le revoir, à moins qu'alors il ne se trouve point de requin aux environs
du vaisseau ce qui est extrêmement rare. Si l'on jette un cadavre dans
la mer, on voit avec horreur quatre ou cinq de ces affreux animaux qui
se lancent vers le fond pour saisir le corps, ou qui, le prenant dans sa
chute, le déchirent en un instant. Chaque morsure sépare un bras ou une
jambe du tronc; tout est dévoré, dit-on, en moins de temps qu'il ne faut
pour compter vingt. Si quelque requin arrive trop tard pour avoir part à
la proie, il semble prêt à dévorer les autres; car ils s'attaquent entre
eux avec une violence incroyable; on leur voit lever la tête et la
moitié du corps hors de l'eau, et se porter des coups si terribles,
qu'ils font trembler la mer. Lorsqu'un requin est pris et tiré à bord,
il n'y a point de matelot assez hardi pour s'en approcher. Outre ses
morsures, qui enlèvent toujours quelque partie du corps, les coups de sa
queue sont si redoutables, qu'ils brisent la jambe, le bras ou tout
autre membre à ceux qui ne se hâtent pas de les éviter.
Ce qui paraît difficile à accorder avec tant de voracité, c'est ce que
les voyageurs disent du requin, qu'il est ordinairement environné d'une
multitude de petits poissons qui ont la gueule et la tête plate. Ils
s'attachent au corps du monstre; et lorsqu'il s'est saisi de quelque
proie, ils se rassemblent autour de lui pour en manger leur part, sans
qu'il fasse aucun mouvement pour les chasser.
On compte dans ce cortége du requin un petit poisson de la grandeur du
hareng, qui se nomme _le pilote_, et qui entre librement dans sa gueule,
en sort de même, et s'attache à son dos sans que le monstre lui nuise
jamais.
La vache de mer, que les Espagnols appellent _manati_, et les Français
lamentin, est ordinairement longue de seize ou dix-huit pieds sur quatre
ou cinq de diamètre. Le lamentin aime l'eau fraîche. Aussi ne
s'éloigne-t-il guère des côtes. Comme il s'endort quelquefois la gueule
ouverte au-dessus de l'eau, les pécheurs nègres le surprennent dans
cette situation, et lui font perdre tant de sang, qu'il leur devient
aisé de le tirer au rivage. La chair de ces animaux est si délicate,
qu'elle est comparable au veau de rivière.
On trouve sur les côtes un poisson dont la mâchoire d'en haut s'avance
de la longueur de quatre pieds avec des pointes aiguës, rangées de
chaque côté à des distances égales. C'est la scie, l'ennemi déclaré de
la baleine, qu'elle blesse quelquefois si dangereusement, que celle-ci
fuit jusqu'au rivage, où elle, expire après avoir perdu tout son sang.
On nomme aussi ce poisson _l'espadon_, _l'épée_, ou _l'empereur_.
Ce nom convient mieux à d'autres animaux marins dont la tête est armée
aussi d'un os fort long, mais uni et pointu, qui ressemble à la corne
fabuleuse de la licorne. Les gens de mer l'appellent _sponton_. Il est
capable de percer un bâtiment et d'y faire une voie d'eau; mais il y
brise quelquefois son os, qui sert de cheville pour boucher le trou.
Les _vieilles_, grande espèce de morues, sont d'une singulière
abondance au long de cette côte occidentale, surtout près du cap Blanc
et de la baie d'Arguin. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à deux cents
livres. La chair en est blanche, tendre, grasse, ferme, et se détache en
flocons. La peau est grise, épaisse, grasse, couverte de petites
écailles. C'est un poisson fort vorace, et que son avidité fait prendre
aisément. Comme il a beaucoup de force, il fait des mouvemens prodigieux
pour s'échapper.
