en contestation pour les droits de leur souveraineté, résolurent de
remettre, la décision de leur différent au sort des armes ou à la
sentence du damel; et ce prince leur ayant fait défendre les voies
violentes, ils furent obligés de venir à celles de l'autorité. Le jour
marqué pour leurs explications, ils se rendirent dans une grande place,
qui est vis-à-vis du palais royal, tous deux accompagnés d'un nombreux
cortége, qui formait deux bataillons armés de dards, de flèches, de
zagaies et de couteaux à la mauresque. Ils se postèrent l'un vis-à-vis
de l'autre, à trente pas de distance. Le damel parut bientôt à la tête
de six cents hommes. Il montait un fort beau cheval de Barbarie, et alla
se placer au milieu des deux rivaux. Quoiqu'ils parlassent tous la même
langue, ils employèrent des interprètes pour s'expliquer. Le neveu, qui
était fils du dernier roi, finit sa harangue en représentant que les
domaines contestés devaient lui appartenir de plein droit, puisque le
ciel les avait donnés à son père, et qu'il attendait par conséquent de
l'équité du damel la confirmation d'un titre qui ne pouvait lui être
disputé sans injustice. Après l'avoir écouté fort attentivement, le
damel lui répondit d'un air majestueux: «Ce que le ciel vous a donné,
je vous le donne à son exemple.» Une réponse si positive dissipa
aussitôt le parti opposé. Les guiriots, avec leurs instrumens et leurs
tambours, célébrèrent les louanges du vainqueur. Ils lui répétèrent
mille fois que le damel lui avait rendu justice, qu'il était plus beau,
plus riche, plus puissant et plus courageux que son rival. Mais, tandis
qu'il n'était occupé que de son bonheur, il fut surpris de s'en voir
dépouillé le jour suivant. Le damel, corrompu par des présens, révoqua
la sentence qu'il avait portée, et rétablit l'oncle à la place du neveu.
Ce revers de fortune fit changer d'objet aux chants des guiriots. Toutes
leurs louanges furent pour celui qu'ils avaient décrié par leurs
satires[6].
[Note 6: On a vu un exemple d'une bassesse à peu près
semblable dans un guiriot français. Il adressa une ode à
un ministre qui venait d'en faire renvoyer un autre, ode
dans laquelle le ministre disgracié était fort maltraité;
celui-ci revint, et le guiriot lui dédia à son tour une
autre ode. Toutes les deux eurent la même récompense, le
mépris.]
Les rois nègres entreprennent la guerre sur les moindres prétextes; mais
les batailles ne sont que des escarmouches. Dans tout le royaume du
damel à peine se trouverait-il assez de chevaux pour former deux cents
hommes de cavalerie. Ce prince n'a pas besoin de provisions de bouche
quand il est en campagne: toutes les femmes lui fournissent des vivres
sur son passage.
Les armes de la cavalerie sont la zagaie, sorte de javeline fort
longue, et trois ou quatre dards de la forme des flèches, avec cette
différence que la tête en est plus grosse, et qu'étant dentelée, elle
déchire la blessure lorsqu'on la retire après le coup. Tous les
cavaliers sont si chargés de grisgris, qu'ils ne peuvent faire quatre
pas, s'ils sont démontés; ils lancent assez loin leurs zagaies. Avec ces
armes, ils ont un cimeterre et un couteau à la mauresque, long d'une
coudée sur deux doigts de largeur. Quoique chargés de tant d'instrumens,
ils ont les bras et les mains libres, de sorte qu'ils peuvent charger
avec beaucoup de vigueur.
L'infanterie est armée d'un cimeterre, d'une javeline et d'un carquois
rempli de cinquante ou soixante flèches empoisonnées, dont les blessures
causent infailliblement la mort, pour peu que les remèdes soient
différés. Les dents de ces flèches ne causent pas des effets moins
dangereux, puisque, ne pouvant être retirées, il faut qu'elles
traversent la partie dans laquelle elles sont entrées. L'arc est composé
d'un roseau fort dur qui ressemble au bambou; la corde est d'une autre
sorte de bois, et est jointe à l'arc avec beaucoup d'art. Les Nègres, en
général, se servent de leurs arcs avec tant d'adresse, que de cinquante
pas ils sont sûrs de frapper un écu. Ils marchent sans ordre et sans
discipline au milieu même du pays qu'ils attaquent. Leurs guiriots les
excitent au combat par le son de leurs instrumens.
