avoir fait assembler les Anglais auprès de lui, il but à la santé de son
frère le roi d'Angleterre, de son _ami_ la compagnie royale d'Afrique,
et des deux capitaines. Ses liqueurs favorites étaient l'eau-de-vie et
le _pitto_. Celle-ci est composée de blé d'Inde long-temps infusé dans
l'eau. Elle tire sur le goût d'une espèce de bière que les Anglais
nomment _ale_. Il y en a de si forte, qu'elle se conserve trois mois, et
que deux bouteilles sont capables d'enivrer. On apporta bientôt devant
le roi une petite table carrée, sur laquelle un vieux drap tenait lieu
de nappe, garnie d'assiettes et de cuillers d'étain. Il n'y avait ni
couteaux ni fourchettes, parce que l'usage du pays est de déchirer les
viandes avec les doigts et les dents. On servit ensuite un grand bassin
d'étain, de la même couleur, dit Philips, que le teint de sa majesté,
rempli de poules étuvées dans leur jus, avec un plat de patates
bouillies pour servir de pain. Les poules étaient si cuites, qu'elles se
dépeçaient d'elles-mêmes. Toute l'argenterie royale se réduisait à la
petite tasse qui lui servait à boire de l'eau-de-vie. Le roi saluait
souvent les Anglais par des inclinations de tête, baisait sa propre
main, et poussait quelquefois de grands éclats de rire. Lorsqu'ils
eurent cessé de manger, il prit dans le bouillon quelques pièces de
volaille qu'il donna à ses enfans. Le reste fut distribué entre ses
nobles, qui s'avancèrent en rampant sur le ventre comme autant de
chiens. Leurs mains leur servirent de cuillers pour prendre la viande
dans le bouillon. Ils la mangeaient ensuite avec beaucoup d'avidité.
À peine Philips se trouva-t-il capable d'aller jusqu'au marché des
esclaves sans être soutenu, et la mauvaise odeur du lieu lui causait
quelquefois des évanouissemens dangereux. Cette halle était un vieux
bâtiment où l'on faisait passer la nuit aux esclaves, qui étaient dans
la nécessité d'y faire tous leurs excrémens. Trois ou quatre heures que
Philips était obligé d'y passer tous les jours ruinèrent tout-à-fait sa
santé.
Les esclaves du roi furent les premiers qu'on offrit en vente, et les
cabochirs exigèrent qu'ils fussent achetés avant qu'on en produisit
d'autres, sous prétexte qu'étant de la maison royale ils ne devaient
pas être refusés, quoiqu'ils fussent non-seulement les plus difformes,
mais encore les plus chers; mais c'était une des prérogatives du roi à
laquelle on était forcé de se soumettre. Les cabochirs amenaient
eux-mêmes ceux qu'ils voulaient vendre, chacun selon son rang et sa
qualité: ils étaient livrés aux observations des chirurgiens anglais,
qui examinaient soigneusement s'ils étaient sains, et s'ils n'avaient
aucune imperfection dans leurs membres; ils leur faisaient étendre les
bras et les jambes; ils les faisaient sauter, tousser; ils les forçaient
d'ouvrir la bouche et de montrer les dents pour juger de leur âge; car,
étant tous rasés avant de paraître aux yeux des marchands, et bien
frottés d'huile de palmier, il n'était pas aisé de distinguer autrement
les vieillards de ceux qui étaient dans le milieu de l'âge. La
principale attention était à n'en point acheter de malades, de peur que
leur infection ne devint bientôt contagieuse. La maladie qu'ils
appellent _pian_ (_yaws_ en anglais) est fort commune parmi ces
misérables; elle a presque les mêmes symptômes que le mal vénérien: ce
qui oblige le chirurgien d'examiner les deux sexes avec la dernière
exactitude. On tient les hommes et les femmes séparés par une cloison de
grosses barres de bois pour prévenir les querelles.
Après avoir fait le choix de ceux qu'on veut acheter, on convient du
prix et de la nature des marchandises; mais la précaution que les
facteurs avaient eue de commencer par cet article, leur épargna les
difficultés qui naissent ordinairement: ils donnèrent aux propriétaires
des billets signés de leur main, par lesquels ils s'engagèrent à
délivrer les marchandises en recevant les esclaves. L'échange se fit le
jour d'après. Philips et Clay firent marquer cette misérable troupe avec
un fer chaud à la poitrine et sur les épaules, chacun de la première
lettre du nom de son bâtiment. La place de la marque est frottée
auparavant d'huile de palmier; trois ou quatre jours suffisent pour
fermer la plaie et pour faire paraître les chairs fort saines.