De tous les animaux qui nagent, il n'y en a point d'une espèce plus
surprenante que la torpille (_numbfish_ en anglais), poisson qui a la
vertu d'engourdir, Kolbe, qui lui donne le nom de _crampe_, vérifia par
sa propre expérience ce qu'on lit dans plusieurs auteurs, qu'en touchant
la torpille avec le pied ou la main, ou seulement avec un bâton, le
membre qui prend cette espèce de communication avec l'animal s'engourdit
tellement, qu'il devient immobile, et qu'en même temps on ressent
quelque douleur dans toutes les autres parties du corps. En un mot,
Kolbe éprouva une espèce de convulsion; mais, après une ou deux minutes,
l'engourdissement diminue par degrés.
Lorsque ce poisson est pris nouvellement, il agit plus souvent et d'une
manière plus sensible; mais, après avoir été quelques heures hors de
l'eau, sa vertu languit et diminue par degrés. Kæmpfer croit avoir
remarqué qu'elle est plus violente dans la femelle que dans le mâle. On
ne peut toucher la torpille femelle avec les mains sans ressentir un
horrible engourdissement dans le bras et jusqu'aux épaules. On ne
saurait marcher dessus, même avec des souliers, sans éprouver la même
sensibilité dans les jambes, aux genoux, et jusqu'aux cuisses. Ceux qui
la touchent des pieds sont saisis d'une palpitation de coeur encore plus
vive que ceux qui ne l'ont touchée qu'avec la main.
Au reste, cet engourdissement ne ressemble point à celui qui se fait
quelquefois sentir dans un membre, lorsque, ayant été pressé long-temps,
la circulation du sang et des esprits s'y trouve contrainte. C'est une
vapeur subite, qui, passant au travers des pores, pénètre en un moment
dans tout le corps, et agit sur l'âme par une véritable douleur. Les
nerfs se contractent tellement, qu'on s'imagine que tous les os, surtout
ceux de la partie affectée, sont sortis de leurs jointures. Cet effet
est accompagné d'un tremblement de coeur et d'une convulsion générale,
pendant laquelle on ne se trouve plus aucune marque de sentiment. Enfin
l'impression est si violente, que toute la force de l'autorité et des
promesses n'engagerait pas un matelot à reprendre le poisson dans sa
main lorsqu'il en a ressenti l'effet. Cependant, Kæmpfer rend témoignage
qu'en faisant ces observations, il vit un Africain qui prenait la
torpille sans aucune marque de frayeur, et qui la toucha quelque temps
avec la même tranquillité. Kæmpfer, ayant remarqué un si singulier
secret, apprit que le moyen de prévenir l'engourdissement était de
retenir soigneusement son haleine; il en fit aussitôt l'expérience. Elle
lui réussit, et tous ses amis à qui il ne manqua point de la
communiquer, la tentèrent avec le même succès; mais, lorsqu'ils
recommençaient à laisser sortir leur haleine, l'engourdissement
recommençait aussi à se faire sentir.
La tortue verte, ou de mer, est commune, pendant toute l'année, aux îles
et dans la baie d'Arguin. Elle n'est pas si grosse que celles des îles
de l'Amérique; mais elle n'est pas moins bonne.
La tortue fait des oeufs sur le sable du rivage. Elle marque
soigneusement le lieu, et dix-sept jours après elle retourne pour les
couver. Elle a quatre pates, ou plutôt quatre nageoires au-dessous du
ventre, qui lui tiennent lieu de jambes, mais courtes, avec une seule
jointure qui touche au corps. Ces pates ou ces nageoires, étant un peu
dentelées à l'extrémité, forment une espèce de griffes qui sont liées
par une forte membrane, et fort bien armées d'ongles pointus.
Quoiqu'elles aient beaucoup de force, elles n'en ont point assez pour
supporter le corps de l'animal, de sorte que son ventre touche toujours
à terre. Cependant la tortue marche assez vite lorsqu'elle est
poursuivie, et porte aisément deux hommes sur son dos.
