La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur,

Mahaud, est aujourd'hui marquise de Lusace.

Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce.

Une reine n'est pas reine sans la beauté.

C'est peu que le royaume, il faut la royauté.

Dieu dans son harmonie également emploie

Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie,

Et, certes, il est bon qu'une femme parfois

Ait dans sa main les mœurs, les esprits et les lois,

Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène,

En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine;

Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur,

Tient trop le sceptre, hélas! comme on tient une fleur;

Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse.

Toute une Europe obscure autour d'elle se creuse;

Et, quoiqu'elle ait vingt ans, on a beau la prier,

Elle n'a pas encor voulu se marier.

Il est temps cependant qu'un bras viril l'appuie;

Comme l'arc-en-ciel rit entre l'ombre et la pluie,

Comme la biche joue entre le tigre et l'ours,

Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours,

Deux noirs voisins qui font une noire besogne,

L'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne.

VI

LES DEUX VOISINS

Toute la différence entre ce sombre roi

Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi,

C'est que l'un est la griffe et que l'autre est la serre;

Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire,

Ils n'en passent pas moins pour avoir fait tous deux

Dans l'enfer un traité d'alliance hideux;

On va même jusqu'à chuchoter à voix basse,

Dans la foule où la peur d'en haut tombe et s'amasse,

L'affreux texte d'un pacte entre eux et le pouvoir

Qui s'agite sous l'homme au fond du monde noir;

Quoique l'un soit la haine et l'autre la vengeance,

Ils vivent côte à côte en bonne intelligence;

Tous les peuples qu'on voit saigner à l'horizon

Sortent de leur tenaille et sont de leur façon;

Leurs deux figures sont lugubrement grandies

Par de rouges reflets de sacs et d'incendies;

D'ailleurs, comme David, suivant l'usage ancien,

L'un est poëte, et l'autre est bon musicien;

Et, les déclarant dieux, la renommée allie

Leurs noms dans les sonnets qui viennent d'Italie.

L'antique hiérarchie a l'air mise en oubli,

Car, suivant le vieil ordre en Europe établi,

L'empereur d'Allemagne est duc, le roi de France

Marquis; les autres rois ont peu de différence;

Ils sont barons autour de Rome, leur pilier,

Et le roi de Pologne est simple chevalier;

Mais dans ce siècle on voit l'exception unique

Du roi sarmate égal au césar germanique.

Chacun s'est fait sa part; l'allemand n'a qu'un soin,

Il prend tous les pays de terre ferme au loin;

Le polonais, ayant le rivage baltique,

Veut des ports, il a pris toute la mer Celtique,

Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons,

L'Islande voit passer ses navires démons;

L'allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses,

Le polonais secourt Spotocus, duc des russes,

Comme un plus grand boucher en aide un plus petit;

Le roi prend, l'empereur pille, usurpe, investit;

L'empereur fait la guerre à l'ordre teutonique,

Le roi sur le Jutland pose son pied cynique;

Mais, qu'ils brisent le faible ou qu'ils trompent le fort,

Quoi qu'ils fassent, ils ont pour loi d'être d'accord;

Des geÿsers du pôle aux cités transalpines,

Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines,

Egratignent le pâle et triste continent.

Et tout leur réussit. Chacun d'eux, rayonnant,

Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires,

Et règne; et, sous Satan paternel, ils sont frères;

Ils s'aiment; l'un est fourbe et l'autre est déloyal;

Ils sont les deux bandits du grand chemin royal.

O les noirs conquérants! et quelle œuvre éphémère!

L'ambition, branlant ses têtes de chimère,

Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté,

Nourrit la pourriture et la stérilité;

Ce qu'ils font est néant et cendre; une hydre allaite,

Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette.

Le polonais sournois, l'allemand hasardeux,

Remarquent qu'à cette heure une femme est près d'eux;

Tous deux guettent Mahaud. Et naguère avec rage,

De sa bouche qu'empourpre une lueur d'orage

Et d'où sortent des mots pleins d'ombre et teints de sang,

L'empereur a jeté cet éclair menaçant:

--L'empire est las d'avoir au dos cette besace

Qu'on appelle la haute et la basse Lusace,

Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents,

S'accroît, quand, par hasard, une femme est dedans.--

Le polonais se tait, épie et patiente.

Ce sont deux grands dangers; mais cette insouciante

Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos,

Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts;

Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière;

Elle est femme toujours; dans sa couronne altière,

Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron;

Car le fleuron tranchant, c'est l'homme et le baron.

