pour la grosseur. On en trouve peu au nord du Sénégal; mais les régions
du sud en sont remplies. Sa tête est monstrueuse, ses oreilles longues,
larges et épaisses; ses yeux, quoique fort grands, paraissent d'une
petitesse extrême dans cette masse d'énorme grosseur. Son nez est si
épais et si long, qu'il touche à terre. On l'appelle _proboscide_ ou
_trompe_. Il est charnu, nerveux, creusé en forme de tuyau, flexible, et
d'une force si singulière, qu'il lui sert à briser ou à déraciner les
petits arbres, à rompre les branches des plus gros, et à se frayer le
passage dans les plus épaisses forêts. Il lui sert aussi à lever de
terre sur son dos les plus lourds fardeaux. C'est par ce canal qu'il
respire et qu'il reçoit les odeurs. Le nez de l'éléphant va toujours en
diminuant depuis la tête jusqu'à l'extrémité, où il se termine par un
cartilage mobile, avec deux ouvertures qu'il ferme à son gré. Sans ce
présent de la nature, il mourrait de faim; car il a le cou si épais et
si raide, qu'il lui est impossible de le courber assez pour paître comme
les autres animaux; aussi périt-il bientôt lorsqu'il est privé de cet
utile instrument par quelque blessure. Sa bouche est placée au-dessous
de sa trompe, dans la plus basse partie de sa tête, et semble jointe à
sa poitrine. Sa langue est d'une petitesse qui n'a point de proportion
avec la masse du corps. Il n'a dans les deux mâchoires que quatre dents
pour broyer sa nourriture; mais la nature l'a fourni pour sa défense de
deux autres dents qui sortent de la mâchoire supérieure, et qui sont
longues de plusieurs pieds. Il se sert avec avantage de ces deux armes.
Ce sont les dents qui s'achètent et qui sont mieux connues sous le nom
d'_ivoire_ ou de _morfil_. Leur grosseur est proportionnée à l'âge de
l'animal. La partie qui touche la mâchoire est creuse; le reste est
solide et se termine en pointe. Comme les Européens paient ces dents
assez cher, c'est un motif qui arme continuellement les Nègres contre
l'éléphant. Ils s'attroupent quelquefois pour cette chasse avec leurs
flèches et leurs zagaies; mais leur méthode la plus commune est celle
des fosses qu'ils creusent dans les bois, et qui leur réussissent
d'autant mieux qu'on ne peut guère se tromper à la trace des éléphans.
La chair de ces animaux est un mets délicieux pour les Nègres, surtout
lorsqu'elle commence à se corrompre. Un bon éléphant en fournit presque
autant que quatre ou cinq boeufs. La mesure ordinaire de ceux d'Afrique
est de neuf ou dix pieds de long sur onze ou douze de hauteur. On en
distingue plusieurs sortes; mais cette différence vient moins de leur
forme que des lieux qu'ils habitent. Les éléphans qui se retirent dans
les cantons déserts et montagneux sont plus farouches et plus adroits
que les autres: ceux qui vivent dans les plaines sont moins
intraitables, parce qu'ils sont accoutumés à la vue des hommes. Ceux du
Sénégal ne s'éloignent guère des habitations et des terres cultivées, et
seraient encore plus familiers, si les fréquentes attaques des Nègres ne
les rendaient inquiets et défians. Cependant il n'arrive guère qu'ils
insultent les hommes, s'ils ne sont insultés les premiers.
Quoique la grosseur des éléphans fasse juger qu'ils doivent être pesans
dans leur marche et dans leur course, ils marchent et courent fort
légèrement. Leur pas ordinaire égale celui de l'homme le plus agile.
