l’entraîna vers l’orchestre, ivre, étourdi, ne sachant plus s’il rêvait
ou veillait, s’il existait réellement, si réellement il allait valser
avec la reine, ou bien s’il était le jouet de quelque hallucination,
d’autant plus séduisante que le réveil en serait affreux.
La reine fit un signe aux musiciens, et se mit en place avec son
valseur.
En ce moment les yeux égarés d’Hector se dirigèrent machinalement vers
la porte, et tout aussitôt il eut un brusque mouvement nerveux, une de
ces réticences inexplicables comme en fait seul éprouver un spectacle
subit et inattendu.
Il venait d’apercevoir lord Bothwell qui quittait la salle du bal et
s’esquivait.
Cette sortie de lord Bothwell, c’était le réveil du songe d’Hector, la
réalité brisant le masque de la féerie, le ciel s’entr’ouvrant sous lui
et le laissant choir sur la terre abandonnée un instant.
Lord Bothwell qui sortait, c’était le poignard levé sur le roi, le
déshonneur suspendu peut-être sur la tête de la reine, comme une
nouvelle épée de Damoclès!
Et Hector seul pouvait courir après lui, le poignarder dans un corridor
et sauver peut-être l’existence entière de cette infortunée Marie
Stuart, qui, bonne comme Louis XVI, loyale comme lui, fit tant de
fautes par légèreté, tant d’inconséquences par bonhomie, qu’elle sembla
tenter éternellement l’échafaud.
Seul avec Henry, Hector savait le secret de cet homme; seul il avait
deviné son but ténébreux et le drame qu’il préparait.
Et Henry était sorti pour courir après lord Maitland--Henry ne revenait
pas, et cependant Hector aurait pu, s’il eût été là, lui indiquer lord
Bothwell d’un geste; et comprenant ce geste, Henry se fût attaché aux
pas de l’assassin, il l’eût suivi lentement, dans l’ombre, comme le
lynx suit sa victime, et à l’heure où cet homme aurait ouvert la bouche
pour prononcer l’arrêt du roi, il l’eût frappé sûrement, sans pâlir et
sans trembler.
Quant à lui, Hector, il valsait avec la reine, c’est-à-dire qu’il
recevait un honneur que plus d’un lord puissant eût demandé à genoux
sans pouvoir l’obtenir--un honneur qu’il ne retrouverait peut-être
jamais comme sujet, un bonheur unique et sans lendemain pour un amant.
Et pourtant, puisque Henry n’était pas là, puisque Bothwell sortait,
puisque la vie du roi était menacée, pouvait-il continuer à s’enivrer au
bras de la femme animée de ce mystérieux parfum qui est le fluide de
l’amour?
Ne devait-il pas s’arracher des bras de cette femme, et fuir pour suivre
l’assassin?
Hélas! cette femme était une reine--cette femme, il l’aimait--cette
femme, il l’enlaçait de son bras, il sentait sa tête penchée sur son
épaule; il aspirait son haleine avec la volupté que mettrait un captif
des plombs de Venise à respirer enfin l’air embaumé des champs;--cette
femme l’étreignait de ses mains fébriles, l’entraînait malgré lui...
Et puis, s’arrêter, c’était faire un scandale, un scandale qui
profiterait peut-être aux conjurés au lieu de leur nuire, en les
avertissant des soupçons qu’on pouvait avoir et en les poussant ainsi à
se hâter.
Hector songea à tout cela, toutes ces réflexions passèrent rapidement
dans son esprit. Il capitula avec lui-même, se résignant à attendre la
fin de cette valse infernale qui eût pu être pour lui une heure de
bonheur céleste; et cette valse lui parut durer un siècle, l’orchestre
lui sembla s’éterniser à plaisir, et quand enfin, au moment où il
éteignait sa dernière note, son dernier et sonore soupir, il porta
plutôt qu’il ne conduisit la reine sur un sofa voisin, une ombre reparut
dans le sillon de lumière que la porte des salles de bal projetait dans
les antichambres, et lord Bothwell rentra.
Hector pirouetta sur lui-même comme un homme ivre: il lui passa dans la
gorge et dans le cœur un tel éclair de haine et de fureur à l’endroit
de cet homme qu’il faillit aller à lui et le poignarder sur place.
Ce fut alors que Marie Stuart, indisposée sans doute par l’atmosphère
brûlante du bal, sortit au bras de Douglas et se retira une demi-heure
chez elle, congédiant son cavalier.
