par deux sortes de Nègres, les Issinois et Vétères. Les habitans
naturels sont les Vétères, dont le nom signifie _pêcheurs de la
rivière_. On raconte que les Ezieps, nation voisine du cap Apollonia,
qui était gouverné par un prince nommé Fay, se trouvant fort mal, il y a
plus de cent ans, du voisinage des peuples d'Axim, abandonnèrent leur
pays pour se retirer dans le canton d'Asbini, qui appartenait aux
Vétères. Ceux-ci prirent pitié d'une malheureuse nation, lui accordèrent
un asile avec des terres pour les cultiver, et ne mirent plus de
différence entre eux-mêmes et ces nouveaux hôtes. Cette bonne
intelligence se soutint pendant plusieurs années; mais les Ezieps, qui
étaient d'un caractère turbulent, s'étant enrichis par leur commerce
avec les Européens, commencèrent bientôt à mépriser leurs bienfaiteurs.
Ils joignirent l'oppression au mépris, et la tyrannie fut portée si
loin, que les Vétères, se repentant de leurs anciennes bontés,
résolurent de chasser ces ingrats; mais c'était une entreprise
difficile. Ils ignoraient l'usage des armes à feu, et les redoutaient
beaucoup, tandis que les Ezieps en étaient bien fournis, et n'étaient
pas moins exercés à s'en servir; aussi furent-ils obliges d'attendre une
occasion de vengeance qui ne se présenta qu'en 1670.
Une autre nation, nommée les Oschims, qui habitait la contrée d'Issini,
dix lieues au delà du cap Apollonia, prit querelle avec les peuples de
Ghiamo ou Ghiomray, habitans de ce cap. Les Issinois ou les Oschims,
après plusieurs batailles, dans lesquelles ils furent maltraités,
résolurent d'abandonner leur pays pour chercher une autre retraite. Ils
jetèrent les yeux sur le canton des Vétères, dont la bonté s'était fait
connaître pour les Ezieps dans les mêmes circonstances, Zénan, leur roi
ou leur chef, était de la famille des Aumouans, qui était celle des
anciens roi des Vétères. Une raison si forte leur fit espérer d'obtenir
ce qui avait été accordé gratuitement aux Ezieps. C'était le temps où
les Vétères, irrités contre leurs premiers hôtes, s'affligeaient d'être
trop faibles pour faire éclater leur ressentiment. Ils reçurent les
Issinois à bras ouverts, leur accordèrent des terres, et leur
communiquèrent tous leurs projets de vengeance. Les intérêts de ces deux
nations devenant les mêmes, elles traitèrent les Ezieps avec un dédain
qui produisit bientôt une guerre ouverte. Comme les Issinois étaient
pourvus d'armes à feu, il fut impossible aux Ezieps de résister
long-temps à deux puissances réunies. Après avoir été défaits plusieurs
fois, ils se virent forcés de se retirer dans un lieu de la côte de
l'Ivoire, ou du pays de Koakoas, sur la rive ouest de la rivière de
Saint-André. Ils s'y sont établis, quoiqu'ils y soient souvent exposés
aux incursions des Issinois, leurs mortels ennemis, qui ne reviennent
guère sans avoir emporté quelque butin. Depuis cette révolution, le pays
d'Asbini qu'occupaient les Ezieps, après l'avoir obtenu des Vétères, et
la rivière du même nom, étant passés entre les mains des Issinois, ont
pris le nom d'_Issini_, de leurs nouveaux possesseurs; et l'ancien
territoire des Issinois, qu'on nomme encore le Grand-Issini, pour le
distinguer de l'autre, dont il n'est éloigné que de dix lieues, est
demeuré sans habitans. On voit que ces peuplades nègres ont été souvent
refoulées les unes sur les autres, et qu'un même lieu a souvent changé
d'habitans comme autrefois notre Europe. Quiconque possède peu, change
aisément de demeure. Ce sont les richesses et la police qui fixent une
nation.
La pierre d'_aigris_, qui tient lieu de monnaie parmi les barbares, est
fort estimée d'eux, quoiqu'elle n'ait ni lustre ni beauté. Les Kompas,
nation voisine, la brisent en petits morceaux qu'ils percent fort
adroitement, et qu'ils passent dans de petits brins d'herbe pour les
vendre aux Vétères. Chaque petit morceau est estimé deux liards de
France. Il se trouve peu d'or sur cette côte.
