ses amis et ses bienfaiteurs. Le chevalier Hans Sloane, qui était de ce
nombre, l'employait souvent à traduire des manuscrits arabes et des
inscriptions de médailles. Un jour qu'il était chez lui, il marqua une
vive curiosité de voir la famille royale. Le chevalier lui promit de le
satisfaire, lorsqu'il serait vêtu assez proprement pour paraître à la
cour. Aussitôt les amis de Job lui firent faire un riche habit de soie
dans la forme de son pays. Il fut présenté dans cet état au roi, à la
reine, aux deux princes et aux princesses. La reine lui fit présent
d'une belle montre d'or; et le même jour il eut l'honneur de dîner avec
le duc de Montague et d'autres seigneurs, qui se réunirent ensuite pour
lui faire présent d'une somme honnête. Le duc de Montague le mena
souvent à sa maison de campagne, et, lui montrant les instrumens qui
servent à l'agriculture et au jardinage, il chargea ses gens de lui en
apprendre l'usage. Lorsque Job se vit près de son départ, le même
seigneur fit faire pour lui un grand nombre de ces instrumens, qui
furent mis dans des caisses et portés sur son vaisseau. Il reçut divers
autres présens de plusieurs personnes de qualité jusqu'à la valeur de
cinq cents livres sterling. Enfin, après avoir passé quatorze mois à
Londres, il s'embarqua, au mois de juillet 1734, sur un vaisseau de la
compagnie qui partait pour la rivière de Gambie.
Job aborda au fort anglais le 8 d'août. Il était recommandé
particulièrement par les directeurs de la compagnie au gouverneur et aux
facteurs du pays. Ils le traitèrent avec autant de respect que de
civilité. L'espérance de trouver quelqu'un de ses compatriotes au
comptoir de Djôr, qui n'est qu'à sept journées de Bounda, le fit partir
le 23 sur le sloop _la Renommée_, avec Moore, qui allait prendre la
direction de ce comptoir. Le 26 au soir, ils arrivèrent à Damasensa.
Job, se trouvant assis sous un arbre avec les Anglais, vit passer sept
ou huit Nègres de la nation de ceux qui l'avaient fait esclave à trente
milles du même lieu. Quoiqu'il fût d'un caractère modéré, il eut de la
peine à se contenir; et son premier mouvement le portait à les tuer d'un
sabre et de deux pistolets dont il était armé. Moore lui fit perdre
cette pensée en lui représentant l'imprudence et le danger de son
dessein. Ils firent approcher les Nègres pour leur adresser diverses
questions, et leur demander particulièrement ce qu'était devenu le roi
leur maître, qui avait jeté Job dans l'esclavage.
Ils répondirent que ce prince avait perdu la vie d'un coup de pistolet
qu'il portait ordinairement pendu au cou, et qui, étant parti par
hasard, l'avait tué sur-le-champ. Il y avait beaucoup d'apparence que ce
pistolet venait du capitaine Pike, et faisait partie des marchandises
que le roi avait reçues pour le prix de Job. Aussi Job fut-il si
transporté de joie, que, tombant à genoux, il remercia Mahomet d'avoir
détruit son ennemi par les armes mêmes qui avaient été le prix de son
crime; et se tournant vers Moore: «Vous voyez, lui dit-il, que le ciel
n'a point approuvé que cet homme m'eût fait esclave, et qu'il a fait
servir à sa punition les mêmes armes pour lesquelles j'ai été vendu.
Cependant je dois lui pardonner, ajouta-t-il, parce que, si je n'avais
pas été vendu, je ne saurais pas la langue anglaise, je n'aurais pas
mille choses utiles et précieuses que je possède; je n'aurais pas vu un
pays tel que l'Angleterre, et des hommes aussi généreux que j'en ai
trouvé dans cette contrée.» Il n'y a guère d'Européen cultivé dont la
reconnaissance s'exprimât plus éloquemment.
Le sloop étant arrivé le premier de septembre à Djôr, Job dépêcha le 14
un exprès à Bounda pour donner avis de son retour à ses parens. Ce
messager était un Foula, qui se trouva de la connaissance de Job, et qui
marqua une joie extrême de le revoir. C'était presque le seul Africain
qu'on eût jamais vu revenir de l'esclavage. Job fit prier son père de ne
pas venir au-devant de lui, parce que le voyage était trop long, et que,
suivant l'ordre de la nature, c'étaient les jeunes gens, disait-il, qui
devaient aller au-devant des vieux. Il envoya quelques présens à ses
femmes, et le Foula fut chargé de lui amener le plus jeune de ses fils,
pour lequel il avait une affection particulière.
