trouve, dans quantité d'endroits, des pierres bleues, qu'on regarde
comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de
plomb, de fer et d'étain. On y a trouvé d'excellentes pierres d'aimant,
dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais
l'ardeur ne doit pas être bien vive pour des biens d'une valeur
médiocre, dans un pays où l'on nous représente l'or si commun.
À l'égard du fer, ce n'est pas seulement dans les contrées de Bambouk,
de Galam, de Keigné et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une
excellente qualité; il s'en trouve dans tous les autres pays en
descendant le Sénégal, surtout à Ghiorel et à Donghel, dans les états de
Siratik, où il est si commun, que les Nègres en font des pots et des
marmites, sans autres secours que le feu et le marteau, aussi n'en
achètent-ils pas des Français, à moins qu'il ne soit travaillé.
Le royaume de Galam produit quantité de cristal de roche, des pierres
transparentes et de beau marbre. Il n'est pas moins riche en bois de
couleur, d'un grand nombre d'espèces, dont quelques-unes donneraient
beaucoup d'éclat à la teinture de l'Europe.
La compagnie de France s'est fait apporter du même pays des essais de
salpêtre. Il ne demande que la peine du travail et du transport. Ce
serait épargner à l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes
orientales, d'où l'on en tire beaucoup.
Brue avait formé différentes vues pour l'établissement des Français dans
le royaume de Bambouk. Il les réduisit à un seul système, qu'il soumit
au jugement de la compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'épargnât rien
pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la
permission de bâtir des forts dans leur pays. Il proposait d'en
construire deux sur la rivière de Falémé, et d'en faire un troisième qui
fût mobile, c'est-à-dire, de bois, pour le transporter de mine en mine,
suivant les raisons qu'on aurait de préférer l'une à l'autre. Le
directeur, les officiers, les mineurs, les soldats, et tous les gens
nécessaires à l'entreprise auraient eu, dans le fort mobile, une
retraite toujours sûre, dont la crainte des armes à feu aurait éloigné
les Nègres de Bambouk. Mais ce projet entraînant des lenteurs qui ne
convenaient point à l'impatience de sa nation, il en forma un second,
qu'il présenta à la compagnie le 25 septembre 1723. Il y établissait que
douze cents hommes étaient une armée suffisante pour la conquête du
royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de troupes pendant
quatre ans ne reviendrait qu'à deux millions de livres. Il comptait que
quatre mille marcs d'or, à cinq cents livres le marc, rembourseraient
toute la dépense, et que les mines fourniraient annuellement plus de
mille marcs. Mais on ne s'est point aperçu jusqu'à présent que ce
système ait été goûté.
On ne peut se dispenser de donner ici quelque idée de l'étendue et de la
situation d'un royaume dont on a tant vanté les richesses. Du côté du
nord, le royaume de Bambouk s'étend dans une partie des régions de Galam
et de Casson. À l'ouest, il a la rivière de Falémé et les royaumes de
Contou et de Combregoudou; au sud, celui de Mankanna, et les pays à
l'ouest de Mandinga; ses bornes orientales sont encore peu connues: on
sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guinée
intérieure, où les voyageurs européens n'ont pas porté bien loin leurs
découvertes.
Le pays de Bambouk, comme ceux de Contou et de Combregoudou, n'est
gouverné par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-être
avait-il autrefois des souverains; mais à présent les habitans n'ont
pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nommés _farims_,
vers la rivière de Falémé, avec l'addition du lieu dont ils sont les
maîtres, comme farim Torako, farim Ferbarana. Dans l'intérieur du pays,
ces chefs s'appellent _elemanni_, ou portent d'autres noms. Quoique
leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de roi, ils
ont la même autorité, et leurs sujets vivent dans la même soumission,
aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de cette
aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation; car il serait
dangereux d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre châtiment qui
menacerait les usurpateurs serait une honteuse déposition ou le pillage
de leurs biens. Il semble que l'or du pays de Bambouk y ait combattu le
despotisme, dont partout ailleurs il a été l'instrument.
