--Par la très sainte Vierge, qu’osent nier ces chiens de huguenots!

s’écria maître Pernillet avec enthousiasme, nous veillerons sur lui, et

mal ne lui arrivera, bien que la nuit qui vient doive être orageuse.

--Que se passera-t-il donc?

--Oh! presque rien...

--Mais encore?

--Nous tuerons l’amiral, le roi de Navarre et tous les huguenots...

Gontran tressaillit et regarda son hôte en face pour savoir s’il parlait

sérieusement ou se voulait _gausser_ de lui.

--Êtes-vous fou, maître tavernier? dit-il.

--Fou? non, messire.

--Le roi de Navarre n’est-il pas huguenot?

--Oui certes, le mécréant!

--Et n’a t-il pas épousé le 18 du présent mois...

--Marguerite de Valois, sœur de notre roi Charles IX?

--Alors, dit Gontran, il est impossible de penser que le roi de France

laisse égorger son beau-frère.

L’hôtelier haussa les épaules.

--On peut bien vous dire cela, à vous qui êtes Lorrain, fit-il en

clignant de l’œil et prenant un ton mystérieux...

--Dites! fit Gontran.

--Eh bien! voyez-vous, messire, il y a deux rois en France...

--Ah!

--Le roi pour rire et le roi pour de bon.

--Très bien.

--Le roi de nom et le roi de fait.

--Vraiment! Et quel est le roi de nom?

--Sa Majesté Charles IX.

--Et le roi de fait?

--Monseigneur le duc Henri de Guise.

--Très bien! fit Gontran avec calme.

Puis il ajouta avec une bonhomie toute confidentielle:

--Je m’en doutais.

--Vous voyez bien, murmura l’hôtelier dont le visage s’élargit outre

mesure, vous voyez bien que vous en savez plus que vous n’en avez

l’air...

--Vous croyez? répondit l’écuyer qui devint subitement madré.

--Hum! fit l’hôtelier.

--Chut! murmura Gontran.

Et il mit un doigt sur sa bouche.

--Çà, continua-t-il, faites-moi donner à souper, maître, je meurs de

faim... et puis une chambre et un lit, car cet enfant tombe de

sommeil...

L’hôtelier jeta un regard de tendresse mêlé d’admiration au jeune

descendant des Dreux, qui, lassé d’une journée de soleil, de poussière

et de cheval, s’était assis sur un banc et jetait un coup d’œil

étonné autour de lui; puis il souffla tout bas à l’oreille du

gentilhomme:

--Il a une ressemblance frappante...

Et il s’arrêta.

--Avec qui? fit Gontran inquiet.

--Avec M. de Mayenne, murmura l’hôtelier.

Le front assombri de Gontran se rassénéra, et il répondit:

--Je crois que vous avez raison.

--Holà! cria l’hôtelier à ses garçons de cuisine et à ses marmitons, un

souper pour ce gentilhomme, et du meilleur vin qui soit en cave... Çà,

marauds que vous êtes, pressez-vous!

Les valets se hâtèrent d’obéir.

--Je désire être servi dans ma chambre, dit l’écuyer.

Et ses ordres furent ponctuellement exécutés.

Tandis qu’il se rendait avec l’enfant à l’appartement qui lui avait été

préparé, l’hôte, après avoir pris congé de lui avec force génuflexions

et inclinaisons de tête, revint à la cuisine où les buveurs continuaient

à chuchoter entre eux:

--Holà! dit-il, enfants de notre mère l’Eglise romaine et bons

compagnons de la messe, apprêtez-vous à bien faire votre devoir

aujourd’hui, car nous avons ici un homme qui aura l’œil sur nous!

Pendant que maître Antoine Pernillet, propriétaire de l’hôtellerie du

_Grand-Charlemagne_, et marguillier de la paroisse Sainte-Geneviève, lui

faisait ainsi une réputation et le haussait considérablement dans

l’opinion de ses chalands, notre gentilhomme s’attablait avec son

pupille.