Les Vétères se bornent à la pêche de la rivière, parce qu'ils n'ont pas
la hardiesse de s'exposer aux flots de la mer sur une côte qui est
ordinairement fort orageuse. Ils se font des réservoirs où le poisson
entre de lui-même, et dans lesquels il prend plaisir à demeurer. Ce sont
de grands enclos de roseaux, soutenus par des pieux dans les endroits où
la rivière a moins de profondeur. Ils n'y laissent qu'une ouverture,
qui sert de porte au poisson pour entrer. S'ils ont besoin de quelque
poisson extraordinaire, ils vont dans ces lieux avec de petits filets,
et choisissent ce qu'ils désirent, comme nous le faisons en Europe dans
nos réservoirs.
Les Kompas bordent le pays des Vétères. C'est une nation gouvernée en
forme de république, ou plutôt d'aristocratie, car ce sont les chefs des
villages qui discutent les intérêts publics, et qui en décident à la
pluralité des voix. Leur pays est composé d'agréables collines que les
habitans cultivent soigneusement, et qui produisent tous les grains
qu'on y sème, tandis que le terroir des côtes, qui n'est qu'un sable sec
et brûlé, demeure éternellement stérile. Les Vétères et les Issinois ne
subsisteraient pas long-temps sans le secours des Kompas. Ils reçoivent
d'eux leurs principales provisions, et leur rendent en échange des armes
à feu, des pagnes et du sel, dont les Kompas sont absolument dépourvus.
C'est d'eux encore que les Issinois tirent l'or qu'ils emploient au
commerce. Les Kompas le retirent d'une autre nation qui habite plus loin
dans les terres. On peut observer que c'est toujours dans l'intérieur de
ces contrées et loin de la mer que se trouve l'or que le commerce
apporte sur les côtes.
Ils ont grand soin d'entretenir leur noirceur en se frottant tous les
jours la peau d'huile de palmier, mêlée de poudre de charbon, ce qui la
rend brillante, douce et unie comme une glace de miroir. On ne leur
voit jamais un poil ni la moindre saleté sur le corps. À mesure qu'ils
vieillissent, leur noirceur diminue, et leurs cheveux de coton
deviennent gris. Ils donnent quantité de formes différentes à cette
chevelure. Leurs peignes, qui sont de bois ou d'ivoire, à quatre dents,
y sont toujours attachés. L'huile de palmier mêlée de charbon, qui leur
sert à se noircir la peau, leur tient aussi lieu d'essence pour la tête.
Ils parent leurs cheveux de petits brins d'or et de jolies coquilles.
Ils n'ont pas d'autres rasoirs que leurs couteaux, mais ils savent les
rendre fort tranchans. Les uns ne se rasent que la moitié de la tête, et
couvrent l'autre moitié d'un petit bonnet retroussé sur l'oreille.
D'autres laissent croître plusieurs touffes de cheveux, en différentes
formes, suivant leur propre caprice. Ils sont passionnés pour leur
barbe: ils la peignent régulièrement, et la portent aussi longue que les
Turcs. Le goût de la propreté du corps est commun à toute la nation
d'Issini. Ils se lavent à tout moment les mains, le visage et la tête
entière. L'habitude qu'ils ont d'être nus (ils sont très-voisins de la
ligne), fait qu'ils n'y trouvent ni peine ni honte. Il n'y a que leurs
_brembis_ et leurs _bahoumets_, différentes espèces de cabochirs, qui
soient tout-à-fait vêtus.
Les Issinois ont cela de commun avec les anciens Spartiates, que le vol
n'est jamais puni parmi eux. Ils font gloire de raconter leurs exploits
dans ce genre. Le roi même les y encourage. Si quelqu'un de ses sujets
a fait un vol considérable et craint d'être découvert, il s'adresse au
roi, en lui offrant la moitié du butin, et l'impunité est certaine à ce
prix.
Ils sont si défians dans le commerce, qu'il faut toujours leur montrer
l'argent ou les marchandises d'échange avant qu'ils entrent dans aucun
traité. S'il est question de vous rendre quelque service, ils veulent
être payés d'avance, et souvent ils disparaissent avec le salaire. Il
est rare qu'ils remplissent jusqu'à la fin tous leurs engagemens, à
moins que les _daschis_ ou les présens d'usage ne soient renouvelés
plusieurs fois. Cependant, lorsqu'ils achètent quelque chose, on est
obligé de se fier à leur bonne foi pour la moitié du prix; ce qui expose
toujours les marchands de l'Europe à quelque perte. Ces friponneries
sont communes à toute la nation, depuis le roi jusqu'au plus vil
esclave.