Pendant ce temps, Hector, redevenu maître de lui, continuait à
s’attacher aux pas de Bothwell, épiant ses démarches et ses paroles.
Mais le noble lord avait une gaîté folle et une bonhomie qui eussent
dérouté un chercheur de conspirations moins tenace et moins convaincu.
Peu après lord Maitland reparut--puis la reine, qui rentra et dansa une
_écossaise_ avec le roi. Puis enfin, comme trois heures sonnaient à
l’horloge du château, le roi se couvrit, demanda son manteau, fit
appeler ses gens et prit congé de la reine.
--Vous retournez à _Kirk of Field_? demanda la reine.
--Oui, répondit le roi; j’aime cette retraite.
--Eh bien! mon prince, je vais vous reconduire.
--Avec votre cour?
--Oh! non, presque seuls, comme des amants du petit peuple.
--Messieurs, continua la reine, s’adressant à ses gentilshommes, dansez
avec ces dames une heure encore; dans une heure je reviendrai, et nous
souperons.
Puis, avisant Hector, elle lui fit un signe.
Hector accourut.
--Monsieur, lui dit-elle, vous avez été mon valseur; vous allez être ma
sauvegarde. Sa Majesté se retire à _Kirk of_ _Field_, je l’accompagne,
suivez-nous.
Hector s’inclina et prit son feutre et son manteau.
--Cherchez un gentilhomme des gardes qui vienne avec vous,
ajouta-t-elle.
Hector tourna la tête pour obéir, aperçut Henry qui, après une course
infructueuse à travers le château, rentrait dans le bal, où lord
Maitland l’avait précédé, et lui fit signe de le suivre.
Le roi et la reine sortirent accompagnés par Hector, Henry, le comte de
Lenox et Douglas.
Le valet de chambre du roi les précédait.
Bothwell et Maitland se rejoignirent.
--Pourvu, dit Bothwell, que la reine ne s’attarde pas chez le roi.
--Non, dit Maitland; mais à tout hasard, on ne mettra le feu à la mèche
que lorsqu’elle sera partie.
--Et le gant?
--Il est placé.
--Croyez-vous qu’on ait remarqué la première absence de la reine?
--Oh! très certainement. Cette absence nous sert à souhait.
CHAPITRE TROISIÈME
III
Leurs Majestés montèrent en litière avec Douglas et le comte de Lenox,
père du roi.
Hector et son compagnon enfourchèrent les premiers chevaux sellés
qu’ils trouvèrent, et se placèrent aux deux portières.
Le trajet du château à _Kirk of Field_ était court, vingt minutes au
plus en allant à pied.
Le convoi royal en franchit la distance en un quart d’heure; Leurs
Majestés mirent pied à terre à la grille du parc et laissèrent leur
litière.
La reine donnait le bras au roi.
Le roi était expansif, radieux, plein d’espérance malgré ses souffrances
continues.
La reine s’abandonnait à une causerie charmante, folle, enfantine, qui
ravissait le vieux Lenox, dont le cœur paternel avait souffert de la
rupture momentanée des deux époux.
Les deux gardes-du-corps cheminaient derrière, à distance respectueuse,
au pas de leurs chevaux et penchés sur leur selle pour se pouvoir
entretenir à voix basse.
--Tu n’as donc pas pu joindre Maitland?
--Non.
--Où le misérable est-il allé?
--Je ne sais.
--Et comment prévenir...
--Il faut rester ici...
--Non, non, dit Hector, il vaut mieux suivre la reine à son retour à
Glascow et ne pas perdre de vue Bothwell et Maitland, ou plutôt...
--Ou plutôt? fit Henry.
--Tu resteras, toi; tu te cacheras dans le parc, derrière un arbre ou un
mur, n’importe où...
--Bien...
Hector mit la main dans ses fontes, en tira deux pistolets dont il
vérifia scrupuleusement les amorces, et les tendit à Henry:
--J’en ai aussi, dit Henry.
--Prends toujours. Passe-les tous quatre à ta ceinture, sous ton
manteau.
--Après?
--Tu te tiendras à distance de la maison; tu auras l’œil fixé sur les
portes et les fenêtres, et le premier homme qui se glissera dans l’ombre
et y voudra pénétrer, tu feras feu.
--S’ils sont plusieurs, que ferai-je?
--Tu as la vie de quatre hommes dans tes mains, tu vises juste et ces
pistolets sont longs.
--Mais si les assassins sont dans la maison?
--Oh! dit Hector, nous allons bien voir. Je n’en sortirai qu’après avoir
fait la plus minutieuse des perquisitions.