Leur course est beaucoup plus prompte; mais il est rare de voir un
éléphant courir. Avec un ventre pendant, un dos courbé, des jambes fort
épaisses, et des pieds de douze ou quinze pouces de diamètre, ils ne
peuvent aimer le mouvement. Leurs pieds sont couverts d'une peau dure et
épaisse, qui s'étend jusqu'à l'extrémité de leurs ongles. L'éléphant
d'Afrique est presque noir comme ceux de l'Asie. Sa peau est dure et
ridée; avec quelques poils longs et raides, qui sont répandus par
intervalle et sans aucune continuité; sa queue est longue et semblable à
celle du taureau, mais nue, à l'exception de quelques poils qui se
rassemblent à l'extrémité, et qui lui servent à se délivrer des mouches.
Sa peau est en beaucoup d'endroits à l'épreuve de la balle. On s'est
persuadé faussement qu'il n'a point de jointures aux pieds, et qu'il lui
est impossible par conséquent de se lever et de se coucher. Cette
erreur vulgaire est détruite par le témoignage de tous les voyageurs;
mais il a un défaut moins connu, qui est de se tourner difficilement de
là droite à la gauche. Les Nègres, qui l'ont reconnu par des expériences
fréquentes, en tirent beaucoup d'avantage pour l'attaquer en plein
champ.
Plusieurs naturalistes assurent que les femelles de ces animaux portent
leurs petits dix-huit mois, d'autres trente-six; mais rien n'est plus
incertain; et l'on ne peut espérer d'en être aisément informé, parce que
les éléphans privés ne produisent point. D'autres assurent aussi que les
éléphans voient et marchent aussitôt qu'ils sont nés, et que les
femelles les nourrissent de leur lait pendant sept à huit ans; simples
conjectures, qui n'ont aucune autorité pour fondement.
L'éléphant a peu d'embarras pour sa nourriture; il se nourrit d'herbe
comme les taureaux et les vaches. Si l'herbe lui manque, il mange des
feuilles et des branches d'arbres, des roseaux, des joncs, toutes sortes
de fruits, de grains et de légumes. Dans une faim pressante, il mange
quelquefois de la terre et des pierres; mais on a remarqué que cette
nourriture lui cause bientôt la mort. D'ailleurs il souffre patiemment
la faim, et l'on assure qu'il peut passer huit ou dix jours sans aucun
aliment. Cependant il mange beaucoup lorsqu'il est dans l'abondance,
témoin les dommages qu'il cause aux plantations des Nègres. Un seul de
ces animaux consomme dans un jour ce qui suffirait pour nourrir trente
hommes pendant une semaine, sans compter les ravages qu'il fait avec ses
pieds; aussi les Nègres n'épargnent-ils rien pour les éloigner de leurs
champs: ils y font la garde pendant le jour; ils y allument des feux
pendant la nuit. Le tabac enivre quelquefois les éléphans, et leur fait
faire des mouvemens fort comiques; quelquefois leur ivresse va jusqu'à
tomber endormis. Les Nègres ne manquent point ces occasions de les tuer,
et se vengent sur leurs cadavres de tous les maux qu'ils en ont reçus.
Les éléphans boivent de l'eau; mais ils ne manquent jamais de la
troubler avec les pieds comme le chameau.
Ils ont quantité d'ennemis qui les exposent à des combats fréquens, et
dont ils deviennent fort souvent la proie; ce sont les lions, les
panthères et les serpens, sans compter les Nègres. Le plus redoutable
est la panthère; elle saisit l'éléphant par la trompe et la déchire en
pièce.
Les éléphans s'attroupent ordinairement au nombre de cinquante ou
soixante. On en rencontre souvent des troupeaux dans les bois; mais ils
ne nuisent à personne lorsqu'ils ne sont point attaqués.
Ils sont en si grand nombre au long de la Gambie, qu'on aperçoit de tous
côtés leurs traces. Les roseaux et les bruyères où ils aiment à se
retirer laissent voir ordinairement la moitié de leurs corps à
découvert. Les deux dents qui nous donnent l'ivoire sortent de la
mâchoire d'en haut, quoique les peintres nous les représentent dans la
situation opposée. C'est avec ces puissantes armes que les éléphans
arrachent les arbres; mais il arrive aussi quelquefois qu'elles se
brisent; de là vient qu'on trouve si souvent des fragmens d'ivoire
dispersés dans les terres. On prétend qu'ils sont si légers à la course,
qu'un éléphant blessé de trois coups de fusil, et qu'on trouva mort le
jour d'après dans les bois, ne laissa pas de surpasser la vitesse des
chevaux.
