remarquable est celle des grisgris dont nous avons déjà parlé. Chaque
grisgris a sa vertu particulière; l'un contre le péril de se noyer,
l'autre contre la blessure des zagaies ou la morsure des serpens. Il y
en a qui doivent rendre invulnérable, aider les plongeurs et les
nageurs, procurer une pêche abondante. D'autres éloignent l'occasion de
tomber dans l'esclavage, procurent de belles femmes et beaucoup
d'enfans. Enfin les marabouts inventent des grisgris en faveur de tous
les désirs et contre toutes les craintes. On sait d'ailleurs que, sur
l'article des grisgris, il n'y a guère de peuple sur la terre qui ait
droit de se moquer des Nègres.
Moore remarque qu'en allant à la guerre, le plus pauvre Nègre achète un
grisgris des marabouts pour se garantir de toutes sortes de blessures.
Si le charme manque de pouvoir, les marabouts en rejettent la faute sur
la mauvaise conduite des Nègres, que Mahomet n'a pas jugés dignes de sa
protection. Les prophètes des croisades se justifiaient de la même
manière, ce qui est un moyen sûr de n'avoir jamais tort. Les marabouts
se ressemblent en tous temps et en tous lieux. Moore assure qu'ils
s'enrichissent tous en peu de temps. Le Maire dit que les marabouts
ruinent les Nègres, en leur faisant payer jusqu'à trois esclaves et
quatre ou cinq veaux pour un grisgris, suivant les qualités qu'ils lui
attribuent.
Les grisgris de la tête se portent en couronne. Ceux du cou se portent
en forme de colliers. Les épaules et les bras n'en sont pas moins
garnis; de sorte que cette religieuse parure devient un véritable
fardeau. Les rois en sont plus chargés qu'aucun de leurs sujets. Moore
prétend que le poids en monte souvent jusqu'à trente livres.
Au reste, ces grisgris pourraient en un sens rendre invulnérable, s'il
est vrai, comme le disent les voyageurs, que leur multitude et leur
grandeur forment une cuirasse que la zagaie aurait peine à pénétrer. Les
grands en ont la tête et le corps tellement couverts, qu'étant presque
incapables de se remuer, ils ne peuvent monter à cheval qu'avec le
secours d'autrui. Le grisgris du dos et celui de l'estomac sont de la
grandeur d'un livre in-4{o} et d'un pouce d'épaisseur. Une main de
papier est moins épaisse, et l'on assure qu'il n'y a point d'épée qui
pût les percer.
Le Moumbo-Dioumbo est une idole mystérieuse des Nègres, inventée par les
maris pour contenir leurs femmes dans la soumission. Elles ont tant de
simplicité et d'ignorance, qu'elles prennent cette machine pour un homme
farouche; c'est ainsi que parmi nous on fait peur aux enfans en leur
parlant du loup-garou. Elle est revêtue d'une longue robe d'écorce
d'arbre avec une toque de paille sur la tête. Sa hauteur est de huit ou
neuf pieds. Peu de Nègres ont l'art de lui faire pousser les sons qui
lui sont propres. On ne les entend jamais que pendant la nuit, et
l'obscurité aide beaucoup à l'imposture. Lorsque les hommes ont quelque
différent avec leurs femmes, on s'adresse au Moumbo-Dioumbo, qui décide
ordinairement la difficulté en faveur des maris.
Le Nègre qui agit sous la figure monstrueuse de Moumbo-Dioumbo jouit
d'une autorité absolue, et s'attire tant de respect, que personne ne
paraît couvert en sa présence. Lorsque les femmes le voient ou
l'entendent, elles prennent la fuite et se cachent soigneusement; mais
si les maris ont quelque liaison avec l'acteur, il fait porter ses
ordres aux femmes, et les force de reparaître. Alors il leur commande de
s'asseoir, et les fait chanter ou danser suivant son caprice. Si
quelques-unes refusent d'obéir, il les envoie chercher par d'autres
Nègres qui exécutent ses lois, et leur désobéissance est punie par le
fouet. Ceux qui sont initiés dans le mystère du Moumbo-Dioumbo,
s'engagent, par un serment solennel, à ne le jamais révéler aux femmes,
ni même aux autres Nègres qui ne sont pas de la société. On n'y peut
être reçu avant l'âge de seize ans. Le peuple jure par cette idole, et
n'a pas de serment plus respecté.