Dans l'intervalle, Job ne cessa point de louer beaucoup les Anglais
parmi les Nègres de sa nation. Il fit revenir les Africains de l'opinion
où ils avaient toujours été que les esclaves étaient mangés ou tués,
parce qu'on n'en voyait pas revenir un seul.
Quatre mois se passèrent avant qu'il pût recevoir les moindres
informations de Bounda. Son impatience le fit retourner à Djôr le 29
janvier 1735. Le 14 du mois suivant, il vit arriver enfin le Foula avec
des lettres; mais elles ne lui apportaient que de fâcheuses nouvelles.
Son père était mort, avec la consolation néanmoins d'avoir appris en
expirant le retour de son fils et le traitement qu'il avait reçu en
Angleterre. Une des femmes de Job s'était remariée en son absence; et le
second mari avait pris la fuite en apprenant l'arrivée du premier.
Depuis trois ou quatre ans la guerre avait fait tant de ravage dans le
pays de Bounda, qu'il n'y restait plus de bestiaux.
Avec le messager il était arrivé un des anciens amis de Job, qui fut
charmé de le revoir, mais qui parut fort touché de la mort de son père
et des malheurs de sa patrie. Il protesta qu'il pardonnait à sa femme,
et même à l'homme qui l'avait épousée. Ils avaient raison, disait-il,
de me croire mort, puisque j'étais passé dans un pays d'où jamais aucun
Foula n'est revenu. Ses entretiens avec son ami durèrent trois ou quatre
jours, sans autre interruption que celle des repas et du sommeil.
Lorsque Moore quitta l'Afrique, il laissa Job à Djôr avec le gouverneur
Hull, prêts à partir tous deux pour Yanimarriou, d'où ils devaient se
rendre à la forêt des Gommiers, qui est proche de Bounda. Job le chargea
de plusieurs lettres pour le duc de Montague, la compagnie d'Afrique,
Oglethorpe, et ses principaux bienfaiteurs. Elles étaient remplies des
plus vives marques de sa reconnaissance et de son affection pour la
nation anglaise.
Ses qualités naturelles étaient excellentes. Il avait le jugement
solide, la mémoire facile, et beaucoup de netteté dans les idées; il
raisonnait avec beaucoup de modération et d'impartialité. Tous ses
discours portaient le caractère du bon sens, de la bonne foi, et d'un
amour ardent pour la vérité.
Sa pénétration se fit remarquer dans une infinité d'occasions. Il
concevait sans peine le mécanisme des instrumens. Après lui avoir fait
voir une pendule et une charrue, on lui en montra les pièces séparées,
qu'il rejoignit lui-même sans le secours de personne.
Sa mémoire était si extraordinaire, qu'ayant appris l'Alcoran par coeur
à quinze ans, il en fit trois copies de sa main en Angleterre, sans
autre modèle que celui qu'il portait dans sa tête, et sans se servir
même de la première copie pour faire les deux autres. Il souriait
lorsqu'il entendait parler d'oubli, comme d'une faiblesse dont il
n'avait pas l'idée. Cette mémoire paraîtra moins surprenante, si l'on
fait réflexion qu'ayant nécessairement peu d'idées acquises, celles qui
se plaçaient dans sa tête s'y gravaient avec plus de facilité et moins
de confusion. C'est par cette raison que dans la première jeunesse on
apprend et l'on retient plus aisément: l'organe est neuf, et l'esprit a
moins de distractions. C'est quand les traces d'une infinité d'objets
divers se sont multipliées dans le cerveau que leur nombre et leur
variété commencent à nuire à leur ordre, qu'elles se confondent et
s'effacent en même temps que l'organe perd de son énergie, comme la
planche du graveur ne rend plus que des traits vagues et confus
lorsqu'on en a trop renouvelé les empreintes.
