Il vécut quelque temps dans une situation tranquille, occupé à visiter

ses amis et ses bienfaiteurs. Le chevalier Hans Sloane, qui était de ce

nombre, l'employait souvent à traduire des manuscrits arabes et des

inscriptions de médailles. Un jour qu'il était chez lui, il marqua une

vive curiosité de voir la famille royale. Le chevalier lui promit de le

satisfaire, lorsqu'il serait vêtu assez proprement pour paraître à la

cour. Aussitôt les amis de Job lui firent faire un riche habit de soie

dans la forme de son pays. Il fut présenté dans cet état au roi, à la

reine, aux deux princes et aux princesses. La reine lui fit présent

d'une belle montre d'or; et le même jour il eut l'honneur de dîner avec

le duc de Montague et d'autres seigneurs, qui se réunirent ensuite pour

lui faire présent d'une somme honnête. Le duc de Montague le mena

souvent à sa maison de campagne, et, lui montrant les instrumens qui

servent à l'agriculture et au jardinage, il chargea ses gens de lui en

apprendre l'usage. Lorsque Job se vit près de son départ, le même

seigneur fit faire pour lui un grand nombre de ces instrumens, qui

furent mis dans des caisses et portés sur son vaisseau. Il reçut divers

autres présens de plusieurs personnes de qualité jusqu'à la valeur de

cinq cents livres sterling. Enfin, après avoir passé quatorze mois à

Londres, il s'embarqua, au mois de juillet 1734, sur un vaisseau de la

compagnie qui partait pour la rivière de Gambie.

Job aborda au fort anglais le 8 d'août. Il était recommandé

particulièrement par les directeurs de la compagnie au gouverneur et aux

facteurs du pays. Ils le traitèrent avec autant de respect que de

civilité. L'espérance de trouver quelqu'un de ses compatriotes au

comptoir de Djôr, qui n'est qu'à sept journées de Bounda, le fit partir

le 23 sur le sloop _la Renommée_, avec Moore, qui allait prendre la

direction de ce comptoir. Le 26 au soir, ils arrivèrent à Damasensa.

Job, se trouvant assis sous un arbre avec les Anglais, vit passer sept

ou huit Nègres de la nation de ceux qui l'avaient fait esclave à trente

milles du même lieu. Quoiqu'il fût d'un caractère modéré, il eut de la

peine à se contenir; et son premier mouvement le portait à les tuer d'un

sabre et de deux pistolets dont il était armé. Moore lui fit perdre

cette pensée en lui représentant l'imprudence et le danger de son

dessein. Ils firent approcher les Nègres pour leur adresser diverses

questions, et leur demander particulièrement ce qu'était devenu le roi

leur maître, qui avait jeté Job dans l'esclavage.

Ils répondirent que ce prince avait perdu la vie d'un coup de pistolet

qu'il portait ordinairement pendu au cou, et qui, étant parti par

hasard, l'avait tué sur-le-champ. Il y avait beaucoup d'apparence que ce

pistolet venait du capitaine Pike, et faisait partie des marchandises

que le roi avait reçues pour le prix de Job. Aussi Job fut-il si

transporté de joie, que, tombant à genoux, il remercia Mahomet d'avoir

détruit son ennemi par les armes mêmes qui avaient été le prix de son

crime; et se tournant vers Moore: «Vous voyez, lui dit-il, que le ciel

n'a point approuvé que cet homme m'eût fait esclave, et qu'il a fait

servir à sa punition les mêmes armes pour lesquelles j'ai été vendu.

Cependant je dois lui pardonner, ajouta-t-il, parce que, si je n'avais

pas été vendu, je ne saurais pas la langue anglaise, je n'aurais pas

mille choses utiles et précieuses que je possède; je n'aurais pas vu un

pays tel que l'Angleterre, et des hommes aussi généreux que j'en ai

trouvé dans cette contrée.» Il n'y a guère d'Européen cultivé dont la

reconnaissance s'exprimât plus éloquemment.