Vers l'an 1727, le roi de Diagra, ayant une femme curieuse, eut la
faiblesse de lui révéler le secret du Moumbo-Dioumbo; elle n'eut rien de
plus pressé que d'en informer toutes ses compagnes. Le bruit alla
jusqu'aux oreilles de quelques seigneurs nègres, qui n'étaient pas bien
disposés pour le roi. Ils s'assemblèrent pour délibérer sur une affaire
de cette importance; et, ne doutant pas que leurs femmes ne devinssent
fort difficiles à gouverner, si la crainte du Moumbo-Dioumbo ne les
arrêtait plus, ils prirent une résolution très-hardie, qui ne fut pas
exécutée avec moins d'audace. Ils se rendirent à la ville royale avec
l'idole: là, prenant l'air d'autorité qui est propre à la religion dans
tous les pays du monde, ils firent avertir le roi de venir parler à
l'idole. Ce faible prince n'ayant osé refuser d'obéir, Moumbo-Dioumbo
lui reprocha son crime, et lui donna ordre de faire paraître sa femme. À
peine eut-elle paru, que, par la sentence de Moumbo-Dioumbo, ils furent
poignardés tous deux. Le Moumbo-Dioumbo est une terrible leçon, si l'on
sait l'entendre.
Il y a peu de villes considérables qui n'aient une figure de
Moumbo-Dioumbo. Pendant le jour, elle demeure sur un poteau, dans
quelque lieu voisin de la ville, jusqu'à l'entrée de la nuit, qui est le
temps de ses opérations.
Il nous reste à parler des marabouts ou des prêtres nègres. Ils
s'attachent sur plusieurs points à la loi du Lévitique, dont ils ont
quelque connaissance. Ils ont des villes et des terres particulières à
leur tribu, où ils n'admettent pas d'autres Nègres que leurs esclaves.
Leurs mariages ne se font qu'entre les hommes et les femmes de leur
racé, et tous leurs enfans sont élevés pour la prêtrise. Labat les
représente comme de scrupuleux observateurs de tous les préceptes de
l'Alcoran. Ils s'abstiennent de vin et de liqueurs spiritueuses. Ils
observent le ramadan avec beaucoup d'exactitude. Ils ont plus de douceur
et de politesse que le commun des Nègres. Ils aiment le commerce, et se
plaisent à voyager dans cette vue. Leur honnêteté et leur bonne foi sont
généralement reconnues dans les affaires. La charité est une vertu
qu'ils ne violent jamais entre eux; et jamais ils ne souffrent qu'un
homme de leur tribu soit vendu pour l'esclavage, s'il n'a mérité ce
châtiment par quelque grand crime. Voilà du moins ce que les historiens,
que nous suivons ici, appellent charité. On peut observer que, si les
marabouts ne l'exécutent qu'envers leurs confrères, ils n'ont pas
souvent l'occasion de la pratiquer, puisque le commerce des grisgris,
tel qu'on l'a représenté, doit les rendre les plus riches de tous les
Nègres; et qu'est-ce qu'une charité qui ne respecte et ne soulage le
malheur que dans celui qui a le même habit et la même doctrine que nous?
Cette charité, qui dérobe tous les marabouts à l'esclavage et à la
misère, pourrait plutôt s'appeler politique et esprit de corps. Ce n'est
pas là la charité de l'Évangile; ce n'est pas celle de nos curés, qui
n'emploient les aumônes, qui sont les revenus de l'Église, qu'à les
répandre dans le sein des pauvres.
Entre plusieurs bonnes qualités des marabouts, Jobson loue beaucoup leur
tempérance. À cette seule marque, dit-il, on les distingue aisément des
autres Nègres. Ils se réduisent à l'eau pure, sans excepter les cas de
maladie et de nécessité. Dans les voyages que l'auteur fit sur la
Gambie, un marabout qu'il avait pris avec lui, ayant voulu prêter la
main aux gens de l'équipage pour traverser une basse, fut entraîné par
un courant qui mit sa vie dans un grand danger. Il disparut deux fois
dans l'eau, et les Anglais ne l'ayant remis à bord qu'avec beaucoup de
peine, il y demeura quelque temps sans connaissance. Dans cet état, ceux
qui le secouraient ayant porté à sa bouche un flacon d'eau-de-vie, il
ferma constamment les lèvres à la seule odeur de cette liqueur; et,
lorsqu'il eut rappelé ses sens, il demanda, avec un mélange de colère et
d'inquiétude, s'il avait eu le malheur d'en avaler: on lui répondit
qu'il s'y était opposé avec trop d'obstination. «J'aimerais mieux être
mort, dit-il, à Jobson, que d'en avoir avalé la moindre goutte.»
