Tous les voyageurs conviennent qu'un Nègre peut prendre autant de femmes

qu'il est capable d'en nourrir, mais qu'il n'y en a qu'une qui jouisse

des priviléges du mariage, et qui ne s'éloigne jamais du mari. Du temps

de Jobson, les Anglais donnaient à ces véritables épouses le nom de

_handwifes_, c'est-à-dire, _femmes de la main_, parce qu'ils les

trouvaient sans cesse à côté de leurs maris. Elles sont dispensées de

plusieurs travaux pénibles qui sont le partage des autres; cependant

elles ne mangent ni avec leurs maris, ni en leur présence. Jobson parle

avec étonnement de la bonne intelligence qui règne entre toutes ces

femmes; elles se retirent le soir dans leurs cabanes, elles y attendent

l'ordre de leur mari commun, et le matin elles vont le saluer à genoux,

en mettant la main sur sa cuisse. L'épouse légitime, c'est-à-dire, celle

qui a été épousée la première, a l'autorité sur toutes les autres, à

moins qu'elle ne soit sans enfans.

Dans le cas d'adultère, les deux coupables sont vendus pour l'esclavage

étranger, sans espérance d'être jamais rachetés. Cette punition est

celle des plus grands crimes; car les supplices capitaux sont rares

parmi les Nègres. On prend soin que ces esclaves soient vendus aux

Portugais, parce qu'on est sûr alors qu'ils seront transportés au delà

des mers.

Malgré la rigueur de ces lois, la plupart des Nègres se trouvent honorés

que les blancs de quelque distinction daignent coucher avec leurs

femmes, leurs soeurs et leurs filles. Ils les offrent souvent aux

principaux officiers des comptoirs. Le Maire, Jannequin, et d'autres

voyageurs rendent là-dessus le même témoignage. Barbot ajoute seulement

que c'est l'intérêt qui les rend si lâches, et qu'il n'y a rien de sacré

qui les arrête lorsqu'ils espèrent quelque profit.

Le Maire raconte que leurs femmes ont beaucoup d'inclination pour la

galanterie, qu'elles sont passionnées pour les caresses des blancs.

Cependant elles ont le coeurs mercenaire, et toutes leurs faveurs

doivent être payées. Mais Barbot assure qu'elles se contentent d'un

prix fort léger. Elles ont, dit-il, la taille belle, les yeux vifs, la

couleur d'un noir fort brillant, et l'air extrêmement lascif. Cette

passion, qu'elles déguisent peu pour le commerce des blancs, trouble

souvent la tranquillité des mariages.

Les travaux pénibles du ménage sont le partage des femmes. Non-seulement

elles préparent les alimens et les liqueurs, mais elles sont chargées de

la culture des grains et du tabac, de broyer le millet, de filer et de

sécher le coton, de fabriquer des étoffes, de fournir la maison d'eau et

de bois, de prendre soin des bestiaux, enfin de tout ce qui appartient à

l'autre sexe dans des régions mieux policées. Tandis que les hommes

passent le temps dans une conversation oisive, ce sont leurs femmes qui

veillent à les garantir des mouches, et qui leurs servent la pipe et le

tabac.

Entre les Nègres mahométans il y a des degrés de parenté qui ôtent la

liberté de se marier. Un homme ne peut épouser deux soeurs. Le damel,

qui avait violé cette loi, reçut en secret la censure et les reproches

des marabouts.

La facilité des femmes à se délivrer de leur fruit dans l'accouchement

paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par tous les voyageurs.

Elles ne jettent pas un cri; elles ne poussent pas même un soupir. Après

le travail, elles se lavent long-temps; l'enfant est lavé avec le même

soin. On l'enveloppe dans une pagne, sans aucun lange qui le serre,

dans l'opinion que cette contrainte n'est propre qu'à le rendre tortu ou

difforme. Dès le douzième ou le quinzième jour de sa naissance, la mère

commence à le porter sur son dos, et ne le quitte jamais, de quelque

travail qu'elle soit occupée. On voit ordinairement sortir les femmes le

jour même ou le lendemain de leur délivrance. Chaque jour au matin

l'enfant est lavé dans l'eau froide et frotté d'huile de palmier.

Jusqu'au temps où la mère commence à le porter sur le dos, on le laisse

ramper nu sur la terre, sans autre attention que celle de le nourrir.