Leur avarice va si loin, que, s'ils tuent un mouton, ils le regrettent
jusqu'aux larmes pendant huit jours, quoique cet excès de générosité ne
leur arrive guère que pour traiter quelque Européen de distinction, dont
ils reçoivent dix fois la valeur de leur dépense. S'ils élèvent de la
volaille, ce n'est que pour la vendre et pour en conserver le prix. Ils
se retranchent tout ce qui n'est point absolument nécessaire à la vie:
où l'avarice va-t-elle se placer!
Les femmes se plaisent à porter autour de la ceinture, quantité
d'instrumens de cuivre, d'étain, et surtout des clefs de fer, dont
elles se font une parure, quoique souvent elles n'aient pas dans leurs
cabanes une boîte à fermer. Elles suspendent aussi à leur ceinture
plusieurs bourses de différentes grandeurs, remplies de bijoux, ou du
moins de bagatelles qui en ont l'apparence, pour se faire une réputation
de richesse, surtout aux yeux des Européens. Leurs jambes et leurs bras
sont moins ornés que chargés de bracelets, de chaînes et d'une infinité
de petits bijoux de cuivre, d'étain et d'ivoire. Le père Loyer en vit
plusieurs qui portaient ainsi jusqu'à dix livres en clincailleries; plus
fatiguées, dit-il, sous le poids de leurs ornemens que les criminels de
l'Europe ne le sont sous celui de leurs chaînes. La vanité fait donc
partout des victimes volontaires!
Le jour qu'elles mettent au monde un enfant, elles le portent à la
rivière, le lavent, se lavent elles-mêmes, et retournent immédiatement à
leurs occupations ordinaires. Nous avons déjà vu la même chose dans
d'autres contrées d'Afrique; d'où il faut nécessairement conclure que,
dans les pays très-chauds, l'accouchement est très-peu pénible.
La porte des maisons, ou des huttes, est un trou d'un pied et demi
carré, par lequel on ne passe qu'en rampant, avec assez de difficulté;
elle est fermée d'un tissu de roseaux, attaché intérieurement avec des
cordes, pour servir de défense contre les panthères. Pendant la nuit, on
allume du feu au centre des huttes; et comme elles sont sans cheminée,
il y règne toujours une fumée épaisse. Les Nègres s'y couchent sur des
nattes ou des roseaux, les pieds contre le feu. Leurs femmes habitent
des cabanes séparées, ou elles mangent et couchent à part, rarement du
moins avec leurs maris. Toutes ces huttes sont environnées d'une
palissade ou d'une haie de roseaux, qui forme une cour dont la porte se
fermé toutes les nuits. Cette cour et le fond des cabanes, qui n'est que
de sable, sont nettoyées dix fois le jour par leurs femmes et les
filles, dont l'emploi est d'entretenir l'ordre et la propreté.
C'est une coutume immémoriale parmi les Issinois d'avoir pour chaque
village, à cent pas de l'habitation, une maison séparée qu'ils appellent
_bournamon_, où les femmes et les filles se retirent pendant leurs
infirmités lunaires. On a soin de leur y porter des provisions, comme si
elles étaient infectées de la peste. Elles n'osent déguiser leur
situation, parce qu'elles risqueraient beaucoup à tromper leurs maris.
Dans la cérémonie du mariage, on les fait jurer par leur fétiche
d'avertir leur mari aussitôt qu'elles s'aperçoivent de leur état, et de
se rendre sur-le-champ au bournamon.
De toutes les maladies auxquelles ils sont sujets, il n'y en a point de
plus épidémique que celle que nous nommons vénérienne; ils en sont tons
infectés plus ou moins: on en voit quelques-uns tomber en pourriture
pour avoir négligé le mal dans son origine. Ce mal ne les empêche pas
de mettre tout leur bonheur dans le commerce des femmes. Ils sont fort
affligés aussi par les maux d'yeux, qui vont souvent jusqu'à leur faire
perdre entièrement la vue, et qu'on attribue à la réflexion du soleil
sur des sablés d'une blancheur et d'une sécheresse extrêmes.