À mesure qu'on a payé pour cinquante ou soixante, on les fait conduire
au rivage. Un cabochir, sous le titre de capitaine d'esclaves, prend
soin de les embarquer et de les rendre sûrement à bord. S'il s'en
perdait quelqu'un dans l'embarquement, c'est le cabochir qui en répond
aux facteurs, comme c'est le capitaine du lieu de dépôt ou du marché qui
est responsable de ceux qui s'échapperaient pendant la vente, et
jusqu'au moment qu'on leur fait quitter la ville. Dans le chemin,
jusqu'à la mer, ils sont conduits par deux autres officiers que le roi
nomme lui-même, et qui reçoivent de chaque vaisseau, pour prix de leur
peine, la valeur d'un esclave en marchandises. Tous ces devoirs furent
remplis si fidèlement, que de treize cents esclaves achetés et conduits
dans un espace si court, il ne s'en perdit pas un.
Il y a aussi un capitaine de terre dont la commission est de garantir
les marchandises du pillage et du larcin. Après les avoir débarquées, on
est quelquefois forcé de les laisser une nuit entière sur le rivage,
parce qu'il ne se présente pas toujours assez de porteurs. Malgré les
soins et l'autorité du capitaine, il est difficile de mettre tout à
couvert. Il l'est encore plus d'obtenir la restitution de ce qu'on a
perdu.
Lorsque les esclaves sont arrivés au bord de la mer, les canots des
vaisseaux les conduisent à la chaloupe, qui les transporte à bord. On ne
tarde point à les mettre aux fers deux à deux, dans la crainte qu'ils ne
se soulèvent ou qu'ils ne s'échappent à la nage. Ils ont tant de regret
à s'éloigner de leur pays, qu'ils saisissent l'occasion de sauter dans
la mer, hors des canots, de la chaloupe ou du vaisseau, et qu'ils
demeurent au fond des flots jusqu'à ce que l'eau les étouffe. Le nom de
la Barbade leur cause plus d'effroi que celui de l'enfer. On en a vu
plusieurs dévorés par les requins au moment qu'ils s'élançaient dans la
mer. Ces animaux sont si accoutumés à profiter du malheur des Nègres,
qu'ils suivent quelquefois un vaisseau jusqu'à là Barbade pour faire
leur proie des esclaves qui meurent en chemin, et dont on jette les
cadavres à la mer.
Les deux vaisseaux perdirent douze Nègres qui se noyèrent
volontairement, et quelques autres qui se laissèrent mourir par une
obstination désespérée à ne prendre aucune nourriture. Ils sont
persuadés qu'en mourant ils retournent aussitôt dans leur patrie. On
conseillait à Philips de faire couper à quelques-uns les bras et les
jambes pour effrayer les autres par l'exemple. D'autres capitaines
s'étaient bien trouvés de cette rigueur; mais il ne put se résoudre à
traiter avec tant de barbarie de misérables créatures qui étaient comme
lui l'ouvrage de Dieu, et qui n'étaient pas, dit-il, moins chères au
Créateur que les blancs. Il les avait pourtant fait marquer d'un fer
chaud, comme des criminels, et les amenait enchaînés. Croyait-il ce
traitement plus légitime aux yeux du Créateur?
Philips, qui avait entendu vanter tant de fois les poisons des Nègres,
et l'art avec lequel ils en infectent leurs flèches, eut la curiosité de
prendre là-dessus des informations. Mais, pour les rendre plus
certaines, il engagea un cabochir à le visiter dans le magasin. Là, il
commença par lui faire avaler plusieurs verres de liqueurs fortes; et,
le voyant échauffé par le plaisir de boire; il lui marqua une vive
affection et lui fit divers présens: enfin il le pressa de lui apprendre
de bonne foi comment les Nègres empoisonnaient les blancs, quel était
leur secret pour communiquer le poison jusqu'à leurs armes, et s'ils
avaient quelque antidote dont l'effet fût aussi sûr que celui du mal.
