Pendant ce temps, le roi veillait sur l’enfant qui dormait toujours, et

de temps à autre il se penchait à la croisée et regardait avec anxiété,

tantôt flamboyer la rue de Béthisy, tantôt étinceler les fenêtres du

Louvre.

Il entendait retentir les cris de mort des massacreurs, et, à chaque

minute, son nom mêlé à de terribles imprécations.

Puis son œil s’abaissait au bas de la croisée, et sur la grève

toujours déserte, cherchait dans l’ombre une apparition, comme s’il eût

voulu hâter de ses vœux l’arrivée de sa bien-aimée Charlotte.

Enfin apparurent trois ombres.....

Le roi frémit. Ils étaient partis trois, ils revenaient trois seulement,

où donc était Charlotte?

Tout à coup il aperçut une robe blanche et il poussa un cri.

Cette robe, c’était la sienne sans doute.

Mais le roi avait au moment suprême un terrible sangfroid; il comprit

qu’il devait son salut au quiproquo établi entre le gentilhomme et les

hommes qu’il commandait, et modérant soudain sa joie, il reprit un

visage impassible et calme.

C’était, en effet Charlotte qui arrivait, conduite par les deux

massacreurs, et qui bientôt alla se jeter dans les bras de son royal

amant.

Les deux massacreurs étaient respectueusement demeurés sur le seuil.

Par un sentiment de prudence, le roi ferma la porte sur eux, le premier

élan de tendresse apaisé, il regarda autour de lui, chercha son sauveur

des yeux, ne le vit point, et dit à Charlotte:

--Où donc est ce gentilhomme?

--Mort, dit Charlotte.

--Mort?

--Tué sous les fenêtres d’une maison assiégée.

Le roi chancela, passa une main fiévreuse sur son front, puis regarda

l’enfant, dont le sommeil paisible n’avait point été interrompu:

--Pauvre enfant! murmura-t-il, j’ai juré de veiller sur toi. Je

tiendrai mon serment, je serai ton père.

Et comme les cris de mort retentissaient toujours, et que, cependant,

l’aube commençait à paraître, le roi songea que peut-être, dans une

heure, la fuite ne serait plus possible, et appelant les deux

massacreurs, il leur dit:

--Accompagnez-moi jusqu’à la porte Saint-Jacques, où je dois remettre

cet enfant aux mains du capitaine Hector de Montaigu, ainsi que madame

qui est sa mère.

Les deux massacreurs s’inclinèrent, croyant toujours servir la cause de

M. de Mayenne, et le roi prenant l’enfant dans ses bras l’enveloppa de

son manteau.

* * * * *

Au lever du soleil, la maison du calviniste était rasée. Un homme se

dressa parmi les morts, passa la main sur son front alourdi, se souvint,

et murmura:

--Mon Dieu! l’enfant?

Et, tout chancelant encore, cet homme se mit à courir, arriva à

l’hôtellerie, pénétra jusqu’à la chambre où il avait laissé l’enfant

endormi et poussa un cri terrible...

L’enfant avait disparu!

LE GANT DE LA REINE

I

Quinze jours après la rencontre des Cavaliers de la nuit à la tour de

Penn-Oll, jour pour jour, heure pour heure, à minuit sonnant, les

fenêtres du château royal de Glascow, en Écosse, s’illuminèrent comme

par enchantement, et la ville, paisiblement endormie déjà, se réveilla

aux notes harmonieuses d’un brillant orchestre.

La reine d’Écosse--cette belle et malheureuse Marie Stuart, âme faible

et grand cœur, dont la cruauté de la reine d’Angleterre fit une

martyre--la reine d’Écosse, disons-nous, donnait un bal de nuit à sa

cour pour solenniser le mariage de l’Italien Sébastiani[1] avec

Marguerite Carwod, une de ses filles d’honneur.

[1] Ce Sébastiani appartenait à une famille illustre de Corse, dont

une branche émigra à la fin de la Renaissance et vint s’établir en

Provence, où il en existe encore des descendants.