Elle a des tribunaux d'amour qu'elle préside;

Aux copistes d'Homère elle paye un subside;

Elle a tout récemment accueilli dans sa cour

Deux hommes, un luthier avec un troubadour,

Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race,

Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse,

A l'heure où les vitraux aux brises sont ouverts,

Lui font de la musique et lui disent des vers.

Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves,

Font la fête du trône et sacrent leurs margraves;

C'est aujourd'hui le jour du burg mystérieux;

Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux.

Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines,

Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines?

Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois,

Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois?

L'eau coule, le vent passe, et murmure: Qu'importe?

VII

LA SALLE A MANGER

La salle est gigantesque; elle n'a qu'une porte;

Le mur fuit dans la brume et semble illimité;

En face de la porte, à l'autre extrémité,

Brille, étrange et splendide, une table adossée

Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée;

La salle a pour plafond les charpentes du toit;

Cette table n'attend qu'un convive; on n'y voit

Qu'un fauteuil, sous un dais qui pend aux poutres noires;

Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires,

Le fier combat du roi des vendes Thassilo

Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l'eau,

Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse,

Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse,

Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar;

Et toute la lumière éclairant ce hangar,

Qui semble d'un dragon avoir été l'étable,

Vient d'un flambeau sinistre allumé sur la table;

C'est le grand chandelier aux sept branches de fer

Que l'archange Attila rapporta de l'enfer

Après qu'il eut vaincu le Mammon, et sept âmes

Furent du noir flambeau les sept premières flammes.

Toute la salle semble un grand linéament

D'abîme, modelé dans l'ombre vaguement;

Au fond, la table éclate avec la brusquerie

De la clarté heurtant des blocs d'orfévrerie;

De beaux faisans tués par les traîtres faucons,

Des viandes froides, force aiguières et flacons

Chargent la table où s'offre une opulente agape;

Les plats bordés de fleurs sont en vermeil; la nappe

Vient de Frise, pays célèbre par ses draps;

Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats,

Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles;

Ces orfévres du bois sont des rustres habiles

Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins

Et des monts où l'on voit fuir des chasses aux daims;

Sur une vasque d'or aux anses florentines,

Des actéons cornus et chaussés de bottines

Luttent, l'épée au poing, contre des lévriers;

Des branches de glaïeuls et de genévriers,

Des roses, des bouquets d'anis, une jonchée

De sauge tout en fleur nouvellement fauchée,

Couvrent d'un frais parfum de printemps répandu

Un tapis d'Ispahan sous la table étendu.

Dehors, c'est la ruine et c'est la solitude.

On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude,

Passer sur le hallier par l'été rajeuni

Le vent, onde de l'ombre et flot de l'infini.

On a remis partout des vitres aux verrières

Qu'ébranle la rafale arrivant des clairières;

L'étrange dans ce lieu ténébreux et rêvant,

Ce serait que celui qu'on attend fût vivant;

Aux lueurs du sept-bras, qui fait flamboyer presque

Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque,

On voit le long des murs, par place, un escabeau,

Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau,

Et des buffets chargés de cuivre et de faïence;

Et la porte, effrayante et sombre confiance,

Est formidablement ouverte sur la nuit.

Rien ne parle en ce lieu d'où tout homme s'enfuit.

La terreur, dans les coins accroupie, attend l'hôte.

Cette salle à manger de titans est si haute,

Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard

Aux étages confus de ce plafond hagard,

On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.

L'araignée est géante en ces hideuses toiles

Flottant là-haut, parmi les madriers profonds

Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons.

La lumière a l'air noire et la salle a l'air morte.

La nuit retient son souffle. On dirait que la porte

A peur de remuer tout haut ses deux battants.

VIII

CE QU'ON Y VOIT ENCORE

Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps,

A de plus sépulcral et de plus redoutable,

Ce n'est pas le flambeau, ni le dais, ni la table;

C'est, le long de deux rangs d'arches et de piliers,

Deux files de chevaux avec leurs chevaliers.

Chacun à son pilier s'adosse et tient sa lance;

L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence;

Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés;

Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés;

Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent;

Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent;

Les cuirs sont agrafés; les ardillons d'airain

Attachent l'éperon, serrent le gorgerin;

La grande épée à mains brille au croc de la selle;

La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle;

Les genouillères ont leur boutoir meurtrier,

Les mains pressent la bride et les pieds l'étrier;

Ils sont prêts; chaque heaume est masqué de son crible;

Tous se taisent; pas un ne bouge; c'est terrible.

Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail;

Si Satan est berger, c'est là son noir bétail.