Tout l'éclaircissement qu'il put tirer, fut que les poisons en usage
dans le pays, venaient de fort loin et s'achetaient fort cher; que la
quantité nécessaire pour empoisonner un homme revenait à la valeur de
trois ou quatre esclaves; que la méthode ordinaire pour l'employer était
de le mêler dans l'eau ou dans quelque autre liqueur, qu'il fallait
faire avaler à l'ennemi dont on voulait se défaire; qu'on se mettait la
dose du poison sous l'ongle du petit doigt, où elle pouvait être
conservée long-temps, ne pénétrant point la peau, et qu'adroitement on
trouvait le moyen de plonger le doigt dans la calebasse ou la tasse qui
contenait la liqueur; qu'au même instant le poison ne manquait pas de se
dissoudre, et que son action était si forte, lorsqu'il était bien
préparé, qu'il n'y avait point d'antidote qui pût être assez tôt
employé. Le cabochir ajouta que les empoisonnemens n'étaient pas si
communs dans le royaume de Juida que dans les autres pays nègres, non
que les haines y fussent moins vives, mais à cause de la cherté du
poison. Philips avait prié le roi, dès sa première audience, de ne pas
permettre que les Anglais fussent exposés au poison. Ce prince avait ri
de cette prière, et l'avait assuré que ce barbare usage n'était pas
connu dans ses états. Cependant Philips observa qu'il refusait de boire
dans la même tasse dont les Anglais et les cabochirs s'étaient servis,
et que, si on lui présentait une bouteille de liqueur, il voulait que
celui dont il l'avait reçue en essayât le premier. Au contraire, les
cabochirs avalaient sans précaution tout ce qui leur venait de la main
des Anglais.
Dans l'île de San-Thomé, les Portugais sont des empoisonneurs si
habiles, que, si l'on s'en rapporte aux informations de Philips, en
coupant une pièce de viande, le côté qu'ils veulent donner à leur ennemi
sera infecté de poison sans que l'autre s'en ressente; c'est-à-dire que
le couteau n'est empoisonné que d'un côté. Cependant l'auteur fait
remarquer avec soin qu'il n'en parle que sur le témoignage d'autrui, et
qu'en relâchant dans l'île de San-Thomé, ni lui ni ses gens n'en firent
aucune expérience.
À peu de distance de la ville royale de Juida, on trouve trente ou
quarante gros arbres qui forment la plus agréable promenade du pays.
L'épaisseur des branches, ne laissant point de passage à la chaleur du
soleil, y fait régner une fraîcheur continuelle. C'était sous ces arbres
que Philips passait la plus grande partie du temps. On y tenait un
marché. Entre plusieurs spectacles bizarres, il eut celui d'une table
publique, ou auberge nègre, qu'il a cru digne d'une description. Le
Nègre qui avait formé cette entreprise avait placé au pied d'un des plus
gros arbres une grande pièce de bois de trois ou quatre pieds
d'épaisseur: c'était la table; elle n'était soutenue sur la terre que
par son propre poids. Les mets étaient du boeuf et de la chair de chien
bouillis, mais enveloppés dans une peau crue de vache. De l'autre côté,
on voyait, dans un grand plat de terre, du _kanki_, espèce de pâte molle
composée de poisson pourri et de farine de maïs, pour servir de pain.
Lorsqu'un Nègre avait envie de manger, il venait se mettre à genoux
contre la table, sur laquelle il exposait huit ou neuf coquilles ou
cauris. Alors le cuisinier coupait fort adroitement de la viande pour le
prix. Il y joignait une pièce de kanki avec un peu de sel. Si le Nègre
n'avait pas l'estomac assez rempli de cette portion, il donnait plus de
coquilles et recevait plus de viande. Philips vit tout à la fois, autour
de la table, neuf ou dix Nègres que le cuisinier servait avec beaucoup
de promptitude et d'adresse, et sans la moindre confusion. Ils allaient
boire ensuite à la rivière, car l'usage des Nègres est de ne boire
qu'après leur repas.
Philips parle d'un roi nègre qui s'était fait accompagner de deux de ses
femmes: elles l'avaient suivi chez les Anglais; et suivant l'usage du
pays, où l'on n'a pas honte d'être chargé de vermine, elles lui
nettoyaient souvent la tête en public, et prenaient plaisir à manger ses
poux.
