toutes les personnes mariées envoient leurs filles, après un certain
âge, pour y apprendre à danser, à chanter, et d'autres exercices, sous
la conduite d'un vieillard des plus nobles du pays. Lorsqu'elles ont
passé un an dans cette école, il les mène à la grande place de la ville
ou du village; elles y dansent, elles chantent, elles donnent aux yeux
des habitans des témoignages de leurs progrès. S'il se trouve quelque
jeune homme à marier, c'est alors qu'il fait le choix de celle qu'il
aime le mieux, sans aucun égard pour la naissance ou la fortune. Un
amant n'a pas plus tôt déclaré ses intentions, qu'il passe pour marié, à
la seule condition qu'il soit en état de faire quelques présens aux
parens de la fille et à son vieux précepteur.
La rivière de Sierra-Leone est fréquentée depuis long-temps par les
Européens. C'est à la fois un lieu de commerce et de rafraîchissement
dans leurs navigations à la côte d'Or et au royaume de Juida. Les
marchandises qu'ils y achètent sont des dents d'éléphans, des esclaves,
du bois de sandal, une petite quantité d'or, beaucoup de cire, quelques
perles, du cristal, de l'ambre gris, du poivre-long, etc. Les dents
d'éléphans de Sierra-Leone passent pour les meilleures de toute
l'Afrique; elles sont d'une grosseur et d'une blancheur extraordinaires.
Barbot en a vu qui pesaient cent livres, et qui ne se vendaient que la
valeur de cent sous de France, en petites merceries fort méprisables.
Les peuples de Sierra-Leone ont quelques parties de gouvernement et de
religion qui leur sont propres. Les Capez et les Combas, les deux
principaux peuples de cette contrée, ont chacun leur gouverneur ou leur
vice-roi, qui administre la justice suivant les lois.
Les avocats, qui portent le nom de _troëns_, ont un habillement fort
singulier. Ils portent un masque sur le visage et des cliquettes aux
mains, des sonnettes aux jambes, et sur le corps une sorte de casaque
ornée de diverses plumes d'oiseaux. Cet habit emblématique pourrait
fournir des explications plaisantes que nous abandonnerons à la
fantaisie des lecteurs.
Les conseillers ou juges se nomment _saltatesquis_. Les cérémonies qui
accompagnent leur élection ne sont pas moins ridicules que l'habit des
troëns. Le sujet désigné s'assied dans une chaise de bois ornée à la
manière du pays. Alors le gouverneur le frappe plusieurs fois au visage
de la fressure sanglante d'un bouc qu'on a tué pour cet usage; ensuite
il lui frotte tout le corps de la même pièce, et, lui couvrant la tête
d'un bonnet rouge, il prononce le mot de _saltatesquis_.
Le cap de Sierra-Leone se reconnaît à un arbre qui surpasse tous les
autres en hauteur, et à la haute terre qui se présente par-derrière.
Atkins, un des voyageurs qui ont écrit sur le commerce de Sierra-Leone,
a tracé un tableau de la vente des Nègres et des traitemens qu'éprouvent
ces misérables victimes, qu'il faut rapporter ici, pour ne pas perdre
une occasion d'intéresser l'humanité en faveur des opprimés. Atkins eut
occasion de visiter les esclaves que vendait un vieux flibustier nommé
Loadstone.
