Les Maures nettoient fort soigneusement leur grain avant de le broyer

entre deux pierres pour le réduire en farine. Leur pain se cuit sous la

cendre, et leur usage est de le manger chaud. Ils font bouillir

doucement leur riz dans un peu d'eau; et, lorsqu'il est à demi cuit, ils

le tirent du feu et le laissent ainsi comme en digestion. Dans cet état,

il s'enfle sans se coaguler. N'ayant pas l'usage des cuillères, ils se

servent de leurs doigts pour en prendre de petites parties qu'ils

jettent fort adroitement dans leur bouche; ils ne mangent que de la main

droite, parce que l'autre est réservée pour des exercices qui ont moins

de propreté: aussi ne se lavent-ils jamais la main gauche. Leurs viandes

sont coupées en petits morceaux, avant qu'elles soient cuites, pour

éviter la peine de se servir de couteaux à table. Si l'on prépare des

poules ou quelque autre pièce de volaille au riz, on les coupe en

quartiers, après quoi il n'est plus besoin de couteau pour les dépecer

autrement, parce que l'un en prend un quartier qu'il présente à son

voisin; et celui-ci, tirant de son côté tandis que l'autre tire du sien,

le partage est fait en un moment. Ils mangent, comme au Levant, assis à

terre et les jambes croisées, autour d'un cercle de cuir rouge ou d'une

natte de palmier, sur laquelle on sert les alimens dans des plats de

bois ou dans des bassins de cuivre: ils mangent successivement leur pain

et leur viande, et jamais ils ne boivent qu'à la fin du repas,

lorsqu'ils quittent la table pour se laver. Les femmes ne mangent point

avec les hommes. L'usage ordinaire est de manger deux fois par jour, le

matin et vers l'entrée de la nuit. Les repas sont courts et se font avec

un grand silence; mais la conversation vient ensuite, du moins entre les

personnes de distinction, lorsqu'on commence à fumer, à boire du café ou

du vin et de l'eau-de-vie, pour se procurer les amusemens que chacun

peut tirer de son rang et de ses richesses. Les marabouts même ne se

refusent pas ces plaisirs, lorsqu'ils peuvent les prendre secrètement et

sans scandale.

Les Maures de ces contrées n'ont pas de médecine: la santé, qui est un

bien commun dans leur nation, les délivre de cette servitude. S'ils sont

sujets à quelques maladies, c'est à la dysenterie et à la pleurésie;

mais ils s'en guérissent eux-mêmes avec le secours des simples. Barbot

assure nettement qu'ils ne sont sujets à aucune maladie, et que l'air de

Sahara est si bon, qu'on y porte les malades comme à la source de la

santé et de la vie.

Les marabouts sont presque les seuls qui sachent lire l'arabe; en

général, toute la nation est ensevelie dans l'ignorance. Cependant il se

trouve un grand nombre de particuliers qui connaissent fort bien le

cours des étoiles, et qui parlent raisonnablement sur cette matière.

L'habitude qu'ils ont de vivre en pleine campagne leur donne beaucoup de

facilité pour les observations. Ils ont presque tous l'imagination fort

vive, et la mémoire excellente; mais leur histoire est mêlée de tant de

fables, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Leur habileté

principale est pour le commerce. Ils n'ignorent rien de ce qui

appartient à leurs intérêts: ils sont adroits et trompeurs; sans goût

pour les arts, ils ne laissent pas d'aimer la musique et la poésie.

L'instrument qui les anime le plus ressemble à nos guitares. Ils

composent des vers qui ne paraissent pas méprisables à ceux qui

connaissent le génie des langues orientales, dont la leur est descendue.

Cette partie de l'Afrique produit des chameaux d'une grosseur et d'une

force extraordinaires; ils ne sont pas incommodés d'un poids de douze

cents livres. On les accoutume à se mettre à genoux pour recevoir leurs

charges; mais, lorsqu'ils se trouvent assez chargés, ils se lèvent

d'eux-mêmes, et ne souffrent pas volontiers qu'on augmente leur fardeau.