Il avait cette sorte de compassion générale qui rend le coeur sensible à
tout. Dans la conversation, il entendait la plaisanterie. Ses
inclinations douces et religieuses n'excluaient pas le courage. Il
racontait que, passant un jour dans le pays des Arabes avec quatre de
ses domestiques, il avait été attaqué par quinze de ces vagabonds, qui
sont une sorte de bandits ou de voleurs. Il se mit en défense, et,
plaçant un de ses gens pour observer l'ennemi, il se disposa fièrement
au combat avec les trois autres. Il perdit un homme dans l'action, et
lui-même fut blessé au bras d'un coup d'épée; mais ayant tué le
capitaine arabe et deux de ces brigands, il força le reste de prendre la
fuite. Un autre jour, ayant trouvé une des vaches de son père à moitié
dévorée, il résolut de prendre le monstre dont elle avait été la proie.
Il se plaça sur un arbre près de la vache, et vers le soir il vit
paraître deux lions qui s'avancèrent à pas lents et jetant leurs regards
autour d'eux avec un air de défiance. L'un s'étant approché, Job le
perça d'une flèche empoisonnée qui le fit tomber sur la place. Le second
qui vint ensuite fut aussi blessé; mais il eut la force de s'éloigner en
rugissant, et le lendemain il fut trouvé mort à cinq cents pas du même
lieu.
Il avait de l'aversion pour les peintures; on eut beaucoup de peine à le
faire consentir qu'on tirât son portrait. Lorsque la tête fut achevée,
on lui demanda dans quels habits il voulait paraître; et sur le choix
qu'il fit de l'habillement de son pays, on lui dit qu'on ne pouvait le
satisfaire sans avoir vu les habits dont il parlait, ou du moins sans en
avoir entendu la description. «Pourquoi donc, répliqua Job, vos peintres
veulent-ils représenter Dieu qu'ils n'ont jamais vu?»
Sa religion était le mahométisme; mais il rejetait les notions d'un
paradis sensuel et d'autres traditions qui sont reçues parmi les Turcs.
Le fond de ses principes était l'unité de Dieu, dont il ne prononçait
jamais le nom sans quelque témoignage particulier de respect. Les idées
qu'il avait de cet Être-Suprême et d'un état futur parurent fort justes
aux Anglais; mais il était si ferme dans la persuasion de l'unité
divine, qu'il fut impossible de le faire raisonner paisiblement sur la
Trinité. On lui avait donné un nouveau Testament dans sa langue. Il le
lut; et, s'expliquant avec respect sur ce livre, il commença à déclarer
que, l'ayant examiné fort soigneusement, il n'y avait pas trouvé un mot
d'où l'on pût conclure qu'il y eût trois dieux.
Il ne mangeait la chair d'aucun animal, s'il ne l'avait tué de ses
propres mains. Cependant il ne faisait pas difficulté de manger du
poisson; mais il ne voulait jamais toucher à la chair de porc.
Pour un homme qui avait reçu son éducation en Afrique, les Anglais
jugèrent que son savoir n'était pas méprisable. Il leur rendit compte
des livres de son pays. Leur nombre ne surpasse pas trente. Ils sont
écrits en arabe, et la religion seule en fait la matière. Job savait
fort bien la partie historique de la Bible. Il parlait respectueusement
des vertueux personnages qui sont nommés dans l'Écriture sainte, surtout
de Jésus-Christ, qu'il regardait comme un prophète digne d'une plus
longue vie, et qui aurait fait beaucoup de bien dans le monde, s'il
n'eût péri malheureusement par la méchanceté des Juifs. Mahomet,
disait-il, fut envoyé après lui pour confirmer et perfectionner sa
doctrine. Enfin Job se comparait souvent à Joseph, fils du patriarche
Jacob; et lorsqu'il eut appris que, pour le venger, Sambo, roi de Foula,
avait déclaré la guerre aux Mandingues, il protesta qu'il aurait
souhaité pouvoir l'empêcher, parce que ce n'étaient pas les Mandingues,
mais Dieu qui l'avait envoyé dans une terre étrangère.
Son historien joint ici quelques détails sur le pays de ce prince.