Pour les blessures, ils emploient une herbe dont le suc, mis sur la
plaie avec le marc, produit des cures si merveilleuses, qu'ils comptent
pour rien une blessure de cinq pouces de profondeur, où l'os même est
endommagé, et qu'ils sont sûrs de la guérir en trois semaines. Loyer en
vit des exemples si surprenans, qu'il se dispense de les rapporter,
parce qu'on les prendrait pour des fables.
Les Nègres sont fort soigneux, pendant leur vie, d'acheter et de
préparer tout ce qui doit servir à leur enterrement: c'est un beau drap
de coton rayé pour les envelopper; un cercueil et des bijoux d'or ou
d'autres matières pour l'orner, dans l'opinion que l'accueil qu'on leur
fera dans l'autre monde répondra aux ornemens de leur sépulture. Un
Nègre qui voyagerait parmi nous serait fondé à croire que nous avons la
même opinion, en voyant l'émulation de faste et de vanité qui règne dans
nos enterremens!
On a représenté la religion de ces Nègres avec de fausses couleurs.
Villault, par exemple, s'est fort trompé en rapportant qu'il adorent
les fétiches comme leurs divinités. Ils désavouent eux-mêmes la doctrine
qu'il leur attribue. Suivant le père Loyer, ils reconnaissent un Dieu
créateur de toutes choses, et particulièrement des fétiches, qu'il
envoie sur la terre pour rendre service au genre humain. Cependant leurs
notions sur l'article des fétiches sont fort confuses. Les plus vieux
Nègres paraissent embarrassés lorsqu'on les interroge; ils ont appris
seulement par une ancienne tradition qu'ils sont redevables aux fétiches
de tous les biens de la vie, et que ces êtres, aussi redoutables que
bienfaisans, ont aussi le pouvoir de leur causer toutes sortes de maux.
Nous traiterons dans la suite l'article des fétiches.
Chaque jour au matin, ils vont se laver à la rivière, et se jettent sur
la tête une poignée d'eau, à laquelle ils mêlent quelquefois du sable
pour exprimer leur humilité; ils joignent les mains, les ouvrent
ensuite, et prononcent doucement le mot d'_Ecksavais_. Après quoi,
levant les yeux au ciel, ils font cette prière: _Anghioumé, mamé enaro,
mamé orié, mamé sckiché e okkori, mamé akana, mamé brembi, mamé angnan e
aounsan_; ce qui signifie: «Mon Dieu, donnez-moi aujourd'hui du riz et
des ignames, donnez-moi de l'or et de l'aigris; donnez-moi des esclaves
et des richesses; donnez-moi la santé, et accordez-moi d'être prompt et
actif.» C'est à cette prière que se réduisent toutes leurs adorations.
Ils croient Dieu si bon, qu'il ne peut, disent-ils, leur faire du mal:
il a donné tout son pouvoir aux fétiches, et ne s'en est pas réservé.
On peut se reposer sans défiance sur le serment des Nègres, lorsqu'ils
ont juré par leur fétiche, et surtout lorsqu'ils l'ont avalé. Pour tirer
la vérité de leur bouche, il suffit de mêler quelque chose dans de
l'eau, d'y tremper un morceau de pain, et de leur faire boire ce fétiche
en témoignage de la vérité. Si ce qu'on leur demande est tel qu'ils le
disent, ils boiront sans crainte; s'ils parlent contre le témoignage de
leur coeur, rien ne sera capable de les faire toucher à la liqueur,
parce qu'ils sont persuadés que la mort est infaillible pour ceux qui
jurent faussement. Leur usage est de râper un peu de leur fétiche,
qu'ils mettent dans de l'eau ou qu'ils mêlent avec quelque aliment. Un
Nègre qui s'engage par cette espèce de lien trouve plus de crédit parmi
ses compatriotes qu'un chrétien n'en trouve parmi nous en offrant de
jurer sur les saints Évangiles.
Les Nègres d'Issini n'ont point de temples ni de prêtres, ni d'autres
lieux destinés aux exercices de la religion, que les autels publics et
particuliers de leurs fétiches. Ils ne laissent pas d'avoir une sorte de
pontife, qu'ils nomment _osnon_, et dont l'élection appartient aux
brembis et aux bahoumets. Lorsque l'osnon meurt, le roi convoque
l'assemblée de ses cabochirs, qui sont entretenus aux frais publics
pendant le cours de cette cérémonie. Leur choix est libre, et tombe
ordinairement sur un homme de bonne réputation, mais versé surtout dans
l'art de composer des fétiches. Ils le revêtent des marques de sa
dignité, qui consistent dans une multitude de fétiches joints ensemble
qui le couvrent depuis la tête jusqu'aux pieds. Dans cet équipage, ils
le conduisent en procession par toutes les rues, après avoir néanmoins
commencé par lui donner huit ou dix bandes d'or[7] levées sur le public.
