Outre l'or dont la nature est si prodigue dans la contrée de Bambouk, on

trouve, dans quantité d'endroits, des pierres bleues, qu'on regarde

comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de

plomb, de fer et d'étain. On y a trouvé d'excellentes pierres d'aimant,

dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais

l'ardeur ne doit pas être bien vive pour des biens d'une valeur

médiocre, dans un pays où l'on nous représente l'or si commun.

À l'égard du fer, ce n'est pas seulement dans les contrées de Bambouk,

de Galam, de Keigné et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une

excellente qualité; il s'en trouve dans tous les autres pays en

descendant le Sénégal, surtout à Ghiorel et à Donghel, dans les états de

Siratik, où il est si commun, que les Nègres en font des pots et des

marmites, sans autres secours que le feu et le marteau, aussi n'en

achètent-ils pas des Français, à moins qu'il ne soit travaillé.

Le royaume de Galam produit quantité de cristal de roche, des pierres

transparentes et de beau marbre. Il n'est pas moins riche en bois de

couleur, d'un grand nombre d'espèces, dont quelques-unes donneraient

beaucoup d'éclat à la teinture de l'Europe.

La compagnie de France s'est fait apporter du même pays des essais de

salpêtre. Il ne demande que la peine du travail et du transport. Ce

serait épargner à l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes

orientales, d'où l'on en tire beaucoup.

Brue avait formé différentes vues pour l'établissement des Français dans

le royaume de Bambouk. Il les réduisit à un seul système, qu'il soumit

au jugement de la compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'épargnât rien

pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la

permission de bâtir des forts dans leur pays. Il proposait d'en

construire deux sur la rivière de Falémé, et d'en faire un troisième qui

fût mobile, c'est-à-dire, de bois, pour le transporter de mine en mine,

suivant les raisons qu'on aurait de préférer l'une à l'autre. Le

directeur, les officiers, les mineurs, les soldats, et tous les gens

nécessaires à l'entreprise auraient eu, dans le fort mobile, une

retraite toujours sûre, dont la crainte des armes à feu aurait éloigné

les Nègres de Bambouk. Mais ce projet entraînant des lenteurs qui ne

convenaient point à l'impatience de sa nation, il en forma un second,

qu'il présenta à la compagnie le 25 septembre 1723. Il y établissait que

douze cents hommes étaient une armée suffisante pour la conquête du

royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de troupes pendant

quatre ans ne reviendrait qu'à deux millions de livres. Il comptait que

quatre mille marcs d'or, à cinq cents livres le marc, rembourseraient

toute la dépense, et que les mines fourniraient annuellement plus de

mille marcs. Mais on ne s'est point aperçu jusqu'à présent que ce

système ait été goûté.

On ne peut se dispenser de donner ici quelque idée de l'étendue et de la

situation d'un royaume dont on a tant vanté les richesses. Du côté du

nord, le royaume de Bambouk s'étend dans une partie des régions de Galam

et de Casson. À l'ouest, il a la rivière de Falémé et les royaumes de

Contou et de Combregoudou; au sud, celui de Mankanna, et les pays à

l'ouest de Mandinga; ses bornes orientales sont encore peu connues: on

sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guinée

intérieure, où les voyageurs européens n'ont pas porté bien loin leurs

découvertes.

Le pays de Bambouk, comme ceux de Contou et de Combregoudou, n'est

gouverné par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-être

avait-il autrefois des souverains; mais à présent les habitans n'ont

pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nommés _farims_,

vers la rivière de Falémé, avec l'addition du lieu dont ils sont les

maîtres, comme farim Torako, farim Ferbarana. Dans l'intérieur du pays,

ces chefs s'appellent _elemanni_, ou portent d'autres noms. Quoique

leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de roi, ils

ont la même autorité, et leurs sujets vivent dans la même soumission,

aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de cette

aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation; car il serait

dangereux d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre châtiment qui

menacerait les usurpateurs serait une honteuse déposition ou le pillage

de leurs biens. Il semble que l'or du pays de Bambouk y ait combattu le

despotisme, dont partout ailleurs il a été l'instrument.