Les esclaves du pays de Bounda, et la plus vile partie du peuple, y sont
employés à cultiver la terre, à préparer le blé, le pain et les autres
alimens. L'agriculture est pour eux un exercice fort pénible, parce
qu'ils n'ont pas d'instrumens propres à labourer la terre, ni même à
couper les grains dans leur maturité. Ils sont obligés, pour faire leur
moisson, d'arracher le blé avec les racines; et pour le réduire en
farine, ils le broient entre deux pierres avec les mains. Leur travail
n'est pas moins pénible pour transporter et pour bâtir; car tout
s'exécute à force de bras.
Les personnes de distinction qui se piquent de lecture et d'étude n'ont
pas d'autres lumières pendant la nuit que celle de leur feu. Cependant
c'est le temps de l'obscurité qu'ils emploient à cet exercice, parce
que, dans les principes du pays, le jour est pour l'usage de ce qu'on
sait, et la nuit pour s'instruire. Une partie des habitans s'occupe de
la chasse, surtout de celle des éléphans, et fait un commerce d'ivoire
assez considérable. Job racontait qu'un de ses gens, accoutumé à la
chasse, avait vu un éléphant surprendre un lion, le porter près d'un
bois, fendre un arbre, mettre la tête de son ennemi entre les deux
parties du tronc, et le laisser dans cet état pour y périr. Quoique ce
récit paraisse fabuleux, il est rendu plus vraisemblable par un autre
exemple dont Job avait été témoin lui-même. Un jour qu'il était à la
chasse, il vit un éléphant transporter un lion dans un endroit
marécageux, et lui tenir la tête enfoncée dans la boue pour l'étouffer.
En supposant la vérité de ces deux faits, il faut conclure que le lion
et l'éléphant se portent une haine mortelle.
Le poison dans lequel les Nègres trempent leurs flèches est le suc d'un
certain arbre dont les qualités sont si malignes, qu'en peu de temps le
sang se trouve infecté par la moindre blessure, et l'animal le plus
vigoureux devient stupide et perd le sentiment; ce qui n'empêche pas les
habitans de manger la chair des animaux qu'ils tuent avec leurs flèches.
Aussitôt qu'ils les voient tomber, ils s'approchent et leur coupent la
gorge: cette opération fait sortir apparemment le poison avec le sang.
Les hommes qui sont blessés des mêmes flèches se guérissent avec une
herbe dont la vertu est infaillible, lorsqu'elle est immédiatement
appliquée sur la blessure. L'auteur prend ici l'occasion d'assurer,
comme le fruit particulier de son expérience et de ses lumières, 1º que,
dans tous les pays qui produisent des bêtes féroces, il ne s'en trouve
pas qui attaquent volontairement l'homme, si elles trouvent le moyen de
s'échapper par la fuite; 2º qu'il n'y a pas de poison violent, de
quelque espèce qu'on le suppose, qui n'ait son antidote; et que
généralement la nature a placé l'antidote près du poison. Cette dernière
assertion paraît plus fondée que l'autre; je crois qu'il sera toujours
fort peu sûr de rencontrer un lion ou un tigre quand il aura faim. Le
loup, naturellement timide, attaque l'homme quand il n'a trouvé ni proie
ni nourriture; et les singes, quand ils se sentent les plus forts, se
jettent sur le voyageur par un instinct de férocité.
Les mariages, dans le pays de Job, se font avec peu de formalités.
Lorsqu'un père est résolu de marier son fils, il fait ses propositions
au père de la fille; elles consistent dans l'offre d'une certaine somme
que le père du mari doit donner à la femme pour lui servir de douaire.
Si cette offre est acceptée, les deux pères et le jeune homme se rendent
chez le prêtre, déclarent leur convention, et le mariage passe aussitôt
pour être conclu; il ne reste qu'une difficulté, qui consiste à tirer
l'épouse de la maison paternelle. Tous ses cousins s'assemblent devant
la porte pour en disputer l'entrée, mais le mari trouve le moyen de se
les concilier par des présens. Il fait paraître alors un de ses parens,
bien monté, avec la commission de lui amener sa femme à cheval; mais à
peine est-elle en croupe, que les femmes commencent leurs lamentations
et s'efforcent de l'arrêter. Cependant les droits du mari l'emportent;
il reçoit celle qui doit être la compagne de sa vie. Il fait éclater sa
joie par les festins qu'il donne à ses amis. Les réjouissances durent
plusieurs jours; sa femme est la seule qui n'y est point appelée: elle
n'est vue de personne, pas même de son mari, aux yeux duquel la loi veut
que pendant trois ans elle paraisse toujours voilée. Ainsi Job, qui n'en
avait passé que deux avec la sienne lorsqu'il tomba dans l'esclavage, et
qui avait eu d'elle une fille, ne l'avait point encore vue sans voile.