Il ne faut jamais attaquer l'éléphant dans un lieu où il a la liberté de
se tourner: sa trompe est terrible; et l'ennemi qu'il saisit dans sa
fureur ne peut éviter d'être écrasé. La femelle ne porte qu'un petit à
la fois, et le nourrit avec de l'herbe et des feuilles. Les éléphans
entrent souvent dans les villages pendant la nuit; s'ils rencontrent
quelques Nègres, ils ne passent pas moins tranquillement; mais, quand le
hasard les fait heurter contre les cabanes, ils les renversent sans
peine.
Il est très-difficile de les blesser mortellement, à moins qu'ils ne
soient frappés entre les yeux et les oreilles; encore la balle doit-elle
être de fer; car la peau de l'éléphant résiste au plomb comme un mur, et
contre l'endroit même que le fer perce, une balle de plomb tombe
entièrement aplatie.
Les Nègres assurent que jamais l'éléphant n'insulte les passans dans un
bois, mais que, s'il est tiré et manqué, il devient furieux.
Au mois de décembre 1700, à six heures du matin, un éléphant s'approcha
de la Mina, sur la côte d'Or, marchant à pas mesurés au long du rivage,
sous le mont San-Iago. Quelques Nègres allèrent au-devant de lui sans
armes pour le tromper par des apparences tranquilles. Il se laissa
environner sans défiance, et continua de marcher au milieu d'eux. Un
officier hollandais, qui s'était placé sur la pente du mont, le tira
d'assez près, et le blessa au-dessus de l'oeil. Cette insulte ne fit pas
doubler le pas au fier animal. Il continua de marcher les oreilles
levées, en paraissant faire seulement quelques menaces aux Nègres, qui
continuaient de le suivre, mais entre les arbres qui bordaient la route.
Il s'avança jusqu'au jardin hollandais et s'y arrêta. Le directeur
général, accompagné d'un grand nombre de facteurs et de domestiques, se
rendit au jardin, et le trouva au milieu des cocotiers, dont il avait
déjà brisé neuf ou dix avec la même facilité qu'un homme aurait à
renverser un enfant. On lui tira aussitôt plus de cent balles, qui le
firent saigner comme un boeuf qu'on aurait égorgé. Cependant il demeura
sur ses jambes sans s'émouvoir. La confiance qu'on prit à cette
tranquillité coûta cher au Nègre du directeur. S'étant imaginé qu'il
pouvait badiner avec un animal si doux, il s'approcha de lui
par-derrière, et lui prit la queue; mais l'éléphant punit sa hardiesse
d'un coup de trompe, et, l'attirant à lui, il le foula deux ou trois
fois sous ses pieds. Ensuite, comme s'il n'eût point été satisfait de
cette vengeance, il lui fit dans le corps, avec ses dents, deux trous où
le poing d'un homme aurait pu passer. Après lui avoir ôté la vie, il
tourna la tête d'un autre côté, sans marquer d'attention pour le
cadavre; et deux autres Nègres s'étant avancés pour l'emporter, il les
laissa faire tranquillement.