Un Nègre le précède dans cette marche solennelle, disant à haute voix
que tous les habitans doivent apporter quelque offrande au nouvel osnon,
s'ils veulent participer à ses prières. On expose à l'extrémité de
chaque village un plat d'étain pour recevoir les aumônes. L'osnon est le
seul prêtre du pays. Son, emploi consiste à faire les grands fétiches
publics, et à donner ses conseils au roi, qui n'entreprend rien sans son
avis et son consentement; s'il tombe malade, on lui envoie communiquer
les délibérations. Dans une sécheresse excessive, ou dans les temps
d'orages et de pluies violentes, le peuple s'écrie qu'il manque quelque
chose à l'osnon; et sur-le-champ on fait pour lui une quête, à laquelle
tout le monde contribue suivant ses moyens.
[Note 7: Environ cent pistoles de France.]
La doctrine de la transmigration des âmes est si bien établie parmi les
Nègres d'Issini, que, n'espérant rien de réel et de permanent dans ce
monde ni dans l'autre, ils bornent tous leurs voeux à jouir, autant
qu'il leur est possible, des richesses et des plaisirs qui leur
conviennent. Leur parle-t-on de l'enfer et du ciel, ils éclatent de
rire. Ils sont persuadés que le monde est éternel, et que l'âme doit
passer dans une autre région, qu'ils placent au centre de la terre, pour
y recevoir un nouveau corps dans le sein d'une femme; que les âmes de
cette région passent de même dans celle-ci; de sorte que, suivant leurs
principes, il se fait un échange continuel d'habitans entre les deux
mondes. Ils placent le souverain bien de l'homme dans les richesses,
dans la puissance, et dans le plaisir d'être servi et respecté.
Le pouvoir an roi est absolu sur les pauvres et sur les esclaves; mais
les cabochirs, surtout ceux qui passent pour riches, et qui ont un grand
nombre d'esclaves, sont fort éloignés de cette rigoureuse soumission.
Leur dépendance se borne à se rendre aux _palavères_, c'est-à-dire aux
conseils publics, et à secourir le roi de leurs forces, lorsqu'il est
question de la sûreté publique. Rien ne ressemble plus à notre ancien
gouvernement féodal.
La succession, dans le royaume d'Issini, tombe au plus proche parent du
roi, à l'exclusion de ses propres enfans. La loi ne lui permet pas même
de leur laisser une partie de ses richesses; de sorte qu'ils n'ont pour
leur subsistance et leur établissement que ce qu'ils ont acquis pendant
la vie de leur père. Cependant il les aide pendant son règne à amasser
quelque chose pour l'avenir. Il leur fait même apprendre quelque art ou
quelque commerce qui puisse leur servir après sa mort. Les enfans du roi
ne laissent pas d'être respectés pendant qu'il est sur le trône. Ils ont
des gardes qui ne cessent pas de les accompagner; mais à la mort de leur
père toute leur grandeur disparaît, et s'ils ne s'attirent quelque
distinction par leur mérite et leurs bonnes qualités, ils ne sont pas
plus considérés que le commun des Nègres. Leur unique portion consiste
dans quelques esclaves. Tout le reste de l'héritage passe an nouveau
roi. Au reste, dans les contrées nègres, où la royauté est héréditaire,
il est rare qu'elle le soit en ligne directe. Elle appartient le plus
souvent au frère du roi, ou au fils de sa soeur. La succession par les
femmes leur paraît, non sans raison, plus sûre et plus prouvée que
toutes les autres.