Pour éviter les jalousies et les querelles, les maris font un partage
égal du temps entre leurs femmes; et leur exactitude à l'observer va si
loin, que pendant qu'une femme est en couches ils passent seuls dans
leur appartement toutes les nuits qui lui appartiennent. Ils ont le
droit de renvoyer celles qui leur déplaisent, mais en leur laissant la
somme qu'elles ont reçue pour dot. Une femme est libre de se remarier
après ce divorce, et n'en trouve pas moins l'occasion; au lieu que, si
c'est elle qui abandonne son mari, non-seulement elle perd sa dot, mais
elle tombe dans un mépris qui lui ôte l'espérance de faire un second
mariage.
Outre la circoncision, qui est en usage pour tous les enfans mâles, il y
a une sorte de baptême pour les deux sexes. Au septième jour de la
naissance, le père, dans une assemblée de parens et d'amis, donne un nom
à l'enfant, et le prêtre l'écrit sur un petit morceau de bois poli. On
tue ensuite pour le festin une vache ou une brebis, suivant les
richesses de la famille; on la mange sur-le-champ, et le reste est
distribué aux pauvres. Après quoi, le prêtre lave l'enfant dans une eau
pure, transcrit son nom sur un morceau de papier qu'il roule
soigneusement, et le lui attache autour du cou pour y demeurer jusqu'à
ce qu'il tombe de lui-même.
CHAPITRE III.
Moeurs et usages des Iolofs, des Foulas et des Mandingues. Langage.
Religion.
Nous avons souvent parlé de ces peuples dans la relation des voyages sur
les côtes où ils sont répandus. Nous voulons rassembler ici les
observations les plus importantes des voyageurs sur les trois nations
les mieux connues de cette latitude. Les Iolofs habitent le long de
l'Océan, entre le fleuve de Sénégal et la Gambie. Les Foulas sont situés
au nord, au sud et à l'est du Sénégal. Les Mandingues occupent les deux
bords de la Gambie, et se mêlent partout aux deux autres nations.
Une des principales qualités qui se font remarquer dans les Iolofs, et
qui paraît leur être commune avec tous les Nègres de la côte, c'est,
comme on l'a déjà dit, le penchant au vol; mais ils ont une adresse à
voler qui leur est particulière.
Ce n'est pas sur les mains d'un voleur qu'il faut avoir les yeux
ouverts, c'est sur ses pieds. Comme la plupart des Nègres marchent pieds
nus, ils acquièrent autant d'adresse dans cette partie que nous en avons
aux mains. Ils ramassent une épingle à terre. S'ils voient un morceau de
fer, un couteau, des ciseaux, et toute autre chose, ils s'en approchent;
ils tournent le dos à la proie qu'ils ont en vue; ils vous regardent en
tenant les mains ouvertes. Pendant ce temps ils saisissent l'instrument
avec le gros orteil; et, pliant le genou, ils lèvent le pied
par-derrière jusqu'à leurs pagnes, qui servent à cacher le vol; et, le
prenant avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.
Ils n'ont pas plus de probité à l'égard de leurs compatriotes de
l'intérieur des terres, qu'ils appellent _montagnards_. Lorsqu'ils les
voient arriver pour le commerce, sous prétexte de servir à transporter
leurs marchandises ou de leur rendre l'office d'interprètes, ils leur
dérobent une partie de ce qu'ils ont apporté.
Leur avidité barbare va bien plus loin, car il s'en trouve qui vendent
leurs enfans, leurs parens et leurs voisins. Pour cette perfidie on
s'adresse à ceux qui ne peuvent se faire entendre des Français. Ils les
conduisent au comptoir pour y porter quelque chose, et, feignant que ce
sont des esclaves achetés, ils les vendent, sans que ces malheureuses
victimes puissent s'en défier, jusqu'au moment qu'on les enferme ou
qu'on les charge de chaînes. Un vieux Nègre, ayant résolu de vendre son
fils, le conduisit au comptoir. Mais ce fils, qui se défia de ce
dessein, se hâta de tirer un facteur à l'écart et de vendre lui-même son
père. Lorsque ce vieillard se vit environné de marchands prêts à
l'enchaîner, il s'écria qu'il était le père de celui qui l'avait vendu.