Lorsqu'ils sont à la portée de leurs armes, l'infanterie fait une
décharge de ses flèches, et la cavalerie lance ses dards; on en vient
ensuite à la zagaie. Ils épargnent néanmoins leurs ennemis, dans
l'espérance de faire un plus grand nombre d'esclaves; c'est le sort de
tous les prisonniers, sans distinction d'âge ni de rang. Malgré les
ménagemens qu'ils observent dans la mêlée, comme ils combattent nus et
qu'ils sont fort adroits, leurs guerres sont toujours fort sanglantes.
D'ailleurs ils aiment mieux perdre la vie que de s'exposer au moindre
reproche de lâcheté, et ce motif les anime autant que la crainte de
l'esclavage.
Si le premier choc ne décide pas de la victoire, ils renouvellent
souvent le combat pendant plusieurs jours. Enfin, lorsqu'ils commencent
à se lasser de verser du sang, ils envoient de chaque côté les marabouts
pour négocier la paix; et, s'ils conviennent des articles, ils jurent
sur l'Alcoran et par Mahomet d'être fidèles à les observer. Il n'y a
jamais de composition pour les prisonniers. Ceux qui ont le malheur
d'être pris demeurent les esclaves de celui qui les a touchés le
premier.
Si l'on veut avoir une idée de ces misérables brigands que les
historiens appellent _rois_, il n'y a qu'à voir dans Le Maire et dans
Moore le portrait qu'ils tracent des princes qui de leur temps régnaient
en Afrique.
Le roi, qui porte le titre de _brack_, et qui gouverne la contrée que
nous nommons Oualo, est si pauvre, dit Le Maire, qu'il manque souvent
de millet pour se nourrir. Il aime les chevaux jusqu'à se priver de la
nourriture pour fournir à leur entretien, comme maître Jacques dans
_l'Avare_; il leur donne le grain dont il devrait se nourrir, et se
contente ordinairement d'une pipe de tabac et de quelques verres
d'eau-de-vie. La nécessité le force souvent de faire des incursions dans
les cantons les plus faibles de son voisinage, où il enlève les bestiaux
et des esclaves qu'il vend aux Français pour de l'eau-de-vie. Lorsqu'il
voit baisser sa provision de cette liqueur, il enferme le reste dans une
petite cantine, dont il donne la clef à quelqu'un de ses favoris, avec
ordre de la porter à vingt ou trente lieues de sa demeure, pour se
mettre lui-même dans la nécessité de s'en priver. S'il exerce sa
tyrannie sur ses voisins, il garde encore moins de ménagement pour ses
propres sujets. Son usage est d'aller de ville en ville avec toute sa
cour, qui est composée d'environ deux cents Nègres, la plupart infectés
de tous les vices des blancs, et de demeurer dans chaque lieu jusqu'à ce
qu'il en ait mangé toute les provisions. Ceux qui ont la hardiesse de
s'en plaindre sont vendus pour l'esclavage.
Ceux des Iolofs qui bordent immédiatement la Gambie habitent les
royaumes de Barsalli et du bas Yani. Le roi de Barsalli gouverne avec
une autorité absolue, et sa famille est si respectée, que tous ses
peuples se prosternent la face en terre lorsqu'ils paraissent devant
quelque personne de son sang. Cependant il vit dans l'égalité avec sa
milice. Chaque soldat a la même part au butin de la guerre, et le roi ne
prend que ce qui est nécessaire à ses besoins. Cette loi, qu'il s'est
imposée, ne lui permet guère de quitter les armes; car aussitôt qu'il a
consommé les fruits d'une guerre, il est obligé, pour satisfaire son
acidité et celle de ses gens, de chercher quelque nouvelle proie.
En 1732, c'est-à-dire dans le temps que Moore était en Afrique, le roi
de Barsalli était un prince d'une humeur si emportée, qu'au moindre
ressentiment il ne faisait pas difficulté de tirer sur celui dont il se
croyait offensé. Moore n'ajoute pas si c'était un coup de flèche ou
d'arme à feu; mais cette fureur était d'autant plus dangereuse, que le
roi tirait fort adroitement; quelquefois, lorsqu'il se rendait sur une
chaloupe de la compagnie, à Cahone, qui était une de ses propres villes,
il se faisait un amusement de tirer sur tous les canots qui passaient,
et dans la journée il tuait toujours un homme ou deux. Quoiqu'il eût un
grand nombre de femmes, il n'en menait jamais plus de deux avec lui. Il
avait plusieurs frères; mais il était rare qu'il leur parlât ou même
qu'il les reçût dans sa compagnie. S'ils obtenaient cet honneur, ils
n'étaient pas dispensés de la loi commune qui oblige tous les Nègres à
se jeter de la poussière sur le front lorsqu'ils approchent de leur roi:
cependant ils sont les héritiers de la couronne après lui; mais dans le
royaume de Barsalli, elle est ordinairement disputée par les enfans du
roi mort, et c'est au plus fort qu'elle demeure.