Tous ces farims ou ces chefs sont indépendans l'un de l'autre; mais leur

devoir les oblige de se réunir pour la défense du pays, lorsqu'il est

attaqué dans le corps ou dans les membres. Les habitans s'appellent

Malinkops; ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la

multitude des villages qui sont à l'est de la rivière de Falémé. Le

Sannon, le Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivières qui se

rendent dans celle de Falémé ou du Sénégal sont aussi bordées

d'habitations. Les mines du pays de Bambouk ne sont pas les seules

richesses. Quelques auteurs mal instruits ont représenté ce pays comme

une contrée si aride, que les Nègres ne pouvaient y trouver des pailles

assez grandes pour leurs habitations. La campagne, au contraire, est

partout arrosée de rivières et de ruisseaux dont les débordemens annuels

arrosent les terres, les engraissent et fournissent assez d'humidité

pour que les benteniers, les calebassiers, les tamariniers, les plus

beaux acacias, et plusieurs autres arbres, y conservent leur verdure

toute l'année. On en trouve d'une grosseur prodigieuse: quelques-uns

portent des fruits que les Nègres trouvent fort bons, parce qu'ils y

sont accoutumés, mais dont les blancs font peu de cas, à cause de leur

acidité. Le miel y est très-commun et très-bon. Les Nègres n'en mangent

jamais; ils l'emploient à composer une boisson qu'ils nomment _bedou_,

et qu'ils aiment beaucoup.

On y trouve un nombre infini de cabris, peu de moutons, mais beaucoup de

vaches. Le pays est couvert d'excellens pâturages; c'est une herbe

très-fine que les boeufs mangent avec avidité.

Il y croît une espèce de pois nommée _guerte_, qui ressemblent

parfaitement à nos pistaches; ils ont le goût de la noisette, surtout

lorsqu'on a soin de les sécher au four pour leur faire jeter leur huile.

Ce légume croît en terre au bout de sa racine; car à peine la fleur

a-t-elle paru pendant deux jours, qu'elle se recourbe vers la terre et

s'y insinue, pour que le germe y grossisse et achève de se développer

hors de l'action de la lumière. Les Nègres font une grande consommation

de ces pistaches; ils les mêlent avec leur millet, et l'estiment

d'autant plus qu'elle sert admirablement leur paresse naturelle; car il

suffit d'ensemencer un terrain une fois pour recueillir trois récoltes

pendant trois années consécutives, sans être obligé d'y faire le moindre

travail. Ces pistaches se cultivent présentement en Amérique et dans les

parties méridionales de l'Europe. On les nomme pistaches de terre ou

arachide (_arachis hypogæa_). Du collet de la racine sortent des

feuilles semblables à celles du trèfle.

On trouve au Bambouk une espèce de singes blancs, d'une blancheur

beaucoup plus brillante que les lapins blancs de l'Europe; ils ont les

yeux rouges: on les apprivoise aisément dans leur jeunesse; mais,

lorsqu'ils avancent en âge, ils deviennent aussi méchans que les singes

des autres pays. Jusqu'à présent il n'a pas encore été possible d'en

apporter un vivant au fort Saint-Louis. Outre la délicatesse de leur

constitution, ils paraissent chagrins lorsqu'ils sortent de leur pays,

et leur tristesse va jusqu'à leur faire refuser toute sorte de

nourriture.

Le renard blanc est un autre animal particulier au pays de Bambouk, et

qui n'est pas moins ennemi de la volaille que celui de l'Europe; sa

couleur est un blanc argenté. Les Nègres en mangent la chair, et vendent

la peau aux comptoirs français.

Les pigeons de Bambouk sont tout-à-fait verts, ce qui les fait prendre

souvent pour des perroquets. On trouve dans le même pays et dans les

régions voisines un animal extraordinaire nommé _ghiamala_. Il se retire

particulièrement à l'est de Bambouk, dans les cantons de Gadda et de

Diaka. Ceux qui l'ont vu prétendent qu'il est plus haut de la moitié que

l'éléphant, mais qu'il n'approche pas de sa grosseur. On le croît de

l'espèce des chameaux, avec lesquels il a beaucoup de ressemblance par

la tête et le cou. Il a d'ailleurs deux bosses sur le dos comme le

dromadaire; ses jambes sont d'une longueur extraordinaire, ce qui sert

encore à le faire paraître plus haut; il se nourrit, comme le chameau,

de ronces et de bruyères, aussi n'est-il jamais fort gras; mais les

Nègres n'en mangent pas moins la chair lorsqu'ils peuvent le prendre.