L’enfant était triste et grave, comme il convient à ceux que la destinée

fait orphelins de bonne heure; il ne pleurait pas cependant, peut-être

parce qu’il comprenait déjà que les larmes sont indignes d’un homme,

mais il avait cette pâleur mate que la douleur met aux fronts les plus

juvéniles, et à la lèvre cette amertume résignée qui est comme une

prescience des malheurs à venir.

Gontran était bon compagnon, il buvait et mangeait bien

d’ordinaire,--mais ce jour-là, bien qu’il eût soif et faim, il toucha à

peine aux mets qu’on lui servit, et laissa son hanap demi-plein.

Les révélations mystérieuses et les demi-mots de l’hôte avaient jeté le

trouble dans son esprit.

--Ainsi donc, murmurait-il sourdement, je vais assister à un massacre!

Dans quelques heures, Paris sera converti en une immense boucherie, et

le sang, coulant par torrents, ira grossir les eaux bourbeuses de ce

fleuve qui roule sous ma fenêtre! Et ce sont les hommes que je sers...

Gontran s’arrêta et essuya la sueur froide que ces pensées de carnage

faisaient couler sur son front.

--Guise contre Navarre, continua-t-il, huguenots contre catholiques. La

boucherie sera belle...

Il s’arrêta encore; son regard tomba sur l’enfant qui tournait son

œil triste vers la fenêtre ouverte, d’où l’on apercevait les

tourelles pointues et les pignons du vieux Louvre;--et haussant les

épaules:

--Au fait, murmura-t-il, mon père nous l’a dit. Nous avons trois races

de rois ou de princes pour ennemies. Dieu est sage, laissons-le faire...

Deux de ces races vont être aux prises, peut-être l’une succombera...

Dieu est sage, et les huguenots sont marqués d’avance, sans doute, pour

le supplice et le poignard.

Et maître Gontran, se réconfortant avec cette réflexion, se remit

bravement à table et fit tardivement honneur au souper de son hôte.

Mais, tandis qu’il mangeait, l’enfant, brisé de fatigue, s’endormit sur

son siége.

Gontran se leva et le porta sur le lit, où il le coucha tout habillé.

Pendant ce temps, la nuit venait avec cette rapidité qui lui est propre

vers la fin de l’été; un murmure sourd montait des rues avoisinantes et

de cette berge sans parapet qui, deux siècles plus tard, devait se

nommer le quai Malaquais et le quai Voltaire. Gontran se mit à la

croisée qui donnait sur la rivière, et s’y accouda.

Il vit une foule immense, confuse, se déroulant en tous sens; il

aperçut, parmi les groupes sombres, les croix blanches des conjurés; il

vit briller aux lueurs mourantes du crépuscule et au reflet vague encore

des lanternes qui s’allumaient une à une, le canon des mousquets et le

fer des hallebardes; il entendit de sourds murmures, des imprécations

étouffées, des demi-mots qui étaient des mots d’ordre; il surprit un

échange perpétuel de signes de ralliement... Et alors, comme c’était

avant tout un brave et loyal gentilhomme, il fut tenté de prendre son

épée et d’aller se ranger parmi les victimes contre ceux qui les

devaient égorger.

CHAPITRE QUATRIÈME

IV

Une réflexion subite arrêta Gontran: il n’était plus le soldat

insoucieux buvant mal quand il était pauvre, bien quand son escarcelle

était ronde; se battant toujours de même, tantôt pour une maîtresse,

tantôt pour son seigneur le duc de Mayenne, le plus souvent sans savoir

pourquoi.

Gontran avait reçu la garde d’un dépôt plus précieux que tous les

trésors du monde,--il avait à veiller sur l’orgueil futur, sur le

restaurateur à venir des splendeurs tombées de sa race,--sur l’espoir

peut-être de l’indépendance de tout un peuple.

Aller se battre! Etait-ce possible?