Jusqu'au moment de la vente, les esclaves demeurent dans les chaînes;
alors on les place dans des loges grillées, non-seulement pour la
commodité de l'air et pour leur santé, mais encore pour faciliter à ceux
qui les achètent le moyen de les mieux observer, Atkins remarqua que la
plupart avaient le visage fort abattu. Il en découvrit un d'une haute
taille, qui lui parut hardi, fier et vigoureux. Il semblait regarder ses
compagnons avec dédain, lorsqu'il les voyait prompts et faciles à se
laisser visiter. Il ne tournait pas les yeux sur les marchands; et si
son maître lui commandait de se lever ou d'étendre la jambe, il
n'obéissait pas tout d'un coup ni sans regret. Loadstone, indigné de
cette fierté, le maltraitait sans ménagement à grands coups de fouet,
qui faisaient de cruelles impressions sur un corps nu; il l'aurait tué,
s'il n'eût fait attention que le dommage retomberait sur lui-même. Le
Nègre supportait toutes ces insultes et ces cruautés avec une fermeté
surprenante. Il ne lui échappait pas un cri. On lui voyait seulement
couler une larme ou deux le long des joues; encore s'efforçait-il de les
cacher, comme s'il eût rougi de sa faiblesse. Quelques marchands, à qui
ce spectacle donna la curiosité de le connaître, demandèrent à Loadstone
d'où cet esclave lui était venu. Il leur dit que c'était un chef de
quelques villages qui s'étaient opposés au commerce des Anglais sur la
rivière Nougnez; qu'il se nommait le capitaine Tomba, et qu'il avait tué
plusieurs Nègres de leurs amis, brûlé leurs cabanes, et donné des
marques d'une hardiesse extraordinaire; que ceux qu'il avait traités si
mal avaient aidé les Anglais à le surprendre pendant la nuit, et
l'avaient amené prisonnier depuis un mois; mais qu'avant de tomber entre
leurs mains, il en avait tué deux de la sienne.
Atkins prétend que les alligators, dont la rivière de Sierra-Leone est
remplie, ressemblent entièrement aux crocodiles du Nil, et sont en effet
de la même espèce. Leur forme diffère peu de celle du lézard; ils pèsent
jusqu'à deux cents livres. L'écaille qui les couvre est si dure, qu'elle
est à l'épreuve de la balle, si le coup n'est tiré de fort près. Il ont
les gencives fort longues, armées de dents tranchantes; quatre nageoires
semblables à des mains, deux grandes et deux petites; la queue épaisse
et d'une grosseur continue. Ils vivent si long-temps hors de l'eau,
qu'ils se vendent vivans dans les Indes orientales. Quoique le moindre
bruit les éveille, ils s'effraient peu, et ne prennent pas tout d'un
coup la fuite. Les barques qui descendent la rivière en sont quelquefois
fort proches avant qu'on leur voie quitter les gîtes qu'ils se font dans
la vase, où ils se chauffent au soleil. Lorsqu'ils flottent sur l'eau,
ils paraissent si tranquilles, qu'on les prendrait pour une pièce de
bois, jusqu'à ce que les petits poissons qui se rassemblent autour d'eux
semblent les exciter à fondre sur leur proie. Un matelot anglais, qui
avait la tête échauffée de liqueurs, entreprit de passer à gué
l'extrémité de la pointe de Tagrim, pour s'épargner la peine d'en faire
le tour dans son canot. Il fut saisi en chemin par un alligator; mais,
ne manquant point de courage, il perça l'animal d'un coup d'épée. Le
combat n'en fut pas moins vif, et recommença deux ou trois fois, jusqu'à
l'arrivée du canot d'où l'Anglais reçut du secours. Mais il avait les
épaules, les fesses et les cuisses cruellement déchirées; et, quoique
ces blessures ne fussent pas mortelles, on ne doute pas que, si le
monstre avait été moins jeune, le matelot n'eût péri.
Le pays de Sierra-Leone est si couvert de bois, qu'on ne saurait
pénétrer vingt pas sur le rivage, excepté du côté de là rivière où les
bâtimens prennent leur eau. Cependant les Nègres ont des sentiers qui
les conduisent à leurs lougans ou plantations. Quoique les champs semés
de millet, de riz et de maïs, ne soient pas à plus d'un mille ou deux de
leur ville, ils servent de promenade ordinaire aux bêtes féroces. Atkins
aperçut de tous côtés leurs excrémens. Les Nègres mettent de la
différence entre les lougans et les lollas. Les premiers sont des champs
ouverts et fort bien cultivés; mais les lollas, quoique ouverts comme
les lougans, demeurent sans culture, et ne servent d'habitations qu'aux
fourmis.
Les hommes du pays sont bien faits et n'ont pas le nez tout-à-fait plat.
Les femmes ont la taille beaucoup moins belle que les hommes; mais elles
ont le ventre pendant et les mamelles si longues, qu'elles peuvent
allaiter un enfant derrière leurs épaules. Les travaux pénibles dont
elles s'occupent continuellement les rendent extrêmement robustes. Elles
cultivent la terre, elles font l'huile de palmier, les étoffes de coton,
etc., etc. Lorsqu'elles ont fini cet ouvrage, leurs indolens maris les
occupent au soin de leur chevelure laineuse, dont ils sont extrêmement
curieux, et leur font passer deux ou trois heures à cet exercice.