Quelques auteurs attribuent leurs nez plats et la forme de leur ventre à

cette manière de les porter, qui les expose à heurter le nez contre le

dos de leur mère, lorsqu'elle se lève ou qu'elle se baisse, et qui leur

fait avancer le ventre pour reculer la tête. Moore reconnaît qu'ils ne

naissent point avec le nez plat et les grosses lèvres; au contraire, il

assure qu'à l'exception de la couleur, leurs idées de beauté sont les

mêmes qu'en France, c'est-à-dire, qu'ils aiment de grands yeux, une

petite bouche, de belles lèvres, et un nez bien proportionné. On voit

des Négresses aussi bien faites et d'une taille aussi fine que les plus

belles femmes de l'Europe. Elles ont la peau extrêmement douce, et

communément plus d'esprit que les hommes.

Leur tendresse est excessive pour leurs enfans. Elles ne leur épargnent

aucun soin jusqu'à ce qu'ils soient en état de marcher seuls. Alors,

sans relâcher rien de leur attention pour les nourrir et les élever,

elles paraissent s'embarrasser peu de leur instruction. Ils se

fortifient en croissant; et leur constitution devient si vigoureuse,

qu'ils ne connaissent guère d'autre maladie que la petite vérole. Mais,

comme ils sont élevés dans une oisiveté continuelle, ils deviennent si

paresseux, que, s'ils n'étaient pas pressés par la nécessité, ils ne

prendraient pas la peine de cultiver leurs terres. Aussi leur travail ne

surpasse-t-il guère leurs besoins. Si leur pays n'était extrêmement

fertile, ils seraient exposés tous les ans à la famine, et forcés de se

vendre à ceux qui leur offriraient des alimens. Ils ont de l'aversion

pour toutes sortes d'exercices, excepté la danse, dont ils ne se lassent

jamais.

Les jeunes filles affectent beaucoup de modestie et de réserve, surtout

lorsqu'elles sont en compagnie. Mais prenez-les à part, vous les,

trouvez fort obligeantes et disposées à ne rien refuser pour quelques

grains de corail, ou pour un mouchoir de soie. Celles qui se croient de

race portugaise, et qui prétendent aussi à la qualité de chrétiennes,

sont plus réservées que les Mandingues, quoiqu'elles ne se fassent pas

scrupule de vivre sans la cérémonie du mariage avec un blanc qui est

capable de les entretenir. Une femme, après avoir mis au monde un

enfant, demeure privée pendant trois ans du commerce de son mari, du

moins si son fruit vit aussi long-temps. Elle le sèvre alors, et reprend

ses droits au lit conjugal. L'opinion commune est que le lait des femmes

s'altère par le commerce des hommes, et que les enfans en contractent de

grandes maladies. Cependant Jobson doute que de vingt femmes il y en ait

une qui soit capable d'une si longue privation. Il en a vu soupçonner un

grand nombre de manquer à la fidélité de leur état, par la seule raison

que l'enfant qu'elles allaitaient ne jouissait pas d'une bonne santé.

Aussitôt qu'un Nègre a rendu le dernier soupir, sa famille donne avis de

sa mort au voisinage par des cris aigus et des lamentations qui attirent

beaucoup de monde autour de sa cabane. Les cris des assistans se

joignent à ceux de la famille. Mais pour les funérailles chaque canton a

ses propres usages.

En général, ils y apportent tous beaucoup de formalités et de cérémonie.

Un marabout lave le corps du défunt, et le couvre des meilleurs habits

qu'il ait portés pendant sa vie. Les parens et les voisins viennent

faire successivement leurs lamentations, et proposer au mort plusieurs

questions ridicules. L'un lui demande s'il n'était pas content de vivre

avec eux et quel tort on lui a jamais fait; s'il n'était pas assez

riche, s'il n'avait pas d'assez belles femmes, etc. Ne recevant point de

réponse, ils se retirent l'un après l'autre, après la même cérémonie.

D'un autre côté, les guiriots chantent les louanges du mort.

L'usage général est de faire un folgar pour toute l'assemblée. On tue

quelques veaux; on vend des esclaves pour acheter de l'eau-de-vie. Après

la fête, on ôte le toit de la cabane où le mort doit être enterré; c'est

celle qui lui servait de demeure; on renouvelle les cris et les

plaintes. Quatre personnes soutenant une pièce d'étoffe carrée qui cache

le corps à la vue des assistans, le marabout lui prononce quelques mots

dans l'oreille; après quoi il est couvert de terre, et l'on replace le

toit, ou le dôme de la maison, auquel on attache un morceau d'étoffe de

la couleur que les parens aiment le plus. Nous avons déjà vu que le

folgar était le bal des Nègres. Ainsi ces peuples pleurent leurs morts

en donnant le bal et en buvant l'eau-de-vie. C'est qu'ils aiment

l'eau-de-vie et la danse, et que chez les peuples barbares vous verrez

toujours les usages conformes aux penchans.