Tous ces farims ou ces chefs sont indépendans l'un de l'autre; mais leur
devoir les oblige de se réunir pour la défense du pays, lorsqu'il est
attaqué dans le corps ou dans les membres. Les habitans s'appellent
Malinkops; ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la
multitude des villages qui sont à l'est de la rivière de Falémé. Le
Sannon, le Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivières qui se
rendent dans celle de Falémé ou du Sénégal sont aussi bordées
d'habitations. Les mines du pays de Bambouk ne sont pas les seules
richesses. Quelques auteurs mal instruits ont représenté ce pays comme
une contrée si aride, que les Nègres ne pouvaient y trouver des pailles
assez grandes pour leurs habitations. La campagne, au contraire, est
partout arrosée de rivières et de ruisseaux dont les débordemens annuels
arrosent les terres, les engraissent et fournissent assez d'humidité
pour que les benteniers, les calebassiers, les tamariniers, les plus
beaux acacias, et plusieurs autres arbres, y conservent leur verdure
toute l'année. On en trouve d'une grosseur prodigieuse: quelques-uns
portent des fruits que les Nègres trouvent fort bons, parce qu'ils y
sont accoutumés, mais dont les blancs font peu de cas, à cause de leur
acidité. Le miel y est très-commun et très-bon. Les Nègres n'en mangent
jamais; ils l'emploient à composer une boisson qu'ils nomment _bedou_,
et qu'ils aiment beaucoup.
On y trouve un nombre infini de cabris, peu de moutons, mais beaucoup de
vaches. Le pays est couvert d'excellens pâturages; c'est une herbe
très-fine que les boeufs mangent avec avidité.
Il y croît une espèce de pois nommée _guerte_, qui ressemblent
parfaitement à nos pistaches; ils ont le goût de la noisette, surtout
lorsqu'on a soin de les sécher au four pour leur faire jeter leur huile.
Ce légume croît en terre au bout de sa racine; car à peine la fleur
a-t-elle paru pendant deux jours, qu'elle se recourbe vers la terre et
s'y insinue, pour que le germe y grossisse et achève de se développer
hors de l'action de la lumière. Les Nègres font une grande consommation
de ces pistaches; ils les mêlent avec leur millet, et l'estiment
d'autant plus qu'elle sert admirablement leur paresse naturelle; car il
suffit d'ensemencer un terrain une fois pour recueillir trois récoltes
pendant trois années consécutives, sans être obligé d'y faire le moindre
travail. Ces pistaches se cultivent présentement en Amérique et dans les
parties méridionales de l'Europe. On les nomme pistaches de terre ou
arachide (_arachis hypogæa_). Du collet de la racine sortent des
feuilles semblables à celles du trèfle.
On trouve au Bambouk une espèce de singes blancs, d'une blancheur
beaucoup plus brillante que les lapins blancs de l'Europe; ils ont les
yeux rouges: on les apprivoise aisément dans leur jeunesse; mais,
lorsqu'ils avancent en âge, ils deviennent aussi méchans que les singes
des autres pays. Jusqu'à présent il n'a pas encore été possible d'en
apporter un vivant au fort Saint-Louis. Outre la délicatesse de leur
constitution, ils paraissent chagrins lorsqu'ils sortent de leur pays,
et leur tristesse va jusqu'à leur faire refuser toute sorte de
nourriture.
Le renard blanc est un autre animal particulier au pays de Bambouk, et
qui n'est pas moins ennemi de la volaille que celui de l'Europe; sa
couleur est un blanc argenté. Les Nègres en mangent la chair, et vendent
la peau aux comptoirs français.
Les pigeons de Bambouk sont tout-à-fait verts, ce qui les fait prendre
souvent pour des perroquets. On trouve dans le même pays et dans les
régions voisines un animal extraordinaire nommé _ghiamala_. Il se retire
particulièrement à l'est de Bambouk, dans les cantons de Gadda et de
Diaka. Ceux qui l'ont vu prétendent qu'il est plus haut de la moitié que
l'éléphant, mais qu'il n'approche pas de sa grosseur. On le croît de
l'espèce des chameaux, avec lesquels il a beaucoup de ressemblance par
la tête et le cou. Il a d'ailleurs deux bosses sur le dos comme le
dromadaire; ses jambes sont d'une longueur extraordinaire, ce qui sert
encore à le faire paraître plus haut; il se nourrit, comme le chameau,
de ronces et de bruyères, aussi n'est-il jamais fort gras; mais les
Nègres n'en mangent pas moins la chair lorsqu'ils peuvent le prendre.