Cet excès de scrupule s'étend jusqu'à leurs enfans. Non-seulement ils ne
leur permettent pas de toucher au vin ni aux liqueurs fortes, mais ils
ne souffrent pas même qu'on leur présente du raisin, du sucre, ni
aucunes confitures.
Le même auteur ajoute que le respect des rois et des grands pour les
marabouts ne le cède guère à celui du peuple. Si les personnes de la
plus haute distinction rencontrent un marabout en chemin, elles forment
un cercle autour de lui, et se mettent à genoux pour faire la prière et
recevoir sa bénédiction; le même usage se pratique dans la chambre du
roi lorsqu'il y entre un marabout. Labat dit que les Nègres en général,
mais surtout ceux du Sénégal, ont tant de respect pour leurs prêtres,
qu'ils croient que ceux qui les offensent meurent dans l'espace de trois
jours. Il est probable que les marabouts ne combattent pas cette
opinion.
Les marabouts apprennent à lire et à écrire à leurs enfans, dans un
livre composé d'une petite planche de bois fort unie, où la leçon est
écrite avec une sorte d'encre noire et un roseau taillé comme une plume;
leurs caractères ressemblent à ceux de la langue arabe; Jobson n'étant
pas capable de les lire, en apporta plusieurs exemples en Angleterre.
Cependant il observe que leur religion et leurs lois sont écrites dans
une langue particulière, et fort différente de la langue vulgaire; que
les laïques nègres, de quelque rang qu'ils soient, ne savent ni lire ni
écrire, et qu'ils n'ont par conséquent ni caractères ni livres. Le
grand livre de la loi est un manuscrit, dont les marabouts s'exercent à
faire des copies pour leur propre usage. Les rois mahométans en
obtiennent à grand prix, et se font un honneur de les porter malgré la
pesanteur du fardeau. Jobson a vu plusieurs marabouts qui en étaient
chargés aussi dans leurs voyages.
Quand les élèves ont lu l'Alcoran, ils passent eux-mêmes pour autant de
docteurs. Ils apprennent ensuite à écrire en arabe, car la langue du
pays n'a pas de caractères. Les marabouts ne sont pas seulement prêtres,
ils sont marchands, et font la plus grande partie du commerce du pays.
Ceux de Sétiko firent leurs efforts pour ôter au capitaine Jobson la
pensée de remonter plus loin sur la Gambie. Ils lui représentèrent les
difficultés et les dangers de ce voyage avec d'autant plus
d'exagération, que, dans la vue de s'assurer tous les avantages de ce
commerce, ils s'étaient procuré avec beaucoup de peine et de dépense une
grande quantité d'ânes pour le transport de leurs marchandises. Leur
méthode, en voyageant, est de suivre leurs ânes à pied, et de marcher du
même pas que ces animaux. Ils partent à la pointe du jour, qui, dans ces
climats, ne précède guère le lever du soleil. Leur marche dure trois
heures, après lesquelles ils se reposent pendant la chaleur du jour. Ils
recommencent à marcher deux heures avant la nuit, et la crainte des
bêtes féroces ne leur permet pas de se hasarder dans l'obscurité,
excepté pendant les clairs de lune, qui leur paraissent un temps fort
commode pour les voyageurs. Ils s'arrêtent deux au trois jours près des
grandes villes; et, déchargeant leurs marchandises, qu'ils étalent sous
quelques arbres, ils font une espèce de foire pour la ville voisine.
Dans ces occasions, ils n'ont pas d'autre logement que leurs paquets,
entre lesquels ils passent la nuit sur des nattes.
CHAPITRE IV.
Sierra-Leone.
La partie de l'Afrique que nous considérons se termine à la baie qui
porte le nom de _Sierra-Leone_, nom que les Portugais lui donnèrent,
soit à cause des lions dont les montagnes voisines sont remplies, soit
plutôt à cause du bruit des flots qui, en se brisant contre les rochers
de la côte, semblaient imiter le rugissement de ces animaux. Le pays est
borné au nord par le cap de la Vega et par celui de Tagrim au sud. Ces
deux caps forment une baie spacieuse où la rivière de Sierra-Leone vient
se jeter.