À la mort d'un roi ou d'un grand, on fixe un temps pour les cris; c'est

ordinairement un mois ou quinze jours après le décès. Ces cris ne sont

pas plus une preuve de la douleur des peuples que les oraisons funèbres

parmi nous ne sont une preuve du mérite des grands.

Tous les habitans de cette partie de l'Afrique sont passionnés pour la

musique et la danse. Ils ont inventé plusieurs sortes d'instrumens qui

répondent à ceux de l'Europe, mais qui sont fort éloignés de la même

perfection. Ils ont des trompettes, des tambours, des flûtes et des

flageolets.

Leurs tambours sont des troncs d'arbres creusés, et couverts, du côté de

l'ouverture, d'une peau de chèvre ou de brebis assez bien tendue.

Quelquefois ils ne se servent que de leurs doigts pour battre; mais plus

souvent ils emploient deux bâtons à tête ronde et de grosseur inégale,

et d'un bois fort dur et fort pesant, tel que le courbaril ou l'ébène.

La longueur et le diamètre des tambours sont aussi différens, pour

mettre de la variété dans les tons. On en voit de cinq pieds de long, et

de vingt ou trente pouces de diamètre; mais en général le son en est

mort, et moins propre à réjouir les oreilles ou à réveiller le courage

qu'à causer de la tristesse et de la langueur. Cependant c'est le seul

instrument favori, et comme l'âme de toutes les fêtes.

Dans la plupart des villes, les Nègres ont un grand instrument qui a

quelque ressemblance avec leur tambour, et qu'ils nomment _tong-tong_.

On ne le fait entendre qu'à l'approche de l'ennemi, ou dans les

occasions extraordinaires, pour répandre l'alarme dans les habitations

voisines. Le bruit du tong-tong se communique jusqu'à six ou sept

milles.

Les flûtes et les flageolets des Nègres ne sont que des roseaux percés;

ils s'en servent comme les sauvages de l'Amérique, c'est-à-dire fort

mal, et toujours sur les mêmes tons: ils n'en tireraient pas d'autres

de nos flûtes d'Europe.

Mais leur principal instrument est celui qu'ils nomment _balafo_, et que

Jobson nomme _ballard_. Il est élevé d'un pied au-dessus de la terre et

creux par-dessous. Du côté supérieur, il a sept petites clefs de bois

rangées comme celles d'un orgue, auxquelles sont attachés autant de

cordes et de fils d'archal de la grosseur d'un tuyau de plume et de la

longueur d'un pied, qui fait toute la largeur de l'instrument. À l'autre

extrémité sont deux gourdes suspendues comme deux bouteilles, qui

reçoivent et redoublent le son. Le musicien est assis par terre

vis-à-vis le milieu du balafo, et frappe les clefs avec deux bâtons d'un

pied de longueur, au bout desquels est attachée une balle ronde,

couverte d'étoffe, pour empêcher que le son n'ait trop d'éclat. Au long

des bras, il a quelques anneaux de fer, d'où pendent quantité d'autres

anneaux qui en soutiennent de plus petits, et d'autres pièces du même

métal. Le mouvement que cette chaîne reçoit de l'exercice du bras,

produit une espèce de son musical qui se joint à celui de l'instrument,

et qui forme un retentissement commun dans les gourdes. Le bruit en doit

être fort grand, puisque Jobson l'entendait quelquefois d'un bon mille

d'Angleterre.

Le balafo, suivant cette description, doit être le même instrument que

Le Maire fait consister dans une rangée de cordes de différentes

grandeurs, étendues, dit-il, comme celles de l'épinette. Il jugea

qu'entre des mains capables de le toucher, il serait fort harmonieux.