On peut prendre une grande idée de leur adresse à dompter et à manéger
les chevaux, si l'on en juge par ce que raconte Moore d'un des princes
de Barsalli qu'il nomme Haman Sica. Il montait un cheval blanc de lait
d'une grande beauté, avec la crinière longue et une des plus belles
queues du monde. Les étriers de Haman étaient courts, de la largeur et
de la longueur de ses pieds; de sorte qu'il pouvait se lever facilement
et s'y soutenir en courant à toute bride, tirer un fusil, lancer son
dard ou sa zagaie avec autant de liberté qu'à pied. Il portait toujours
à la main une lance de douze pieds de long, qu'il tenait droite et
appuyée par le bas sur son étrier entre ses orteils; mais, lorsqu'il
exerçait son cheval, en lui faisant faire des courbettes, il la secouait
au-dessus de sa tête, comme s'il eût été prêt à combattre. Je l'ai vu
plusieurs fois, dit Moore, monté sur ce beau cheval, auquel il faisait
faire des exercices surprenans; il le faisait quelquefois avancer
quarante ou cinquante pas sur les deux pieds de derrière, sans toucher
la terre avec ceux de devant; quelquefois, lui faisant courber les
jambes, il le faisait passer ventre à terre sous les portes des
Mandingues, qui n'ont pas plus de quatre pieds de hauteur.
On a déjà vu que les Foulas du Siratik occupent un pays fort étendu,
sous le gouvernement d'un roi qui leur est propre; mais ceux qui
habitent les deux bords de la Gambie vivent dans la dépendance des
Mandingues, parmi lesquels ils ont formé des établissemens par
intervalles. Il y a beaucoup d'apparence que c'est la famine ou la
guerre qui les a chassés de leur pays. Les voyageurs disent beaucoup
plus de bien de ces Foulas de la Gambie que de tous les autres Nègres du
même pays.
Quoiqu'ils aient quelques habitations fixes, la plupart mènent une vie
errante, avec leurs bestiaux, qu'ils conduisent dans les cantons bas ou
élevés, suivant qu'ils y sont forcés par les pluies. Lorsqu'ils
rencontrent quelque bon pâturage, ils s'y établissent avec la permission
du roi, et y restent tant qu'il y a de l'herbe. La vie des hommes est
fort pénible. Outre le travail de leur profession, ils ont sans cesse à
se défendre contre les bêtes féroces sur la terre, et contre les
crocodiles sur le bord des rivières. La nuit ils rassemblent leurs
bestiaux au centre de leurs tentes et de leurs cabanes; ils allument
quantité de feux, et font la garde autour du troupeau. Jobson, ayant eu
occasion de traiter souvent avec eux pour des vaches et des chèvres,
faisait avertir le chef d'un de ces troupeaux, qui se présentait couvert
de mouches dans toutes les parties du corps, surtout aux mains et au
visage. Quoiqu'elles fussent de la même espèce que celles qui
tourmentent les chevaux en Europe, il en était si peu incommodé, qu'il
ne prenait pas la peine de lever la main pour les chasser, tandis que
Jobson, piqué jusqu'au sang, était forcé de s'en défendre avec une
branche d'arbre.
Ces peuples ressemblent beaucoup aux Arabes, dont la langue s'apprend
dans leurs écoles, et en général ils sont plus versés dans cette langue
que les Européens dans la langue latine; ils la parlent presque tous,
quoiqu'ils aient leur propre langue qui se nomme le foula.
Ils ont des chefs qui les gouvernent avec douceur; ils vivent en société
et bâtissent des villes, sans être assujettis au prince dans les terres
duquel ils s'établissent. S'ils reçoivent quelque mauvais traitement de
lui ou de sa nation, ils détruisent leur ville pour aller s'établir dans
quelque autre lieu. La forme de leur gouvernement se soutient sans
peine, parce qu'ils sont d'un caractère doux et paisible. Ils ont des
notions si parfaites de justice et de bonne foi, que celui qui les
blesse est regardé avec horreur de toute la nation, et ne trouve
personne qui prenne parti pour lui contre le chef. Comme on n'a pas de
passion dans ce pays pour la propriété des terres, et que les Foulas
d'ailleurs se mêlent peu de l'agriculture, les rois leur accordent
volontiers la liberté de s'établir dans leurs états. Ils ne cultivent
que les environs de leurs villes ou de leurs camps, pour en tirer leurs
véritables nécessités: c'est du tabac, du coton, du maïs, du riz, du
millet et d'autres sortes de grains.