Ils étaient arrivés à la porte de l’ermitage du roi.
C’était une pauvre demeure, meublée sans faste; une retraite de gantier
ou de forgeron retiré bien plus qu’une habitation royale.
Le roi en ouvrit lui-même la porte et livra passage à la reine, qui
entra la première.
Les royaux époux allèrent droit à la chambre à coucher du roi,
s’assirent un moment avec le vieux Lenox et Douglas, tandis que les deux
gardes demeuraient respectueusement à la porte.
Puis la reine se retira avec son beau-père et le lord.
--Madame, dit alors Hector, voulez-vous me faire une grâce?
--Parlez, dit gracieusement la reine.
--Quand le capitaine des gardes de Votre Majesté prépare ses logis dans
un château royal, il a pour habitude de faire une sévère perquisition
des celliers aux combles. Me permettrez-vous d’en faire autant ici?
--Je vous le permets, monsieur, dit la reine en riant, mais je crois que
c’est parfaitement inutile.
--Il y a toujours un poignard levé sur les rois, murmura Hector d’une
voix, profonde.
La reine tressaillit:
--Vous avez raison, dit-elle. Visitez cette maison.
Douglas et Lenox applaudirent à cette mesure; et les deux gardes, une
torche d’une main, l’épée de l’autre, parcoururent la maison,
fouillèrent armoires et bahuts et jusque sous le lit du roi.
La maison était entièrement vide, et la reine en sortit avec son
escorte, laissant le roi et son domestique couchés dans la même pièce.
A la grille du parc la reine remonta en litière, et Hector remit le
pied à l’étrier, laissant à Henry la garde de l’ermitage de _Kirck of
Field_.
La reine rentra dans le bal. Son entrée fut accueillie par des vivats et
des applaudissements.
Elle dansa une heure encore; puis à quatre heures et demie, comme la
prime aube commençait à glisser indécise sur les sommets neigeux des
montagnes, les portes de la salle du souper furent ouvertes et on se mit
à table.
La reine plaça lord Douglas à sa droite et lord Bothwell à sa gauche;
elle fut d’une gaîté folle, et accepta les galanteries de Bothwell avec
une complaisance qui fit plus d’une fois pâlir Hector, placé assez près
d’eux pour tout voir.
--Le roi est bien obéissant à ses médecins, dit lord Douglas, et il
renonce de bon gré à un souper exquis...
--Milord, dit la reine avec enjouement, le roi ne veut pas mourir.
--Il mourra cependant, dit Bothwell.
La reine tressaillit:
--Que voulez-vous dire, milord?
--Mais, fit Bothwell en riant, je veux, dire qu’un jour viendra où il se
couchera, suivant la loi commune, dans le cercueil de ses ancêtres.
--Puisse ce jour être loin! milord.
--Oh! dit Bothwell se mordant les lèvres, espérons-le; d’ailleurs,
l’amour de Votre Majesté est un firman de longue vie.
--Vous êtes un flatteur, milord.
--Votre Majesté me fera, j’espère, la grâce de croire à ma sincérité.
--Eh bien! dit la reine, puissiez-vous dire vrai. Le roi deviendra
centenaire à ce compte, et mes sujets avec lui.
Une contraction fébrile tourmenta le visage de Bothwell, qu’épiait
toujours Hector avec une ténacité implacable.
Tout à coup un fracas terrible ébranla les murs de la salle et fit
tressaillir le château tout entier sur ses antiques assises, en même
temps qu’une lueur immense, apparaissant à l’horizon par toutes les
croisées entr’ouvertes, pâlissait l’éclat des lustres et éclairait de
son rougeâtre reflet les montagnes, le golfe et la ville entière de
Glascow.
On eût dit le bouquet colossal d’un feu d’artifice sorti des mains
d’arquebusiers géants!
La reine poussa un cri de frayeur, les lords pâlirent et se regardèrent
avec stupeur, plusieurs femmes s’évanouirent...
Et quant à Hector, qu’un sombre pressentiment agitait, il fut obligé de
se cramponner à la table pour ne point tomber à la renverse.
Le premier moment de stupeur évanoui, on se précipita aux croisées; on
interrogea l’horizon.
Mais la flamme mystérieuse s’était éteinte, les collines, le golfe, la
ville étaient rentrés dans l’ombre, et l’on n’apercevait plus dans le
lointain d’autre lumière que la lueur tremblotante de l’aube caressant
la croupe frileuse des hautes montagnes.