Moore raconte qu'ayant été reçu à Nakkaouay, sur la Gambie, au son d'un

balafo, il lui trouva dans l'éloignement beaucoup de ressemblance avec

l'orgue; mais la description qu'il en donne paraît un peu différente. Il

était composé, dit-il, d'environ vingt tuyaux d'un bois fort dur et fort

poli, dont la longueur et la grosseur allaient en diminuant. Ils étaient

joints ensemble avec de petites courroies d'un cuir fort mince,

cordonnées autour de plusieurs petites verges de bois. Sous les tuyaux

étaient attachées douze ou quinze calebasses de grosseur inégale, qui

produisaient le même effet que le ventre d'un clavecin. Les Nègres,

ajoute Moore, frappent sur cet instrument avec deux baguettes, couvertes

d'une peau fort mince de l'arbre qui se nomme _siboa_, ou d'un cuir

léger, pour adoucir le son.

Ceux qui font profession de jouer du balafo sont des Nègres d'un

caractère singulier, et qui paraissent également faits pour la poésie et

pour la musique. On les comparerait volontiers aux anciens Bardes des

îles Britanniques. Tous les voyageurs Français qui ont décrit le pays

des Iolofs et des Foulas les ont nommés _guiriots_. Jobson leur donne le

nom de _djeddis_, qu'il rend en anglais par _fiddlers_ ou ménétriers.

Peut-être celui de _guiriot_ est-il en usage parmi les Iolofs, et celui

de _djeddis_ parmi les Mandingues.

Barbot dit que, dans la langue des Nègres du Sénégal, _guiriot_ signifie

bouffon, et que le caractère de ceux qui sont distingués par ce nom

répond assez à cette idée. Les rois et les seigneurs du pays en ont

toujours près d'eux un certain nombre pour leur propre amusement et pour

celui des étrangers qui paraissent à leur cour. Jobson observe que tous

les princes et les Nègres de quelque distinction sur la Gambie ne

rendaient jamais de visite aux Anglais sans être accompagnés de leur

djeddis ou de leur musique. Il les compare aux joueurs de harpe gallois.

Leur usage est de s'asseoir à terre comme eux, un peu éloignés de la

compagnie. Ils accompagnent leurs instrumens de diverses chansons, dont

le sujet ordinaire est l'antiquité, la noblesse et les exploits de leur

prince. Ils en composent aussi sur les événemens; et l'espoir des

moindres présens leur faisait faire souvent des impromptus à l'honneur

des Anglais.

Les guiriots ont seuls le glorieux privilége de porter l'_olamba_,

tambour royal, d'une grandeur extraordinaire dans toutes ses dimensions,

et marchent à la guerre devant le roi avec cet instrument, comme

autrefois Tyrtée devant les Spartiates. Dans tous les temps on a employé

la louange à exciter la valeur.

Les Nègres sont si sensibles aux louanges des guiriots, qu'ils les

paient fort libéralement. Barbot leur a vu pousser la reconnaissance

jusqu'à se dépouiller de leurs habits pour les donner à ces flatteurs;

mais un guiriot qui n'obtiendrait rien de ceux qu'il a loués ne

manquerait pas de changer ses louanges en satires, et d'aller publier

dans les villages tout ce qu'il peut inventer d'ignominieux pour ceux

qui ont trompé ses espérances; ce qui passe pour le dernier affront

parmi les Nègres. On regarde comme un honneur extraordinaire d'être loué

par le guiriot du roi. C'est le poëte lauréat du pays. On ne croit pas

le récompenser trop en lui donnant deux ou trois veaux, et quelquefois

la moitié de ce qu'on possède. Il paraît que chez les Nègres on doit

ambitionner beaucoup l'état de guiriot.

Les chansons et les discours ordinaires des guiriots consistent à

répéter cent fois: Il est grand homme, il est grand seigneur, il est

riche, il est puissant, il est généreux, il a donné du _sangara_, nom

qu'ils donnent à l'eau-de-vie; et d'autres lieux communs de la même

nature, avec des grimaces et des cris insupportables. Entre plusieurs

expressions de cette sorte, qu'un musicien nègre adressait à quelques

Français, il leur dit qu'ils étaient les esclaves de la tête du roi; et

ce compliment fut regardé dans le pays comme un trait merveilleux. Quand

la vanité est grossière, le goût n'est pas fort délicat; et ces

guiriots, sans être bien fins, ont pu s'apercevoir que, pour la plupart

des hommes, il valait mieux répéter la louange que la varier.