Le roi du pays fait sa résidence au fond de la baie: les Maures lui
donnent le nom de Boréa. Les états du Boréa ou Bourré s'étendent
l'espace de quarante lieues dans les terres. Ses revenus consistent
dans un tribut d'étoffes de coton, de dents d'éléphans, d'un peu d'or,
et dans le pouvoir de vendre ses sujets pour l'esclavage. L'usage des
habitans est de s'arracher entièrement les sourcils, quoiqu'ils laissent
croître leur barbe, qui est naturellement courte, noire et frisée. Leurs
cheveux sont ordinairement coupés en croix et s'élèvent sur la tête en
petites touffes carrées: d'autres les portent découpés en différentes
formes; mais les femmes ont généralement la tête rasée.
Ils ont de petites idoles; mais ils n'en reconnaissent pas moins le Dieu
du ciel. Lorsqu'un Anglais leur demandait l'usage de ces petites figures
de bois, ils levaient leurs mains au-dessus de leur tête, pour faire
entendre que le véritable objet de leurs adorations était en haut.
Au sud de la baie, à quarante ou cinquante lieues dans les terres, on
trouve une nation d'anthropophages, qui inquiètent souvent leurs
voisins.
Les fruits sont innombrables dans les bois de Sierra-Leone. Il se trouve
des forêts entières de citronniers, surtout en-deçà du lieu de
l'aiguade, assez près de la ville; on y voit aussi quelques orangers. La
boisson commune du pays est de l'eau. Cependant les hommes sont
passionnés pour le vin de palmier qu'ils appellent _may_, et le
partagent rarement, avec les femmes. On trouve dans le pays beaucoup de
mancenilles, espèce de pomme vénéneuse, qui ressemble à la prune jaune,
et dont le jus est si malin, que la moindre goutte qui rejaillirait dans
l'oeil ferait perdre aussitôt la vue. On y voit le beguil, fruit de la
grosseur d'une pomme ordinaire, mais dont la chair a la couleur, le
grain et le goût de la fraise; l'arbre qui le porte ressemble à
l'arbousier. Les bois sont remplis de vignes sauvages, qui produisent un
raisin dont le goût est amer. Les Nègres aiment beaucoup la datte et la
mangent rôtie. Ils font des amas de cardamome, sorte de poivre qui leur
sert de remède dans plusieurs maladies, et d'assaisonnement pour leur
nourriture.
Les Nègres plantent des patates, et plus loin dans les terres, ils
cultivent du coton, nommé parmi eux _innoumma_, dont ils font d'assez
bon fil et des étoffes larges d'un quart. Le kambe est un bois qui leur
sert à teindre en rouge leurs bourses et leurs nattes. Leur citronnier
ressemble au pommier sauvage; sa feuille est mince comme celle du saule;
il est rempli de pointes, et porte une prodigieuse quantité de fruits
qui commencent à mûrir au mois d'août, et qui demeurent sur l'arbre
jusqu'au mois d'octobre.
Le poivre de Guinée croît naturellement dans les bois, mais il n'y est
pas fort abondant. Sa plante est petite, assez semblable à celle du
troëne, et chargée de petites feuilles fort minces. Son fruit ressemble
à l'épine-vinette; il est d'abord très-vert; mais, en mûrissant, il
devient rouge. Quoiqu'il ne se réunisse point en grappe, il s'en trouve
de côté et d'autre deux ou trois ensemble autour de la tige. Le péné,
dont les Nègres de ce pays composent leur pain, est une plante fort
mince, qui ressemble à l'herbe ordinaire, et dont les petites tiges sont
couvertes d'une graine qui n'est renfermée dans aucune espèce
d'enveloppe.
Plus loin, dans l'intérieur des terres, il croît un fruit nommé _gola_
ou _kola_, dans une coque assez épaisse; il est dur, rougeâtre, amer, à
peu près de la grosseur d'une noix, et divisé par divers angles. Les
Nègres font des provisions de ce fruit, et le mâchent mêlé avec l'écorce
d'un certain arbre. Leur manière de s'en servir n'aurait rien d'agréable
pour les Européens. Celui qui commence à le mâcher le donne ensuite à
son voisin, qui le mâche à son tour, et qui le donne au Nègre suivant.