Le fils protesta le contraire, et le marché demeura conclu; mais
celui-ci, retournant en triomphe, rencontra le chef du canton qui le
dépouilla de ses richesses mal acquises, et vint le vendre au même
marché. Tous ces crimes sont la suite d'un plus grand, celui de les
acheter.
Quantité de petits Nègres des deux sexes sont enlevés tous les jours par
leurs voisins, lorsqu'ils s'écartent dans les bois, sur les chemins, ou
dans les plantations, pour chasser les oiseaux qui viennent manger le
millet et les autres grains. Dans le temps de la famine, un grand nombre
de Nègres se vendent eux-mêmes pour s'assurer du moins la vie.
Leur pauvreté est extrême. Ils ont pour tout bien quelques bestiaux. Les
plus riches n'en ont pas plus de quarante ou cinquante, avec deux ou
trois chevaux, et le même nombre d'esclaves. Il est très-rare qu'on leur
trouve de l'or pour la valeur d'onze on douze pistoles.
Dans quelques pays des Nègres, la couronne est héréditaire; dans
d'autres, elle est élective. À la mort d'un prince héréditaire, c'est
son frère, et non son fils, qui lui succède; mais, après la mort du
frère, le fils est appelé au trône, et le laisse de même à son frère.
Dans quelques pays héréditaires, c'est au premier neveu par les soeurs
que tombe la succession, parce que la propagation du sang royal ne leur
paraît certaine que par cette voie, tant ils comptent peu sur la
fidélité des femmes.
Dans les royaumes électifs, trois ou quatre des plus grands personnages
de la nation s'assemblent après la mort du roi pour lui choisir un
successeur, et se réservent le pouvoir de le déposer ou de le bannir
lorsqu'il manque à ses obligations. Cet usage devient la source d'une
infinité de guerres civiles, parce qu'un roi déposé entreprend
ordinairement de se rétablir malgré les constitutions.
Il n'y a point dans l'univers d'autorité plus absolue et plus respectée
que celle de ces monarques nègres. Elle ne se soutient que par la
rigueur. Les punitions pour les moindres défauts de respect ou
d'obéissance sont, la mort, la confiscation des biens, et l'esclavage de
toute la famille des coupables. Le peuple est moins à plaindre que les
grands, parce que, dans ces occasions, il n'a que l'esclavage à
redouter. Barbot raconte que, sous les plus légers prétextes, sans égard
pour le rang ni pour la profession, un roi fait vendre à son gré ses
sujets. L'alcade de Rufisque vendit aux Français de Gorée, par l'ordre
exprès du damel, un marabout qui avait manqué à quelque devoir du pays.
Ce malheureux prêtre fut plus de deux mois sur le vaisseau sans vouloir
prononcer une parole. Comme la volonté des princes est une loi
souveraine, ils imposent des taxes arbitraires qui réduisent tous leurs
sujets à la dernière pauvreté.
Dans le royaume de Barsalli ou Boursalum, il n'y a que le roi et sa
famille qui aient le droit de coucher sous des espèces d'étoffes qui
servent de défense contre les mouches et les mosquites. L'infraction de
cette loi est punie de l'esclavage. Un Iolof qui aurait la hardiesse de
s'asseoir sans ordre sur la même natte que la famille royale, est sujet
au même châtiment. L'orgueil et la tyrannie siégent donc sur des nattes
comme sur la pourpre! Mais, malgré tant de hauteur, les princes iolofs
sont des mendians si peu capables de honte, que, s'ils aperçoivent à
l'étranger qui les visite quelque chose qui leur plaise, comme un
manteau, des bas, des souliers, une épée, un chapeau, etc., ils
demandent successivement qu'on leur permette d'en faire l'essai, et se
mettent par degrés en possession de toute la parure.
Les épreuves du fer chaud et de l'eau bouillante, ces anciens monumens
de notre barbarie, se retrouvent dans la jurisprudence des Nègres; et la
corruption, qui déshonore si souvent la nôtre, ne leur est pas
étrangère.