Le sloop étant arrivé le premier de septembre à Djôr, Job dépêcha le 14

un exprès à Bounda pour donner avis de son retour à ses parens. Ce

messager était un Foula, qui se trouva de la connaissance de Job, et qui

marqua une joie extrême de le revoir. C'était presque le seul Africain

qu'on eût jamais vu revenir de l'esclavage. Job fit prier son père de ne

pas venir au-devant de lui, parce que le voyage était trop long, et que,

suivant l'ordre de la nature, c'étaient les jeunes gens, disait-il, qui

devaient aller au-devant des vieux. Il envoya quelques présens à ses

femmes, et le Foula fut chargé de lui amener le plus jeune de ses fils,

pour lequel il avait une affection particulière.

Dans l'intervalle, Job ne cessa point de louer beaucoup les Anglais

parmi les Nègres de sa nation. Il fit revenir les Africains de l'opinion

où ils avaient toujours été que les esclaves étaient mangés ou tués,

parce qu'on n'en voyait pas revenir un seul.

Quatre mois se passèrent avant qu'il pût recevoir les moindres

informations de Bounda. Son impatience le fit retourner à Djôr le 29

janvier 1735. Le 14 du mois suivant, il vit arriver enfin le Foula avec

des lettres; mais elles ne lui apportaient que de fâcheuses nouvelles.

Son père était mort, avec la consolation néanmoins d'avoir appris en

expirant le retour de son fils et le traitement qu'il avait reçu en

Angleterre. Une des femmes de Job s'était remariée en son absence; et le

second mari avait pris la fuite en apprenant l'arrivée du premier.

Depuis trois ou quatre ans la guerre avait fait tant de ravage dans le

pays de Bounda, qu'il n'y restait plus de bestiaux.

Avec le messager il était arrivé un des anciens amis de Job, qui fut

charmé de le revoir, mais qui parut fort touché de la mort de son père

et des malheurs de sa patrie. Il protesta qu'il pardonnait à sa femme,

et même à l'homme qui l'avait épousée. Ils avaient raison, disait-il,

de me croire mort, puisque j'étais passé dans un pays d'où jamais aucun

Foula n'est revenu. Ses entretiens avec son ami durèrent trois ou quatre

jours, sans autre interruption que celle des repas et du sommeil.

Lorsque Moore quitta l'Afrique, il laissa Job à Djôr avec le gouverneur

Hull, prêts à partir tous deux pour Yanimarriou, d'où ils devaient se

rendre à la forêt des Gommiers, qui est proche de Bounda. Job le chargea

de plusieurs lettres pour le duc de Montague, la compagnie d'Afrique,

Oglethorpe, et ses principaux bienfaiteurs. Elles étaient remplies des

plus vives marques de sa reconnaissance et de son affection pour la

nation anglaise.

Ses qualités naturelles étaient excellentes. Il avait le jugement

solide, la mémoire facile, et beaucoup de netteté dans les idées; il

raisonnait avec beaucoup de modération et d'impartialité. Tous ses

discours portaient le caractère du bon sens, de la bonne foi, et d'un

amour ardent pour la vérité.

Sa pénétration se fit remarquer dans une infinité d'occasions. Il

concevait sans peine le mécanisme des instrumens. Après lui avoir fait

voir une pendule et une charrue, on lui en montra les pièces séparées,

qu'il rejoignit lui-même sans le secours de personne.

Sa mémoire était si extraordinaire, qu'ayant appris l'Alcoran par coeur

à quinze ans, il en fit trois copies de sa main en Angleterre, sans

autre modèle que celui qu'il portait dans sa tête, et sans se servir

même de la première copie pour faire les deux autres. Il souriait

lorsqu'il entendait parler d'oubli, comme d'une faiblesse dont il

n'avait pas l'idée. Cette mémoire paraîtra moins surprenante, si l'on

fait réflexion qu'ayant nécessairement peu d'idées acquises, celles qui

se plaçaient dans sa tête s'y gravaient avec plus de facilité et moins

de confusion. C'est par cette raison que dans la première jeunesse on

apprend et l'on retient plus aisément: l'organe est neuf, et l'esprit a

moins de distractions. C'est quand les traces d'une infinité d'objets

divers se sont multipliées dans le cerveau que leur nombre et leur

variété commencent à nuire à leur ordre, qu'elles se confondent et

s'effacent en même temps que l'organe perd de son énergie, comme la

planche du graveur ne rend plus que des traits vagues et confus

lorsqu'on en a trop renouvelé les empreintes.