Et tandis qu’il ferraillerait en chevalier errant pour des amis

inconnus, ces amis prendraient d’assaut l’hôtellerie du zélé catholique

Pernillet, et, de même que les catholiques ne feraient de quartier à

personne, eux égorgeraient femmes et enfants, et ne respecteraient pas

davantage l’héritier de Robert de Dreux!

Ou bien lui-même, lui Gontran, recevrait une bonne estocade dans la

poitrine, ou une balle de mousquet dans la tête,--et l’enfant dont il

s’était chargé se trouverait isolé, perdu en cette vaste mer qu’on nomme

Paris, loin des grèves bretonnes, loin de ses oncles, tranquilles sur

son sort, et se fiant à leur frère, loin de sa mère dont il ignorerait

le nom et que nul ne pourrait lui rendre...

Gontran en était là de ses réflexions, quand le murmure qui montait

toujours de la rue et de la berge s’éteignit subitement.

Il se pencha de nouveau à la croisée, regarda et vit la foule qui

s’écoulait peu à peu, silencieuse et sombre, par les rues voisines,

laissant désert le bord de la rivière.

Que signifiait cette manœuvre?

Etait-ce un contre-ordre?

Etait-ce une habile disposition stratégique, une ruse de guerre d’un

grand capitaine?

Gontran se souvint de plusieurs campagnes dans la Flandre, qu’il avait

faites avec le duc de Guise, et il crut reconnaître dans cette

disposition subite de la foule la main de celui qui avait été son

général.

Une lutte intérieure de quelques secondes se livra chez lui entre le

devoir qui l’enchaînait auprès de cet enfant et son cœur loyal qui

essayait de parler aussi haut que le devoir; mais, à la fin, le devoir

l’emportant sur la générosité, il alla fermer la porte au verrou et

revint au chevet du lit.

L’enfant dormait profondément.

Gontran prit son manteau et l’en couvrit.

Puis il tira son épée, mit ses pistolets sur la table et se plaça auprès

de l’enfant endormi, veillant sur lui et prêt à le défendre avec

l’audace et l’énergie d’un lion.

L’hôte frappa à la porte.

--Que voulez-vous? demanda Gontran.

--Un mot, messire.

--Parlez!

--Monseigneur de Mayenne ne vous a-t-il pas donné des instructions

particulières?

--Oui, répondit Gontran à tout hasard.

--Daignerez-vous me les communiquer?

Gontran hésita.

--C’est que, continua l’hôte, qui ne prit point garde à cette

hésitation, nous manquons d’ordres...

--Ah! dit Gontran d’un ton hautain.

--La troupe que je commande est partagée en deux opinions...

--Lesquelles?

--Les uns veulent attaquer le Louvre, par les fenêtres duquel on doit

nous jeter le Béarnais, les autres se porter rue de Béthisy, sur la

maison de l’amiral.

Gontran fronça le sourcil, selon son habitude, et se dit à part lui:

--L’amiral n’a rien fait à ma race, ni à moi; le Béarnais est mon ennemi

naturel; tâchons de sauver l’amiral.

Puis il dit à Pernillet:

--Allez d’abord au Louvre.

--Ah! vous croyez que le duc le veut?

--Qu’est le Béarnais?

--Roi.

--Qu’est l’amiral?

--Duc.

--Le roi a le pas sur le duc aux fêtes comme au supplice; commencez par

le roi!

--C’est juste, dit l’hôtelier. Adieu, messire...

Et il s’en alla, puis revint sur ses pas:

--Ne nous donnerez-vous pas un petit coup de main, messire?

--Non, dit Gontran, et cependant j’ai la main qui me démange

singulièrement, et je suis capable de devenir fou aux premiers coups de

mousquet...

L’hôte fit un signe d’admiration.

--Mais, vous comprenez, continua Gontran, que j’ai à veiller sur cet

enfant...

--Bah! il dort.

--Il peut se réveiller...

--Les enfants ont le sommeil dur...