Cet animal pourrait devenir propre à porter les plus lourds fardeaux, si
les Nègres étaient capables de l'apprivoiser. Aucun Européen ne l'a vu.
On ne le connaît donc que par les rapports des Nègres, qui mêlent
toujours des fables à tout ce qu'ils racontent. Suivant eux, le ghiamala
est extrêmement féroce. La nature l'a pourvu de sept petites cornes fort
droites, qui, dans leur pleine grandeur, sont longues chacune d'environ
deux pieds. Il a la corne du pied noire et semblable à celle du boeuf;
sa marche est prompte et se soutient long-temps. C'est probablement la
girafe mal décrite.
Quoique le merle blanc passe pour une chimère, il s'en trouve néanmoins
de cette couleur dans le pays de Bambouk et de Galam; on y en voit aussi
de tachetés. Le monocéros, ou calao, n'y est pas rare; sa grandeur est
celle d'un coq ordinaire, et son plumage varié, surtout aux ailes; son
bec est long, très-gros, arqué en faux; la partie supérieure surmontée
d'une proéminence qui croît avec l'âge, et prend la forme d'un double
bec ou d'un casque. Ce bec monstrueux n'est ni fort à proportion de sa
grosseur, ni utile à raison de sa structure. Il n'a pas de prise; sa
pointe ne peut servir que mollement; sa substance est si tendre, qu'elle
se fêle à la tranche par le plus léger frottement; heureusement ces
cassures accidentelles se raccommodent tous les ans. La corne du bec
repousse d'elle-même à chaque mue de l'oiseau, et cette pousse
continuelle rend toujours aux becs leur première forme et leurs
dentelures naturelles. Ces oiseaux se tiennent ordinairement en grandes
bandes; ils vivent d'insectes, de reptiles, de rats, de souris; mais,
avant de manger ces animaux, ils les aplatissent, les amollissent dans
leur bec, et les avalent entiers; ils recherchent aussi les charognes,
et s'en nourrissent comme les vautours: cependant ils donnent la
préférence aux intestins; ils marchent peu et fort mal; ils se tiennent
ordinairement sur les grands arbres.
L'abel-mosch, nommé autrement la graine de musc ou l'ambrette (_hibiscus
abelmoschus_), croit en abondance et sans culture dans le pays de
Galam. Les Nègres n'en font aucun usage. Leurs femmes même, qui aiment
beaucoup les odeurs et qui sont passionnées pour les clous de girofle,
dont elles portent des paquets autour du cou, négligent cette graine,
pour la seule raison, peut-être, qu'elle est fort commune; car,
lorsqu'elle est cueillie avec soin, elle rend une odeur de musc fort
agréable. Il est vrai que cette odeur, se dissipe; mais elle peut être
renouvelée avec de la graine fraîche.
Lorsque l'ambrette se trouve dans un riche terroir, et qu'elle rencontre
un arbre auquel elle puisse s'attacher, elle s'élève jusqu'à six ou sept
pieds de hauteur; sans ce secours, elle rampe sur la terre, et ne
s'élève à la fin que d'environ deux pieds. Cette plante est velue dans
plusieurs de ses parties; ses feuilles sont dentelées; et quoique
l'échancrure ne soit pas fort profonde, elle forme des angles si aigus,
qu'on les croirait capables de piquer. Leur couleur est un vert brillant
au-dessus, et plus pâle au-dessous. Ses fleurs, semblables à celles de
l'arbrisseau connu sous le nom d'_althea_ des jardiniers ou de mauve en
arbre, sont d'un jaune d'or fort brillant, avec le fond pourpre. Il leur
succède des capsules pyramidales, à cinq angles, d'abord d'un vert pâle,
ensuite brun et presque noir dans sa maturité. Ce fruit contient quatre
petites semences grises, plates d'un côté, et d'une odeur d'ambre qui
est fort agréable. On accuse nos parfumeurs de s'en servir pour
falsifier leur musc.