Il avait cette sorte de compassion générale qui rend le coeur sensible à

tout. Dans la conversation, il entendait la plaisanterie. Ses

inclinations douces et religieuses n'excluaient pas le courage. Il

racontait que, passant un jour dans le pays des Arabes avec quatre de

ses domestiques, il avait été attaqué par quinze de ces vagabonds, qui

sont une sorte de bandits ou de voleurs. Il se mit en défense, et,

plaçant un de ses gens pour observer l'ennemi, il se disposa fièrement

au combat avec les trois autres. Il perdit un homme dans l'action, et

lui-même fut blessé au bras d'un coup d'épée; mais ayant tué le

capitaine arabe et deux de ces brigands, il força le reste de prendre la

fuite. Un autre jour, ayant trouvé une des vaches de son père à moitié

dévorée, il résolut de prendre le monstre dont elle avait été la proie.

Il se plaça sur un arbre près de la vache, et vers le soir il vit

paraître deux lions qui s'avancèrent à pas lents et jetant leurs regards

autour d'eux avec un air de défiance. L'un s'étant approché, Job le

perça d'une flèche empoisonnée qui le fit tomber sur la place. Le second

qui vint ensuite fut aussi blessé; mais il eut la force de s'éloigner en

rugissant, et le lendemain il fut trouvé mort à cinq cents pas du même

lieu.

Il avait de l'aversion pour les peintures; on eut beaucoup de peine à le

faire consentir qu'on tirât son portrait. Lorsque la tête fut achevée,

on lui demanda dans quels habits il voulait paraître; et sur le choix

qu'il fit de l'habillement de son pays, on lui dit qu'on ne pouvait le

satisfaire sans avoir vu les habits dont il parlait, ou du moins sans en

avoir entendu la description. «Pourquoi donc, répliqua Job, vos peintres

veulent-ils représenter Dieu qu'ils n'ont jamais vu?»

Sa religion était le mahométisme; mais il rejetait les notions d'un

paradis sensuel et d'autres traditions qui sont reçues parmi les Turcs.

Le fond de ses principes était l'unité de Dieu, dont il ne prononçait

jamais le nom sans quelque témoignage particulier de respect. Les idées

qu'il avait de cet Être-Suprême et d'un état futur parurent fort justes

aux Anglais; mais il était si ferme dans la persuasion de l'unité

divine, qu'il fut impossible de le faire raisonner paisiblement sur la

Trinité. On lui avait donné un nouveau Testament dans sa langue. Il le

lut; et, s'expliquant avec respect sur ce livre, il commença à déclarer

que, l'ayant examiné fort soigneusement, il n'y avait pas trouvé un mot

d'où l'on pût conclure qu'il y eût trois dieux.

Il ne mangeait la chair d'aucun animal, s'il ne l'avait tué de ses

propres mains. Cependant il ne faisait pas difficulté de manger du

poisson; mais il ne voulait jamais toucher à la chair de porc.

Pour un homme qui avait reçu son éducation en Afrique, les Anglais

jugèrent que son savoir n'était pas méprisable. Il leur rendit compte

des livres de son pays. Leur nombre ne surpasse pas trente. Ils sont

écrits en arabe, et la religion seule en fait la matière. Job savait

fort bien la partie historique de la Bible. Il parlait respectueusement

des vertueux personnages qui sont nommés dans l'Écriture sainte, surtout

de Jésus-Christ, qu'il regardait comme un prophète digne d'une plus

longue vie, et qui aurait fait beaucoup de bien dans le monde, s'il

n'eût péri malheureusement par la méchanceté des Juifs. Mahomet,

disait-il, fut envoyé après lui pour confirmer et perfectionner sa

doctrine. Enfin Job se comparait souvent à Joseph, fils du patriarche

Jacob; et lorsqu'il eut appris que, pour le venger, Sambo, roi de Foula,

avait déclaré la guerre aux Mandingues, il protesta qu'il aurait

souhaité pouvoir l'empêcher, parce que ce n'étaient pas les Mandingues,

mais Dieu qui l'avait envoyé dans une terre étrangère.

Son historien joint ici quelques détails sur le pays de ce prince.