La mer est toujours si grosse le long de la côte, que les canots
n'allaient jamais du bord anglais au rivage sans qu'il y en eût
quelqu'un de renversé. Mais l'habileté des rameurs nègres est
surprenante. D'ailleurs ils nagent et ils plongent avec tant d'adresse,
que leurs amis n'ont presque rien à risquer avec eux. Au contraire, ils
laissent périr impitoyablement ceux qu'ils ont quelque sujet de haïr.
Tous les capitaines achètent leurs canots sur la côte d'Or, et ne
manquent point de les fortifier avec de bonnes planches, pour les rendre
capables de résister à la violence des flots. Ils sont composés d'un
tronc de cotonnier. Les plus grands n'ont pas plus de quatre pieds de
largeur; mais ils en ont vingt-huit ou trente de longueur, et
contiennent depuis deux jusqu'à douze rameurs. Ceux qui conviennent le
plus à la côte de Juida sont à cinq ou six rames.
Philips portait en Europe une jeune panthère qui trouva le moyen de
sortir de sa cage, et saisissant une femme à la jambe, lui emporta le
mollet dans un instant. Un matelot anglais qui accourut aussitôt, donna
quelques petits coups à la panthère qui la firent ramper comme un
épagneul; et, la prenant entre ses bras, il la porta sans résistance
jusqu'à sa cage.
On éprouva à la fin du voyage combien il fallait peu se fier à l'espèce
de docilité que cet animal avait montrée. On avait coutume de jouer avec
lui à travers les barreaux de sa cage comme avec un chat, et avec aussi
peu de danger. Un jeune Anglais, qui était accoutumé à ce badinage, se
blessa un jour la main dans sa cage contre la pointe d'un clou qui fit
sortir quelques gouttes de sang. L'animal n'eut pas plus tôt vu le
sang, qu'il sauta sur la main, et la déchira en un instant jusqu'au
poignet.
Il paraît qu'on ne doit pas plus se fier à la familiarité des panthères
qu'à celle des despotes.
L'équipage de Philips fut cruellement ravagé par la maladie. Il en prend
occasion de s'étendre sur les désagrémens du commerce des esclaves,
quand la contagion se met parmi eux. «Quel embarras, dit-il, à leur
fournir régulièrement leur nourriture, à tenir leurs logemens dans une
propreté continuelle! et quelle peine à supporter non-seulement la vue
de leur misère, mais encore leur puanteur qui est bien plus révoltante
que celle des blancs! Le travail des mines, qu'on donne pour exemple de
ce qu'il y a de plus dur au monde, n'est pas comparable à la fatigue de
ceux qui se chargent de transporter des esclaves. Il faut renoncer au
repos pour leur conserver la santé et la vie; et si la mortalité s'y
met, il faut compter que le fruit du voyage est absolument perdu, et
qu'il ne reste que le cruel désespoir d'avoir souffert inutilement des
peines incroyables.» Il pouvait y joindre le remords d'un crime inutile.
Mais qui pourrait être tenté de plaindre les malheurs de l'avarice et de
la tyrannie?
Le père Loyer, jacobin de l'Annonciation de Rennes en Bretagne, nommé
par le pape préfet des missions apostoliques pour la côte de la Guinée,
partit en 1700 sur un vaisseau français qui reportait en Afrique un
prétendu prince nègre, nommé Aniaba, dont l'histoire est assez
singulière.
Un roi d'Issini avait donné au père Consalve, autre missionnaire, deux
petits Nègres pour les faire élever dans le christianisme. Consalve,
apparemment dans l'envie de se faire valoir, envie si naturelle à qui
vient de loin, fit passer ces deux Nègres, lorsqu'il fut de retour en
France, pour les fils du roi d'Issini. Ils se nommaient Aniaba et
Rianga. Rianga mourut. Aniaba fut baptisé par le célèbre Bossuet; il
reçut en France l'éducation qu'on croyait convenable à un jeune prince.
