--Un crime vient d’être commis, continua-t-il; notre roi bien-aimé vient

de périr, victime d’un lâche assassinat.

Un murmure d’approbation couvrit ces paroles. Bothwell continua:

--Une fatalité inouïe vous fait accuser votre reine.

Un second murmure, respectueux encore, mais menaçant, se fit entendre.

--Eh bien! moi, comte de Bothwell, j’affirme sur la foi du serment que

la reine est innocente!

Un poids énorme sembla être enlevé de chaque poitrine, la reine poussa

un cri de joie et regarda son défenseur avec une expression de

gratitude indicible.

Seuls, deux hommes, les deux accusateurs de la reine, Douglas et Lenox,

ne partagèrent point ce sentiment général, et Lenox s’adressant a

Bothwell, lui dit:

--Il y a cependant un coupable... Il y a cependant un assassin..... d’où

vient donc ce gant? le gant de la reine... car il est bien à vous,

n’est-ce pas, madame?

--Oui, dit la reine que l’angoisse reprenait.

--Ce gant, dit Bothwell, je vais vous en expliquer l’origine. La reine

l’a ôté dans le bal en prenant un hanap de vos mains, lord Douglas...

--Je m’en souviens.

--Ce gant est tombé sur le sol..... un homme l’a ramassé...

Hector respira et attacha sur Bothwell un œil étonné et curieux.

--Cet homme, poursuivit Bothwell, avait à se plaindre du roi; cet homme

est l’assassin du roi.

Hector regarda Bothwell avec enthousiasme et se dit:

--Il a plus de courage que je ne croyais; il expie son crime par un

grand dévoûment...

--Cet homme, continua l’implacable Bothwell, a voulu perdre la reine et

se sauver en la perdant; après avoir mis le feu à la mèche, il a jeté

le gant de la reine dans le souterrain.

Un cri d’indignation retentit.

--Et... fit Douglas en attachant sur Bothwell son regard d’aigle, quel

est cet homme?

Bothwell promena son regard dans le cercle, puis dit lentement avec

calme, sans aucune altération dans la voix:

--Sur mon âme et conscience, jurant devant Dieu et les hommes que je dis

l’exacte vérité, et prêt à soutenir mon dire en lit de justice ou en

champ-clos épée au poing et dague aux dents,--cet homme, le voilà!

Et il tendit la main vers Hector qui recula foudroyé et ne put trouver

un mot, un geste, un signe, pour dire à cet homme:

--Tu mens!

La reine jeta un cri,--un cri d’étonnement, presque un cri de joie.

La joie est d’un égoïsme féroce.

Cette joie acheva de glacer le cœur d’Hector;--mais en même temps et

sous le coup d’une accusation aussi terrible, un grand jour se fit dans

son esprit; il comprit au sangfroid atroce de Bothwell que lui seul

était coupable, que la reine était innocente...

Que lui importait le reste maintenant? Que lui faisait cette accusation,

cette infamie qu’on lui jetait au front pour ternir sa loyauté? Elle

était innocente! Il pouvait l’aimer encore!

Vingt glaives se levèrent sur sa poitrine, il eût été frappé de cent

coups différents, si Douglas n’eût étendu entre la foudre et lui son

robuste bras, disant:

--Je demande que l’on m’écoute!

Et comme on obéissait toujours à Douglas, la foule s’écarta:

--Milord, dit Douglas à Bothwell, l’assassin que voilà vous a sans

doute avoué son crime?

--Là, tout à l’heure! dit Bothwell.

--Et vous a-t-il dit à quelle heure, en quel temps il avait incendié la

mèche?

--Une demi-heure avant le départ du roi.

--Vous en êtes certain?

--Très certain.