Entre les curiosités du pays de Bambouk, Brue reçut de marchands
mandingues plusieurs calebasses remplies d'une certaine graisse qui,
sans être aussi blanche que celle du mouton, avait la même consistance.
On la nomme _bataule_ dans le pays; les Nègres qui sont plus bas sur la
rivière, lui donnent le nom de _Bambouk toulou_, ou beurre de Bambouk,
parce qu'elle leur vient de cette contrée: c'est un admirable présent de
la nature. Cependant on assure que la meilleure vient de Ghiaora, sur
les bords du Sénégal, trois cents lieues à l'est de Galam. L'arbre qui
produit le fruit d'où l'on tire cette graisse est d'une grosseur
médiocre; les feuilles sont petites, rudes et en fort grand nombre; si
on les presse entre les doigts, elles rendent un jus huileux; les
incisions qu'on fait au tronc de l'arbre en tirent la même liqueur, mais
en moindre quantité. On n'en connaît pas d'autre propriété, parce que
les Maures et les Nègres s'attachent plus au commerce de leur beurre
qu'à l'étude de l'arbre qui le produit. Cependant on sait d'eux que le
fruit en est rond, de la grosseur d'une noix, et couvert d'une coque,
avec une petite peau sèche et brillante; il est d'un blanc rougeâtre, et
ferme comme le gland, huileux et d'une odeur aromatique; son noyau est
de la grosseur d'une muscade, et fort dur; mais l'amande qu'il contient
a le goût d'une noisette. Les Nègres sont passionnés pour ce fruit:
après en avoir séparé une partie, qui tient de la nature du suif, ils
pilent le reste et le mettent dans l'eau chaude: il s'en forme une
graisse qui surnage; c'est ce qui leur tient lieu de beurre ou de lard
avec leurs légumes, et quelquefois sans aucun mélange. Les blancs qui en
mangent sur le pain ou dans les sauces ne le trouvent pas différent du
lard, à la réserve d'une petite âcreté qui n'est pas désagréable. Brue
paraît persuadé que l'usage de cette graisse est fort sain; les Nègres
l'emploient d'ailleurs avec succès pour la guérison des rhumatismes, des
sciatiques, des douleurs de nerfs et des autres maladies de cette
nature; ils la préfèrent beaucoup à l'huile de palmier: leur méthode est
d'en frotter devant le feu les parties attaquées, pour y faire pénétrer
la graisse autant qu'il est possible, de les couvrir ensuite avec du
papier gris le plus doux, et de les tenir chaudement sous quelque drap
fort épais.
Nous joindrons à ce chapitre un fragment historique qu'on ne lira pas
sans quelque intérêt; ce sont les aventures d'un prince nègre que le
hasard fit tomber dans l'esclavage, et dont l'histoire écrite en anglais
par Bluet, qui avait été un de ses intimes amis en Amérique et en
Angleterre, est confirmée par des témoignages irrécusables. Il
s'appelait Eyoub Ibn Souleyman; ou Job ben Salomon. Son père était à la
fois prince et alfa, ou grand-prêtre de Bounda, suivant l'usage
d'Afrique, qui réunit souvent ces deux qualités. Bounda est une
dépendance du royaume de Foula, situé entre la rivière de Falémé et la
Gambie. Job n'eut pas plus tôt atteint sa quinzième année, qu'il assista
son père en qualité d'iman ou de sous-prêtre. Il se maria dans le même
temps à la fille de l'alfa de Tombaoura, qui n'avait alors que onze ans.
À treize, elle lui donna un fils qui fut nommé Abdalla, et deux autres
ensuite, qui reçurent le nom d'Ibrahim et de Sambo. Deux ans avant sa
captivité, il prit une seconde femme, fille de l'alfa de Tomga, de qui
il eut une fille nommée Fatime. Ses deux femmes et ses quatre enfans
étaient en vie lorsqu'il partit de Bounda.
