n'est brave qu'à demi.»
«--Soyez hospitalier, même à votre ennemi;
Le chêne au bûcheron ne refuse pas l'ombre.»
Les pauvres gens des bois accourent en grand nombre,
Plusieurs sont encor peints comme étaient leurs aïeux,
Des cercles d'un bleu sombre agrandissent leurs yeux;
Sur leur tête attentive, étonnée et muette,
Les uns ont le héron, les autres la chouette,
Et l'on peut distinguer aux plumes du bonnet
Les scots d'Abernethy des pictes de Menheit;
Ils ont l'habit de cuir des antiques provinces;
Ils viennent contempler le combat de deux princes,
Mais restent à distance et contemplent de loin,
Car ils ont peur; le peuple est un pâle témoin.
Si l'on ne voyait pas au ciel le tatouage
De l'azur, du rayon, de l'ombre et du nuage,
On n'apercevrait rien qu'un paysage noir;
L'œil dans un clair-obscur inquiétant à voir
S'enfonce, et la bruyère est morne, et dans la brume
On devine, au delà des mers, l'Hékla qui fume
Ainsi qu'un soupirail d'enfer à l'horizon.
Le juge du camp, fils d'une altière maison,
Lord Kaine, est assisté de deux crieurs d'épée;
L'estrade est de peaux d'ours et de rennes drapée;
Et quatre exorciseurs redoutés du sabbat
Font la police, ainsi qu'il sied dans un combat.
Un prêtre dit la messe, et l'on chante une prose.
*
Fanfares. C'est Angus.
Un cheval d'un blanc rose
Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor,
Qui semble presque femme et qu'on sent vierge encor;
Doux être confiant comme une fleur précoce.
Il a la jambe nue à la mode d'Écosse;
Plus habillé de soie et de lin que d'acier,
Il vient gaîment, suivi d'un bouffon grimacier;
Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore;
Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore.
On sent que, dans le monde étrange où nous passons,
Ce nouveau venu plein de joie et de chansons,
Tel que l'oiseau qui sort de l'œuf et se délivre,
A le mystérieux contentement de vivre;
Pas d'être éblouissant qui ne soit ébloui,
Il rit. Ses témoins sont du même âge que lui;
Tous chantent, légers, fiers, laissant flotter les brides,
C'est Mar, Argyle, Athol, Rothsay, roi des Hébrides,
David, roi de Stirling, Jean, comte de Glascow;
Ils ont des colliers d'or ou de roses au cou;
Ainsi se presse, au fond des halliers, sous les aulnes,
Derrière un petit dieu l'essaim des jeunes faunes.
Hurrah! Cueillir des fleurs ou bien donner leur sang,
Que leur importe? Autour du comte adolescent,
Page et roi, dont Hébé serait la sœur jumelle,
Un vacarme charmant de panaches se mêle.
O jeunes gens, déjà risqués à peine éclos!
Son cortége le suit jusqu'au seuil du champ clos.
Puis on le quitte. Il faut qu'il soit seul; et personne
Ne peut plus l'assister dès que le clairon sonne;
Quoi qu'il advienne, il est en proie au dur destin.
On lit sur son écu, pur comme le matin,
La devise des rois d'Angus: _Christ et lumière_.
La jeunesse toujours arrive la première;
Il approche joyeux, fragile, triomphant,
Plume au front; et le peuple applaudit cet enfant.
Et le vent profond souffle à travers les campagnes.
Tout à coup on entend la trompe des montagnes,
Chant des bois plus obscur que le glas du beffroi;
Et brusquement on sent de l'ombre autour de soi;
Bien qu'on soit sous le ciel, on se croit dans un antre.
Un homme vient du fond de la forêt. Il entre.
C'est Tiphaine.
C'est lui.
Hautain, dans le champ clos,
Refoulant les témoins comme une hydre les flots,
Il pénètre. Il est droit sous l'armure saxonne.
Son cheval, qui connaît ce cavalier, frissonne.
Ce cheval noir et blanc marche sans se courber;
Il semble que le ciel sombre ait laissé tomber
Des nuages mêlés de lueurs sur sa croupe.