L'industrie et la frugalité des Foulas leur fait recueillir plus de blé
et de coton qu'ils n'en consomment; ils les vendent à bon marché. Ils
sont très-hospitaliers, mais entre eux. Qu'un Foula tombe dans
l'esclavage, tous les autres se réunissent pour racheter sa liberté. Ils
ne laissent jamais un homme de leur nation dans le besoin; ils prennent
soin des vieillards, des aveugles et des boiteux. Leurs armes sont la
lance, la zagaie, l'arc et les flèches, des coutelas fort courts qu'ils
appellent _fongs_, et même le fusil, dans l'occasion. Ils se servent de
tous ces instrumens avec beaucoup d'adresse. On les voit chercher
ordinairement à s'établir près de quelque ville des Mandingues; ils sont
encore attachés au paganisme, et ne se font pas faute de boire de
l'eau-de-vie ou d'autres liqueurs.
Leur industrie est si reconnue pour élever et nourrir des bestiaux, que
les Mandingues leur abandonnent le soin de leurs troupeaux.
Ils ont pourtant leurs superstitions comme les autres Nègres. S'ils
apprennent qu'on ait fait bouillir le lait de leurs vaches, ils
s'obstinent à n'en plus vendre, du moins à celui qui l'aurait acheté
pour en faire cet usage, parce qu'ils attribuent à l'action du feu une
vertu éloignée qui peut faire mourir leurs bestiaux.
Les Mandingues seraient souvent exposés à mourir de faim, sans le
secours des Foulas. Ils tirent d'eux, par des échanges, une partie de
leurs provisions. On ne connaît pas non plus d'autre peuple que les
Foulas qui ait l'art de faire du beurre sur la rivière de Gambie. Ils
le rendent pour diverses sortes de marchandises, mais surtout pour du
sel.
Leur habillement n'est pas moins particulier à leur nation que leur
commerce. Ils n'emploient pas d'autres étoffes que celles de leurs
propres manufactures: elles sont de coton blanc, et leurs femmes ont
soin de les entretenir avec beaucoup de propreté. Il n'y en a pas moins
dans l'intérieur de leurs cabanes, où l'odorat n'a rien à souffrir, non
plus que les yeux. On reconnaît aussi de la régularité dans l'ordre de
ces petits édifices; il y a toujours de l'un à l'autre assez de distance
pour les garantir de la communication du feu. Les rues sont fort bien
ouvertes, et les passages libres; ce qui ne se trouve guère dans les
villes des Mandingues. La plupart des habitations des Foulas sont bâties
sur le même modèle.
La plus nombreuse de toutes les nations qui habitent les bords de la
Gambie, et toute l'étendue même de cette côte, porte le nom de
Mandingues. Ils sont vifs et enjoués, passionnés pour la danse, et
pourtant querelleurs. Cette nation, distribuée dans toutes les parties
du pays, vient de l'intérieur des terres et du pays de Mandinga. Ils
sont les plus zélés mahométans d'entre tous les Nègres. Ils ne
connaissent pas l'usage du vin ni de l'eau-de-vie. Ils sont aussi les
plus instruits de toutes ces régions de l'Afrique. Le principal commerce
du pays est entre leurs mains.
Dans l'économie du ménage, le soin du riz est abandonné aux femmes.
Après en avoir mis à part ce qui leur paraît suffisant pour la
subsistance de la famille, elles ont droit de vendre le reste et d'en
garder le prix, sans que les maris aient celui de s'en mêler. Le même
usage est établi pour la volaille, dont elles élèvent une grande
quantité.
On voit des Mandingues qui mettent leur gloire à nourrir un grand nombre
d'esclaves. Ils leur rendent la vie si douce, qu'on a peine quelquefois
à les distinguer de leurs maîtres; surtout les femmes, qui sont ornées
de colliers d'ambre, de corail et d'argent, comme si l'unique soin de
leur esclavage était de se parer. La plupart de ces esclaves sont nés
dans les familles.