[Illustration: _Plusieurs de ces brigands se jetèrent sur lui et le
chargèrent de liens._]
Au mois de février 1730, le père de Job, ayant appris qu'il était arrivé
un vaisseau anglais dans la Gambie, y envoya son fils accompagné de deux
domestiques, pour vendre quelques esclaves et se fournir de diverses
marchandises de l'Europe; mais il lui recommanda de ne pas passer la
rivière, parce que les habitans de l'autre rive sont Mandingues, ennemis
du royaume de Foula. Job ne s'étant point accordé avec le capitaine
Pike, commandant du vaisseau anglais, renvoya ses deux domestiques à
Bounda pour rendre compte de ses affaires à son père, et pour lui
déclarer que sa curiosité le portait à voyager plus loin. Dans cette
vue, il fit marché avec un négociant qui entendait la langue des
Mandingues, pour lui servit d'interprète et de guide. Ayant traversé la
rivière de Gambie, il vendit ses Nègres pour quelques vaches. Un jour
que la chaleur l'obligea de se rafraîchir, il suspendit ses armes à un
arbre; elles consistaient dans un sabre à poignée d'or, un poignard du
même métal, et un riche carquois rempli de flèches, dont le fils du roi,
avec qui il avait été élevé, lui avait fait présent. Son malheur voulut
qu'une troupe de Mandingues accoutumés au pillage passât dans le même
lieu et le vît désarmé; sept ou huit de ces brigands se jetèrent sur lui
et le chargèrent de liens, sans faire plus de grâce à son interprète.
Ils commencèrent par lui raser la tête et le menton; ce qui fut regardé
par Job comme le dernier outrage, quoiqu'ils pensassent moins à
l'insulter qu'à le faire passer pour un esclave pris à la guerre.
Le 27 de février ils le vendirent avec son interprète au capitaine Pike,
et le 1er de mars ils les livrèrent à bord. Pike, apprenant de Job qu'il
était le même qui avait traité de commerce avec lui quelques jours
auparavant, et qu'il n'était esclave que par un coup du sort, lui permit
de se racheter lui et son compagnon. Job envoya aussitôt chez un ami de
son père, qui demeurait près du comptoir anglais de Djôr, en le faisant
prier de donner avis de son infortune à Bounda. Mais, la distance étant
de quinze journées, et le capitaine pressé de mettre à la voile, le
malheureux Job fut conduit au Maryland, dans la ville d'Annapolis, et
livré à Michel Denton, facteur de Hunt, riche négociant de Londres. Il
apprit ensuite, par quelques vaisseaux venus de la Gambie, que son père
avait envoyé pour sa rançon plusieurs esclaves qui n'étaient arrivés
qu'après le départ du vaisseau, et que Sambo, roi de Foula, avait
déclaré la guerre aux Mandingues dans la seule vue de le venger.
Denton vendit Job à un marchand nommé Tolsey, dans un canton qui
appartient au Maryland. Tolsey l'employa d'abord au travail du tabac;
mais, s'apercevant bientôt qu'il n'était pas propre à la fatigue, il
rendit sa situation plus douce en le chargeant du soin de ses bestiaux.
Job, assez libre dans cet emploi, se retirait assez souvent au fond d'un
bois pour y faire ses prières. Il y fut aperçu par un jeune blanc, qui
se fit un plaisir de l'interrompre, et souvent de l'outrager, en lui
jetant de la boue au visage. Un traitement si cruel, joint à l'ignorance
de la langue du pays, qui ne lui permettait pas de porter ses plaintes à
personne, le jeta dans un tel désespoir, que, n'imaginant rien de plus
terrible que ce qu'il éprouvait, il prit la résolution de s'échapper. Il
traversa le bois au hasard jusqu'au comté de Kent, sur la baie Delaware,
qui passe aujourd'hui pour une partie de la Pensylvanie, quoiqu'elle
appartienne en effet au Maryland. Là, se présentant sans passe-port, et
ne pouvant expliquer sa situation, il fut arrêté au mois de juin 1731,
en vertu de la loi contre les Nègres fugitifs qui est en vigueur dans
toutes les colonies de l'Amérique. Bluet, alors établi dans cette
contrée, et plusieurs autres marchands anglais, eurent la curiosité de
le voir dans sa prison. Sur divers signes qu'ils lui firent, il écrivit
deux ou trois lignes en arabe; et, les ayant lues, il prononça les mots
_Allah_ et _Mahomet_, qui furent aisément distingués par les habitans.