Les esclaves du pays de Bounda, et la plus vile partie du peuple, y sont

employés à cultiver la terre, à préparer le blé, le pain et les autres

alimens. L'agriculture est pour eux un exercice fort pénible, parce

qu'ils n'ont pas d'instrumens propres à labourer la terre, ni même à

couper les grains dans leur maturité. Ils sont obligés, pour faire leur

moisson, d'arracher le blé avec les racines; et pour le réduire en

farine, ils le broient entre deux pierres avec les mains. Leur travail

n'est pas moins pénible pour transporter et pour bâtir; car tout

s'exécute à force de bras.

Les personnes de distinction qui se piquent de lecture et d'étude n'ont

pas d'autres lumières pendant la nuit que celle de leur feu. Cependant

c'est le temps de l'obscurité qu'ils emploient à cet exercice, parce

que, dans les principes du pays, le jour est pour l'usage de ce qu'on

sait, et la nuit pour s'instruire. Une partie des habitans s'occupe de

la chasse, surtout de celle des éléphans, et fait un commerce d'ivoire

assez considérable. Job racontait qu'un de ses gens, accoutumé à la

chasse, avait vu un éléphant surprendre un lion, le porter près d'un

bois, fendre un arbre, mettre la tête de son ennemi entre les deux

parties du tronc, et le laisser dans cet état pour y périr. Quoique ce

récit paraisse fabuleux, il est rendu plus vraisemblable par un autre

exemple dont Job avait été témoin lui-même. Un jour qu'il était à la

chasse, il vit un éléphant transporter un lion dans un endroit

marécageux, et lui tenir la tête enfoncée dans la boue pour l'étouffer.

En supposant la vérité de ces deux faits, il faut conclure que le lion

et l'éléphant se portent une haine mortelle.

Le poison dans lequel les Nègres trempent leurs flèches est le suc d'un

certain arbre dont les qualités sont si malignes, qu'en peu de temps le

sang se trouve infecté par la moindre blessure, et l'animal le plus

vigoureux devient stupide et perd le sentiment; ce qui n'empêche pas les

habitans de manger la chair des animaux qu'ils tuent avec leurs flèches.

Aussitôt qu'ils les voient tomber, ils s'approchent et leur coupent la

gorge: cette opération fait sortir apparemment le poison avec le sang.

Les hommes qui sont blessés des mêmes flèches se guérissent avec une

herbe dont la vertu est infaillible, lorsqu'elle est immédiatement

appliquée sur la blessure. L'auteur prend ici l'occasion d'assurer,

comme le fruit particulier de son expérience et de ses lumières, 1º que,

dans tous les pays qui produisent des bêtes féroces, il ne s'en trouve

pas qui attaquent volontairement l'homme, si elles trouvent le moyen de

s'échapper par la fuite; 2º qu'il n'y a pas de poison violent, de

quelque espèce qu'on le suppose, qui n'ait son antidote; et que

généralement la nature a placé l'antidote près du poison. Cette dernière

assertion paraît plus fondée que l'autre; je crois qu'il sera toujours

fort peu sûr de rencontrer un lion ou un tigre quand il aura faim. Le

loup, naturellement timide, attaque l'homme quand il n'a trouvé ni proie

ni nourriture; et les singes, quand ils se sentent les plus forts, se

jettent sur le voyageur par un instinct de férocité.

Les mariages, dans le pays de Job, se font avec peu de formalités.

Lorsqu'un père est résolu de marier son fils, il fait ses propositions

au père de la fille; elles consistent dans l'offre d'une certaine somme

que le père du mari doit donner à la femme pour lui servir de douaire.

Si cette offre est acceptée, les deux pères et le jeune homme se rendent

chez le prêtre, déclarent leur convention, et le mariage passe aussitôt

pour être conclu; il ne reste qu'une difficulté, qui consiste à tirer

l'épouse de la maison paternelle. Tous ses cousins s'assemblent devant

la porte pour en disputer l'entrée, mais le mari trouve le moyen de se

les concilier par des présens. Il fait paraître alors un de ses parens,

bien monté, avec la commission de lui amener sa femme à cheval; mais à

peine est-elle en croupe, que les femmes commencent leurs lamentations

et s'efforcent de l'arrêter. Cependant les droits du mari l'emportent;

il reçoit celle qui doit être la compagne de sa vie. Il fait éclater sa

joie par les festins qu'il donne à ses amis. Les réjouissances durent

plusieurs jours; sa femme est la seule qui n'y est point appelée: elle

n'est vue de personne, pas même de son mari, aux yeux duquel la loi veut

que pendant trois ans elle paraisse toujours voilée. Ainsi Job, qui n'en

avait passé que deux avec la sienne lorsqu'il tomba dans l'esclavage, et

qui avait eu d'elle une fille, ne l'avait point encore vue sans voile.