Ainsi chacun le mâche successivement, sans rien avaler de la substance.
Ils le croient excellent pour la conservation des dents et des gencives.
Les chevaux n'ont pas les dents plus fortes que la plupart des Nègres.
Ce fruit leur sert aussi de monnaie courante, et le pays n'en a pas
d'autre.
Le kola est fort estimé des Nègres qui habitent les bords de la Gambie.
Il ressemble aux châtaignes de la plus grosse espèce, mais sa coque est
moins dure. On en fait tant de cas parmi les Nègres que dix noix de
kola sont un présent digne des plus grands rois. Après en avoir mâché,
l'eau la plus commune prend le goût du vin blanc, et paraît mêlée de
sucre. Le tabac même en tire une douceur singulière. On n'attribue
d'ailleurs aucune autre qualité au kola. Les personnes âgées, qui ne
sont plus capables de le mâcher, le font broyer pour leur usage; mais ce
n'est pas le peuple qui peut se procurer un ragoût si délicieux; car
cinquante noix suffisent pour acheter une femme.
Barbot décrit l'arbre qui produit cette fameuse noix; il lui donne le
nom de _froglo_; il assure que la région de Sierra-Leone en est remplie;
qu'il est d'une hauteur médiocre; que la circonférence du tronc est de
cinq ou six pieds; que le fruit croît en pelotons de dix ou douze noix,
dont quatre ou cinq sont sous la même coque, divisées par une peau fort
mince; que le dehors de chaque noix est rouge, avec quelque mélange de
bleu; que, si elle est coupée, le dedans paraît d'un violet foncé. Les
Nègres et les Portugais en demandent sans cesse, comme les Indiens ne
demandent que leurs noix d'arek et leur bétel. Labat parle aussi de ce
fruit, et dit que la plus grande partie vient de l'intérieur des terres,
environ trois cents lieues de la côte; l'arbre qui le porte est le
_sterculia acuminata_.
La baie est remplie de poissons de toutes les espèces, tels que le
mulet, la raie, la vieille, le brochet, le gardon, le cavallos, qui
ressemble au maquereau; la scie, le requin; une autre espèce de squale,
qui ressemble au requin, excepté que sa tête se termine dans la forme
d'une pelle, et que l'on appelle marteau ou pantouflier; le cordonnier,
qui a des deux côtés de la tête une espèce de barbe ou de soie pendante,
et qui grogne comme un cochon, etc. Finch, voyageur anglais, prit dans
l'espace d'une heure six mille poissons de la forme de l'able. Les
huîtres y sont très-communes et s'y attachent aux branches des
mangliers.
La côte n'est pas moins abondante en toutes sortes d'oiseaux dont
l'espèce n'est pas connue dans nos climats. Les Nègres parlèrent à Finch
d'un animal fort étrange, que son interprète nommait _carboucle_. On le
voit souvent, mais toujours pendant la nuit; sa tête jette un éclat
surprenant, qui lui sert à trouver sa pâture. L'opinion des habitans est
que cette lumière vient d'une pierre qu'il a dans les yeux ou sur le
front. S'il entend le moindre bruit, il couvre aussitôt cette partie
brillante de quelque membrane qui en dérobe l'éclat. Finch ajoute qu'il
regarde ce récit comme fabuleux.
Les parties septentrionales dépendent du roi de Boulom, comme celles du
sud sont soumises au roi de Bourré. Le royaume de Boulom est peu connu
des Français et des Hollandais. L'affection des habitans s'est déclarée
pour les Anglais et pour les Portugais, dont plusieurs y ont formé des
établissemens.
Les singes se rassemblent en troupes nombreuses, et détruisent tous les
champs cultivés dont ils peuvent approcher. Leurs ravages inspirent pour
eux une haine implacable aux habitans.
La rivière, qui est connue sous le nom de Sierra-Leone, porte aussi ceux
de Mitomba et de Tagrim: elle vient de fort loin dans les terres; et,
vers son embouchure, elle n'a pas moins de trois lieues de largeur;
mais, à quatorze ou quinze lieues de la mer, elle se resserre à la
largeur d'une lieue.
Cette rivière, comme la plupart de celles de tous les pays très-chauds,
est bordée à son embouchure de mangliers ou palétuviers.