Il passa plus d'une heure dans le jardin, jetant les yeux sur les
Hollandais qui étaient à couvert sous des arbres à quinze ou seize pas
de lui. Enfin la crainte d'être forcés dans cette retraite leur fit
prendre le parti de se retirer, heureux de n'être pas poursuivis hors du
jardin par l'animal contre lequel ils n'auraient pu trouver la moindre
ressource. Ils avaient à se reprocher de n'avoir point apporté d'autre
poudre et d'autres balles que la charge de leurs fusils; mais le hasard
conduisit l'éléphant par une autre porte qu'il renversa dans son
passage, quoiqu'elle fût de deux rangs de briques. Il ne sortit pas
néanmoins par l'ouverture; mais, forçant la haie du jardin, il gagna
lentement la rivière pour laver le sang dont il était couvert, ou pour
se rafraîchir. Ensuite retournant vers quelques arbres, il y brisa
plusieurs tuyaux d'un aquéduc et quelques planches destinées à la
construction d'une barque. Les Hollandais avaient eu le temps de se
rassembler avec des munitions; ils renouvelèrent leur charge, et le
firent tomber à force de coups. Sa trompe, qui fut coupée aussitôt,
était si dure et si épaisse, qu'il fallut plus de soixante-dix coups
pour la séparer du corps. Cette opération dut être fort douloureuse pour
l'éléphant; car, après avoir essuyé tant de balles sans pousser un seul
cri, il se mit à rugir de toute sa force. On le laissa expirer sous un
arbre où il s'était traîné avec beaucoup de peine; ce qui confirme
l'opinion établie parmi les Nègres, que les éléphans, à l'approche de
leur mort, se retirent, s'ils le peuvent, sous un arbre ou dans un bois.
Aussitôt qu'il fut mort, les Nègres tombèrent en foule sur son cadavre,
et coupèrent autant de chair qu'ils en purent emporter. On trouva que,
d'un si grand nombre de coups, il en avait reçu peu de mortels. Quantité
de balles étaient restées entre la peau et les os. On cite pourtant
l'exemple d'un Anglais qui, tirant un éléphant de son canot sur le bord
de la Gambie, le tua d'une seule balle de plomb; mais cet exemple rare
prouverait seulement qu'il y a dans l'éléphant, comme dans presque tous
les animaux, tel endroit où la blessure est facilement mortelle. Dans
ceux que la nature a le mieux cuirassés, on peut trouver le défaut des
armes.
L'éléphant n'est pas moins admirable par sa docilité et son intelligence
que par sa grosseur; il vit l'espace de cent cinquante ans. Sa couleur
s'embellit en vieillissant.
On raconte plusieurs preuves de l'esprit des éléphans; Buffon en a réuni
plusieurs exemples dans son _Histoire naturelle_, que l'on peut
consulter.
Le buffle est un autre animal des mêmes contrées: il est plus gros que
le boeuf; son poil est noir, court et fort rude, mais si clair, qu'on
découvre aisément la peau. Elle est brune et poreuse. La tête du buffle
est petite à proportion du corps, maigre et pendante. Ses cornes sont
longues, noires, courbées, avec la pointe ordinairement tournée en
dedans; il est dangereux, surtout dans sa colère, et lorsqu'il est
irrité par quelque insulte. Comme sa course est fort prompte, s'il
atteint la personne qu'il poursuit, il la foule aux pieds, il l'écrase
jusqu'à ce qu'il ne lui trouve plus de respiration. Plusieurs Nègres ont
échappé à sa fureur en se contraignant long-temps pour retenir leur
haleine. Il a les yeux grands et le regard terrible, les jambes courtes,
le pied ferme; son mugissement est capable d'effrayer. Il mange peu et
travaille beaucoup. On s'en sert en Italie pour labourer la terre et
pour tirer les voitures. Son tempérament est si chaud, qu'au milieu de
l'hiver il cherche l'eau et s'y plaît beaucoup. Sa chair est coriace et
peu estimée, ce qui n'empêche pas qu'elle ne se vende dans les
boucheries de Rome.
Dans plusieurs parties du continent, surtout dans les bois et les
montagnes, on voit des vaches sauvages qui craignent beaucoup l'approche
de l'homme. Elles sont ordinairement de couleur brune, avec de petites
cornes noires et pointues; elles multiplient prodigieusement, et le
nombre en serait infini, si les Européens et les Nègres ne leur
faisaient sans cesse la guerre.