La reine, partie la veille d’Édimbourg, était arrivée le soir, la nuit

tombant, à Glascow.

Elle avait dîné en tête-à-tête avec la comtesse de Douglas, sa dame de

compagnie, et était demeurée enfermée avec ses ministres depuis huit

heures jusqu’à onze, pour élaborer les bases d’un traité avec

l’Angleterre touchant la délimitation exacte des frontières sur certains

points des deux royaumes.

A onze heures, Sa Majesté avait renvoyé les ministres pour procéder à sa

toilette.

A minuit, les portes des salles du bal avaient été ouvertes à deux

battants, et le flot de courtisans s’y était engouffré aux préludes

d’une valse.

Puis, la valse s’était éteinte, et alors, en attendant la reine et son

époux, cent groupes divers s’étaient formés, remarquables par la

pittoresque originalité et la différence variée des costumes.

Ici, un courtisan vêtu de soie abordait un lord militaire armé de toutes

pièces; là, un laird des montagnes portant au flanc la longue claymore,

et sur l’épaule le plaid rayé blanc et bleu;--plus loin, une dame

d’honneur, adoptant le costume galant de la cour de France, causait avec

une châtelaine du Nord, ayant conservé la jupe écossaise et la coiffure

nationale.

Les groupes étaient bruyants, animés, joyeux ici, là soucieux, car

depuis plusieurs années déjà de sombres nuages planaient sur le pays

d’Écosse, amoncelés dans le lointain par la politique astucieuse de la

reine d’Angleterre, qui trouvait toujours un sonore écho chez les lords

et les bannerets, dont l’ambition ombrageuse s’accommodait mal des

libéralités de Marie Stuart et de la confiance aveugle qu’elle était

toujours prête à accorder à des étrangers, de préférence à ses propres

sujets.

Le sombre drame du meurtre du chanteur Rizzio, assassiné par Douglas,

Murray et le roi lui-même, aux pieds de la reine et dans son oratoire,

n’était point encore oublié, et l’on sentait instinctivement que ce

calme momentané, cette fête de l’heure présente ne serait point un lien

de sécurité assez fort pour prévenir de nouvelles tempêtes.

Parmi les différents groupes d’où le rire et la discussion s’échappaient

avec une sorte de volubilité fébrile, il en était un qui attirait les

regards plus que tous les autres: il se composait de trois seigneurs

éminents par leur opulente fortune, leurs titres et leurs dignités, la

popularité dont ils jouissaient et une réputation d’audace bien connue.

L’un, et celui sur lequel les yeux de tous se portaient de préférence,

était le comte lord de Bothwell, l’un des plus grands seigneurs terriens

d’Écosse, jeune, beau, quoique d’un aspect farouche et cauteleux,

audacieux jusqu’au crime, et professant un souverain mépris de la

légalité, qu’il appelait d’ordinaire la _pierre d’achoppement des

niais_.

L’autre était son beau-frère, le comte de Huntley.

Le troisième, lord Maitland, seigneur des Marches du sud, vendu depuis

longtemps à Élisabeth.

Ces trois seigneurs s’entretenaient tout bas et avec feu, et ils avaient

eu soin de se placer à distance des autres groupes, de manière à n’être

point entendus. Seul, un jeune homme, un page, bien plutôt, car sa lèvre

était vierge encore de tout duvet, ne se mêlait à aucun attroupement, ne

parlait à personne et se tenait à demi appuyé à une des portes d’entrée,

et jetant un mélancolique regard sur cette foule bariolée et étincelante

d’armes, d’étoffes éclatantes et de pierreries.

Il pouvait avoir dix-huit ans et portait le costume éclatant des gardes

de la reine.

Tout à coup l’œil rêveur de ce jeune homme s’illumina, et quittant le

poste d’observation où il était, il courut à la rencontre d’un jeune

homme enveloppé d’un long manteau brun, et qui venait d’entrer dans la

salle du bal par une porte opposée.