Cette marque de sa religion, jointe au refus d'un verre de vin qui lui
fut présenté, fit assez connaître qu'il était mahométan; mais on n'en
devinait pas mieux qui il était, et comment il se trouvait dans le
canton. Sa physionomie d'ailleurs, et ses manières composées ne
permettaient pas de le regarder comme un homme du commun.
Il se trouva parmi les Nègres du pays un vieux Iolof, qui entendit enfin
son langage, et qui, l'ayant entretenu, expliqua aux Anglais le nom de
son maître et les raisons de sa fuite. Ils écrivirent dans le lieu d'où
il était parti. Tolsey vint le prendre lui-même et le traita fort
civilement. Il le conduisit dans son habitation, où il prit soin de lui
donner un endroit commode pour ses exercices de religion, et d'adoucir
plus que jamais son esclavage. Job profita de la bonté de son maître
pour écrire à son père. Sa lettre fut remise à Denton, qui devait en
charger le capitaine Pike, au premier voyage qu'il ferait en Afrique;
mais alors Pike étant parti pour l'Angleterre, Denton envoya la lettre
à M. Hunt. Pike avait mis à la voile pour l'Afrique, lorsqu'elle fut
rendue à Londres; de sorte que Hunt fut obligé d'attendre une autre
occasion. Dans l'intervalle, le célèbre Oglethorpe, ayant vu la lettre,
qui était en arabe, et qu'il prit soin de faire traduire dans
l'université d'Oxford, fut touché d'une si vive compassion, qu'il
engagea Hunt, par une somme dont il lui fit son billet, à faire amener
Job en Angleterre. Hunt écrivit aussitôt à son facteur d'Annapolis, qui
racheta Job de Tolsey, et le fit partir sur _le William_, commandé par
le capitaine Wright. Bluet, auteur de son histoire, fit le voyage sur le
même vaisseau.
Pendant quelques semaines que Job fut en mer, il acheva d'apprendre
assez d'anglais pour se faire entendre et pour expliquer une partie de
ses idées. Sa conduite et ses manières lui gagnèrent l'estime et
l'amitié de tout l'équipage. En arrivant à Londres, au mois d'avril
1733, il n'y trouva pas le généreux Oglethorpe, qui était parti pour la
Géorgie; mais Hunt lui fournit un logement à Lime-House. Bluet, qui alla
passer quelque temps à la campagne, l'ayant visité à son retour, lui
trouva le visage fort abattu. Quelques personnes avaient demandé à
l'acheter; et la crainte que sa rançon ne fût mise à trop haut prix, ou
que de nouveaux maîtres ne le fissent partir pour quelque pays éloigné,
le jetait dans une vive inquiétude. Bluet obtint de Hunt de le prendre
dans sa maison de Cheshunt, au comté d'Hertfort, en promettant de ne pas
disposer de lui sans le consentement de son maître: Job reçut beaucoup
de caresses de tous les honnêtes gens du pays, qui parurent charmés de
son entretien, et fort touchés de ses infortunes. On lui fit quantité de
présens, et plusieurs personnes proposèrent de lever une somme par
souscription pour payer le prix de sa liberté.
Le jour qui précéda son retour à Londres, il reçut une lettre qui
portait son adresse, et qui, étant venue sous une enveloppe au chevalier
Bybia-Lake, avait été remise à la compagnie d'Afrique. L'auteur n'ajoute
pas de qui elle était, quoiqu'il paraisse assez qu'elle venait de M.
Oglethorpe; en conséquence, les directeurs de la compagnie ordonnèrent à
M. Hunt de leur fournir le mémoire de toute la dépense qu'il avait faite
pour Job. Elle montait à cinquante-neuf livres sterling, qui lui furent
payées par la compagnie. Cependant Job n'était pas délivré de ses
craintes. Il se figura qu'il aurait à payer une grande rançon lorsqu'il
serait retourné dans son pays. La souscription n'était pas encore
commencée. Bluet ayant renouvelé cette proposition, un homme de mérite
entreprit de la faire réussir en souscrivant le premier. Son exemple fut
suivi avec empressement. Enfin la somme étant remplie, Job obtint sa
liberté, et la compagnie d'Afrique se chargea de son logement et de son
entretien jusqu'à son départ.