Louis XIV fut son parrain. On lit dans un Mercure de France, imprimé en
1701, que cet Aniaba reçut l'Eucharistie des mains du cardinal de
Noailles, et offrit un tableau à la Vierge pour mettre tous ses états
sous sa protection, avec un voeu solennel d'employer, à son retour en
Afrique, tous ses soins et ses efforts à la conversion de ses sujets. En
débarquant sur la côte, il fut reconnu pour le fils d'un cabochir
d'Issini; il retourna à sa religion, et se moqua des Français.
«Le lecteur, dit le père Loyer, sera surpris de trouver ici des royaumes
dont les monarques ne sont que des paysans; des villes qui ne sont
bâties que de roseaux; des vaisseaux composes d'un tronc d'arbre; et
surtout un peuple qui vit sans soins, qui parle sans règle, qui fait des
affaires sans le secours de l'écriture, et qui marche sans habit; un
peuple dont une partie vit dans l'eau comme les poissons; un autre dans
des trous comme des vers, aussi nu et presque aussi stupide que ces
animaux.» Mais le lecteur est assez avancé dans l'histoire d'Afrique
pour n'être pas surpris de ces singularités sauvages que nous avons déjà
vues partout.
Loyer nous a donné la description du petit canton d'Issini, qu'il
appelle royaume, et qui tire son nom de la rivière d'Issini, qui tombe
dans la mer par plusieurs embouchures, dans le voisinage de la côte de
l'Ivoire ou des Dents. Elle est navigable pour les grandes barques
l'espace de soixante lieues, jusqu'à ce qu'on se trouve arrêté par une
chaîne de rocs qui interrompt le cours de la rivière. Cette chute d'eau
est fort raide, et forme une cascade admirable dont le bruit se fait
entendre à plusieurs lieues. Des deux côtés, les Nègres ont ouvert des
sentiers par lesquels ils tirent leurs canots; et les lançant ensuite
au-dessus de la cataracte, ils assurent qu'ils peuvent remonter la
rivière pendant trente jours, sans être arrêtés par le moindre obstacle.
Si l'on doit s'en rapporter à leur témoignage, et s'il est vrai, comme
ils le prétendent aussi, que le cours de la rivière est quelquefois
nord, ou nord-est, ou nord-ouest, elle peut venir du Niger.
Les bois qui couvrent les campagnes du royaume d'Issini servent de
retraite à des légions innombrables d'animaux dont les Nègres mêmes ne
connaissent pas tous les noms. Le principal est l'éléphant. Les Nègres
lui font la guerre pour sa chair et ses dents. Ils font servir ses
oreilles à couvrir leurs tambours. Mais ils ne pensent point à
l'apprivoiser, quoiqu'ils puissent en tirer beaucoup d'utilité. Les bois
sont remplis de toutes sortes de bêtes fauves, qui seraient en beaucoup
plus grand nombre, si les lions, les panthères, les léopards et d'autres
bêtes de proie ne les détruisaient. Celles-ci sont si redoutables, que
les habitans du pays sont forcés d'allumer des feux pendant la nuit pour
les éloigner de leurs huttes. Quelque temps avant l'arrivée du père
Loyer, elles avaient dévoré un Nègre en plein jour. Pendant le séjour
qu'il fit dans le pays, un tigre entra dans une maison d'Assoko, ville
capitale, et tua huit moutons qui appartenaient au roi Akasini. Les
Français n'étaient pas plus en sûreté dans leur fort; car, le 7 de mars
1702, une panthère leur enleva une chienne qu'ils employaient à la garde
de la place. Le 17, à la même heure, un de ces furieux animaux sauta
par-dessus les palissades, quoiqu'elles eussent dix pieds de haut, tua
deux brebis, et un belier qui se défendit long-temps avec ses cornes;
enfin, s'apercevant qu'on avait pris l'alarme au fort, il se retira;
mais, quelques heures après, il revint avec la même audace par le
bastion du côté de la mer, attaqua la sentinelle, et ne prit la fuite
qu'en voyant accourir toute la garnison.
Les civettes sont communes dans le royaume d'Issini. Loyer en vit
plusieurs qui s'apprivoisaient parfaitement entre les mains des
Français, et qui vivaient de rats et de souris. Elles ont le cri et les
autres propriétés des chats. Les endroits qu'elles fréquentent dans les
bois se reconnaissent à l'odeur de musc: car, en se frottant contre les
arbres, elles y laissent de petites parties de cette précieuse drogue,
que les Nègres ramassent et qu'ils vendent aux Européens. On trouve
aussi dans les bois quantité de porcs-épics, dont la chair est d'un
excellent goût; des assomanglies qui, ressemblant au chat par le corps,
ont la tête du rat, et la peau marquetée comme le tigre. Les Nègres
racontent que cet animal est le mortel ennemi de la panthère.