Jobson nous apprend qu'outre les buffles, on trouve une quantité de
sangliers sur la Gambie. Leur couleur est un bleu foncé. Ils sont armés
de larges défenses, et fournis d'une longue queue touffue, qu'ils
tiennent presque toujours levée. Les habitans parlent beaucoup de leur
hardiesse et de leur férocité: ils les tuent pour prendre leur peau,
qu'ils apportent aux comptoirs anglais. Jobson en vit une de quatorze
pieds de longueur, brune et rayée de blanc.
On trouve sur le Sénégal et sur la Gambie de grands troupeaux de
gazelles ou d'antilopes. Cet animal est de la taille d'un petit
chevreuil; il a le poil court et de couleur fauve, les fesses et le
ventre blancs, la queue courte et noire; ses cornes sont noires,
aplaties sur les côtés, recourbées en lyre; à un pouce de la pointe,
elles se dirigent brusquement en devant; ses jambes sont longues, fines
et nerveuses; celles de devant sont garnies de brosses; ses yeux sont
très-grands, entourés d'un cercle noir. Les gazelles sont farouches et
timides; le moindre bruit les met en fuite; leur, vitesse et leur
légèreté sont sans égales. Leur chair est bonne à manger.
Les cerfs et les biches ne sont pas moins communs dans le même pays. Ils
viennent en troupeaux fort nombreux des régions qui sont au nord du
Sénégal, pour chercher des pâturages au sud de cette rivière. Les Nègres
leur font payer ce secours bien cher. Ils attendent que l'herbe commence
à sécher, ce qui arrive au mois de mars ou d'avril; et, mettant le feu à
ces espèces de forêts, ils contraignent tous ces animaux, dont elles
sont remplies, de gagner le bord de la rivière pour se sauver à la nage.
Là, d'autres Nègres les attendent en grand nombre, et ne manquent pas
d'en faire une sanglante boucherie. Ils font sécher la chair après
l'avoir salée, et vendent les peaux aux Européens.
Quelques voyageurs ont prétendu que dans le voisinage du cap Vert on
trouve un animal que les habitans nomment _bomba_, et les Européens
_capiverd_. C'est une erreur; le _capiverd_ ou _cabiai_ est particulier
à l'Amérique méridionale.
Les singes de différentes espèces sont innombrables dans les pays
arrosés par le Sénégal et la Gambie, jusqu'à Sierra-Leone. Ils
paraissent en troupes de trois ou quatre mille, rassemblés chacun dans
leur espèce. On prétend qu'ils forment des républiques où la
subordination est fort bien observée, et qu'ils voyagent en bon ordre
sous des chefs. Ce sont ordinairement les mâles vigoureux, les individus
les plus robustes qui sont à la tête de la troupe. On ajoute que les
femelles portent leur petit sous le ventre, quand elle n'en ont qu'un;
mais que, si elles en ont deux, elles chargent le second sur le dos; et
que leur arrière-garde est toujours composée d'un certain nombre des
plus gros. Il est certain qu'ils sont d'une hardiesse extrême. Jobson,
voyageant sur la rivière, était surpris de leur témérité à se présenter
sur les arbres, à secouer les branches, et à menacer les Anglais avec
des cris confus, comme s'ils eussent été fort offensés de les voir.
Pendant la nuit, on entendait quantité de voix qui semblaient parler
toutes ensemble, et qu'une voix plus forte, qui prenait le dessus,
réduisait ensuite au silence. Jobson remarqua aussi, dans quelques
endroits fréquentés par ces animaux, une sorte d'habitations composées
de branches entrelacées, qui pouvaient servir, du moins à les garantir
de l'ardeur du soleil. Les Nègres mangent fort avidement la chair des
singes. Quelques-uns de ces singes aiment beaucoup à mordre et à
déchirer. Aussi les Nègres du Sénégal, qui voient les Français
rechercher ces animaux, leur apportent des rats en cage, en les assurant
qu'ils sont plus méchans encore, et qu'ils mordent mieux que les singes.