--Et s’enfuir effrayé...

--C’est juste.

--Et courir à travers Paris, et s’y perdre...

--Et puis, il ressemble si fort à M. de Mayenne que le premier huguenot

qui, le fer au poing, le rencontrerait l’embrocherait comme un poulet.

L’hôte frémit:

--Il ne faut pas le quitter, messire, dit-il avec émotion.

--Je ne bougerais pas de là pour un royaume, fût-ce celui de France!

--Et même, acheva l’hôte, toute réflexion faite, je vais vous laisser

dix de mes hommes pour garder ce cher enfant.

--Bon, pensa le brave gentilhomme, voici dix bourreaux qui ne feront

rien cette nuit.

Puis tout haut:

--J’allais vous les demander, dit-il avec flegme.

--Ils sont à votre service! s’écria Pernillet, vivent messeigneurs de

Lorraine!

Et l’hôte redescendit et ordonna à dix de ses hommes, lesquels s’étaient

armés durant le souper du gentilhomme, de demeurer dans la cuisine de

l’hôtellerie pour veiller à la garde du précieux enfant.

En ce moment la première arquebusade retentit, et le fougueux Pernillet

s’élança à la tête de ses soldats, armés pour le massacre, dans la

direction du Louvre, qu’il gagna au moyen d’une grosse et lourde barque

amarrée devant sa porte.

La nuit était devenue obscure pendant ce temps-là, et à peine si

Gontran, qui avait repris son poste d’observation à la fenêtre,

distinguait entre lui et le Louvre, illuminé comme pour une fête, le

sillon blanchâtre de l’eau qui coulait au milieu. Tout à coup, il vit

presque simultanément un point noir trancher sur ce sillon blanc et le

couper lentement en deux, et quatre ou cinq des hommes qui étaient

demeurés sur le seuil de l’hôtellerie pour garder l’enfant, se diriger

vers la berge, sans doute parce que, comme lui, ils avaient aperçu le

point noir.

Ce point noir, c’était le roi de Navarre qui, en sortant de l’eau et se

retrouvant sur ses pieds, heurta un homme armé.

Le roi avait l’épée nue:

--Place! cria-t-il.

--Qui êtes-vous?

--Que vous importe!

Et le roi poussant une terrible estocade en avant, renversa l’homme qui

roula sur le sol, la poitrine crevée et jetant un cri sourd.

Le roi fit un pas, mais un autre homme, puis un autre, et encore un

autre lui barrèrent le chemin, et tous crièrent:

--C’est un huguenot! mort aux huguenots!

Le roi fit un pas en arrière, puis fondit sur le plus rapproché de ses

adversaires et l’étendit raide mort.

--Place! cria-t-il une seconde fois.

Mais les cinq hommes qui restaient dans l’hôtellerie accoururent au

secours des autres qui leur criaient:

--Des mousquets, apportez des mousquets!

Et, par la Vierge! comme on disait alors, c’en était fait du roi, si un

nouveau personnage ne fût accouru l’épée haute et criant:

--Arrière! arrière! assassins!

Ce personnage était Gontran qui, oubliant tout à la vue de cet homme

qu’on allait égorger sous ses yeux, avait sauté par la fenêtre et

tombait comme la foudre au milieu des massacreurs!

CHAPITRE CINQUIÈME

V

Les massacreurs se retournèrent stupéfaits, et reconnurent le

gentilhomme qui s’était annoncé dans l’hôtellerie comme écuyer de

monseigneur le duc de Mayenne, et dont maître Antoine Pernillet leur

avait fait un si grand éloge, en leur conseillant de tailler proprement

leur besogne, car il aurait les yeux sur eux.

A sa vue ils reculèrent tout tremblants.

L’un d’eux cependant, plus hardi que les autres, s’écria:

--C’est un huguenot! mort aux huguenots!

--Taisez-vous! lui dit Gontran d’un ton impérieux.

Le massacreur intimidé se tut.