--Eh bien! dit Douglas, cela est entièrement faux, car ce jeune homme,

que je n’ai pas perdu de vue une minute, est demeuré constamment dans la

salle de bal, tandis que la reine, tandis que vous-même, lord Bothwell,

vous êtes sortis tour à tour. A ces mots acérés, froids, prononcés par

l’impassible Douglas, Bothwell tressaillit et pâlit; la foule le regarda

avec stupeur, et Hector, ranimé par ce secours inespéré, releva la tête.

Il regarda la reine.

La reine pâle, tremblante, le regardait aussi; enfin elle murmura:

--Je suis sortie du bal, mais pour rentrer chez moi. J’y ai laissé ce

jeune homme, je l’y ai retrouvé; je crois, en effet, qu’il n’est pas

sorti.

La reine perdait Hector en voulant le sauver. Hector faillit mourir de

joie en la voyant élever la voix pour le défendre. Il poussa le

dévoûment chevaleresque jusqu’à la folie, car il dit, sachant bien que

Bothwell était un monstre qui déshonorerait la reine sans scrupule:

--Votre Majesté se trompe, je suis sorti dix minutes; c’est moi, c’est

bien moi qui ai tué le roi!

Douglas recula stupéfait, mais son œil perçant se riva au front

d’Hector, et il devina tout:

--Marie Stuart, reine d’Écosse! s’écria-t-il, et toi, lord Bothwell, je

vous accuse tous deux d’avoir assassiné, de complicité, sir Henry

Darnley, comte de Lenox et roi d’Écosse! Je me porte garant de

l’innocence de ce jeune homme, et je vais convoquer un lit de justice de

la noblesse écossaise pour juger les coupables! Ce jeune homme sera

provisoirement détenu. Qu’on l’arrête!

La reine pouvait se sauver en se jetant au bras de Douglas, en

repoussant Bothwell avec mépris. La reine ne le fit point. Elle ne vit

dans le premier qu’un accusateur, dans l’autre qu’un soutien. Elle prit

le bras de Bothwell, se leva et dit à Douglas, avec une dignité et une

fierté suprêmes:

--Je suis prête à paraître devant mes juges, mylord, et je vais les

attendre sous la protection de l’homme que vous appelez mon complice,

et qui est innocent comme moi!

Hector jeta un cri terrible à ces paroles; il se précipita sur la reine

pour lui parler, pour la retenir;--et, la voyant s’appuyer sur Bothwell,

il sentit qu’elle était perdue...

Mais la reine le repoussa et Hector revint, anéanti, rendre son épée à

sir Murray de Tullibardine, capitaine des gardes, qui l’arrêta.

En ce moment Henri s’approcha:

--Ami, lui dit tout bas Hector, tu vas monter à cheval à l’instant.

--Oui, dit le jeune homme.

--Tu iras à Madrid à franc étrier, tu demanderas un gentilhomme du roi

d’Espagne, nommé don Paëz, et tu lui diras:

--Votre frère d’Écosse est en péril... il vous attend... hâtez-vous!...

--Bien, dit l’enfant.

--Ensuite, tu t’embarqueras pour Naples, tu demanderas un autre

gentilhomme, nommé Gaëtano, et tu lui diras pareillement:

--Votre frère d’Écosse est en péril... accourez... il vous attend.

Et puis tu reviendras par la Lorraine, et à Nancy tu t’informeras du

logis du seigneur Gontran, l’écuyer du duc de Mayenne, et, quand tu

l’auras trouvé, tu lui répéteras pareillement:

«Seigneur, votre frère d’Écosse est en péril... accourez!»

--Oh! presse-toi, ajouta Hector, ne ménage ni l’or ni la sueur... il

faut que la reine soit sauvée!

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE

Des chapitres du premier volume.

Prologue.--La tour de Penn-Oll.

Pages

CHAP. I. 5

-- II. 39

-- III. 111

-- IV. 157

-- V. 175

-- VI. 201

Le gant de la reine.

-- I. 209

-- II. 253

-- III. 271

-- IV. 299

Fin de la table du premier volume.

Fontainebleau, imp. de E. Jacquin.

Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4) · 第 6 / 6 段