Tous les royaumes de la Gambie ont quantité de seigneurs particuliers,
qui sont comme les rois des villes où ils font leur demeure. Leur
principal droit est d'avoir en propriété tous les palmiers et les
_siboas_ qui croissent dans le pays; de sorte que, sans leur permission,
personne n'ose en tirer le vin ni couper la moindre branche. Ils
accordent cette liberté à quelques habitans, en se réservant dans la
semaine deux jours de leur travail. Les blancs même sont obligés
d'obtenir d'eux une permission formelle pour couper des feuilles de
siboa et de l'herbe lorsqu'ils ont à couvrir quelque maison.
On compte les richesses des Mandingues par le nombre de leurs esclaves.
Pour en fournir aux Européens, leur méthode est d'envoyer une troupe de
gardes autour de quelque village, avec ordre d'enlever le nombre des
habitans dont ils ont besoin. On lie les mains derrière le dos à ces
misérables victimes pour les conduire droit aux vaisseaux; et lorsqu'ils
y ont reçu la marque du bâtiment, ils disparaissent pour jamais. On
transporte ordinairement les enfans dans des sacs, et l'on met un
bâillon aux hommes et aux femmes, de peur qu'en traversant les villages,
ils n'y répandent l'alarme par leurs cris. Ce n'est pas dans les lieux
voisins des comptoirs qu'on exerce ces violences; l'intérêt des princes
n'est pas de les ruiner; mais les villes intérieures du pays sont
traitées sans ménagement. Il arrive quelquefois que les prisonniers
s'échappent des mains de leurs gardes, et que, rassemblant les habitans
par leurs cris, ils poursuivent ensemble les ministres du roi. S'ils
peuvent les arrêter, leur vengeance est de les conduire à la ville
royale. Le roi ne manque jamais de désavouer leur commission; mais, pour
ne rien perdre de ses espérances, et sous prétexte de justice, il vend
sur-le-champ les coupables pour l'esclavage; et si les habitans arrêtés
paraissent devant le roi pour rendre témoignage contre leurs ravisseurs,
ils sont aussi vendus, comme si le malheur qu'ils ont souffert devenait
un droit sur leur liberté.
On rapporte un usage singulier du royaume de Baol. Lorsqu'il est
question de délibérer sur quelque affaire importante, le roi fait
assembler son conseil dans la plus épaisse forêt qui soit près de sa
résidence. Là, on creuse dans la terre un grand trou, sur les bords
duquel tous les conseillers prennent séance, et, la tête baissée vers le
fond, ils écoutent ce que le roi leur propose. Les sentimens se
recueillent, et les résolutions se prennent dans la même situation.
Lorsque le conseil est fini, on rebouche soigneusement le trou de la
même terre qu'on en a tirée, pour signifier que tous les discours qu'on
y a tenus y demeurent ensevelis. La moindre indiscrétion est punie du
dernier supplice; ce qui probablement contribue, plus que la cérémonie
du fossé, à rendre les secrets impénétrables.
L'habillement populaire, dans cette partie de l'Afrique dont nous
parlons, consiste dans un pagne qui couvre la ceinture. C'est à peu près
l'habillement de toutes les nations nègres, avec quelques variations.
Les plus riches y joignent une espèce de chemise de coton fort courte,
et dont les manches sont très-larges.
Leur bonnet, quand ils en ont, ressemble au capuchon d'un jacobin. Le
peuple marche pieds nus, mais les personnes de qualité ont des sandales
de cuir, de la forme de nos semelles de souliers, attachées au gros
orteil avec une courroie. Quoique leurs cheveux soient courts, ils les
ornent assez agréablement de grisgris, de brins d'argent, de cuivre, de
corail, etc. Ils ont aux oreilles des pendans d'étain, d'argent et de
cuivre. Ceux qui descendent d'une race servile n'ont pas la liberté de
porter leurs cheveux.
Les femmes et les filles sont nues de la ceinture jusqu'à la tête, à
moins que le froid ne les oblige de se couvrir. Le reste du corps est
couvert d'un pagne, qui est de toile ou d'étoffe, de la grandeur de nos
serviettes d'Europe, et qui leur descend jusqu'aux mollets. Elles se
parent la tête de corail et d'autres bagatelles éclatantes, et leurs
cheveux sont rangés avec assez d'art pour fournir une espèce de coiffure
d'un demi-pied de hauteur. Les plus hautes passent pour les plus belles.
Ainsi nos modes de Paris sont aujourd'hui celles d'Afrique. Jusqu'à
l'âge de onze ou douze ans, les garçons et les filles sont entièrement
nus.