--Vous dites que c’est un huguenot?

--Oui, messire.

--Vous en êtes bien sûr!

--Dame! fit le massacreur, puisqu’il vient du Louvre.

--Est-ce à dire qu’il n’y a que des huguenots au Louvre? Le roi, la

reine, les princes sont des huguenots, donc?

--Je ne dis pas cela... mais... mais... Au fait! murmura le bourgeois,

la preuve que c’en est un, c’est qu’au lieu d’attendre que le passeur

soit de retour, il s’est jeté à la nage.

--Cela prouve une seule chose: c’est qu’il était pressé...

--De fuir! fit le massacreur, qui était tenace et qui avait toujours la

pointe de son épée au visage du roi.

--Non, dit Gontran, pas de fuir, mais de porter un ordre, mes maîtres,

ajouta-t-il durement; vos épaules ont mérité cinquante coups de houssine

chacune, car vous avez failli tuer un des meilleurs serviteurs de

monseigneur le duc de Mayenne.

A ce nom, les massacreurs frémirent et poussèrent un cri de terreur:

--Grâce! murmurèrent-ils.

--Messire, continua froidement Gontran, s’adressant au roi, qui calme et

le fer au poing, semblait attendre l’issue de la négociation de son

protecteur inconnu; messire, veuillez me communiquer l’ordre que vous

m’apportez, afin que ces braves gens soient bien convaincus qu’ils

méritent une bastonnade.

Le roi qui avait saisi un imperceptible signe de Gontran se pencha à son

oreille, et feignit d’y murmurer quelques mots.

--C’est bien, dit Gontran avec déférence. Suivez-moi!

Et il rentra dans l’hôtellerie, suivi du roi qui passa la tête haute au

milieu des massacreurs tout tremblants.

Gontran gagna l’appartement où il avait laissé l’enfant endormi, et où

il le retrouva dormant toujours.

Gontran ferma la porte, puis revint à lui:

--Messire, lui dit-il, vous êtes désormais ici en sûreté, et demain je

vous escorterai où il vous plaira.

--Merci! dit le roi.

Et il s’assit, et de la croisée regarda, la sueur au front et l’angoisse

au cœur, la flamme rouge qui s’élevait au-dessus des toits dans la

direction de la rue Béthisy, et annonçait l’incendie de la maison de

l’amiral.

Gontran, discret autant qu’il était brave, était revenu se placer au

chevet du lit sur lequel le roi n’avait point jeté les yeux encore.

Il faisait nuit dans la chambre autant qu’au dehors; Gontran voyait à

peine l’homme qu’il venait de sauver, mais il devinait qu’il était

jeune, beau, de grande naissance, et il s’applaudissait de l’avoir

arraché à la mort.

Le roi, lui, songeait vaguement au danger qu’il venait de courir, mais

ce qui l’occupait, ce qui étreignait son cœur, et sa tête au point de

l’isoler entièrement de son sauveur et des objets environnants, c’était

ce massacre qui commençait et qu’il était impuissant à arrêter, comme

il l’avait été à le prévenir.--C’étaient ses frères, ses sujets égorgés

sans défense, son vieil ami l’amiral dont on brûlait la maison et dont

on traînait par les rues le cadavre mutilé... C’était peut-être...

Le roi frissonna à cette pensée subite et, se retournant brusquement,

vint à Gontran qui était toujours immobile et calme à son poste:

--Monsieur, lui dit-il, vous m’avez sauvé, merci! mais il faut que vous

fassiez plus...

--Parlez, messire.

--J’ai une maîtresse...

--Ah! dit Gontran.

--Une maîtresse qu’on assassinera peut-être dans une heure...

Gontran tressaillit.

--Où est-elle? demanda-t-il.

--Monsieur, continua le roi, je suis un gentilhomme béarnais attaché au

roi de Navarre et son ami. Le peuple de Paris me connaît, car il m’a vu

souvent passer avec mon maître. Si j’essayais de faire cinquante pas

dans la rue, je serais bien certainement arrêté au dixième.