Cet animal pourrait devenir propre à porter les plus lourds fardeaux, si

les Nègres étaient capables de l'apprivoiser. Aucun Européen ne l'a vu.

On ne le connaît donc que par les rapports des Nègres, qui mêlent

toujours des fables à tout ce qu'ils racontent. Suivant eux, le ghiamala

est extrêmement féroce. La nature l'a pourvu de sept petites cornes fort

droites, qui, dans leur pleine grandeur, sont longues chacune d'environ

deux pieds. Il a la corne du pied noire et semblable à celle du boeuf;

sa marche est prompte et se soutient long-temps. C'est probablement la

girafe mal décrite.

Quoique le merle blanc passe pour une chimère, il s'en trouve néanmoins

de cette couleur dans le pays de Bambouk et de Galam; on y en voit aussi

de tachetés. Le monocéros, ou calao, n'y est pas rare; sa grandeur est

celle d'un coq ordinaire, et son plumage varié, surtout aux ailes; son

bec est long, très-gros, arqué en faux; la partie supérieure surmontée

d'une proéminence qui croît avec l'âge, et prend la forme d'un double

bec ou d'un casque. Ce bec monstrueux n'est ni fort à proportion de sa

grosseur, ni utile à raison de sa structure. Il n'a pas de prise; sa

pointe ne peut servir que mollement; sa substance est si tendre, qu'elle

se fêle à la tranche par le plus léger frottement; heureusement ces

cassures accidentelles se raccommodent tous les ans. La corne du bec

repousse d'elle-même à chaque mue de l'oiseau, et cette pousse

continuelle rend toujours aux becs leur première forme et leurs

dentelures naturelles. Ces oiseaux se tiennent ordinairement en grandes

bandes; ils vivent d'insectes, de reptiles, de rats, de souris; mais,

avant de manger ces animaux, ils les aplatissent, les amollissent dans

leur bec, et les avalent entiers; ils recherchent aussi les charognes,

et s'en nourrissent comme les vautours: cependant ils donnent la

préférence aux intestins; ils marchent peu et fort mal; ils se tiennent

ordinairement sur les grands arbres.

L'abel-mosch, nommé autrement la graine de musc ou l'ambrette (_hibiscus

abelmoschus_), croit en abondance et sans culture dans le pays de

Galam. Les Nègres n'en font aucun usage. Leurs femmes même, qui aiment

beaucoup les odeurs et qui sont passionnées pour les clous de girofle,

dont elles portent des paquets autour du cou, négligent cette graine,

pour la seule raison, peut-être, qu'elle est fort commune; car,

lorsqu'elle est cueillie avec soin, elle rend une odeur de musc fort

agréable. Il est vrai que cette odeur, se dissipe; mais elle peut être

renouvelée avec de la graine fraîche.

Lorsque l'ambrette se trouve dans un riche terroir, et qu'elle rencontre

un arbre auquel elle puisse s'attacher, elle s'élève jusqu'à six ou sept

pieds de hauteur; sans ce secours, elle rampe sur la terre, et ne

s'élève à la fin que d'environ deux pieds. Cette plante est velue dans

plusieurs de ses parties; ses feuilles sont dentelées; et quoique

l'échancrure ne soit pas fort profonde, elle forme des angles si aigus,

qu'on les croirait capables de piquer. Leur couleur est un vert brillant

au-dessus, et plus pâle au-dessous. Ses fleurs, semblables à celles de

l'arbrisseau connu sous le nom d'_althea_ des jardiniers ou de mauve en

arbre, sont d'un jaune d'or fort brillant, avec le fond pourpre. Il leur

succède des capsules pyramidales, à cinq angles, d'abord d'un vert pâle,

ensuite brun et presque noir dans sa maturité. Ce fruit contient quatre

petites semences grises, plates d'un côté, et d'une odeur d'ambre qui

est fort agréable. On accuse nos parfumeurs de s'en servir pour

falsifier leur musc.