Ce gentilhomme n’était point en costume de cour; ses bottes poudreuses,

son feutre terni, les faveurs fanées de son justaucorps annonçaient

qu’il venait de faire une longue route.

Il tendit la main au jeune homme et lui dit:

--Béni soit Dieu qui me fait te rencontrer, Henri!...

--Comment! te voilà, Hector?

--J’arrive, mon ami.

--Je le vois bien à ton costume.

Le gentilhomme eut un triste sourire:

--Mon costume n’est pas galant, n’est-ce pas?

--En effet...

--Et tu trouves que je suis bien hardi de venir au bal de la reine?...

--Ainsi costumé, oui, mon ami.

--Pauvre Henri, fit le gentilhomme avec un amer sourire, j’ai fait tant

de chemin depuis huit jours! j’ai crevé dix chevaux, fait naufrage sur

les côtes d’Angleterre, et j’ai failli, à deux lieues de Perth, être

assassiné par des montagnards qui me traitaient de papiste.

--Mais qui te pressait donc ainsi? Et, d’abord, d’où viens-tu? Un soir,

tu es parti sans faire d’adieux à personne, pas même à moi que tu

aimes...

--D’où je viens? De Bretagne. Pourquoi y suis-je allé? mon ami, c’est un

secret qui n’est pas le mien.

--Garde-le, en ce cas.

--Qui me pressait? Oh! tu le devines, n’est-ce pas? Huit jours loin

d’elle, huit jours sans la voir! huit jours de transes mortelles,

d’angoisses sans trêve, de souffrances sans nom!

--Tu l’aimes donc bien?

Le gentilhomme posa la main sur son cœur:

--Assez pour en mourir, dit-il sourdement.

--Et tu en mourras, mon ami, murmura tristement le jeune garde: l’amour

d’un soldat pour une reine est chose qui tue!

--Je le sais.

Le gentilhomme prononça ces mots avec un accent de simplicité terrible

et de vérité telle, que le jeune homme en tressaillit profondément et se

tut.

Puis il reprit avec feu:

--Je sais bien que mon amour est chose insensée, et qu’entre elle et moi

aucune puissance humaine ne comblera jamais l’abîme... je l’aime sans

espoir, mais tel qu’il est, cet amour m’est cher... Nul ne le sait

hormis moi, nul peut-être ne le saura. Elle ne l’apprendra jamais...

mais je sais que j’ai une mission auprès d’elle, mission obscure,

muette, que les événements peuvent rendre éclatante... Autour d’elle se

pressent des ennemis dangereux: les uns veulent la déshonorer, les

autres la dépouiller; tous veulent lui arracher un pouvoir qui leur fait

ombrage... je suis là.

Et comme le jeune garde se taisait toujours, le gentilhomme reprit après

une seconde de silence et de pénibles réflexions:

--Je sais bien que je ne suis qu’un soldat obscur, inconnu, sans autre

fortune que l’espérance, sans autre puissance que mon épée..... Mais

elle est lourde, va! et malheur à qui touchera à ma reine, malheur à qui

me voudra briser mon idole!

--Tu te trompes, ami, dit le jeune garde, quand tu dis ne posséder ni or

ni fortune. Mon or est à toi, mon épée aussi.

--Merci!

--Tu as quelques années de plus que moi, tu m’as presque servi de père

dans cette maison où mon père te recueillit et d’où la mort l’arracha

trop tôt. Un père est le maître chez son enfant, il dispose de lui, de

sa bourse, de sa vie, de son intelligence, de son dévouement: prends,

ami; tu es mon père, tout est à toi.

--Tu es noble et bon comme ton père, enfant, Dieu te vienne en aide!

mais ce n’est point de l’or qu’il me faut pour veiller sur elle, ce ne

sont pas des dignités et de riches habits. Plus je serai obscur, plus ma

tâche sera facile.