Pour en voir de pareils dans l'ombre, il faut qu'on dorme;

Ils sont comme engloutis sous la housse difforme;

Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés,

Effroyables; les poings lugubrement fermés;

Si l'enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes,

On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes.

De la brume du lieu leur stature s'accroît.

Autour d'eux l'ombre a peur et les piliers ont froid.

O nuit, qu'est-ce que c'est que ces guerriers livides?

Chevaux et chevaliers sont des armures vides,

Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier,

L'air fauve, et, quoiqu'étant de l'ombre, ils sont du fer.

Sont-ce des larves? Non; et sont-ce des statues?

Non. C'est de la chimère et de l'horreur, vêtues

D'airain, et, des bas-fonds de ce monde puni,

Faisant une menace obscure à l'infini;

Devant cette impassible et morne chevauchée,

L'âme tremble et se sent des spectres approchée,

Comme si l'on voyait la halte des marcheurs

Mystérieux que l'aube efface en ses blancheurs.

Si quelqu'un, à cette heure, osait franchir la porte,

A voir se regarder ces masques de la sorte,

Il croirait que la mort, à de certains moments,

Rhabillant l'homme, ouvrant les sépulcres dormants,

Ordonne, hors du temps, de l'espace et du nombre,

Des confrontations de fantômes dans l'ombre.

Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets;

Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais,

Ne sont pas plus glacés que ces brassards; les bières

N'ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières;

Le casque semble un crâne, et, de squames couverts,

Les doigts des gantelets luisent comme des vers;

Ces robes de combat ont des plis de suaires;

Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires;

Ces piques ont des bois lourds et vertigineux

Où des têtes de mort s'ébauchent dans les nœuds.

Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes

Achèvent les poitrails des destriers robustes;

Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots;

Le mortier des marquis près des tortils ducaux

Rayonne, et sur l'écu, le casque et la rondache,

La perle triple alterne avec les feuilles d'ache;

La chemise de guerre et le manteau de roi

Sont si larges, qu'ils vont du maître au palefroi;

Les plus anciens harnais remontent jusqu'à Rome;

L'armure du cheval sous l'armure de l'homme

Vit d'une vie horrible, et guerrier et coursier

Ne font qu'une seule hydre aux écailles d'acier.

L'histoire est là; ce sont toutes les panoplies

Par qui furent jadis tant d'œuvres accomplies;

Chacune, avec son timbre en forme de delta,

Semble la vision du chef qui la porta;

Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvages

Qui portaient pour pennons au milieu des ravages

Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons.

Voici Geth, qui criait aux slaves: Avançons!

Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne,

Welf, dont l'écu portait: «Ma peur se nomme Aucune.»

Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux;

Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux trois yeux,

Toute la dynastie effrayante d'Antée

Semble là sur le bord des siècles arrêtée.

Que font-ils là, debout et droits? Qu'attendent-ils?

L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils.

L'arbre est là sans la séve et le héros sans l'âme;

Où l'on voit des yeux d'ombre on vit des yeux de flamme;

La visière aux trous ronds sert de masque au néant;

Le vide s'est fait spectre et rien s'est fait géant;

Et chacun de ces hauts cavaliers est l'écorce

De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force;

Le sépulcre glacé les tient; la rouille mord

Ces grands casques épris d'aventure et de mort,

Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière;

Pas un brassard ne peut remuer sa charnière;

Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous,

Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous;

Le heaume affreux n'a plus de cri dans ses gencives;

Ces armures, jadis fauves et convulsives,

Ces hauberts, autrefois pleins d'un souffle irrité,

Sont venus s'échouer dans l'immobilité,

Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge,

Et prendre dans la nuit la figure du songe.

Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil

Jusqu'au fond où l'on voit la table et le fauteuil,

Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite;

Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite;

Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela,

Chargé d'ans, croulera sur leur tête, ils sont là,

Inégaux face à face, et pareils côte à côte.

En dehors des deux rangs, en avant, tête haute,

Comme pour commander le funèbre escadron

Qu'éveillera le bruit du suprême clairon,

Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre,

Charlemagne, ce roi qui de toute la terre

Fit une table ronde à douze chevaliers.

Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers,

Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes,

Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes,

Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,

Sur la rigidité des pâles morions,

Semblent une forêt de monstres qui végète;

L'un penche en avant, l'autre en arrière se jette;

Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux,

Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux,

Lions volants, serpents ailés, guivres palmées,

Faits pour l'effarement des livides armées,

Espèces de démons composés de terreur,

Qui, sur le heaume altier des barons en fureur,

Hurlaient, accompagnant la bannière géante,

Sur les cimiers glacés, songent, gueule béante,

Comme s'ils s'ennuyaient, trouvant les siècles longs;

Et, regrettant les morts saignant sous les talons,

Les trompettes, la poudre immense, la bataille,

Le carnage, on dirait que l'Épouvante bâille.