On voit souvent des villes entières qui se transportent d'un canton à
l'autre, soit par haine pour leurs voisins, soit pour se procurer plus
de commodités dans un autre lieu. Il ne leur faut pas beaucoup de temps
pour défricher le terrain.
Les hommes et les femmes ne manquent pas chaque jour de s'oindre le
corps d'huile de palmier ou de civette; mais cette onction, qui n'est
pas sans quelque mélange, jette une odeur forte et désagréable.
Sur les accusations de meurtre, d'adultère, et d'autres crimes odieux
dans la nation, les personnes suspectes sont forcées de boire d'une eau
rouge qui est préparée par les juges, et qui s'appelle _l'eau de
purgation_. Si la vie de l'accusé n'est pas régulière, ou si on lui
connaît quelque sujet de haine contre le mort, quoique l'évidence manque
à l'accusation, les juges rendent la liqueur assez forte ou la dose
assez abondante pour lui ôter la vie. Mais s'il mérite de l'indulgence
par son caractère ou par l'obscurité des accusations, on lui fait
prendre un breuvage plus doux, pour le faire paraître innocent aux yeux
de la famille et des amis du mort. C'est une espèce de question qu'on
rend plus ou moins cruelle, suivant l'opinion qu'on a de l'accusé. La
nôtre est également barbare pour les innocens et pour les coupables.
Les bêtes farouches se font craindre jusqu'aux environs des villes et
des villages. Les maisons même sont infectées d'une multitude de rats,
de serpens, de crapauds, de mousquites, de scorpions, de lézards, et
surtout d'une prodigieuse quantité de fourmis. On en distingue trois
sortes, les blanches, les noires et les rouges. Celles-ci s'élèvent des
logemens de neuf pieds de hauteur, emploient deux ou trois ans à jeter
les fondemens de leur édifice, et réduisent en poudre une armoire pleine
d'étoffe, dans l'espace de quinze ou vingt jours.
Le terroir est très-fertile: le riz, le millet, les pois, les fèves, les
melons, les patates, les bananes et les figues y croissent en abondance
et se vendent presque pour rien. La rivière est remplie de poissons, et
les habitans en mangent beaucoup plus que de toute autre viande,
quoiqu'ils ne manquent d'aucune sorte d'animaux, et qu'on les achète à
leur marché. La volaille ordinaire, les pintades, les oies, les canards,
les pigeons ne leur coûtent que la peine de les prendre. Leurs champs
présentent de vastes troupeaux de boeufs, de vaches, de chèvres et de
moutons. Les montagnes sont remplies de cerfs, de sangliers, de daims et
de chevreuils. Ceux à qui le gibier manque n'en peuvent accuser que leur
paresse. La bonté du pays et l'abondance du fruit y attirent une
quantité incroyable de singes.
Le pays ne paraît pas propre à la production des métaux. C'est le
partage des régions sèches et hautes telles que Bambouk. Ceux qui
travaillent à la découverte des mines prennent pour un heureux signe les
apparences les plus contraires à la fertilité, telles que les rocs, la
sécheresse des terres, la couleur pâle et morte des plantes et de
l'herbe. Il semble que la nature ne nous ait donné l'or qu'à regret, et
comme un présent funeste. Elle l'a relégué dans des lieux où elle-même
paraît n'avoir plus sa vertu productrice, ni sa richesse bienfaisante,
où elle est comme ensevelie dans ses débris, et où, loin d'appeler
l'homme, tout le repousse et l'effraie, si quelque chose pouvait
effrayer l'avarice.
CHAPITRE V.
Histoire naturelle de la côte occidentale d'Afrique jusqu'à
Sierra-Leone.
Cette histoire naturelle sera divisée en cinq classes: les végétaux, les
quadrupèdes, les oiseaux et la volaille, les amphibies avec les insectes
et les reptiles, enfin les poissons. Ces cinq articles seront traités
successivement dans l'ordre où l'on vient de les nommer; mais il est à
propos de commencer par quelques remarques générales des voyageurs sur
le climat et les saisons, l'air, les maladies et le terroir de cette
division de l'Afrique. Au surplus, nous devons prévenir le lecteur qu'il
ne trouvera pas ici de description complète, telle qu'il pourrait la
désirer chez les naturalistes. Nous donnerons plus ou moins de détails,
selon que l'objet sera plus ou moins connu, plus ou moins intéressant.