Il y a peu d'animaux aussi faciles à nourrir. Le chameau se contente de

branches d'arbres, de ronces et de jonc qu'il rumine: il est capable de

demeurer chargé pendant trente ou quarante jours, et d'en passer huit ou

dix sans boire et sans manger. Sa nourriture commune est le maïs et

l'avoine. Lorsqu'il est revenu de quelque long voyage, ses maîtres lui

donnent la liberté de chercher à vivre dans les plaines, où il trouve

toujours de quoi se nourrir. Si l'herbe est fraîche, on ne lui donne de

l'eau qu'une fois en trois jours. Il boit beaucoup lorsqu'il en trouve

l'occasion; et loin d'aimer l'eau bien claire, il la trouble avec le

pied pour la rendre bourbeuse.

Le chameau a le cou fort long, à proportion de sa tête, qui est fort

petite. Il a sur le dos une bosse assez épaisse, et sous le ventre une

substance calleuse, sur laquelle il se soutient lorsqu'il plie les

jambes. Ses cuisses et sa queue sont petites; mais il a les jambes

longues et fermes, et le pied fourchu comme le boeuf. La nature l'a

rendu traitable et docile, fort utile aux besoins des hommes et peu

incommode pour la dépense. Il vit long-temps. Son naturel le porte à la

vengeance; et s'il est maltraité sans raison par ses guides, il saisit

la première occasion de leur marquer son ressentiment par quelques coups

de pieds, qui sont heureusement peu dangereux. Il aime la musique et le

chant. La manière de lui faire hâter sa marche, est de siffler ou de

jouer de quelque instrument. On assure que les femelles portent une

année presque entière, et qu'elles ne s'accouplent qu'une fois en trois

ans. Aussitôt qu'un jeune chameau vient au monde, les Maures lui lient

les quatre pieds sous le ventre, et le couvrent d'un drap, sur les coins

duquel ils mettent des pierres fort pesantes; ils l'accoutument ainsi à

recevoir les plus gros fardeaux. Le lait des chameaux est un des

principaux alimens des Maures. On mange leur chair lorsqu'ils deviennent

vieux ou peu propres au service; et l'on assure que, malgré sa dureté,

elle est saine et nourrissante. Les Maures donnent à cette espèce de

chameau le nom de _djimls_.

Ils en ont une autre espèce qu'ils nomment _bêchets_, mais qui est rare

en Afrique, et qui ne se trouve guère hors de l'Asie. Elle est plus

faible que la première, quoiqu'elle ait deux bosses sur le dos.

La troisième espèce se nomme dromadaire. Elle est plus faible que la

seconde, et ne sert ordinairement que de monture. Mais, en récompense,

elle est extrêmement légère à la course, sans compter qu'elle résiste

fort long-temps à la soif. Aussi les Maures en font-ils beaucoup

d'estime. Le mouvement de cet animal est si rapide, qu'il faut se

ceindre la tête et les reins pour le supporter.

Les chimistes attribuent beaucoup d'effets aux diverses parties du corps

des chameaux. Mais sa principale vertu est dans son urine, qui, étant

séchée et sublimée au soleil, produit le vrai sel ammoniac, drogue fort

connue, et souvent contrefaite par les Hollandais et les Vénitiens.

L'autruche est le principal oiseau du même pays. Il est si commun, qu'on

en voit souvent de grandes troupes dans les déserts qui sont à l'est du

cap Blanc, du golfe d'Arguin, de celui de Portendic, et sur les bords de

la rivière de Saint-Jean. Ces oiseaux ont ordinairement six ou huit

pieds de hauteur, en les prenant de la tête aux pieds; mais leur corps a

peu de proportion avec leur grandeur, quoiqu'il soit assez gros, et

qu'ils aient le derrière large et plat. Il semble qu'ils ne soient

composés que de pieds et de cou. Le plus grand avantage qu'ils reçoivent

de leur taille est de voir de fort loin. Ils ont la tête fort petite et

couverte d'une sorte de duvet jaune. Rien n'approche de leur stupidité.