Entre les curiosités du pays de Bambouk, Brue reçut de marchands

mandingues plusieurs calebasses remplies d'une certaine graisse qui,

sans être aussi blanche que celle du mouton, avait la même consistance.

On la nomme _bataule_ dans le pays; les Nègres qui sont plus bas sur la

rivière, lui donnent le nom de _Bambouk toulou_, ou beurre de Bambouk,

parce qu'elle leur vient de cette contrée: c'est un admirable présent de

la nature. Cependant on assure que la meilleure vient de Ghiaora, sur

les bords du Sénégal, trois cents lieues à l'est de Galam. L'arbre qui

produit le fruit d'où l'on tire cette graisse est d'une grosseur

médiocre; les feuilles sont petites, rudes et en fort grand nombre; si

on les presse entre les doigts, elles rendent un jus huileux; les

incisions qu'on fait au tronc de l'arbre en tirent la même liqueur, mais

en moindre quantité. On n'en connaît pas d'autre propriété, parce que

les Maures et les Nègres s'attachent plus au commerce de leur beurre

qu'à l'étude de l'arbre qui le produit. Cependant on sait d'eux que le

fruit en est rond, de la grosseur d'une noix, et couvert d'une coque,

avec une petite peau sèche et brillante; il est d'un blanc rougeâtre, et

ferme comme le gland, huileux et d'une odeur aromatique; son noyau est

de la grosseur d'une muscade, et fort dur; mais l'amande qu'il contient

a le goût d'une noisette. Les Nègres sont passionnés pour ce fruit:

après en avoir séparé une partie, qui tient de la nature du suif, ils

pilent le reste et le mettent dans l'eau chaude: il s'en forme une

graisse qui surnage; c'est ce qui leur tient lieu de beurre ou de lard

avec leurs légumes, et quelquefois sans aucun mélange. Les blancs qui en

mangent sur le pain ou dans les sauces ne le trouvent pas différent du

lard, à la réserve d'une petite âcreté qui n'est pas désagréable. Brue

paraît persuadé que l'usage de cette graisse est fort sain; les Nègres

l'emploient d'ailleurs avec succès pour la guérison des rhumatismes, des

sciatiques, des douleurs de nerfs et des autres maladies de cette

nature; ils la préfèrent beaucoup à l'huile de palmier: leur méthode est

d'en frotter devant le feu les parties attaquées, pour y faire pénétrer

la graisse autant qu'il est possible, de les couvrir ensuite avec du

papier gris le plus doux, et de les tenir chaudement sous quelque drap

fort épais.

Nous joindrons à ce chapitre un fragment historique qu'on ne lira pas

sans quelque intérêt; ce sont les aventures d'un prince nègre que le

hasard fit tomber dans l'esclavage, et dont l'histoire écrite en anglais

par Bluet, qui avait été un de ses intimes amis en Amérique et en

Angleterre, est confirmée par des témoignages irrécusables. Il

s'appelait Eyoub Ibn Souleyman; ou Job ben Salomon. Son père était à la

fois prince et alfa, ou grand-prêtre de Bounda, suivant l'usage

d'Afrique, qui réunit souvent ces deux qualités. Bounda est une

dépendance du royaume de Foula, situé entre la rivière de Falémé et la

Gambie. Job n'eut pas plus tôt atteint sa quinzième année, qu'il assista

son père en qualité d'iman ou de sous-prêtre. Il se maria dans le même

temps à la fille de l'alfa de Tombaoura, qui n'avait alors que onze ans.

À treize, elle lui donna un fils qui fut nommé Abdalla, et deux autres

ensuite, qui reçurent le nom d'Ibrahim et de Sambo. Deux ans avant sa

captivité, il prit une seconde femme, fille de l'alfa de Tomga, de qui

il eut une fille nommée Fatime. Ses deux femmes et ses quatre enfans

étaient en vie lorsqu'il partit de Bounda.