Pour éviter les jalousies et les querelles, les maris font un partage

égal du temps entre leurs femmes; et leur exactitude à l'observer va si

loin, que pendant qu'une femme est en couches ils passent seuls dans

leur appartement toutes les nuits qui lui appartiennent. Ils ont le

droit de renvoyer celles qui leur déplaisent, mais en leur laissant la

somme qu'elles ont reçue pour dot. Une femme est libre de se remarier

après ce divorce, et n'en trouve pas moins l'occasion; au lieu que, si

c'est elle qui abandonne son mari, non-seulement elle perd sa dot, mais

elle tombe dans un mépris qui lui ôte l'espérance de faire un second

mariage.

Outre la circoncision, qui est en usage pour tous les enfans mâles, il y

a une sorte de baptême pour les deux sexes. Au septième jour de la

naissance, le père, dans une assemblée de parens et d'amis, donne un nom

à l'enfant, et le prêtre l'écrit sur un petit morceau de bois poli. On

tue ensuite pour le festin une vache ou une brebis, suivant les

richesses de la famille; on la mange sur-le-champ, et le reste est

distribué aux pauvres. Après quoi, le prêtre lave l'enfant dans une eau

pure, transcrit son nom sur un morceau de papier qu'il roule

soigneusement, et le lui attache autour du cou pour y demeurer jusqu'à

ce qu'il tombe de lui-même.

CHAPITRE III.

Moeurs et usages des Iolofs, des Foulas et des Mandingues. Langage.

Religion.

Nous avons souvent parlé de ces peuples dans la relation des voyages sur

les côtes où ils sont répandus. Nous voulons rassembler ici les

observations les plus importantes des voyageurs sur les trois nations

les mieux connues de cette latitude. Les Iolofs habitent le long de

l'Océan, entre le fleuve de Sénégal et la Gambie. Les Foulas sont situés

au nord, au sud et à l'est du Sénégal. Les Mandingues occupent les deux

bords de la Gambie, et se mêlent partout aux deux autres nations.

Une des principales qualités qui se font remarquer dans les Iolofs, et

qui paraît leur être commune avec tous les Nègres de la côte, c'est,

comme on l'a déjà dit, le penchant au vol; mais ils ont une adresse à

voler qui leur est particulière.

Ce n'est pas sur les mains d'un voleur qu'il faut avoir les yeux

ouverts, c'est sur ses pieds. Comme la plupart des Nègres marchent pieds

nus, ils acquièrent autant d'adresse dans cette partie que nous en avons

aux mains. Ils ramassent une épingle à terre. S'ils voient un morceau de

fer, un couteau, des ciseaux, et toute autre chose, ils s'en approchent;

ils tournent le dos à la proie qu'ils ont en vue; ils vous regardent en

tenant les mains ouvertes. Pendant ce temps ils saisissent l'instrument

avec le gros orteil; et, pliant le genou, ils lèvent le pied

par-derrière jusqu'à leurs pagnes, qui servent à cacher le vol; et, le

prenant avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.

Ils n'ont pas plus de probité à l'égard de leurs compatriotes de

l'intérieur des terres, qu'ils appellent _montagnards_. Lorsqu'ils les

voient arriver pour le commerce, sous prétexte de servir à transporter

leurs marchandises ou de leur rendre l'office d'interprètes, ils leur

dérobent une partie de ce qu'ils ont apporté.

Leur avidité barbare va bien plus loin, car il s'en trouve qui vendent

leurs enfans, leurs parens et leurs voisins. Pour cette perfidie on

s'adresse à ceux qui ne peuvent se faire entendre des Français. Ils les

conduisent au comptoir pour y porter quelque chose, et, feignant que ce

sont des esclaves achetés, ils les vendent, sans que ces malheureuses

victimes puissent s'en défier, jusqu'au moment qu'on les enferme ou

qu'on les charge de chaînes. Un vieux Nègre, ayant résolu de vendre son

fils, le conduisit au comptoir. Mais ce fils, qui se défia de ce

dessein, se hâta de tirer un facteur à l'écart et de vendre lui-même son

père. Lorsque ce vieillard se vit environné de marchands prêts à

l'enchaîner, il s'écria qu'il était le père de celui qui l'avait vendu.