Lorsque la tortue a fait sa ponte et couvert ses oeufs, elle laisse au
soleil à les faire éclore, et les petits ne sont pas plus tôt sortis de
l'écaille, qu'il courent à la mer. Les Maures les prennent, soit avec
des filets, soit en les tournant sur le dos, lorsqu'ils peuvent les
surprendre sur le sable; car une tortue dans cette situation ne saurait
se retourner. Son huile fondue se garde fort bien, et n'est guère
inférieure à l'huile d'olive et au beurre, surtout lorsqu'elle est
nouvelle.
Sur la langue de terre nommée pointe de Barbarie, à l'embouchure du
Sénégal, on trouve un grand nombre de petites crabes que les Français
appellent _tourlouroux_; on les croit, à tort, d'une nature dangereuse.
C'est une fort petite espèce de crabes de terre, qui ressemblent pour la
forme à nos écrevisses de mer. Elles ont une faculté surprenante; c'est
de pouvoir se défaire de leurs jambes aussi facilement que si elles ne
tenaient au corps qu'avec de la glu: de sorte que, si vous en saisissez
une, vous êtes surpris qu'elle vous reste dans la main, et que l'animal
ne laisse pas de courir fort vite avec le reste, et, dans la saison
suivante, il lui revient une autre jambe; mais ce qui est fort étrange
dans cette espèce de crabes, c'est qu'elles dévorent celles qui sont
estropiées ainsi par quelque accident.
Le crocodile, qui est regardé comme la plus grande espèce de lézard, est
d'un brun foncé. Sa tête est plate et pointue, avec de petits yeux
ronds, sans aucune vivacité. Il a le gosier large et ouvert d'une
oreille à l'autre, avec deux, trois ou quatre rangées de dents, de
forme et de grandeur différentes, mais toutes pointues ou tranchantes.
Ses jambes sont courtes, et ses pieds armés de griffes crochues, longues
et pointues; ceux de devant en ont quatre, et ceux de derrière en ont
cinq: c'est avec cette arme terrible qu'il saisit et qu'il déchire sa
proie. Il est couvert d'une peau dure, épaisse, chargée d'écailles et
garnie de tous côtés d'un grand nombre de pointes qu'on prendrait pour
autant de clous. Plusieurs parties de son corps, telles que la tête, le
dos et la queue, dans laquelle consiste sa principale force, sont d'une
dureté impénétrable à la balle. Cependant il est facile à blesser sous
le ventre et sous une partie du gosier: aussi n'expose-t-il guère ces
endroits faibles au danger. Sa queue est ordinairement aussi longue que
le reste de son corps: elle est capable de renverser un canot; mais,
hors de l'eau, il est moins dangereux que dedans.
Quoique le crocodile soit une lourde masse, il marche fort vite dans un
terrain uni, où il n'est pas obligé de tourner; car ce mouvement lui est
fort difficile. Il a l'épine du dos fort raide et composée de plusieurs
vertèbres si serrées l'une contre l'autre, qu'elle est immobile. Aussi
se laisse-t-il entraîner par le fil de l'eau comme une pièce de bois, en
cherchant des yeux les hommes et les animaux qui peuvent venir à sa
rencontre. Il a jusqu'à vingt ou trente pieds de longueur.
Cet animal est terrible jusqu'après sa mort. On rapporte qu'un Nègre,
employé par les Français pour en écorcher un, le démusela lorsqu'il fut
à la tête, dans la vue de conserver sa peau plus entière. Le crocodile
emporta un doigt au Nègre. Ceux qui racontent ce fait assurent pourtant
que le crocodile était mort. Il faut donc supposer qu'un reste d'esprits
animaux donnait encore à la tête du monstre cette espèce de mouvement
dont on a observé des effets dans des têtes d'hommes récemment coupées.