On se souviendra qu'un abrégé n'est pas un dictionnaire.
Dans les parties de l'Afrique dont on traite ici l'histoire, l'année
peut être divisée entre la saison sèche et la saison humide. La première
dure huit mois, c'est-à-dire, depuis le mois de septembre jusqu'au mois
de juin; la seconde depuis le mois de juin jusqu'à celui d'octobre
exclusivement. C'est cette dernière saison qui fait l'hiver. Pendant
celle de la sécheresse, les chaleurs sont excessives par la rareté des
pluies; à peine tombe-t-il quelques rosées dans tout cet espace.
Les pluies commencent fort doucement, et par quelques ondées passagères,
mais qui ne laissent pas d'être accompagnées d'éclairs et de tonnerre;
elles augmentent vers la fin de juin. La chute des eaux devient alors si
violente, avec des orages, des vents, un tonnerre et des feux si
terribles, qu'on croirait avoir à redouter la confusion des élémens.
C'est néanmoins dans cette saison que les habitans du pays sont obligés
de travailler à la terre. La plus grande impétuosité des pluies est
depuis le milieu de juillet jusqu'au milieu d'août.
La première et la dernière tempête sont généralement les plus violentes.
Il s'élève d'abord un vent fort impétueux, qui dure environ une
demi-heure avant la chute de la pluie, de sorte qu'un vaisseau surpris
par cette agitation subite peut être fort aisément renversé. Cependant
les apparences du ciel sont des avertissemens qui la font prévoir. Il se
charge quelque temps auparavant; il devient noir et triste. À mesure que
les nuées s'avancent, il en sort des éclairs qui sont capables de
répandre l'effroi. Les éclairs sont si terribles en Afrique et
s'entre-suivent de si près, que pendant la nuit ils rendent la lumière
continuelle: le fracas du tonnerre n'est pas moins épouvantable, et va
jusqu'à faire trembler la terre.
Pendant la pluie, l'air est ordinairement frais; mais à peine est-elle
finie, que le soleil se montre et fait sentir une extrême chaleur. On
est quelquefois porté à prendre ce temps pour se déshabiller et pour
dormir; mais, avant qu'on soit sorti du sommeil, il arrive souvent un
nouveau tornado qui fait passer le froid jusque dans les os, et dont les
suites deviennent funestes. C'est ordinairement le sort des Européens,
lorsqu'ils négligent les précautions; car les naturels du pays sont à
l'épreuve de ces révolutions de l'air. Dans la saison des pluies, les
vents de mer soufflent peu; mais à leur place il vient au long de la
rivière des vents d'est qui sont d'une fraîcheur extrême, depuis le mois
de novembre jusqu'au mois de janvier, surtout pendant le jour.
Tous les écrivains attribuent aux pluies les débordemens du Sénégal, de
la Gambie et des autres rivières de la même côte. Le Maire prétend que
la cause des pluies est le retour du soleil, qui, s'éloignant alors du
tropique du cancer, fait en France le solstice d'été, et celui d'hiver
dans cette partie d'Afrique. Cet astre attire une grande masse de
vapeurs qui retombent ensuite en grosses pluies, cause régulière des
inondations.
Ceux qui arrivent des climats froids doivent s'attendre à trouver en
Afrique quatre mois fort malsains et fort ennuyeux; mais ils sont
dédommagés de cette affreuse saison par le retour d'un printemps de huit
mois, pendant lequel ils voient continuellement les arbres couverts de
fleurs et de fruits. L'air est alors d'une fraîcheur charmante;
cependant il conserve une qualité particulière qui ne doit pas être fort
saine pour le corps, puisqu'elle est capable de rouiller une clef dans
la poche. Le temps des chaleurs excessives est ordinairement la fin de
mai, quinze jours ou trois semaines avant la saison des pluies.