Ce fut, pendant dix minutes, un singulier tumulte, une affreuse mêlée,
un incohérent échange de questions précipitées, de suppositions
absurdes, de commentaires de toute espèce...
Et comme la terreur glaçait encore la plupart des convives, quelques-uns
à peine songèrent à s’élancer au dehors et à s’enquérir de la cause de
cet étrange fracas et de cette infernale lueur.
La reine retrouva bientôt son sangfroid et s’adressant à quelques
gentilshommes:
--A cheval! messieurs, à cheval! dit-elle. Courez dans toutes les
directions s’il le faut, mais apportez-moi sur-le-champ des
renseignements sûrs, et positifs!
On se précipitait de tous côtés, déjà on s’engoufrait en flots
tumultueux sous toutes les portes, quand un jeune homme pâle, défait,
haletant, entra et cria:
--La maison du roi vient de sauter!
La reine jeta un cri, ce cri trouva un profond et douloureux écho
partout, et Hector chercha des yeux lord Bothwell pour le poignarder.
Lord Bothwell avait disparu!
A cette foudroyante nouvelle succéda une minute de morne et terrible
silence, rempli d’angoisse et d’oppression, puis la reine s’écria:
--Le roi? le roi est-il sauvé?
--Je ne sais... dit le jeune homme... J’ai vu la flamme... les
décombres... je ne sais rien... je suis accouru... voilà tout!
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine en délire.
--Mon fils! hurla le vieux Lenox en s’élançant hors de la salle.
Cet exemple rendit à la reine abattue un peu d’énergie.
Elle se leva, suivit le vieux Lenox, demanda un cheval et se précipita
au galop vers _Kirk of Field_ avec une trentaine de gentilshommes parmi
lesquels était Hector.
On eut atteint en dix minutes l’emplacement où s’élevait naguère la
retraite du roi.
Alors à la clarté naissante du jour, un affreux spectacle s’offrit aux
yeux.
La maison avait disparu;--à sa place et sur un rayon de cent mètres la
terre était jonchée de décombres fumants, de poutres noircies, de
pierres calcinées, de meubles brisés et épars.
A l’endroit même où la maison était bâtie, apparaissait une crevasse
béante, un boyau crevé qui allait s’enterrant à plusieurs mètres de
profondeur et se dirigeait vers Glascow.
Au fond de la crevasse se trouvaient les débris de trois énormes barils
qui avaient dû être remplis de poudre. La maison avait sauté au moyen
d’une mine qui communiquait avec Glascow.
Un cri de vengeance et de réprobation s’éleva comme un ouragan parmi les
spectateurs de ce lugubre drame,--on se demandait quel pouvait être
l’assassin;--plusieurs noms d’exilés coururent dans la foule accompagnés
de sourdes imprécations, et ces imprécations se changèrent en cris de
mort quand on eut retrouvé dans un champ voisin le corps du roi intact,
mais privé de vie.
A la vue de ce cadavre, la reine s’évanouit, et Hector qui, seul,
connaissait le secret du drame, la reçut et la soutint dans ses bras.
Le vieux Lenox, sombre, muet, cherchait parmi les décombres une trace,
un vestige qui pût guider une enquête sur les coupables.
Ce vieillard n’avait pas le temps de pleurer son fils,--il voulait avant
tout le venger.
Douglas l’aidait dans ses recherches.
Ils descendirent tous deux dans le boyau, puis arrivés à l’endroit où la
crevasse cessait pour redevenir souterrain, ils demandèrent des torches
et s’y engagèrent, suivis par la foule et l’épée à la main. Tout à coup,
Douglas poussa un cri, étendit le doigt et s’arrêta.
Le vieux Lenox suivant du regard la direction de ce doigt, aperçut,
gisant sur le sol, un objet blanc et se précipita dessus.
Cet objet était un gant!
Une rumeur terrible s’éleva.
--A qui donc était ce gant?
Ce gant ne portait de marque, mais il était bien petit, bien frais,
pour avoir pu recouvrir une main de soldat et même de gentilhomme.
C’était un gant de femme!
La foule rebroussa chemin pour demander à la clarté du jour la
possibilité d’une enquête, que la lueur des torches lui refusait, elle
revint sur ses pas jusqu’à l’endroit où la reine était tombée évanouie.
La reine avait repris ses sens.
Elle demanda ce gant, avide qu’elle était de vengeance. Comme les
autres, elle le prit, l’examina... et jeta un cri.
Ce gant, c’était le sien!