Tiphaine est seul; aucune escorte, aucune troupe;
Il tient sa lance; il a la chemise de fer,
La hache comme Oreste, et, comme Gaïffer,
Le poignard; sa visière est basse; elle le masque;
Grave, il avance, avec un aigle sur son casque.
Un mot sur sa rondache est écrit: _Bellua_.
Quand il vint, tout trembla; mais nul ne salua.
*
Les motifs du combat étaient sérieux, certes;
Mais ni le pâtre errant dans les landes désertes,
Ni l'ermite adorant dans sa grotte Jésus,
Personne sous le ciel ne les a jamais sus;
Et le juge du camp les ignorait lui-même.
Les deux lords, comme il sied à ce moment suprême,
Se parlèrent de loin.
--Bonjour, roi.--Bonjour, roi.
--Je viens te demander raison. Tu sais pourquoi?
--Que t'importe?
Et tous deux mirent la lance haute.
Le juge du camp dit:--Chacun de vous est l'hôte
Du sépulcre, et ne peut en sortir maintenant
Que si Dieu le permet au fond du ciel tonnant.
Puis il reprit, selon la coutume écossaise:
--Milord, quel âge as-tu?--Quarante ans.--Et toi?--Seize.
--C'est trop jeune, cria la foule.--Combattez,
Dit le juge. Et l'on fit le champ des deux côtés.
Être de même taille et de même équipage,
Combattre homme contre homme ou page contre page,
S'adosser à la tombe en face d'un égal,
Être Ajax contre Mars, Fergus contre Fingal,
C'est bien, et cela plaît à la romance épique;
Mais là le brin de paille, et là la lourde pique,
Ici le vaste Hercule, ici le doux Hylas!
Polyphème devant Acis, c'est triste, hélas!
Le péril de l'enfant fait songer à la mère;
Tous les Astyanax attendrissent Homère,
Et la lyre héroïque hésite à publier
Le combat du chevreuil contre le sanglier.
L'huissier fit le signal. Allez!
*
Tous deux partirent.
Ainsi deux éclairs vont l'un vers l'autre et s'attirent.
L'enfant aborda l'homme et fit bien son devoir;
Mais l'homme n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
Tiphaine s'arrêta, muet, le laissant faire;
Ainsi, prête à crouler, l'avalanche diffère,
Ainsi l'enclume semble insensible au marteau;
Il était là, le poing fermé comme un étau,
Démon par le regard et sphinx par le silence;
Et l'enfant en était à sa troisième lance
Que Tiphaine n'avait pas encor riposté;
Sur cet homme de fer et de fatalité
Qui paraissait rêver au centre d'une toile,
Pas plus ému d'un choc que d'un souffle une étoile,
L'enfant frappait, piquait, taillait, recommençait,
Tantôt sur le cimier, tantôt sur le corset;
Et l'on eût dit la mouche attaquant l'araignée.
Sa face de sueur était toute baignée.
Tiphaine, tel qu'un roc, immobile et debout,
Méditait, et l'enfant s'essoufflait. Tout à coup
Tiphaine dit: Allons! Il leva sa visière,
Fit un rugissement de bête carnassière,
Et sur le jeune comte Angus il s'abattit
D'un tel air infernal, que le pauvre petit
Tourna bride, jeta sa lance et prit la fuite.
Alors commença l'âpre et sauvage poursuite,
Et vous ne lirez plus ceci qu'en frémissant.
*
Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend,
Devant lui, n'importe où, dans la profondeur fauve,
Les bras au ciel, l'enfant épouvanté se sauve.
Son cheval l'aime et fait de son mieux. La forêt
L'accepte et l'enveloppe, et l'enfant disparaît.
Tous se sont écartés pour lui livrer passage.
En le risquant ainsi son aïeul fut-il sage?
Nul ne le sait; le sort est de mystères plein;
Mais la panique existe, et le triste orphelin
Ne peut plus que s'enfuir devant la destinée.
Ah! pauvre douce tête au gouffre abandonnée!
Il s'échappe, il s'esquive, il s'enfonce à travers
Les hasards de la fuite obscurément ouverts,
Hagard, à perdre haleine, et sans choisir sa route;
Une clairière s'offre, il s'arrête, il écoute,
Le voilà seul; peut-être un dieu l'a-t-il conduit?
Tout à coup il entend dans les branches du bruit...--