Les guiriots acquièrent ainsi des richesses, qui les distinguent

beaucoup du commun des Nègres. Leurs femmes sont souvent mieux parées en

verroteries de toutes sortes que les reines et les princesses; mais la

plupart poussent à l'excès le dérèglement des moeurs. Ce qu'il y a de

plus étonnant, c'est qu'avec tant de passion pour la musique et tant de

libéralité à la payer, les Nègres méprisent les guiriots jusqu'à leur

refuser les honneurs communs de la sépulture. Au lieu de les enterrer,

ils mettent leurs corps dans le trou de quelque arbre creux, où ils ne

sont pas long-temps à pourrir. Ils donnent pour raison de cette conduite

que les guiriots vivent dans un commerce familier avec le diable, que

les Nègres nomment _Horey_. Il est assez singulier que l'on retrouve

chez les barbares du Sénégal la même inconséquence qui porte quelques

nations de l'Europe à flétrir les talens du théâtre qui font le charme

des sociétés cultivées, et à croire quelque chose de diabolique à ceux

qui ont l'art d'amuser les autres. Au reste, il paraît que tous les

peuples de cette partie de l'Afrique sont dans les mêmes principes sur

la profession des guiriots; car ils se croiraient déshonorés d'avoir

touché quelque instrument.

La danse n'est pas moins chère aux Nègres que la musique. Dans quelque

lieu que le balafo se fasse entendre, on est sûr de trouver un grand

concours de peuple qui s'assemble pour danser nuit et jour, jusqu'à ce

que le musicien soit épuisé de fatigue. Les femmes ne se lassent point

de cet exercice: elles ont les pieds légers et les genoux fort souples;

elles penchent la tête d'un air gracieux: leurs mouvemens sont vifs et

leurs attitudes agréables. Elles dansent ordinairement seules, et les

assistans leur applaudissent en battant les mains par intervalles, comme

pour soutenir la mesure. Les hommes dansent l'épée à la main, en la

secouant et la faisant briller en l'air, avec d'autres galanteries dans

le goût de leur nation.

Mais, sans le secours du balafo, les femmes qui ont l'humeur

généralement vive et gaie prennent plaisir à danser le soir, surtout aux

changemens de lune: elles dansent en rond en battant les mains, et

chantent tout ce qui leur vient dans l'esprit, sans sortir de leur

première place, à l'exception de celles qui sont au milieu du cercle.

Les plus jeunes, qui se saisissent ordinairement de cette place,

tiennent, en dansant, une main sur la tête et l'autre sur le côté, et

jettent le corps en avant en battant du pied contre terre: leurs

postures sont fort lascives, surtout lorsqu'un jeune homme danse avec

elles. Dans ces bals fréquens, une calebasse ou un chaudron leur sert

d'instrument de musique, car elles aiment beaucoup le bruit.

La lutte est un autre de leurs exercices. Les combattans s'approchent et

s'efforcent de se renverser l'un l'autre avec des gestes et des postures

fort ridicules. Dans ces occasions, il y en a toujours un qui fait

l'office de guiriot, et qui bat un tambour ou un chaudron pour animer

les athlètes, tandis que les autres applaudissent à l'adresse et au

courage.

Les exercices utiles des Nègres sont la pêche et la chasse. La plupart

de ceux qui habitent les bords des rivières font leur unique occupation

de la pêche, et forment leurs enfans à la même profession. Ils ont des

pirogues ou de petites barques composées d'un tronc d'arbre qu'ils ont

l'art de creuser, et dont les plus grandes contiennent dix ou douze

hommes. Leur longueur est ordinairement de trente pieds, sur deux pieds

et demi de largeur: elles vont à rames et à voiles. Il n'est pas rare

qu'un coup de vent les renverse; mais les Nègres sont si bons nageurs,

qu'ils s'en alarment peu. Ils redressent aussitôt leur pirogue avec

leurs épaules; sans paraître plus embarrassés que s'il n'était rien

arrivé. Une flèche n'est pas plus prompte que ces petites barques. Il

n'y a pas de chaloupe de l'Europe qui puisse aller aussi vite.

Lorsque les Nègres vont à la pêche, ils sont ordinairement deux dans une

pirogue, et ne craignent pas de s'écarter jusqu'à six milles en mer: ils

n'emploient guère que la ligne. Mais, pour le gros poisson, ils se

servent d'un dard de fer au bout d'un bâton de la longueur d'une

demi-pique; et, le tenant attaché avec une corde, ils n'ont pas de peine

à le retirer après l'avoir lancé.