On ne peut s'imaginer les ravages que ces pernicieux animaux causent
dans les champs des Nègres, lorsque le millet, le riz et les autres
grains sont dans leur maturité. Ils se joignent quarante ou cinquante
pour entrer dans un lougan. Un des plus vieux se place en sentinelle au
sommet de quelque arbre, tandis que les autres font la moisson; s'il
aperçoit quelque Nègre, il se met à pousser des cris furieux. Toute la
troupe, avertie par ce signal, se retire avec son butin, en sautant de
branche en branche avec une merveilleuse agilité. Les femelles chargées
de leurs petits n'en sont pas moins légères, les jeunes s'apprivoisent
aisément. La plus sûre méthode pour les prendre, est de les blesser au
visage, parce qu'y portant les mains dans le premier sentiment de la
douleur, ils lâchent la branche qui les soutient, et tombent
ordinairement au pied de l'arbre. On s'engagerait dans un détail infini,
si l'on voulait décrire toutes les différentes espèces de singes qui se
trouvent depuis Arguin jusqu'à Sierra-Leone. Leurs bandes vivent
séparées dans les cantons qu'elles se sont appropriés. Ce sont en
général des guenons, des macaques, des babouins. On y trouve
principalement des patas, des blancs-nez, la diane, le mandrill, la
guenon à camail, le callitriche ou singe vert; enfin on y voit même
l'orang-outang chimpanzee, ou barris, ou quojas morrou. Ces espèces sont
la plupart méchantes, indociles, malpropres. Plusieurs auteurs assurent
que les plus grandes enlèvent les petites Négresses de huit à dix ans,
en jouissent, leur donnent tous leurs soins, et en sont jaloux.
Il se trouve des porcs-épics et des civettes sur la Gambie, et ces
espèces d'animaux font une guerre cruelle à la volaille. Les civettes
sont en grand nombre entre le Sénégal et le mont Atlas, aussi bien que
dans le royaume de Quodia, au-dessus de Sierra-Leone. La civette a le
museau pointu, de petits yeux, de petites oreilles, des moustaches comme
celles du chat, une peau marquetée de blanc et noir, entremêlée de
quelques raies jaunes; une queue longue et touffue comme celle du
renard. Elle est farouche, vorace et cruelle. Ses morsures sont fort
dangereuses. On prend les civettes au piége et dans des trappes: on les
garde dans des cages de bois, et pour nourriture on leur donne de la
chair crue bien hachée.
Le prix de cet animal consiste dans une matière épaisse et huileuse qui
se ramasse dans une petite bourse au-dessous du ventre près de la queue.
Cette bourse est profonde d'environ trois doigts, et large de deux et
demi; elle contient plusieurs glandes qui renferment la matière
odoriférante qu'on fait sortir en la pressant. Pour la tirer, on agite
l'animal avec un bâton, jusqu'à ce qu'il se retire dans un coin de la
cage. On lui saisit la queue, qu'on tire assez fort au travers des
barreaux. L'animal se raidit en pressant la cage de ses deux pieds de
derrière. On profite de cette posture pour lui passer au-dessous du
ventre un bâton qui le rend immobile. Il est aisé alors de faire entrer
une petite cuiller dans l'ouverture du sac, et, pressant un peu la
membrane, on en fait sortir le musc qu'il contient.
Cette opération ne se renouvelle pas tous les jours, parce que la
matière n'est pas assez abondante, surtout lorsque l'animal est
renfermé. On y revient seulement une fois ou deux en trois jours, et
l'on en tire chaque fois une dragme et demie de musc, ou deux dragmes au
plus. Dans les premiers momens, il est d'un blanc grisâtre; mais il
prend bientôt une couleur plus brune. L'odeur en est douce et agréable à
quelque distance, mais trop forte de près, et capable même de nuire à la
tête; aussi les parfumeurs sont-ils obligés de l'adoucir par des
mélanges.