[Illustration: _Plusieurs de ces brigands se jetèrent sur lui et le

chargèrent de liens._]

Au mois de février 1730, le père de Job, ayant appris qu'il était arrivé

un vaisseau anglais dans la Gambie, y envoya son fils accompagné de deux

domestiques, pour vendre quelques esclaves et se fournir de diverses

marchandises de l'Europe; mais il lui recommanda de ne pas passer la

rivière, parce que les habitans de l'autre rive sont Mandingues, ennemis

du royaume de Foula. Job ne s'étant point accordé avec le capitaine

Pike, commandant du vaisseau anglais, renvoya ses deux domestiques à

Bounda pour rendre compte de ses affaires à son père, et pour lui

déclarer que sa curiosité le portait à voyager plus loin. Dans cette

vue, il fit marché avec un négociant qui entendait la langue des

Mandingues, pour lui servit d'interprète et de guide. Ayant traversé la

rivière de Gambie, il vendit ses Nègres pour quelques vaches. Un jour

que la chaleur l'obligea de se rafraîchir, il suspendit ses armes à un

arbre; elles consistaient dans un sabre à poignée d'or, un poignard du

même métal, et un riche carquois rempli de flèches, dont le fils du roi,

avec qui il avait été élevé, lui avait fait présent. Son malheur voulut

qu'une troupe de Mandingues accoutumés au pillage passât dans le même

lieu et le vît désarmé; sept ou huit de ces brigands se jetèrent sur lui

et le chargèrent de liens, sans faire plus de grâce à son interprète.

Ils commencèrent par lui raser la tête et le menton; ce qui fut regardé

par Job comme le dernier outrage, quoiqu'ils pensassent moins à

l'insulter qu'à le faire passer pour un esclave pris à la guerre.

Le 27 de février ils le vendirent avec son interprète au capitaine Pike,

et le 1er de mars ils les livrèrent à bord. Pike, apprenant de Job qu'il

était le même qui avait traité de commerce avec lui quelques jours

auparavant, et qu'il n'était esclave que par un coup du sort, lui permit

de se racheter lui et son compagnon. Job envoya aussitôt chez un ami de

son père, qui demeurait près du comptoir anglais de Djôr, en le faisant

prier de donner avis de son infortune à Bounda. Mais, la distance étant

de quinze journées, et le capitaine pressé de mettre à la voile, le

malheureux Job fut conduit au Maryland, dans la ville d'Annapolis, et

livré à Michel Denton, facteur de Hunt, riche négociant de Londres. Il

apprit ensuite, par quelques vaisseaux venus de la Gambie, que son père

avait envoyé pour sa rançon plusieurs esclaves qui n'étaient arrivés

qu'après le départ du vaisseau, et que Sambo, roi de Foula, avait

déclaré la guerre aux Mandingues dans la seule vue de le venger.

Denton vendit Job à un marchand nommé Tolsey, dans un canton qui

appartient au Maryland. Tolsey l'employa d'abord au travail du tabac;

mais, s'apercevant bientôt qu'il n'était pas propre à la fatigue, il

rendit sa situation plus douce en le chargeant du soin de ses bestiaux.

Job, assez libre dans cet emploi, se retirait assez souvent au fond d'un

bois pour y faire ses prières. Il y fut aperçu par un jeune blanc, qui

se fit un plaisir de l'interrompre, et souvent de l'outrager, en lui

jetant de la boue au visage. Un traitement si cruel, joint à l'ignorance

de la langue du pays, qui ne lui permettait pas de porter ses plaintes à

personne, le jeta dans un tel désespoir, que, n'imaginant rien de plus

terrible que ce qu'il éprouvait, il prit la résolution de s'échapper. Il

traversa le bois au hasard jusqu'au comté de Kent, sur la baie Delaware,

qui passe aujourd'hui pour une partie de la Pensylvanie, quoiqu'elle

appartienne en effet au Maryland. Là, se présentant sans passe-port, et

ne pouvant expliquer sa situation, il fut arrêté au mois de juin 1731,

en vertu de la loi contre les Nègres fugitifs qui est en vigueur dans

toutes les colonies de l'Amérique. Bluet, alors établi dans cette

contrée, et plusieurs autres marchands anglais, eurent la curiosité de

le voir dans sa prison. Sur divers signes qu'ils lui firent, il écrivit

deux ou trois lignes en arabe; et, les ayant lues, il prononça les mots

_Allah_ et _Mahomet_, qui furent aisément distingués par les habitans.