Ils font sécher le petit poisson entier, et mettent le grand en pièces;

mais, comme ils ne le salent jamais, il se corrompt ordinairement avant

d'être sec: c'est alors qu'ils le trouvent meilleur et plus délicat. Les

pêcheurs vendent ce poisson dans l'intérieur des terres, et pourraient

en tirer un profit considérable, s'ils avaient moins de paresse à le

transporter. Mais, les habitans et les pêcheurs redoutant également le

travail, il demeure quelquefois sur le rivage jusqu'à ce qu'il soit

entièrement corrompu.

Le nombre des pêcheurs est fort grand à Rufisque, et dans d'autres lieux

sur les côtes voisines du Sénégal. Ils se mettent ordinairement trois

dans une almadie ou une pirogue avec deux petits mâts, qui ont chacun

deux voiles; et si le temps n'est pas orageux, ils se hasardent

quelquefois quatre ou cinq lieues, en mer. L'heure de leur départ est

toujours le matin avec le vent de terre. S'ils ont fini leur pêche, ils

reviennent à midi avec le vent, de mer. Lorsque le vent leur manque, ils

se servent d'une sorte de pelle pointue, avec laquelle ils rament si

vite, que la meilleure pinasse aurait peine à les suivre.

Avec la ligne, ils ont des filets de leur propre invention, composés,

comme leurs lignes, d'un fil de coton. D'autres pêchent pendant la nuit,

en tenant d'une main une longue pièce d'un bois combustible qui leur

donne assez de clarté; et de l'autre un dard, dont ils ne manquent

guère le poisson, lorsqu'il s'approche de la lumière. S'ils en trouvent

de fort gros, ils les attachent avec une ligne à l'arrière de leur

pirogue, elles amènent ainsi jusqu'au rivage.

Les Nègres de la Gambie, du Sénégal et du cap Vert, sont excellens

tireurs, quoique la plupart n'aient pas d'autres armes que leurs dards

et leurs flèches, qui leur servent à tuer des cerfs, des lièvres, des

pintades, des perdrix et d'autres sortes d'animaux. Ceux qui habitent

plus loin dans les terres ont beaucoup moins d'habileté pour cet

exercice, et n'y prennent pas tant de plaisir. Un facteur français de

l'île Saint-Louis au Sénégal eut un jour la curiosité d'aller avec eux à

la chasse de l'éléphant. Ils en trouvèrent un qui fut percé de plus de

deux cents coups de balles ou de flèches. Il ne laissa pas de

s'échapper, mais le jour suivant, il fut trouvé mort à cent pas du même

lieu où il avait été tiré. Les Nègres du Sénégal se joignent pour la

chasse au nombre de soixante, armés chacun de six petites flèches et

d'une grande. Lorsqu'ils ont découvert la trace d'un éléphant, ils

s'arrêtent pour l'attendre; et le bruit qu'il fait en brisant les

branches le fait bientôt reconnaître. Alors ils se mettent à le suivre,

en lui décochant continuellement leurs flèches, jusqu'à ce que la perte

de son sang leur fasse juger qu'il est fort affaibli. Ils s'en

aperçoivent aussi à la faiblesse de ses efforts contre les obstacles

qu'il trouve à sa fuite. Quelquefois l'animal s'échappe malgré toutes

ses blessures; mais c'est ordinairement pour mourir quelques jours après

dans le lieu où ses forces l'abandonnent. C'est à ces accidens qu'il

faut attribuer la rencontre qu'on fait souvent, dans les forêts, de

plusieurs dents d'éléphant. La chair est dévorée par d'autres bêtes; les

os tombent en pourriture, et les dents sont les dernières parties qui

résistent. Cependant comme elles ne peuvent être long-temps exposées aux

injures de l'air sans s'altérer beaucoup, elles perdent quelque chose de

leur prix.

Après l'idée qu'on a dû prendre de l'indolence naturelle des Nègres, on

ne s'attendra pas à leur trouver beaucoup d'ardeur et d'habileté pour

les arts. Ils n'ont pas d'autres ouvriers que ceux qui sont absolument

nécessaires au soutien de la vie, tels que des forgerons, des

tisserands, des potiers de terre. Le métier de forgeron, qu'ils

appellent _ferraro_, est le principal, parce qu'il est le plus

indispensable. Ils ont chez eux des mines de fer; mais elles sont

éloignées des côtes; de sorte que ceux qui habitent près de la mer

achètent généralement ce métal des Européens.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 11 / 23 段