Il y a peu de pays où les singes soient en plus grande abondance et avec
plus de variété dans leur grandeur et dans leur figure. On a déjà parlé
des plus gros que l'on nomme Barris. Au mois de janvier 1702, le matelot
du fort, qui était en même temps le chasseur de la garnison, blessa un
de ces gros singes et le prit. Le reste de la troupe, quoique effrayé
par le bruit d'une arme à feu, entreprit de venger le prisonnier,
non-seulement par ses cris, mais en jetant de la boue et des pierres en
si grand nombre, que le chasseur fut obligé de tirer plusieurs coups
pour les écarter. Enfin il amena au fort le singe blessé et lié d'une
corde très-forte. Pendant quinze jours il fut intraitable, mordant,
criant, et donnant des marques continuelles de rage. On ne manquait pas
de le châtier à coups de bâton, et de lui diminuer chaque fois quelque
chose de sa nourriture. Cette conduite l'adoucit par degrés, jusqu'à le
rendre capable de faire la révérence, de baiser la main, et de réjouir
toute la garnison par ses souplesses et son badinage. Dans l'espace de
deux ou trois mois, il devint si familier, qu'on lui accorda la liberté,
et jamais il ne marqua la moindre envie de quitter le fort. Battre et
nourrir, c'est ainsi qu'on fait des esclaves.
On admire beaucoup de petits oiseaux un peu plus gros que la linotte, et
blancs comme l'albâtre, avec une queue rouge, tachetée de noir. Leur
musique rend la promenade délicieuse dans les bois. Les moineaux sont
plus rouges que ceux de l'Europe, et ne sont pas en moindre nombre. Les
poules que les habitans nomment _amoniken_, sont moins grosses que
celles de France; mais la chair en est plus tendre, plus blanche et de
meilleur goût.
Les huîtres et les moules sont d'une monstrueuse grosseur. Depuis le
mois de septembre jusqu'au mois de janvier, les tortues de mer viennent
pondre sur cette côte. On suit leurs traces sur le sable pour découvrir
leurs oeufs, dont le nombre, pour une seule tortue, monte à cent
cinquante, et quelquefois jusqu'à deux cents. Ils sont ronds et de la
grosseur des oeufs de poule; mais au lieu d'écaille ils ne sont couverts
que d'une pellicule fort douce. Le goût n'en est point agréable;
cependant ils valent mieux que les oeufs des tortues de rivière, qui ne
sont pas moins communes dans le pays. On y trouve aussi des lamantins et
des caïmans.
Le nombre des rats et des souris est incroyable. Les sauterelles font un
bruit étrange dans les campagnes, et même au sommet des maisons. Cette
musique, jointe à celle des grillons, des moustiques, des cousins, qui
sont encore plus redoutables par leur aiguillon, ne laisse aucun repos
la nuit et le jour, surtout si l'on y ajoute la piqûre des mille-pieds,
qui cause pendant vingt-quatre heures une inflammation très-douloureuse.
On trouve aussi de tous côtés des araignées velues et de la grosseur
d'un oeuf, et des scorpions volans, dont on assure que la piqûre est
mortelle; enfin les mites, les teignes, les cloportes, les fourmis de
terre et les fourmis ailées sont des engeances pernicieuses qui
détruisent les étoffes, le linge, les livres, le papier, les
marchandises, et tout ce qu'elles rencontrent, malgré tous les soins
qu'on apporte à s'en garantir.
Les abeilles, qui sont en abondance dans le royaume d'Issini, donnent
d'excellente cire et du miel délicieux. Le 9 avril 1702, un essaim de
ces petits animaux vint s'établir au fort Français, dans un baril vide
qui avait contenu de la poudre. Non-seulement ils le remplirent de miel
et de cire, mais ils produisirent d'autres essaims, qui auraient pu
multiplier à l'infini, s'ils eussent été ménagés soigneusement.