Quoique les jours d'été soient fort chauds dans le pays plat et ouvert,
les vents du sud-ouest y apportent de la fraîcheur pendant l'après-midi;
mais la chaleur est insupportable dans les parties montagneuses. En
général, on peut dire que c'est une région fort malsaine pour les
Européens, témoin tous les Anglais qui sont morts dans l'île de Bense.
La pluie et le tonnerre y règnent continuellement pendant six mois, avec
une chaleur si maligne aux mois de juin et juillet, qu'on est obligé de
se tenir renfermé dans ses huttes. L'air, corrompu par tant de mauvaises
influences, y produit en un instant des vers sur les alimens et sur les
habits: quelquefois les ouragans, nommés _tornados_, y jettent
l'épouvante. Souvent une épaisse obscurité, qui ne se dissipe pas un
moment dans le jour, semble changer la face de la nature, et rend la vie
presque insupportable.
Cette rivière porte le nom de Mitomba jusqu'à vingt-cinq ou trente
lieues de son embouchure, et n'est pas connue plus loin des Européens:
elle a, du côté du sud, une ville nommée las Magoas, où la permission de
résider pour le commerce n'est accordée qu'aux Portugais. Les habitans
viennent seulement dans la baie pour y faire des échanges avec les
Français et les Anglais, lorsqu'ils voient entrer leurs bâtimens.
À l'entrée de la rivière on voit plusieurs petites îles. Les principales
sont celles de Togou, de Tasso et de Bense. Dans cette dernière, qui est
à neuf lieues de la rade, les Anglais ont élevé un petit fort.
Les Portugais sont établis dans divers endroits du pays; mais la
jalousie du commerce ne leur permet pas d'entretenir beaucoup de
correspondance avec les Anglais de l'île de Bense.
La baie de France, où l'on trouve la fontaine du même nom, est éloignée
d'environ six lieues du cap Tagrim, en remontant la rivière. On la
distingue aisément à la couleur brillante du sable qui se présente sur
le rivage comme une voile étendue; aussi n'y voit-on pas de rocs qui en
rendent l'accès difficile aux barques et aux chaloupes. La fontaine est
à quelques pas de la mer; c'est la meilleure et la plus commode de toute
la côte. On y peut remplir cent tonneaux dans l'espace d'un jour: elle
vient du centre des montagnes de Timna, qui forment une chaîne d'environ
quinze lieues, mais dont les tigres, les lions et les crocodiles ne
permettent pas d'approcher. Les eaux fraîches se précipitent du sommet
des montagnes, et forment en tombant diverses cascades, avec un
très-grand bruit. Ensuite, se réunissant dans une espèce d'étang, leur
abondance les fait déborder pour se répandre sur un rivage sablonneux,
où elles se rassemblent encore dans un bassin qu'elles se forment au
pied des montagnes; de là elles recommencent à couler sur le sable, et
se perdent enfin dans la mer. Barbot représente ce lieu comme un des
plus beaux endroits de la contrée. Le bassin qui reçoit toutes ces eaux
est environné de grands arbres d'une verdure continuelle, qui forment un
ombrage délicieux dans les plus grandes chaleurs. Les rochers même qui
sont dispersés aux environs contribuent à l'embellissement du lieu.
C'était dans cette agréable retraite que Barbot prenait souvent plaisir
à faire ses repas.
Les singes nommés _barris_ sont d'une très-grande taille; on les
accoutume dans leur jeunesse à marcher droit, à broyer les grains, à
puiser de l'eau dans des calebasses, à l'apporter sur leur tête, et à
tourner la broche pour rôtir les viandes. Ces animaux se bâtissent des
cabanes dans les bois; ils aiment si passionnément les huîtres, que,
dans les basses marées, ils s'approchent du rivage entre les rocs; et
lorsqu'ils voient les huîtres ouvertes à la chaleur du soleil, ils
mettent dans l'écaillé une petite pierre qui l'empêche de se fermer, et
l'avalent ainsi facilement. Quelquefois il arrive que la pierre glisse,
et que le singe se trouve pris comme dans une trappe: alors ils
n'échappent guère aux Nègres, qui les tuent et qui les mangent. Cette
chair et celle des éléphans leur paraissent délicieuses.
Les bois sont la retraite d'un nombre infini de perroquets, de pigeons
ramiers, et d'autres oiseaux; mais l'épaisseur des arbres ne permet
guère qu'on les puisse tirer. La mer et les rivières fournissent les
mêmes espèces de poissons que celles du cap Vert.