C’était celui que, pendant le bal, elle avait ôté pour prendre un
gobelet sur le plateau présenté par Douglas.
Elle ne le dit point cependant, mais Douglas le reconnut.
Douglas déganta silencieusement son autre main, puis il mit les deux
gants à côté l’un de l’autre, et dit froidement:
--C’est le gant de la reine, et peut-être va-t-elle nous expliquer...
--Des explications? fit la reine foudroyée, je ne sais pas... je ne
comprends rien... j’ai perdu mon gant dans le bal... voilà tout.
Et comme la reine suffoquait, anéantie, se taisait, et qu’un morne
silence s’établissait parmi les courtisans et les seigneurs accourus,
Douglas reprit:
--Madame, on vous aura volé votre gant... ou bien...
Douglas s’arrêta, et ce silence d’une seconde pesa d’un poids terrible
sur toutes les poitrines...
--Ou bien, reprit Douglas dont la parole était brève et glacée autant
que son regard était flamboyant, vous l’aurez donné vous-même à celui
qui a pénétré dans ce souterrain.
--Horreur! dit la reine.
Mais un troisième personnage intervint alors dans le colloque; celui-là
était terrible d’attitude, et il redressait comme un Dieu courroucé sa
grande taille voûtée par l’âge.
Il s’avança jusqu’à la reine, et lui dit:
--Moi, comte de Lenox, je t’accuse, toi, Marie Stuart, reine d’Écosse,
d’avoir assassiné le roi, ton mari, qui était mon fils!
Mais, à cette voix foudroyante, une autre voix, non moins superbe, non
moins retentissante, non moins convaincue, s’écria:
--C’est faux! la reine est innocente.
Et comme un cavalier arrivait à la grille du parc, le gentilhomme qui
venait d’élever la voix l’aperçut et s’écria:
--Attendez! vous tous qui accusez, la lumière va se faire!
Et il s’élança, tête nue, sans armes, mais l’œil enflammé, à la
rencontre de lord Bothwell qui accourait.
Cet homme, c’était Hector.
CHAPITRE QUATRIÈME
IV
Lord Bothwell avait été un de ceux qui, montant à cheval au moment où la
reine l’ordonnait et demandait des renseignements, s’étaient précipités
hors du château et dans des directions différentes.
Lord Bothwell, mieux que personne, savait où la catastrophe avait eu
lieu; il avait jugé prudent de prendre une route opposée et de n’arriver
sur le théâtre du drame qu’après le premier acte.
Il était à cent mètres encore du groupe formé autour de la reine,
lorsque Hector l’atteignit et sauta brusquement à la bride de son
cheval, qu’il arrêta court.
Le premier mouvement de lord Bothwell fut de porter la main à ses
fontes, et de brûler la cervelle à l’homme assez insolent pour saisir la
bride de son cheval.
Mais Hector cloua sa main ouverte sur le pommeau de sa selle, et lui
dit:
--Savez-vous ce qui se passe, monsieur?
--Non, dit Bothwell, baissant involontairement les yeux sous le regard
ardent du gentilhomme.
--On a assassiné le roi.
--Ah! fit Bothwell feignant une surprise douloureuse et profonde.
--On l’a fait sauter au moyen d’une mine.
--Dieu!
--Et savez-vous qui l’on accuse?
Une pâleur livide monta au front de Bothwell.
--Qui donc? demanda-t-il.
--La reine!
--C’est impossible...
--Rien n’est plus vrai. Et savez-vous?...
--Quoi? Parlez!
--On l’accuse, parce que dans le souterrain, à l’entrée de la mine, on a
trouvé un gant...
Bothwell frissonna sur sa selle.
--Ce gant était le sien...
--Impossible!
--Et ce gant, elle l’avait ôté au bal.
Bothwell attacha son œil perçant sur Hector et se demanda si cet
homme ne tenait point son secret.
--Elle l’avait ôté, poursuivit Hector, au moment où lord Douglas lui
présentait un sorbet...
Bothwell frissonna plus fort...
--Puis elle l’avait laissé choir...
Bothwell prévit le coup qu’allait lui porter Hector; volontairement ou
non, sa main se porta de nouveau sur les fontes de sa selle pour y
chercher un pistolet et casser la tête à celui qui en savait trop.
Mais Hector qui lui tenait une main déjà saisit celle qui restait libre
et la serra si fort que le lord en jeta un cri.
--Or, continua-t-il, sans prendre garde à ce cri, ce gant est tombé...
un homme s’est baissé et l’a ramassé... et puis il l’a caché dans son
pourpoint...