Le métal fait reluire, en reflets durs et froids,

Sa grande larme au mufle obscur des palefrois;

De ces spectres pensifs l'odeur des temps s'exhale;

Leur ombre est formidable au plafond de la salle;

Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus

Des blêmes cavaliers vaguement aperçus,

Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes;

Et la double rangée horrible de ces têtes

Fait, dans l'énormité des vieux combles fuyants,

De grands nuages noirs aux profils effrayants.

Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre

Dans cette légion de la guerre macabre;

Oh! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés,

Chose affreuse!

A la brume éternelle mêlés,

Ayant chez les vivants fini leur tâche austère,

Muets, ils sont tournés du côté du mystère;

Ces sphinx ont l'air, au seuil du gouffre où rien ne luit,

De regarder l'énigme en face dans la nuit,

Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres,

Sous leurs sabots d'acier étinceler les astres,

Voulant pour cirque l'ombre, ils provoquaient d'en bas,

Pour on ne sait quels fiers et funèbres combats,

Dans le champ sombre où n'ose aborder la pensée,

La sinistre visière au fond des cieux baissée.

IX

BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER

C'est là qu'Eviradnus entre; Gasclin le suit.

Le mur d'enceinte étant presque partout détruit,

Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches

Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches,

Domine l'horizon, et toute la forêt

Autour de son perron comme un gouffre apparaît.

L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice

A cacher plus d'un sourd et sanglant précipice;

Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on,

Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon;

Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes.

--Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes,

Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux,

Car la lumière est femme et se refuse aux vieux;

Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière.

On découvre d'ici la route et la clairière;

Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un?--Gasclin

Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein,

D'une blanche lueur la clairière est baignée.

--Une femme à cheval. Elle est accompagnée.

--De qui? Gasclin répond:--Seigneur, j'entends les voix

De deux hommes parlant et riant, et je vois

Trois ombres de chevaux qui passent sur la route.

--Bien, dit Eviradnus. Ce sont eux. Page, écoute.

Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin.

Va-t'en sans être vu. Tu reviendras demain

Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage,

Au point du jour. C'est dit. Laisse-moi seul.--Le page

Regardant son bon maître avec des yeux de fils,

Dit:--Si je demeurais? Ils sont deux.--Je suffis.

Va.

X

EVIRADNUS IMMOBILE

Le héros est seul sous ces grands murs sévères.

Il s'approche un moment de la table où les verres

Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands,

Sont étagés, divers pour les vins différents;

Il a soif; les flacons tentent sa lèvre avide;

Mais la goutte qui reste au fond d'un verre vide

Trahirait que quelqu'un dans la salle est vivant;

Il va droit aux chevaux. Il s'arrête devant

Celui qui le plus près de la table étincelle,

Il prend le cavalier et l'arrache à la selle;

La panoplie en vain lui jette un pâle éclair,

Il saisit corps à corps le fantôme de fer,

Et l'emporte au plus noir de la salle; et, pliée

Dans la cendre et la nuit, l'armure humiliée

Reste adossée au mur comme un héros vaincu;

Eviradnus lui prend sa lance et son écu,

Monte en selle à sa place, et le voilà statue.

Pareil aux autres, froid, la visière abattue,

On n'entend pas un souffle à sa lèvre échapper,

Et le tombeau pourrait lui-même s'y tromper.

Tout est silencieux dans la salle terrible.

XI

UN PEU DE MUSIQUE

Ecoutez!--Comme un nid qui murmure invisible,

Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix,

Des pas, sortent du fond vertigineux des bois.

Et voici qu'à travers la grande forêt brune

Qu'emplit la rêverie immense de la lune,

On entend frissonner et vibrer mollement,

Communiquant au bois son doux frémissement,

La guitare des monts d'Inspruck, reconnaissable

Au grelot de son manche où sonne un grain de sable;

Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson

Prend un sens et devient une vague chanson.

«Si tu veux, faisons un rêve.

Montons sur deux palefrois;

Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

«Je suis ton maître et ta proie;

Partons, c'est la fin du jour;

Mon cheval sera la joie,

Ton cheval sera l'amour.

«Nous ferons toucher leurs têtes;

Les voyages sont aisés;

Nous donnerons à ces bêtes

Une avoine de baisers.