Le soleil se fait voir perpendiculairement deux fois l'année. Jamais la
longueur du jour ne surpasse treize heures, et jamais il n'y a moins de
onze heures, c'est-à-dire, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil;
car on connaît peu les crépuscules en Afrique. La lumière n'y paraît
qu'avec le soleil, et l'on se trouve dans les ténèbres aussitôt qu'il
disparaît. Ceux qui ont quelques notions de la sphère comprendront
aisément que, dans le voisinage de l'équateur, le soleil, étant presque
perpendiculaire, doit laisser peu de place à ce qu'on nomme aurore et
crépuscule chez les peuples qui ont la sphère oblique.
En général l'air de ces côtes est malsain, surtout vers les rivières,
vers les terrains marécageux, et dans les cantons couverts de bois, sur
toute la côte, depuis le Sénégal jusqu'à la Gambie. La saison des pluies
est pernicieuse à tous les Européens; et celle des chaleurs, qui dure
depuis le mois de septembre jusqu'au mois de juin, ne leur est guère
moins funeste, s'ils n'opposent beaucoup de précaution au danger.
Cette intempérie de l'air cause aux étrangers qui n'y sont pas
accoutumés plusieurs sortes de maladies; mais l'effet en est encore plus
fâcheux lorsqu'ils mangent trop avidement les fruits du pays, et qu'ils
se livrent avec excès à l'usage du vin de palmier et des femmes. Les
maux auxquels ils doivent s'attendre sont la fièvre, le
_choléra-morbus_, des ulcères aux jambes et de fréquentes convulsions,
suivies infailliblement de la mort ou d'une paralysie. De toutes ces
maladies, la plus fatale est la fièvre, qui emporte souvent en
vingt-quatre heures l'homme du meilleur tempérament. Les vers sont une
autre incommodité cruelle de ces contrées. Les Nègres surtout y sont
sujets. Moore rapporte l'exemple d'une jeune femme qui avait dans chaque
genou un ver long d'une aune. Avant que le ver parût, elle souffrit de
violentes douleurs; et ses jambes enflèrent beaucoup; mais, lorsque la
tumeur vint à s'ouvrir, et que le ver eut commencé à se faire voir, ses
souffrances diminuèrent. Le ver sortait chaque jour de la longueur de
cinq à six pouces. À mesure qu'il s'étendait, on le roulait doucement
autour d'un petit bâton, avec la précaution de le lier d'un fil pour
l'empêcher de rentrer. S'il se rompt malheureusement dans l'opération,
la gangrène suit immédiatement. L'opinion des Nègres sur la cause de ces
vers est qu'ils viennent de l'épaisseur de l'eau, qualité que la saison
des pluies fait prendre nécessairement à leur boisson. La même maladie
est commune sur la côte de Guinée proprement dite, dans les îles des
Caraïbes, et dans plusieurs parties des Indes orientales.
On a observé sur toutes ces côtes que les nuées qui apportent la pluie
viennent presque toujours du sud-est; elles sont attirées par le soleil
dans sa marche vers le tropique du nord; elles se résolvent en pluie
lorsqu'elles sont raréfiées par sa chaleur. Son action étant encore
beaucoup plus forte à son retour, il les rompt avec violence, les
écarte, et cause les tonnerres et les éclairs redoutables qui semblent
menacer la nature de sa ruine, jusqu'à ce que, les nuées étant dissipées
par degrés, l'air reprend sa clarté vers le temps où le soleil atteint à
l'équinoxe, c'est-à-dire à la fin de septembre.
La variété des arbres est extrême dans cette partie de l'Afrique. On y
trouve d'excellens bois de construction pour les vaisseaux et pour
d'autres usages, et des arbres d'une grosseur si extraordinaire, que
vingt hommes ensemble n'en pourraient embrasser le tronc. Barbot en
mesura un, près de Gorée, dont la circonférence était de soixante pieds.
Il était à terre abattu par le nombre des années, et le tronc en était
creux: vingt hommes y auraient pu tenir debout. Cet arbre, nommé baobab
par les Iolofs, porte dans d'autres pays de l'Afrique le nom de _gouï_.
Les Français l'ont quelquefois appelé calebassier, et son fruit
pain-de-singe.