Il y a un homme ici, un homme qui porte un noble nom et qui est aussi

riche, aussi puissant, aussi redouté que je suis pauvre, faible et peu

craint de tous. Cet homme cache un cœur vil, une âme criminelle, sous

son pourpoint de gentilhomme; cet homme ne recule ni devant le poignard,

ni devant le poison, ni devant cette arme terrible qu’on nomme la

calomnie..... Cet homme..... regarde-le bien, Henry...

--Où est-il?

--Vois-tu, là-bas, ce groupe composé de trois seigneurs?

--Oui, Maitland, Huntley..... Bothwell...

--C’est lui.

Henry tressaillit.

--Il a un visage de tigre.

--Il est plus lâche que lui. Cet homme, Henry, poursuit depuis longtemps

la reine d’un amour odieux... fatal... Cet homme ne reculera devant

rien; pour posséder sa souveraine une heure, il bouleversera l’Écosse,

il armera contre elle depuis le premier laird jusqu’au dernier

vassal... il n’hésitera point à la traîner sur une claie d’infamie...

--Horreur!

--Regarde-le bien, Henry. Si mon poignard ne lui clôt la bouche, si ma

main n’arrache sa langue à temps, la reine d’Écosse est perdue.

--Tu exagères, Hector...

--Non, de par Dieu! mon ami.... Je sais bien ce que je dis. Dieu me

garde de calomnier! Aussi tu comprendras, n’est-ce pas? tout ce que j’ai

souffert, tout ce que j’ai enduré d’angoisses depuis huit jours... huit

siècles! pendant lesquels le monstre aurait pu triompher!

Je suis arrivé à Edimbourg. J’étais bien las, bien brisé. Mon cheval

allait s’abattre. On m’a dit que la reine était partie pour Glascow avec

sa cour. J’ai demandé si lord Bothwell était avec elle, et comme on m’a

répondu que oui, j’ai demandé un autre cheval et je suis parti.

--Noble cœur! murmura Henry.

--Je suis arrivé ici, il y a dix minutes. Le château était illuminé, les

abords gardés par les soldats, la cour encombrée de chevaux, de valets,

de litières. On m’a dit que la reine donnait un bal.

Un moment j’ai hésité, un moment j’ai songé à entrer dans une

hôtellerie pour y prendre un peu de repos, un pot d’ale, un morceau de

venaison et secouer la poudre de mes habits; mais mon cœur et mon âme

étaient bien autrement affamés que mon corps... je voulais la voir!

--Eh bien! dit Henry, tu vas être satisfait, car voici le héraut qui

ouvre sa porte à deux battants.

En effet, le grand chambellan parut, sa baguette blanche à la main, sur

le seuil de la porte opposée, laquelle communiquait directement avec les

petits appartements, et cria d’une voix haute et solennelle:

--La reine!

La reine avait alors vingt-cinq ans environ; elle était de taille

moyenne, svelte, un peu grassouillette. Ses cheveux, d’une admirable

nuance châtain clair, étaient longs, abondants et relevés sur le front,

suivant la mode française qu’elle avait adoptée à la cour de feu

François II, son premier époux.

Elle avait à la lèvre un fier et bon sourire, plein de naïveté et de

fermeté à la fois, mélange bizarre de l’ingénuité de la femme et de la

dignité de la reine.

La reine entra d’un pas lent, grave, malgré son sourire, majestueuse

sans raideur.

Elle s’appuyait au bras du comte Lenox, père du roi, vieillard vénérable

dont l’œil pétillait de jeunesse, dont les cheveux blancs et la barbe

grisonnante ombrageaient un visage encore sans rides, dont la taille

robuste et souple défiait le poids des années.

--Henry, murmura le gentilhomme, s’appuyant sur le jeune garde, et tout

pâle et défaillant; Henry, soutiens-moi...

--Du courage, ami!... répondit Henry, tout bas.