Malgré la férocité du crocodile, les Nègres se hasardent quelquefois à
l'attaquer, lorsqu'ils peuvent le surprendre sur quelque basse où l'eau
n'a pas beaucoup de profondeur. Ils s'enveloppent le bras gauche d'un
morceau de cuir de boeuf, et, prenant leur zagaie de la main droite, ils
se jettent sur le monstre, le percent de plusieurs coups au gosier et
dans les yeux, et lui ouvrent enfin la gueule, qu'ils l'empêchent de
fermer en la traversant de leurs zagaies. Comme il n'a point de langue,
l'eau qui entre aussitôt n'est pas long-temps à le suffoquer. Un Nègre
du fort Saint-Louis faisait son exercice ordinaire d'attaquer tous les
crocodiles qu'il pouvait surprendre. Il avait ordinairement le bonheur
de les tuer et de les amener au rivage; mais souvent il sortait du
combat couvert de blessures. Un jour, sans l'assistance qu'il reçut d'un
canot, il n'aurait pu éviter être dévoré. Atkins fait le récit d'une
lutte dont il fut témoin à Sierra-Leone entre un matelot anglais et un
crocodile. Le secours des Nègres délivra l'Anglais du danger; mais il
en sortit misérablement déchiré.
Cependant il y a des pays où les crocodiles paraissent beaucoup moins
féroces. Près de Lebot, village vers l'embouchure de la rivière de
San-Domingo, ils sont si doux et si familiers, qu'ils badinent avec les
enfans et reçoivent d'eux leur nourriture.
Tous les voyageurs rendent témoignage que cet animal jette une forte
odeur de musc, et qu'il la communique aux eaux qu'il fréquente.
Navarette assure qu'on lui trouve entre les deux pates de devant, contre
le ventre, deux petites bourses de musc pur. Collins prétend que c'est
sous les ouïes.
L'Afrique produit un autre animal amphibie; c'est l'hippopotame, nom
tiré du grec; on le désigne aussi par celui de cheval marin. Il s'en
trouve beaucoup dans les rivières de Sénégal, de Gambie et de
Saint-Domingue. Le Nil et toutes les côtes depuis le cap Blanco jusqu'à
la mer Rouge n'en sont pas moins remplis. Cet animal vit également dans
l'eau et sur la terre. Dans sa pleine grosseur, il est plus gros d'un
tiers que le boeuf, auquel il ressemble d'ailleurs dans quelques
parties, comme dans d'autres il est semblable au cheval. Sa queue est
celle d'un cochon, à l'exception qu'elle est sans poil à l'extrémité. Il
se trouve des hippopotames qui pèsent douze ou quinze cents livres.
Outre les dents machelières, qui sont grosses et creuses vers le
milieu, il a quatre défenses comme celles du sanglier, c'est-à-dire une
à chaque mâchoire, longue de sept à huit pouces, et d'environ cinq
pouces de circonférence à la racine. Celles d'en bas sont plus courbées
que celles de la mâchoire supérieure; elles sont d'une substance plus
dure et plus blanche que l'ivoire. L'animal en fait sortir des
étincelles, lorsque, étant en furie, il les frappe l'une contre l'autre,
et les Nègres s'en servent comme d'un caillou pour allumer le feu.
On recherche beaucoup ces grandes dents pour en composer
d'artificielles, parce qu'avec plus de dureté que l'ivoire, leur couleur
ne se ternit jamais.
Il faut que l'hippopotame ait beaucoup de force dans le cou et dans les
reins; car un voyageur raconte qu'une vague ayant jeté et laissé à sec,
sur le dos d'un de ces animaux, une barque hollandaise chargée de
quatorze tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, il
attendit patiemment le retour des flots qui vinrent le délivrer de son
fardeau, et ne fît pas connaître par le moindre mouvement qu'il en fût
fatigué.