Adanson, voyageur français, a vu sur l'écorce de quelques-uns de ces
arbres de cinq à six pieds de diamètre, des noms gravés profondément. Il
en renouvela deux, dont l'un datait du quinzième, et l'autre du seizième
siècle. Ces caractères avaient environ six pouces de longueur; mais ils
n'occupaient en largeur qu'une très-petite partie de la circonférence du
tronc, d'où il jugea qu'ils n'avaient pas été gravés dans la jeunesse de
ces arbres. Il lui sembla que ces inscriptions suffisaient pour
déterminer à peu près à quel âge les baobabs peuvent arriver; car, si
l'on suppose que les noms dont il parle ont été gravés dans les
premières années de ces arbres, et que ceux-ci aient grossi de six pieds
dans l'espace de deux siècles, on peut calculer combien il leur faudrait
de siècles pour parvenir à vingt-cinq pieds.
Aux branches de ces arbres monstrueux sont quelquefois suspendus des
nids qui n'étonnent pas moins par leur grandeur; il y en a qui ont au
moins trois pieds de longueur, et ressemblent à de grands paniers
ovales, ouverts par en bas, et tissus confusément de branches d'arbres
assez grosses. Ce sont ceux d'une espèce d'aigle que les Nègres
appellent _ntann_.
«La couleur de l'écorce du baobab, dit M. Golberry, autre voyageur
français, est d'un brun clair, piquetée de petits points gris; mais La
couleur du tronc de l'arbre est plus foncée que celle des maîtresses
branches. Les feuilles sont longues de six à huit pouces sur trois
pouces de large, attachées par trois, cinq ou sept sur un pétiole
commun, comme les feuilles du marronnier d'Inde, auxquelles elles
ressemblent. L'aspect d'un baobab offre un dôme immense d'une belle et
riche verdure. Ses fleurs sont blanches et très grandes; elles ont,
quand elles sont épanouies, quatre pouces de longueur sur près de six
pouces de diamètre. Elles sont un exemple remarquable du sommeil des
plantes. Les Nègres ne cessent d'admirer cette faculté de la fleur du
baobab de se replier sur elle-même pendant la nuit, et de ne s'ouvrir
qu'aux premiers rayons du soleil levant. Ils disent que cette fleur
dort, et ils ne se lassent pas du plaisir de se rassembler avant le
lever du soleil autour des baobabs en fleur, d'épier leur réveil, et de
leur dire dans leur langue, au moment de leur épanouissement et en les
saluant: Bonjour, belle dame.
«C'est aussi au lever du soleil que les Nègres ont coutume de recueillir
les jeunes feuilles du baobab, qu'ils emploient à différens usages, mais
dont ils se servent surtout pour donner de la saveur et du goût au
bouillon, à la vapeur duquel ils cuisent leur couscous, et qui sert
d'assaisonnement à ce mets. Ils font sécher les feuilles à l'ombre, et
la réduisent en une poudre verte qu'ils appellent _lalo_. Cette poudre
se conserve parfaitement dans des sachets de toile de coton, pourvu
qu'elle soit tenue dans un lieu sec; ils l'emploient journellement, et
en mettent deux ou trois pincées dans leur couscous ou autres mets.
«Son fruit, nommé _bouï_ par les Nègres, a une forme oblongue; il se
termine en pointe à ses deux extrémités. Sa longueur est de dix pouces,
sur six de diamètre dans la partie la plus renflée qui est au milieu.
L'écorce de ce fruit et dure et ligneuse, d'un brun très-noir, marquée
par des sillons, et couverte d'un duvet très-fin, très-court, et d'une
teinte verdâtre. Quand le fruit est dans sa parfaite maturité, ce duvet
disparaît et laisse à nu une coque noire et lisse, qui de loin ressemble
à un coco dépouillé de sa première enveloppe. On trouve dans l'intérieur
une substance blanche, spongieuse et pulpeuse, imbibée d'une eau
aigrelette et sucrée très-agréable au goût. Chaque fruit contient
plusieurs centaines de graines. Les Nègres reconnaissent à la pulpe du
bouï des vertus admirables. Lorsqu'elle est sèche, ils la réduisent en
poudre, la délaient dans du lait, ou même dans de l'eau pure, et en font
usage, avec beaucoup de succès, contre les crachemens de sang, et contre
d'autres maladies. Ils disent que ceux d'entre eux qui ont la
possibilité de faire un usage habituel de la pulpe du bouï et des
feuilles du gouï, sont plus forts, plus robustes, plus braves et plus
courageux que les autres.