Gontran regarda le roi et frémit.

--Or, continua le roi d’une voix que la douleur et l’angoisse rendaient

sympathique et entraînante, je ne tiens pas à la vie, moi, mais j’aime

ma maîtresse d’un ardent amour, et je veux la sauver à tout prix.

Gontran chancela.

--Vous êtes gentilhomme, monsieur, si je ne l’avais vu à votre costume,

je le devinerais bien certainement à votre généreuse intervention, à

laquelle je dois mon salut. Je suis huguenot et vous êtes catholique,

mais nous sommes gentilshommes tous deux, et je m’adresse à vous

loyalement, et je vous dis: Sauvez celle que j’aime!

--Je le veux bien, dit Gontran, mais comment?

--Vous êtes, je le vois, un des chefs du parti lorrain, vous êtes

influent auprès des serviteurs de Guise, et vous pouvez aller jusqu’à

elle, la couvrir de votre manteau et la ramener ici.

--Monsieur, dit Gontran dont la voix tremblait, vous voyez cet enfant!

--Oui, dit le roi, s’approchant du lit.

--Cet enfant m’est confié...

--Eh bien?

--Je réponds de sa vie sur ma tête; m’en répondez-vous sur la vôtre, si

je m’expose pour sauver votre maîtresse?

--Sur l’honneur et foi de gentilhomme, dit le roi d’une voix sonore et

grave, je m’engage à veiller sur cet enfant pendant votre absence et à

me faire tuer avant qu’un cheveu tombe de sa tête.

Et le roi écartant Gontran se mit à sa place l’épée nue, dans cette

fière et chevaleresque attitude qui lui était naturelle, et que nul roi

peut-être ne retrouva après lui.

--C’est bien, dit Gontran, où est votre maîtresse?

--Connaissez-vous Paris?

--Presque pas.

--Avez-vous entendu parler des Prés-Saint-Germain?

--Oui, j’y suis allé.

--Eh bien! aux Prés-Saint-Germain, vous verrez une petite maison en

briques rouges, adossée au rempart, vous heurterez à la porte et vous

demanderez la maîtresse du logis, si déjà la maison n’est entourée de

catholiques...

--Bien! dit Gontran prenant son manteau.

--Vous lui direz: Madame, suivez-moi, Béarn vous attend!

--Est-ce tout?

--Tout.

Gontran ceignit son épée, enfonça son chapeau sur ses yeux, puis, au

moment de passer la porte, se retourna et dit au roi:

--Vous me répondez de l’enfant, n’est-ce pas?

--Sur mon honneur!

Gontran frappa le sol du pommeau de son épée. A ce bruit, deux des

hommes qui étaient commis à la garde de l’enfant et buvaient aux

cuisines, accoururent:

--Vous voyez ce gentilhomme? leur dit-il d’une voix brève et impérieuse,

il me remplace ici. Tandis que je vais chercher des ordres,

obéissez-lui comme à moi.

Les massacreurs s’inclinèrent et demeurèrent en dehors.

Gontran partit, emmenant deux autres des soldats de maître Pernillet.

Il avait eu soin de mettre un linge blanc à son bras, et ses deux

compagnons portaient la croix des conjurés.

Partout ils trouvèrent le passage libre; la foule s’écartait devant eux

avec respect ou terreur.

Ils arrivèrent ainsi aux Prés-Saint-Germain, et aperçurent la maison en

briques rouges dépeinte par le roi.

Les prés étaient déserts, silencieux, la maison fermée et sans lumière

aux croisées.

Gontran heurta violemment la porte, qui résista.

Il heurta une fois encore...

Même silence!

Alors il n’hésita plus; et bien que la porte fût en chêne ferré, il

appuya contre elle ses robustes épaules, et d’un effort suprême,

l’enfonça.