«Viens! nos doux chevaux mensonges

Frappent du pied tous les deux,

Le mien au fond de mes songes,

Et le tien au fond des cieux.

«Un bagage est nécessaire;

Nous emporterons nos vœux,

Nos bonheurs, notre misère,

Et la fleur de tes cheveux.

«Viens, le soir brunit les chênes,

Le moineau rit; ce moqueur

Entend le doux bruit des chaînes

Que tu m'as mises au cœur.

«Ce ne sera point ma faute

Si les forêts et les monts,

En nous voyant côte à côte,

Ne murmurent pas: Aimons!

«Viens, sois tendre, je suis ivre.

O les verts taillis mouillés!

Ton souffle te fera suivre

Des papillons réveillés.

«L'envieux oiseau nocturne,

Triste, ouvrira son œil rond;

Les nymphes, penchant leur urne,

Dans les grottes souriront,

«Et diront: «Sommes-nous folles!

«C'est Léandre avec Héro;

«En écoutant leurs paroles

«Nous laissons tomber notre eau.»

«Allons-nous-en par l'Autriche!

Nous aurons l'aube à nos fronts;

Je serai grand, et toi riche,

Puisque nous nous aimerons.

«Allons-nous-en par la terre,

Sur nos deux chevaux charmants,

Dans l'azur, dans le mystère,

Dans les éblouissements!

«Nous entrerons à l'auberge,

Et nous payerons l'hôtelier

De ton sourire de vierge,

De mon bonjour d'écolier.

«Tu seras dame, et moi comte;

Viens, mon cœur s'épanouit,

Viens, nous conterons ce conte

Aux étoiles de la nuit.»

La mélodie encor quelques instants se traîne

Sous les arbres bleuis par la lune sereine,

Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait

S'éteint comme un oiseau se pose; tout se tait.

XII

LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO

Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes

Joyeuses, et d'où sort une lueur de fêtes;

Deux hommes, une femme en robe de drap d'or.

L'un des hommes paraît trente ans; l'autre est encor

Plus jeune, et, sur son dos, il porte en bandoulière

La guitare où s'enlace une branche de lierre;

Il est grand et blond; l'autre est petit, pâle et brun;

Ces hommes, qu'on dirait faits d'ombre et de parfum,

Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace;

Avril a de ces fleurs où rampe une limace.

--Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici.

Voyez. C'est effrayant.

Celle qui parle ainsi

C'est madame Mahaud; le clair de lune semble

Caresser sa beauté qui rayonne et qui tremble,

Comme si ce doux être était de ceux que l'air

Crée, apporte et remporte en un céleste éclair.

--Passer ici la nuit! Certe, un trône s'achète!

Si vous n'étiez venus m'escorter en cachette,

Dit-elle, je serais vraiment morte de peur.

La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur,

Un des grands chevaliers adossés aux murailles.

--Comme je vous vendrais à l'encan ces ferrailles!

Dit Zéno; je ferais, si j'étais le marquis,

De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis,

Des galas, des tournois, des bouffons, et des femmes.

Et, frappant cet airain d'où sort le bruit des âmes,

Cette armure où l'on voit frémir le gantelet,

Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet.

--Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud, qui murmure.

Vous êtes trop petit pour toucher cette armure.

Zéno pâlit. Mais Joss:--Ça, des aïeux! J'en ris.

Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris.

Pardieu! pendant qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils songent,

Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent.

Et dire qu'en effet autrefois tout cela

S'appelait Ottocar, Othon, Platon, Bela!

Hélas! la fin n'est pas plaisante, et déconcerte.

Soyez donc ducs et rois! Je ne voudrais pas, certe,

Avoir été colosse, avoir été héros,

Madame, avoir empli de morts des tombereaux,

Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte,

Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote!

--C'est que ce n'est point là votre état, dit Mahaud.

Chantez, soit; mais ici ne parlez pas trop haut.

--Bien dit, reprend Zéno. C'est un lieu de prodiges.

Et, quant à moi, je vois des serpentes, des stryges,

Tout un fourmillement de monstres, s'ébaucher

Dans la brume qui sort des fentes du plancher.

Mahaud frémit.

--Ce vin que l'abbé m'a fait boire,

Va bientôt m'endormir d'une façon très noire;

Jurez-moi de rester près de moi.

--J'en réponds,

Dit Joss; et Zéno dit:--Je le jure. Soupons.

XIII

ILS SOUPENT

Et, riant et chantant, ils s'en vont vers la table.

La Légende des siècles tome II · 第 3 / 14 段