--Et, demanda impudemment Bothwell, quel est cet homme?
--Vous le savez bien, milord...
--Moi?
--Oui, vous!
--Et comment voulez-vous que je le sache?
--D’une façon bien simple; cet homme, c’était...
--C’était? fit lord Bothwell avec un calme inouï.
--Milord, dit froidement Hector, vous êtes un grand misérable, car cet
homme, c’était vous!
--Vous mentez!
--C’est vous qui mentez! C’est vous qui êtes l’assassin du roi... C’est
vous qui vous êtes emparé du gant de la reine pour le jeter dans le
souterrain, et faire planer sur elle les soupçons qui auraient pu
s’arrêter sur vous...
--Monsieur, interrompit Bothwell, devenu tout à coup, par un de ces
brusques revirements de l’intelligence, complétement maître de lui;
monsieur, permettez-moi de me défendre sur un point...
--Lequel?
--Je n’ai jamais eu l’intention de faire accuser la reine.
--Vous êtes un lâche! Pourquoi jeter ce gant dans le souterrain?
Lord Bothwell eut l’audace de regarder Hector fixement:
--Monsieur, lui dit-il, si je vous avoue que je suis l’assassin du roi,
et qu’ensuite je vous confie un secret... me croirez-vous?
--Vous avouez donc?
--Oui.
--Vous êtes un monstre; mais parlez, je vous croirai.
--Monsieur, reprit Bothwell avec calme, je n’ai pas jeté le gant de la
reine dans le souterrain, je l’y ai laissé tomber en m’enfuyant quand
j’ai eu mis le feu à la mèche qui devait brûler une heure.
--Ah! fit Hector soulagé.
--Ce gant que la reine a laissé choir m’était destiné...
Un ouragan de colère passa dans la gorge d’Hector:
--Vous mentez! s’écria-t-il; vous êtes un infâme!
--C’était un signal, dit froidement Bothwell.
--Un signal! mais pourquoi, dans quel but?
--La reine me disait par là que l’heure était venue.
--Quelle heure?
--Mais... de faire sauter le roi...
--Infamie et calomnie!
--Monsieur, vous êtes jeune; vous ne comprenez rien à la politique.
Ces mots prononcés froidement, sans aigreur, avec le calme navrant de la
conviction, entrèrent au cœur d’Hector comme une lame d’acier.
Un instant il pirouetta sur lui-même et chancela foudroyé;--un instant
son amour se trouva mis à une torture sans pareille par cette révélation
inattendue.
Alors il se souvint que la reine avait souri à Bothwell plusieurs fois,
qu’ensuite elle s’était montrée bien affectueuse pour le roi, si l’on
songeait au meurtre récent de Rizzio...
Durant quelques secondes, il crut aux infâmes paroles de Bothwell, et il
crut voir la terre s’entr’ouvrir sous ses pieds pour l’engloutir, le
ciel descendre sur sa tête pour l’écraser...
Un siècle de douleurs sans nom, de brûlantes angoisses, de mépris
terribles, d’illusions brisées passa devant ses yeux durant ces quelques
secondes.
Enfin il s’écria:
--Mais on l’accuse, monsieur, on l’accuse!
--C’est une fatalité, dit froidement Bothwell.
--Mais elle n’est pas coupable, elle ne doit pas l’être!
--Qu’y puis-je faire?
--Tout avouer et prendre tout sur vous.
--Vous voulez donc m’envoyer à l’échafaud?
--La reine ira.
--Non, car je la sauverai.
--Vous la sauverez!
--Oui.
--Vous détournerez jusqu’au moindre soupçon?
--Je vous le jure.
--Nul ne la croira... nul ne la pourra croire coupable?...
La voix d’Hector tremblait.
--Non, dit tranquillement Bothwell.
--Tous ces hommes qui l’accusent, tous ces sujets hardis dont la voix
est grosse de menaces et d’insultes, se tairont?
--Ils se jetteront à genoux et demanderont grâce et pardon!
--Et quand disculperez-vous la reine?
--Sur-le-champ;--venez avec moi, et me laissez parler.
Et lord Bothwell poussa son cheval et arriva jusqu’à la reine, qui
tressaillit à sa vue et jeta les yeux sur lui ainsi que sur un
défenseur.
Hector l’avait suivi.
--Milords et messieurs, dit Bothwell, je me nomme Georges de Bothwell,
je suis, par les femmes, de sang royal, et ma parole n’a jamais été mise
en doute.
On le regarda avec étonnement.