--Mon Dieu! fit le gentilhomme d’une voix émue, je la voyais cependant

tous les jours... je m’étais habitué à ne plus pâlir... à ne plus

chanceler... et parce qu’il y a huit jours... Mon Dieu! mon Dieu!

qu’elle est belle!

Et le gentilhomme chancelait encore.

Mais soudain son visage s’empourpra, son œil eut un éclair de colère,

et il se redressa hautain et fort. Lord Bothwell venait de s’approcher

de la reine, devant laquelle il s’était incliné profondément.

Et la reine lui avait souri!

--Henry, murmura Hector,--car c’était bien, et nos lecteurs l’ont déjà

deviné, ce beau et fier jeune homme aux moustaches blondes que nous

avons vu recevoir les instructions paternelles à la tour de

Penn-Oll,--Henry, l’as-tu vu?

--Oui, dit Henry frémissant.

--Elle lui a souri... Mon Dieu! mon Dieu! si elle allait l’aimer?

--Oh! fit Henry avec indignation.

--Ce n’est pas que je sois jaloux, va! reprit Hector; l’amour sans

espoir ne peut l’être... Mais si elle l’aimait, c’est-à-dire si elle le

croyait? Oh! malheur! Henry, car l’amour de cet homme est une bave qui

souille ce qu’elle éclabousse... _Elle_ serait perdue!

En ce moment, le grand chambellan ouvrit de nouveau les deux battants de

la porte et annonça:

--Le roi!

Le roi était un pâle et beau jeune homme de vingt et un ans à peine,

blond, mince, presque frêle et portant sur son visage les traces d’une

débilité prématurée et d’une maladie mortelle. Depuis le meurtre de

Rizzio, le roi était mal avec la reine qui ne lui pardonnait pas un tel

scandale; il vivait loin d’elle, retiré, et il s’était choisi lui-même

une résidence hors du château et des murs de Glascow, au milieu des

champs.

C’était une petite maison composée d’un seul étage, entourée d’un parc,

adossée à une verte colline et portant le nom de _Kirk of field_,

c’est-à-dire l’Église champêtre.

Le roi avait appris l’arrivée nocturne de la reine à Glascow et désirant

tenter une réconciliation, il lui avait envoyé son père sir Darnley,

comte de Lenox, pour essayer ce rapprochement.

La reine avait répondu qu’elle verrait avec joie le roi venir à son

bal.

Et le roi, tout malade qu’il fût, était venu en grande hâte.

La reine, entendant ce cri: «Le roi!» la reine, disons-nous, se

retourna, quitta le bras du comte de Lenox, congédia d’un sourire lord

Bothwell et s’avança vers sir Henry Darnley, son royal époux.

--Votre Majesté, lui dit-elle en lui donnant sa main à baiser, arrive

tout à propos pour ouvrir le bal avec moi.

Le roi s’inclina et offrit sa main.

La reine prit cette main, la pressa doucement et dit tout bas au roi:

--Merci de votre empressement, monsieur.

--Vous ne m’en voulez plus? demanda timidement le roi.

--Non... Henry... fit-elle, appuyant avec une grâce charmante sur ce

mot.

--Vous êtes bonne... Marie... murmura-t-il.

Et il pressa à son tour la belle main de la reine.

On n’attendait plus que les nouveaux époux.

L’huissier les annonça bientôt.

L’époux était un grand jeune homme, brun presque bistré, portant haut la

tête et s’exprimant avec cette volubilité grâcieuse de geste et de

paroles qui trahissait son origine méridionale.

L’épouse était blonde, élancée, l’œil bleu, les mains blanches,

rêveuse et nonchalante.

On eût dit une fleur du nord s’appuyant à un vigoureux arbuste du midi.

L’orchestre s’éveilla; alors la reine dit au roi:

--Ouvrons le quadrille; venez!

Derrière Leurs Majestés, lord Bothwell était avec lord Maitland.