Il pénétra dans un vestibule obscur, gravit un petit escalier également

plongé dans les ténèbres, traversa deux pièces désertes; puis, arrivé à

une troisième, il trouva agenouillée dans un coin une femme blanche et

froide que la terreur rendait muette, et qui versait des larmes

silencieuses.

Cette femme était madame Charlotte de Sauve.

Elle avait appris une heure auparavant ce qui se passait, elle avait

voulu courir à Paris, pénétrer jusqu’au Louvre, arriver au roi: elle

avait été repoussée et refoulée par un flot de populaire qui criait:

_Mort au Béarnais!_ et elle s’était réfugiée dans sa maison que ses

serviteurs venaient d’abandonner.

Là, dominée par la terreur, elle avait verrouillé toutes les portes et

s’était réfugiée au coin le plus obscur pour y prier ardemment et

demander à Dieu le salut de celui qu’elle aimait.

A la vue de Gontran et des deux hommes qui le suivaient, elle poussa un

cri et ferma les yeux, croyant déjà voir sur son sein la pointe

meurtrière d’une épée.

Mais Gontran alla vers elle et lui dit à l’oreille:

--Ne craignez rien... je viens vous sauver...

Et, comme elle le regardait d’un œil plein d’étonnement et

d’épouvante, il suivit, toujours assez bas pour que les massacreurs ne

le pussent entendre:

--Béarn vous attend!

--Il vit donc! s’écria-t-elle délirante.

--Silence! ne prononcez pas son nom...

--Mais où est-il?

--Suivez-nous, moi et ces hommes...

Charlotte se leva avec peine... elle était si brisée!

Gontran lui jeta son manteau sur les épaules et lui offrit son bras.

--Venez! dit-il.

Elle le suivit, à moitié folle, prononçant des mots entrecoupés,

incohérents, que Gontran s’efforçait d’étouffer... Ils rentrèrent dans

Paris; ils arrivèrent à peu près sans encombre jusqu’à l’endroit où

s’élève maintenant la rue Jacob.

Mais là, un flot de populaire barrait le chemin. On assiégeait une

maison de calviniste, et le calviniste se défendait avec l’énergie du

désespoir; les balles ricochaient des fenêtres sur le pavé, les amis et

les serviteurs du malheureux assiégé précipitaient sur les assiégeants

tout ce qu’ils avaient sous la main, bahuts, vaisselle, pierres,

candélabres.

Et ces objets déjà lourds, acquérant une pesanteur terrible par la

distance qu’ils parcouraient dans leur chute, frappaient de mort ou

étourdissaient ceux qu’ils atteignaient.

--Place! cria Gontran.

Mais la foule ne s’écarta point, la foule avait le délire, elle voyait

rouge, elle avait les pieds dans le sang, elle voulait du sang encore.

--Place! répéta-t-il, place à l’écuyer du duc de Mayenne!

La foule entendit ce mot magique et s’écarta; mais au moment où Gontran,

portant Charlotte dans ses bras, se trouvait à demi dégagé, une pierre

lancée d’une croisée de la maison vint le frapper au front.

Charlotte le vit chanceler avec un nuage de sang sur le visage, puis

pirouetter une seconde et tomber.

Un moment elle fut tentée de se pencher sur lui, d’essuyer le sang de sa

plaie, de lui donner ces soins ardents dont seules les femmes ont le

secret;--mais la foule hurlait et piétinait... la foule l’en sépara par

une brusque ondulation.....

Elle le crut mort.

Alors, comme _il_ l’attendait, comme elle voulait le voir et arriver à

tout prix jusqu’à lui, elle se cramponna au bras des deux hommes qui

escortaient Gontran et qui l’entraînèrent, croyant servir M. de Mayenne.

--C’était un fier soldat, dit l’un d’eux en parlant de Gontran, et

messeigneurs les princes et madame la Vierge perdent gros à sa mort!

Telle fut l’oraison funèbre de Gontran.

CHAPITRE SIXIÈME

VI

Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4) · 第 3 / 6 段