Le fils protesta le contraire, et le marché demeura conclu; mais

celui-ci, retournant en triomphe, rencontra le chef du canton qui le

dépouilla de ses richesses mal acquises, et vint le vendre au même

marché. Tous ces crimes sont la suite d'un plus grand, celui de les

acheter.

Quantité de petits Nègres des deux sexes sont enlevés tous les jours par

leurs voisins, lorsqu'ils s'écartent dans les bois, sur les chemins, ou

dans les plantations, pour chasser les oiseaux qui viennent manger le

millet et les autres grains. Dans le temps de la famine, un grand nombre

de Nègres se vendent eux-mêmes pour s'assurer du moins la vie.

Leur pauvreté est extrême. Ils ont pour tout bien quelques bestiaux. Les

plus riches n'en ont pas plus de quarante ou cinquante, avec deux ou

trois chevaux, et le même nombre d'esclaves. Il est très-rare qu'on leur

trouve de l'or pour la valeur d'onze on douze pistoles.

Dans quelques pays des Nègres, la couronne est héréditaire; dans

d'autres, elle est élective. À la mort d'un prince héréditaire, c'est

son frère, et non son fils, qui lui succède; mais, après la mort du

frère, le fils est appelé au trône, et le laisse de même à son frère.

Dans quelques pays héréditaires, c'est au premier neveu par les soeurs

que tombe la succession, parce que la propagation du sang royal ne leur

paraît certaine que par cette voie, tant ils comptent peu sur la

fidélité des femmes.

Dans les royaumes électifs, trois ou quatre des plus grands personnages

de la nation s'assemblent après la mort du roi pour lui choisir un

successeur, et se réservent le pouvoir de le déposer ou de le bannir

lorsqu'il manque à ses obligations. Cet usage devient la source d'une

infinité de guerres civiles, parce qu'un roi déposé entreprend

ordinairement de se rétablir malgré les constitutions.

Il n'y a point dans l'univers d'autorité plus absolue et plus respectée

que celle de ces monarques nègres. Elle ne se soutient que par la

rigueur. Les punitions pour les moindres défauts de respect ou

d'obéissance sont, la mort, la confiscation des biens, et l'esclavage de

toute la famille des coupables. Le peuple est moins à plaindre que les

grands, parce que, dans ces occasions, il n'a que l'esclavage à

redouter. Barbot raconte que, sous les plus légers prétextes, sans égard

pour le rang ni pour la profession, un roi fait vendre à son gré ses

sujets. L'alcade de Rufisque vendit aux Français de Gorée, par l'ordre

exprès du damel, un marabout qui avait manqué à quelque devoir du pays.

Ce malheureux prêtre fut plus de deux mois sur le vaisseau sans vouloir

prononcer une parole. Comme la volonté des princes est une loi

souveraine, ils imposent des taxes arbitraires qui réduisent tous leurs

sujets à la dernière pauvreté.

Dans le royaume de Barsalli ou Boursalum, il n'y a que le roi et sa

famille qui aient le droit de coucher sous des espèces d'étoffes qui

servent de défense contre les mouches et les mosquites. L'infraction de

cette loi est punie de l'esclavage. Un Iolof qui aurait la hardiesse de

s'asseoir sans ordre sur la même natte que la famille royale, est sujet

au même châtiment. L'orgueil et la tyrannie siégent donc sur des nattes

comme sur la pourpre! Mais, malgré tant de hauteur, les princes iolofs

sont des mendians si peu capables de honte, que, s'ils aperçoivent à

l'étranger qui les visite quelque chose qui leur plaise, comme un

manteau, des bas, des souliers, une épée, un chapeau, etc., ils

demandent successivement qu'on leur permette d'en faire l'essai, et se

mettent par degrés en possession de toute la parure.

Les épreuves du fer chaud et de l'eau bouillante, ces anciens monumens

de notre barbarie, se retrouvent dans la jurisprudence des Nègres; et la

corruption, qui déshonore si souvent la nôtre, ne leur est pas

étrangère.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 9 / 23 段