Les Nègres ne boivent ordinairement que de l'eau, quoiqu'ils usent
quelquefois de vin de palmier, et d'une sorte de bière qu'ils appellent
_boullo_, composée des grains du pays. Mais ils ont une passion si
ardente pour les liqueurs fortes des Européens, qu'ils vendent jusqu'à
leurs habits pour en acheter. L'exemple des hommes n'empêche pas que les
femmes ne soient plus réservées, et ne les autorise pas même à toucher
l'eau-de-vie de leurs lèvres, à l'exception de quelque favorites des
princes que leur situation met au-dessus de l'usage.
Ils n'ont pas proprement de pain; ils mangent leurs grains cuits au
lait et à l'eau. Le plus grand usage qu'ils fassent du mais est
lorsqu'il est vert; ils le font rôtir sur les charbons dans les épis, et
l'avalent comme des pois verts. Leur riz, ils l'emploient ordinairement
à faire du pilau, suivant l'usage des Turcs; enfin ils n'avaient ni
l'usage du pain ni celui de la pâtisserie; mais, en se familiarisant
avec les Européens, leurs femmes ont appris d'eux l'art d'en faire, et
le pratiquent aujourd'hui avec succès.
On trouve beaucoup de variations dans les voyageurs sur la forme du
mariage des Nègres; mais il faut l'attribuer moins à l'incertitude des
témoignages qu'à l'inconstance des usages mêmes, qui ne sont pas établis
avec assez d'uniformité pour ne pas recevoir quantité de changemens et
d'altérations. Jobson nous apprend que tout Nègre est en droit de
contracter avec une fille qui est en âge d'être mariée, mais que ce
n'est jamais sans la participation, et même sans le consentement des
parens, entre les mains desquels il doit déposer la dot dont on est
convenu. Le roi, ou le principal seigneur du canton, tire aussi quelques
droits pour la ratification du traité. Alors le mari, accompagné de
quelques amis de son âge, s'approche le soir, au clair de la lune, de la
maison de sa femme, et cherche le moyen de l'enlever; il y réussit
toujours, malgré sa résistance et ses cris, qui n'ont rien de sérieux.
Elle demeure quelque temps enfermée dans sa maison; et, plusieurs mois
après, elle ne sort jamais sans un voile, qui doit lui couvrir toute la
tête, à l'exception d'un oeil. Sa dot est réservée pour le cas où elle
survivrait à son mari, parce que l'usage oblige les veuves qui se
remarient d'acheter un homme, comme elles ont été achetées pour leur
premier mariage.
Quand la jeune femme est conduite à son mari, il lui offre la main pour
la recevoir dans sa maison; mais il lui ordonne immédiatement d'aller
chercher de l'eau, du bois et les autres nécessités du ménage. Elle
obéit respectueusement. Le mari se met à souper; elle ne soupe qu'après
lui; et, demeurant en silence, elle attend son ordre pour l'aller
trouver au lit. C'est un usage constant chez les Nègres que les femmes
ne mangent jamais avec eux. On retrouve partout l'esclavage des femmes,
qui a été général dans le monde jusqu'au temps de la perfection des
sociétés, et qui l'est encore dans tout l'Orient.
La dot consiste souvent en quelques veaux, qui doivent être donnés au
père, et qui ne surpassent jamais le nombre de cinq. Le mari et la femme
se mettent sur-le-champ au lit; si la femme est garantie vierge, on
couvre le lit d'un drap de coton blanc, et les marques sanglantes de la
virginité sont exposées aux yeux de l'assemblée; ensuite on porte le
drap en procession dans toute la ville, au son des instrumens, qui font
retentir les louanges de la jeune femme et ses plaisirs. Mais si la
virginité ne se déclare pas par des preuves, le père est obligé, sur la
demande du mari, de reprendre sa fille et de rendre les veaux. Cette
disgrâce est rare, parce qu'on prend soin d'examiner la fille avant le
mariage, et qu'elle n'est demandée qu'après une parfaite conviction:
d'ailleurs le malheur d'une fille n'est jamais irréparable; si elle ne
peut demeurer femme de celui qui l'avait épousée, elle devient la
concubine d'un autre; et le père est toujours sûr de trouver des
marchands qui la recherchent.
Barbot observe qu'en Afrique, comme en Europe, les goûts sont partagés
sur ce qui rend une femme aimable. Les uns veulent des vierges d'autres
comptent pour rien cette qualité.