Lorsqu'il est insulté dans l'eau, soit qu'il dorme au fond de la
rivière, ou qu'il se lève pour hennir, ou qu'il nage à la surface, il se
jette avec fureur sur ses ennemis, et quelquefois il emporte avec les
dents des planches de la meilleure barque. Mais ce qui est encore plus
dangereux, c'est que, la prenant par le bas, il la fait quelquefois
couler à fond. On en trouve quantité d'exemples dans les voyageurs.
En 1731, un facteur de la compagnie d'Angleterre, nommé Galand, et le
contre-maître d'un vaisseau anglais, furent malheureusement noyés dans
la Gambie par un accident de cette nature. Sur la rivière du Sénégal, un
de ces animaux, ayant été blessé d'une balle, et ne pouvant gagner le
côté de la barque d'où le coup était parti, la frappa d'un coup de pied
si furieux, qu'il brisa une planche d'un pouce et demi d'épaisseur, ce
qui causa une voie d'eau qui faillit faire périr la barque. Celle de
Jobson fut frappée trois fois par les hippopotames dans ses différentes
navigations de la Gambie; un de ces animaux la perça d'un coup de dent
jusqu'à faire une voie d'eau fort dangereuse. On ne put l'éloigner
pendant la nuit que par la lumière d'une chandelle qu'on mit sur un
morceau de bois et qu'on abandonna au cours de l'eau. Le même auteur
trouva les hippopotames encore plus féroces, lorsque, ayant des petits,
ils les portent sur le dos en nageant. Il observe que l'hippopotame
s'accorde fort bien avec le crocodile, et qu'on les voit nager
tranquillement l'un à côté de l'autre.
Cet animal est plus souvent sur la terre que dans l'eau. Il lui arrive
souvent d'aller dormir entre les roseaux, dans les marais voisins de la
rivière. Il serait inutile d'employer des filets pour le prendre; d'un
coup de dent il briserait. toutes les cordes. Lorsque les pêcheurs le
voient approcher de leurs filets, ils lui jettent quelque poisson dont
il se saisit, et la satisfaction qu'il ressent de cette petite proie le
fait tourner d'un autre côté. On en voit dans les rivières en troupes
nombreuses. Ils ne sont pas si communs dans le Sénégal.
LIVRE QUATRIÈME.
VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.
CHAPITRE PREMIER.
Voyages de Villault, de Philips et de Loyer. Description du pays
d'Issini.
Avant d'entrer dans la description générale de la Guinée, nous placerons
dans ce livre quelques voyages qui n'ont eu d'autre but que le commerce,
et nous y joindrons une digression sur les victoires du conquérant de
Juida et d'Ardra, nommé le roi de Dahomay.
Un des premiers voyageurs qui se présentent dans cette partie de la
collection dont nous donnons l'abrégé, est un Français nommé Villault de
Bellefonds, contrôleur d'un bâtiment de la compagnie française des Indes
en 1666. Nous en tirerons peu de chose, les pays qu'il a parcourus ayant
été beaucoup mieux observés.
Il parle avec admiration des environs du cap de Monte, le premier qu'on
rencontre après Sierra-Leone. En descendant sur la côte, on a la vue
d'une belle plaine, qui est bordée de tous côtés par des bois toujours
verts, dont les feuilles ressemblent beaucoup à celles du laurier. Du
côté du sud, la perspective est terminée par la montagne du Cap, et du
côté du nord par une vaste forêt, qui couvre de son ombre une petite île
à l'embouchure de la rivière. Du côté de l'est, l'oeil se perd dans la
vaste étendue des prairies et des plaines qui sont revêtues d'une
verdure admirable, parfumées de l'odeur qui s'en exhale sans cesse, et
rafraîchies par un grand nombre de petits ruisseaux qui descendent de
l'intérieur du pays. Le riz, le millet et le maïs sont ici plus abondans
que dans aucune partie de la Guinée.