Bothwell montra alors, avec son mauvais sourire, la tête pâle du roi, et

dit à lord Maitland:

--_Voilà un homme qui danse et qui mourra cette nuit._

Ces mots avaient été dits bien bas, mais un homme les entendit, et cet

homme recula et porta instinctivement la main à la garde de son

poignard.

C’était Henry, le jeune garde du corps de la reine. Henry recula jusqu’à

Hector qu’il avait laissé à deux pas, accoudé à un guéridon, dévorant du

regard le moindre geste, le moindre sourire de la reine, et devinant

qu’un rapprochement s’opérait entre les royaux époux; ce qui écartait

Bothwell, au moins pour quelque temps.

--Hector, dit Henry d’une voix brève, écoute!

--Que veux-tu?

--Viens!

Il l’entraîna loin du centre des danseurs, dans une embrasure de

croisée.

--Eh bien? fit Hector.

--Tu vois le roi?

--Oui.

--Il est bien pâle, n’est-ce pas?

--Oui, dit Hector.

--Il a l’air souffrant?

--Je le crois.

--Eh bien! _il mourra cette nuit_.

Hector fit un mouvement.

--Que veux-tu dire? murmura-t-il.

--Je ne sais pas si c’est un complot ou l’effet de la maladie; je ne

sais pas si le roi mourra assassiné ou succombera à quelque brusque

péripétie du mal, mais il mourra cette nuit.

--Tu es fou!

--Non, demande plutôt à lord Bothwell.

--C’est lui qui l’a dit?

--Oui, à lord Maitland.

Hector tressaillit.

--Quand cela? demanda-t-il.

--Tout à l’heure, j’étais derrière eux.

--Et... fit Hector, dont la voix tremblait et qui porta la main à son

poignard comme Henry l’avait fait lui-même naguère, et tu es bien sûr,

tu as bien entendu?

--Ils parlaient en excellent écossais.

Hector redevint pâle et les muscles de son visage se contractèrent.

--Ami, dit-il, la reine a souri à Bothwell, n’est-ce pas?

--Oui, dit Henry.

--Puis elle l’a quitté pour aborder le roi?

--Oui.

--Eh bien! retiens ceci: Bothwell a pris ce sourire pour un

encouragement...

--L’infâme!

--Bothwell est convaincu que la reine l’aime ou est bien près de

l’aimer...

--Oh! fit Henry que la colère suffoquait.

--Bothwell est riche, et il y a ici plus d’un montagnard avide, plus

d’un courtisan ruiné qui ne demandent pas mieux que de recoudre leur

bourse trouée avec la pointe de leur dague...

--Crois-tu? dit Henry frémissant.

--Enfant! murmura Hector avec une tendre pitié pour l’ingénuité du jeune

homme.

Lord Bothwell paiera l’un ou l’autre, s’il ne l’a fait déjà... Lord

Bothwell fera assassiner le roi cette nuit!

Henry ne répondit pas, mais il mit de nouveau une main sur sa dague,

l’autre sur son épée et fit un pas dans la direction du roi, comme s’il

eût voulu se ranger à ses côtés et lui faire, de sa poitrine, une

cuirasse contre le fer des assassins.

--Attends donc! continua Hector, le retenant par le bras; écoute;

sais-tu ce que rêve cet homme en ce moment?

--Que rêve-t-il? fit Henry, dont la lèvre enfantine devint menaçante.

--Il rêve, poursuivit Hector, le trône d’Écosse!

--O infamie!

--Et il espère l’avoir. La reine l’aime... il le croit du moins... et

alors, comme pour les lâches et les traîtres, il n’est rien de

sacré,--le roi mort, cet homme sera assez infâme, assez vil pour

demander sa main à la veuve de l’homme qu’il aura fait assassiner.

--Si j’étais sûr de cela, fit Henry, je lui plongerais sur l’heure, dans

la poitrine, la lame entière de mon épée.

L’œil d’Hector s’attachait toujours opiniâtrement sur lord Bothwell.

Tout à coup il tressaillit.

--Avec qui était-il? demanda-t-il à Henry.