Cette marque de sa religion, jointe au refus d'un verre de vin qui lui

fut présenté, fit assez connaître qu'il était mahométan; mais on n'en

devinait pas mieux qui il était, et comment il se trouvait dans le

canton. Sa physionomie d'ailleurs, et ses manières composées ne

permettaient pas de le regarder comme un homme du commun.

Il se trouva parmi les Nègres du pays un vieux Iolof, qui entendit enfin

son langage, et qui, l'ayant entretenu, expliqua aux Anglais le nom de

son maître et les raisons de sa fuite. Ils écrivirent dans le lieu d'où

il était parti. Tolsey vint le prendre lui-même et le traita fort

civilement. Il le conduisit dans son habitation, où il prit soin de lui

donner un endroit commode pour ses exercices de religion, et d'adoucir

plus que jamais son esclavage. Job profita de la bonté de son maître

pour écrire à son père. Sa lettre fut remise à Denton, qui devait en

charger le capitaine Pike, au premier voyage qu'il ferait en Afrique;

mais alors Pike étant parti pour l'Angleterre, Denton envoya la lettre

à M. Hunt. Pike avait mis à la voile pour l'Afrique, lorsqu'elle fut

rendue à Londres; de sorte que Hunt fut obligé d'attendre une autre

occasion. Dans l'intervalle, le célèbre Oglethorpe, ayant vu la lettre,

qui était en arabe, et qu'il prit soin de faire traduire dans

l'université d'Oxford, fut touché d'une si vive compassion, qu'il

engagea Hunt, par une somme dont il lui fit son billet, à faire amener

Job en Angleterre. Hunt écrivit aussitôt à son facteur d'Annapolis, qui

racheta Job de Tolsey, et le fit partir sur _le William_, commandé par

le capitaine Wright. Bluet, auteur de son histoire, fit le voyage sur le

même vaisseau.

Pendant quelques semaines que Job fut en mer, il acheva d'apprendre

assez d'anglais pour se faire entendre et pour expliquer une partie de

ses idées. Sa conduite et ses manières lui gagnèrent l'estime et

l'amitié de tout l'équipage. En arrivant à Londres, au mois d'avril

1733, il n'y trouva pas le généreux Oglethorpe, qui était parti pour la

Géorgie; mais Hunt lui fournit un logement à Lime-House. Bluet, qui alla

passer quelque temps à la campagne, l'ayant visité à son retour, lui

trouva le visage fort abattu. Quelques personnes avaient demandé à

l'acheter; et la crainte que sa rançon ne fût mise à trop haut prix, ou

que de nouveaux maîtres ne le fissent partir pour quelque pays éloigné,

le jetait dans une vive inquiétude. Bluet obtint de Hunt de le prendre

dans sa maison de Cheshunt, au comté d'Hertfort, en promettant de ne pas

disposer de lui sans le consentement de son maître: Job reçut beaucoup

de caresses de tous les honnêtes gens du pays, qui parurent charmés de

son entretien, et fort touchés de ses infortunes. On lui fit quantité de

présens, et plusieurs personnes proposèrent de lever une somme par

souscription pour payer le prix de sa liberté.

Le jour qui précéda son retour à Londres, il reçut une lettre qui

portait son adresse, et qui, étant venue sous une enveloppe au chevalier

Bybia-Lake, avait été remise à la compagnie d'Afrique. L'auteur n'ajoute

pas de qui elle était, quoiqu'il paraisse assez qu'elle venait de M.

Oglethorpe; en conséquence, les directeurs de la compagnie ordonnèrent à

M. Hunt de leur fournir le mémoire de toute la dépense qu'il avait faite

pour Job. Elle montait à cinquante-neuf livres sterling, qui lui furent

payées par la compagnie. Cependant Job n'était pas délivré de ses

craintes. Il se figura qu'il aurait à payer une grande rançon lorsqu'il

serait retourné dans son pays. La souscription n'était pas encore

commencée. Bluet ayant renouvelé cette proposition, un homme de mérite

entreprit de la faire réussir en souscrivant le premier. Son exemple fut

suivi avec empressement. Enfin la somme étant remplie, Job obtint sa

liberté, et la compagnie d'Afrique se chargea de son logement et de son

entretien jusqu'à son départ.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 8 / 23 段