Les Nègres de cette côte sont généralement bien faits et robustes. Comme
ils portent tous le nom de quelque saint, Villault voulut être informé
de l'origine de cet usage. Il apprit qu'au départ de tous les vaisseaux
dont ils avaient reçu quelque bienfait, ils avaient demandé les noms des
officiers et de tous les gens de l'équipage, pour les faire porter à
leurs enfans par un sentiment de reconnaissance. Charmé de ce récit, il
donna deux couteaux au Nègre qui le lui avait fait, pour lui témoigner
le plaisir qu'il avait prisa l'entendre. Ce pauvre Africain, surpris de
cette générosité, lui demanda son nom, et lui promit de le faire porter
au premier enfant mâle qu'il aurait de sa femme, qui était près
d'accoucher.
L'autorité des Portugais sur les Nègres a tant de force, qu'ils les
conduisent à leur gré, sans qu'on les ait jamais vus se révolter contre
eux, comme il leur est arrivé tant de fois à l'égard des autres nations
de l'Europe. Enfin les Portugais sont si absolus dans cette grande
contrée, qu'ils se font quelquefois servir à table par les enfans des
rois du pays. Un de ces Portugais se trouvant à Sierra-Leone pour le
commerce, dit à Villault qu'il faisait tous les ans un voyage au
Sénégal, c'est-à-dire à deux cents lieues de son séjour ordinaire, et
que, si les commodités lui manquaient pour faire ce voyage par eau, il
se faisait porter par des Nègres, lui et toutes ses marchandises.
Le voyage du capitaine anglais Philips à l'île de San-Thomé et au
royaume de Juida en Guinée (royaume dont nous parlerons dans la suite de
ce recueil), n'a rien d'intéressant ni d'instructif que ce qui regarde
la traite des Nègres. Ce commerce était l'objet d'un voyage qu'il fit
sur le vaisseau _l'Annibal_, qu'il commandait pour des marchands
associés, et qu'accompagnait un autre navire commandé par le capitaine
Clay. On aura de quoi frémir plus d'une fois en lisant les récits qu'il
fait de la meilleure foi du monde, et sans croire avoir le moindre
reproche à se faire.
Il essuya dans sa route un de ces _tornados_ qui sont fort communs sur
les côtes d'Afrique. Dans l'espace d'une demi-heure, l'aiguille fit le
tour entier du cadran, et le tonnerre, accompagné d'éclairs terribles,
fit du ciel et de la terre une scène d'horreur et d'épouvante. Des
traces de soufre enflammé, qui paraissaient de tous côtés dans l'air,
firent craindre à Philips que le feu ne prît au vaisseau; cependant il
s'accoutuma par degrés à ces affreux phénomènes; et, dans la suite, en
ayant éprouvé beaucoup d'autres, il se contenta, lorsqu'il était menacé
de l'orage, d'amener toutes ses voiles, et d'attendre patiemment que le
feu du ciel, les flots et les vents eussent exercé leur furie, ce qui
dure rarement plus d'une heure, et même avec peu de danger, surtout près
des côtes de Guinée, où les tornados viennent généralement du côté de la
terre. On les regarde comme un signe que la côte n'est pas éloignée.
À l'arrivée des deux vaisseaux sur la côte de Juida, le roi envoya au
comptoir anglais deux de ses cabochirs ou nobles, chargés d'un
compliment pour les facteurs. Philips et Clay, qui étaient déjà
débarqués, firent répondre au monarque qu'ils iraient le lendemain lui
rendre leurs devoirs. Cette réponse ne le satisfit pas. Il fit partir
sur-le-champ deux autres de ses grands pour les inviter à venir le même
jour, et les avertir non-seulement qu'il les attendait, mais que tous
les capitaines qui les avaient précédés étaient venus le voir dès le
premier jour. Sur quoi, dans la crainte de l'offenser, les deux
capitaines, accompagnés de Pierson, chef du comptoir anglais et de leurs
gens, se mirent en chemin pour la ville royale.