--Avec lord Maitland.

--Et c’est à lui qu’il a dit...

--Oui...

--Où donc est lord Maitland, maintenant?

Ils le cherchèrent des yeux et ne le virent point; ils firent le tour du

bal, plongèrent dans tous les groupes, errèrent de salons en salons...

lord Maitland avait disparu!

--Cherche-le, dit Hector, fouille le château, et si tu le rencontres

parlant, une bourse à la main, à quelque pauvre diable, tue-le! Moi, je

reste ici, et je veille sur Bothwell.

Henry disparut.

Hector demeura à sa place, épiant les moindres mouvements de Bothwell,

qui causait avec lord Murray de Tullibardine, se suspendant pour ainsi

dire à ses lèvres, et cherchant à saisir le sens des paroles qu’ils

échangeaient à mi-voix.

Quelquefois la reine, qui valsait avec Douglas, passait près de lui

emportée sur le bras puissant du vaillant Écossais; sa robe

l’effleurait, son haleine arrivait jusqu’à lui.

Et alors Hector abandonnait un instant de son tenace regard lord

Bothwell, pour reporter un œil d’envie sur cette femme qu’il aimait

et qu’un autre emportait dans ses robustes bras, aux stridentes mélodies

de l’orchestre.

La reine adorait la valse.

La valse finit enfin..... Hector respira.

La reine prit le bras de Douglas et fit avec lui le tour de la salle.

Tout à coup elle essuya son front et murmura:

--Dieu! que j’ai chaud!

Douglas s’élança vers un guéridon et revint avec un plateau de sorbets

et de confitures d’Orient, de ces confitures noirâtres dont Henri III

avait toujours soin d’emplir son drageoir.

La reine se déganta de la main droite et prit son gant de la main

gauche, pour saisir le hanap d’or ciselé que Douglas lui présentait.

Mais, soit distraction, soit qu’elle le fît à dessein, son gant lui

échappa et tomba à terre.

Un homme était derrière la reine; il se baissa, prit ce gant, et le

cacha lestement dans son pourpoint. C’était Bothwell.

Un homme était derrière Bothwell et le vit dissimuler le gant.

C’était Hector.

Bothwell alors fit un pas vers la porte et s’apprêta à sortir.

Hector devint pâle de colère, et, comme Bothwell, fit également un pas

vers la porte et se disposa à le suivre. Mais la reine se retourna par

hasard, aperçut Hector, remarqua sa pâleur, puis son habit poudreux, ses

faveurs flétries, et, intriguée par cet étrange costume, vint à lui.

--Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-elle avec cette

familiarité si digne et si bonne des souverains.

Hector s’arrêta muet, troublé, tremblant... Il oublia Bothwell, il

oublia le monde...

La reine lui parlait.

CHAPITRE DEUXIÈME

II

Hector demeurait toujours immobile et muet.

--Comment vous nommez-vous? reprit la reine.

--Hector, madame, répondit-il enfin.

--N’êtes-vous pas dans mes gardes?

--Oui, madame.

--Et n’êtes-vous pas celui dont j’ai signé un congé il y a quinze jours?

--Oui, madame, balbutia Hector tout tremblant.

--Vous n’êtes donc pas parti?

--Je demande humblement pardon à Votre Majesté, j’arrive.

--Ah! dit la reine, et d’où venez-vous?

--De Bretagne.

--En si peu de jours?

--J’avais hâte de revenir auprès de Votre Majesté.

La reine sourit.

--Vous êtes un brave gentilhomme, dit-elle. Aussi, puisque vous arrivez

de si loin, ai-je le droit de vous soumettre à une dernière épreuve...

Hector s’enhardit et osa regarder la reine.

--Vous allez, continua-t-elle, m’accorder une valse.

A cette proposition Hector chancela, pâlit plus fort encore, et faillit

se trouver mal.

--Venez, dit la reine, venez, monsieur.

Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4) · 第 4 / 6 段