Les nobles et les grands de contrée sont distingués, comme on l'a vu,
par les titres de _brembis_ et de _bahoumets_, qui signifie dans leur
langue les riches et les commandans. Dans la langue du commerce, qu'on
appelle _lingua-fianca_, on les confond sous le nom de _cabochirs_ ou de
_capchères_, sans que l'origine et le sens de ce mot soient mieux
connus. C'est à ces grands qu'appartient le privilége du commerce,
c'est-à-dire le droit d'acheter ou de vendre à l'arrivée des vaisseaux
de l'Europe. Tout autre Nègre qui serait surpris à trafiquer verrait ses
effets confisqués. De là vient que les cabochirs sont les seuls riches,
et que tout l'or du pays tombe entre leurs mains: leur nombre est
ordinairement de quarante ou cinquante, quoiqu'il ne soit pas fixé. Le
reste des Issinois est si pauvre, que les plus aisés ont à peine un
misérable pagne pour se couvrir, et ne vivent qu'avec le secours des
cabochirs. Ils se louent à leur service pour se procurer de quoi nourrir
leurs enfans; et quelquefois ils sont obligés de se vendre pour le
soutien de leur vie. Cependant, lorsqu'il s'en trouve quelqu'un qui, à
force d'industrie et de travail, est parvenu à amasser un peu de bien,
et qui a pu cacher ses richesses avec assez de soin pour les conserver,
il emploie sous main ses amis à la cour, et parmi les cabochirs, pour
s'élever à la qualité de marchand ou de noble. Si sa demande est
approuvée, le roi et les brembis indiquent un jour où l'on se rend au
bord de la mer pour cette cérémonie. Le candidat commence par payer les
droits royaux, qui sont huit écus en poudre d'or. Ensuite le roi déclare
devant ses cabochirs qu'il reçoit un Nègre de tel nom pour noble et pour
marchand; après quoi, se tournant vers la mer, il défend aux flots de
nuire au nouveau cabochir, de renverser ses canots et de nuire à ses
marchandises. Il finit l'installation en versant dans la mer une
bouteille d'eau-de-vie pour gagner ses bonnes grâces. Alors le nouveau
noble s'approche du roi, qui lui prend les mains, les serre, d'abord
l'une contre l'autre, les ouvre ensuite, et souffle dedans en prononçant
doucement le mot _akschouc_, c'est-à-dire, _allez en paix_. Tous les
cabochirs répètent cette cérémonie après le roi. Il ne reste pour
conclusion que de se rendre au festin, où le candidat a pris soin de
faire inviter tous les nobles; et lorsqu'ils en sont sortis, il est
regardé de toute la nation comme marchand, comme noble, comme brembis et
cabochir, avec le droit de vendre et d'acheter des esclaves. S'il
accompagne le roi à la guerre, il a part aux dépouilles de l'ennemi.
Enfin il entre en possession de tous les priviléges attachés à son
titre. Ainsi l'on achète la noblesse sur les côtes d'Afrique comme parmi
nous: il n'y a de différence que dans le prix et dans le titre, et
partout les priviléges de cette noblesse tiennent plus ou moins à
l'oppression des faibles. Tout rappelle le proverbe italien, _tutto il
monda è fatto come la nostra famiglia_. Ce qui suit en est encore une
preuve.
Lorsqu'un créancier se lasse du délai, et qu'il prend la résolution de
se faire payer, il s'adresse au roi, qui, sur sa demande, fait avertir
le débiteur. Un esclave chargé de cet ordre se présente le sceptre ou
plutôt le bâton royal à la main, et déclare au débiteur qu'il est appelé
par le roi. Si le cas est pressant, il l'oblige sur-le-champ de le
suivre. Alors le procès commence par un présent de huit onces d'or, que
le créancier est obligé de faire au roi pour acheter de l'eau-de-vie. Il
doit déposer en même temps un tiers au moins de la somme qu'il demande:
et ce tiers est distribué entre le roi et les courtisans, qui doivent
être ses juges. Ensuite il jure, en avalant le fétiche, que telle somme
lui est due par celui qu'il a cité. On écoute le débiteur: si les juges
ne sont pas satisfaits de ses raisons, il est condamné à payer la dette
dans un certain temps, et forcé de s'y engager par un serment solennel,
qu'il prononce en touchant la tête du roi. Le procès finit sans autre
formalité. S'il manque d'un seul jour à l'exécution, il est obligé de
payer une bande au roi, ou deux bandes, s'il est riche, pour avoir violé
son serment. On lui donne ensuite une autre trêve, mais avec de
nouvelles dépenses de la part du créancier. S'il manque à sa promesse
après l'avoir renouvelée plusieurs fois, il court risque à la fin d'être
déclaré insolvable; après quoi il est vendu pour l'esclavage.