Ils furent reçus à la porte du palais par plusieurs cabochirs, qui les
saluèrent à la mode ordinaire des Nègres du pays, c'est-à-dire, en
faisant d'abord claquer leurs doigts, et leur serrant ensuite les mains
avec beaucoup d'amitié. Lorsqu'ils eurent traversé la cour, les mêmes
seigneurs se jetèrent à genoux près de l'appartement du roi, firent
encore claquer leurs doigts, touchèrent la terre du front, et la
baisèrent trois fois; cérémonie d'usage lorsqu'ils s'approchent de leur
maître. S'étant levés, ils introduisirent les Anglais dans la chambre du
roi, qui était remplie de nobles à genoux; ils s'y mirent comme tous les
autres, chacun dans son poste, et s'y tinrent constamment pendant toute
l'audience: c'est la situation dans laquelle ils paraissent toujours
devant le roi.
Sa majesté nègre, qui était cachée derrière un rideau, ayant jeté les
yeux sur les Anglais par une petite ouverture, leur fit signe
d'approcher. Ils s'avancèrent vers le trône, qui était une estrade
d'argile de la hauteur de deux pieds, environnée de vieux rideaux sales
qui ne se tirent jamais, parce que le monarque n'accorde point à ses
cabochirs l'honneur de le voir au visage. Il avait près de lui deux ou
trois petits Nègres, qui étaient ses enfans. Il tenait à la bouche une
longue pipe de bois, dont la tête aurait pu contenir une once de tabac.
À son côté il avait une bouteille d'eau-de-vie, avec une petite tasse
d'argent assez malpropre. Sa tête était couverte, ou plutôt liée d'un
calicot fort grossier; et, pour habit, il portait une robe de damas
rouge. Sa garde-robe était fort bien garnie de casaques et de manteaux
de drap d'or et d'argent, de brocart, de soie, et d'autres étoffes à
fleurs, brochées de grains de verre de différentes couleurs; présens
qu'il se vantait d'avoir reçus des capitaines blancs que le commerce
avait amenés dans ses états, et dont il prenait plaisir à faire admirer
le nombre et la variété. Mais, de toute sa vie, il n'avait porté de
chemise, ni de bas, ni de souliers.
Les Anglais se découvrirent la tête pour le saluer. Il prit les deux
capitaines par la main, et leur dit d'un air obligeant qu'il avait eu
beaucoup d'impatience de les voir, qu'il aimait leur nation; qu'ils
étaient ses frères, et qu'il leur rendrait tous les bons offices qui
dépendraient de lui. Ils le firent assurer, par l'interprète, de leur
reconnaissance personnelle, et de l'affection de la compagnie royale
d'Angleterre, qui, malgré les offres qu'elle recevait de plusieurs pays
où les esclaves étaient en abondance, aimait mieux tourner son commercé
vers le royaume de Juida pour y faire apporter toutes les commodités
dont il avait besoin. Ils ajoutèrent qu'avec de tels sentimens, ils se
flattaient que sa majesté ne ferait pas traîner en longueur leur
cargaison d'esclaves, principal objet de leur voyage, et qu'elle ne
souffrirait pas que ses cabochirs leur en imposassent sur le prix. Enfin
ils promirent qu'à leur retour en Angleterre, ils rendraient compte à
leurs maîtres de ses faveurs et de ses bontés.
Il répondit que la compagnie royale d'Afrique était un _fort honnête
homme_, qu'il l'aimait sincèrement, et qu'on traiterait de bonne foi
avec ses marchands. Cependant il tint mal sa parole, ou plutôt, malgré
les témoignages de respect qu'il recevait de ses cabochirs, il fit voir
par sa conduite qu'il n'osait rien faire qui leur déplût: contraste
assez ordinaire dans toute espèce de despotisme, où l'on voit souvent
les esclaves faire trembler par leur férocité le maître qu'ils
corrompent par leur bassesse.