La plus grande partie du musc vient de Hollande, et de là passe en
France et en Angleterre. On nourrit la civette d'oeufs et de lait, ce
qui rend le musc beaucoup plus blanc que celui d'Afrique et d'Asie, où
elle ne vit que de chair. Au Caire, comme en Hollande, ce sont les Juifs
qui se mêlent particulièrement de ce commerce.
Les lièvres et les lapins des mêmes contrées ressemblent entièrement à
ceux d'Europe, et n'y sont pas moins en abondance.
Les Maures et les Nègres qui vivent entre le Sénégal et la Gambie sont
fort bien pourvus de chevaux. On voit aux seigneurs du pays des barbes
d'une beauté extraordinaire et d'un grand prix. Les Maures entendent
parfaitement ce commerce. Au lieu d'avoine, ils nourrissent leurs
chevaux avec de l'herbe et du maïs broyé. S'ils veulent les engraisser,
ils réduisent le maïs en farine, dans laquelle ils mêlent du lait. Ils
les font boire rarement. Le grand défaut de leurs chevaux est de n'avoir
pas de bouche.
Le Sénégal et le pays de la Gambie produisent beaucoup d'ânes. Toutes
sortes de bestiaux y sont dans la même abondance. Les boeufs y sont
gros, robustes, gras et de très-bon goût; les vaches y sont petites,
mais charnues et fortes. Elles donnent beaucoup de lait; et dans
plusieurs cantons elles servent de monture. À Bissao, elles tiennent
lieu de chevaux, et leur pas est fort doux.
Les moutons sont aussi en très-grand nombre. On en distingue deux
sortes, les uns couverts de laine, comme ceux de l'Europe, mais avec des
queues si grosses, si grasses et si pesantes, que les bergers sont
obligés de les soutenir sur une espèce de petit chariot, pour aider
l'animal à marcher. Lorsqu'on les à déchargées de leur graisse
extérieure, elles passent pour un aliment fort délicat. Les moutons de
la seconde sorte sont revêtus de poil comme les chèvres; ils sont plus
gros, plus forts et plus gras que les premiers. Quelques-uns ont jusqu'à
six cornes de différentes formes. Leur chair est tendre et de bon goût.
Les chiens sont ici fort laids, la plupart sans poil, avec des oreilles
de renard. Ils n'aboient jamais; leur cri est un véritable hurlement, et
les chiens étrangers qu'on amène dans le pays prennent peu à peu la
même voix. Les Nègres mangent leur chair, et la préfèrent à celle de
tout autre animal; mais ils n'apportent aucun soin pour les faire
multiplier.
Le guana, qui est une espèce de lézard, est fort commun sur le Sénégal
et la Gambie. Il ressemble au crocodile; mais il est beaucoup plus
petit, et sa grandeur est rarement de plus d'une aune. Les Nègres le
mangent. Plusieurs Européens, qui en ont fait l'essai, le trouvent aussi
bon que le lapin. Barbot rapporte que non-seulement cet animal fréquente
les combets ou huttes des Nègres, mais qu'il leur est fort incommode
pendant la nuit, et que, dans leur sommeil, il prend plaisir à leur
passer sur le visage. On prétend que sa morsure est dangereuse, non
qu'il ait une qualité venimeuse, mais parce que l'animal ne quitte
jamais prise jusqu'à la mort, et qu'il n'est pas aisé de le tuer par les
moyens ordinaires. Cependant l'expérience en a fait découvrir un qui est
facile et sans danger. Il suffit de lui enfoncer dans les narines un
tuyau de paille. On en voit sortir quelques gouttes de sang, et
l'animal, levant la mâchoire d'en haut, expire aussitôt. Ses pieds sont
armés de cinq griffes aiguës, qui lui servent à grimper sur les arbres
avec une agilité surprenante. S'il est attaqué, il se défend avec sa
queue. Quand sa chair est bien préparée, on ne la distinguerait pas de
celle d'un poulet, ni pour la couleur ni pour le goût. Les Nègres le
surprennent lorsqu'il est endormi sur quelque branche d'arbre, et s'en
saisissent avec un lacet qu'ils attachent au bout d'une gaule.