Les yeux de l'autruche sont fort grands, avec de longs sourcils. Les

paupières supérieures sont aussi mobiles que celles de l'homme. Elle a

la vue ferme. Son bec est court, dur et pointu; sa langue est petite et

fort rude. Son cou est couvert de petites plumes, ou plutôt d'un poil

fort doux et comme argenté. Ses ailes sont trop petites et trop faibles

pour soutenir dans l'air un corps si pesant: mais elles l'aident à

courir avec une vitesse surprenante, surtout avec la faveur du vent;

elles lui servent de voiles, et rien n'égale alors sa légèreté; au lieu

que, si le vent est contraire, leurs ailes cessent de les aider, et leur

course est moins rapide.

Les autruches multiplient prodigieusement. Elles couvent leurs oeufs

plusieurs fois l'année, et jamais elle n'en pondent moins de quinze ou

seize à la fois. Ce n'est point en reposant dessus qu'elles leur rendent

l'office de mères: elles les placent au soleil, où la chaleur les fait

éclore, et les petits n'ont pas plus tôt vu le jour, qu'ils cherchent

leur nourriture. Les oeufs sont fort gros; il s'en trouve qui pèsent

jusqu'à quinze livres, et qui suffisent pour rassasier sept personnes.

On assure qu'ils sont de bon goût et fort nourrissans. L'écaille en est

blanche, unie et fort dure, quoique d'une épaisseur médiocre. On en fait

des tasses et des ornemens pour les cabinets des curieux. Les Turcs et

les Persans les suspendent à la voûte de leurs mosquées.

Les Arabes n'estiment pas seulement l'autruche pour ses plumes, qui sont

une marchandise recherchée, mais encore pour sa chair, qui, toute rude

qu'elle est, passe chez eux pour un mets délicat. Comme ils ont peu

d'adresse à tirer, qu'ils sont mal pourvus d'armes à feu, et qu'ils

n'ont pas de chiens formés à la course, ils chassent les autruches à

cheval, en prenant soin de les pousser toujours à contre-vent.

Lorsqu'ils s'aperçoivent qu'elles commencent à se fatiguer, ils fondent

dessus au grand galop, et les achèvent à coups de flèches et de zagaies.

L'autruche est d'une voracité singulière. Elle dévore tout ce qu'elle

rencontre; herbe, blé, ossemens d'animaux, jusqu'aux pierres et au fer.

Mais les corps durs passent au travers de son corps avec peu

d'altération. D'une infinité de vertus que les chimistes attribuent à

cet oiseau, on n'en connaît pas une assez avérée pour mériter un éloge

sérieux. Son principal mérite consiste dans ses plumes: elles sont en

usage dans tous les pays de l'Europe pour les chapeaux, les dais, les

cérémonies funèbres, et surtout pour les habillemens de théâtre. En

Turquie, les janissaires s'en servent pour orner leurs bonnets. On

n'estime que celles qui sont arrachées à l'oiseau tandis qu'il est

vivant. Mais les Arabes en font des amas, dans lesquels il font entrer

indifféremment les bonnes et les mauvaises. Dans la difficulté de les

distinguer, les facteurs n'ont qu'une règle, c'est de presser le tuyau,

qui doit rendre une liqueur rouge semblable à du sang, lorsque les

plumes sont d'une autruche vive; autrement elles sont légères, sèches,

et fort sujettes aux vers.

Ce fut sous les auspices de Brue qu'un de ces facteurs, nommé Compagnon,

pénétra jusque dans le royaume de Bambouk, célèbre par ses mines, d'où

les Mandingues du royaume de Galam et les Saracolez tiraient l'or

qu'ils apportaient au Sénégal et sur les bords de la Gambie.

Il fit par terre son premier voyage du fort Saint-Joseph, en droite

ligne, jusqu'à celui de Saint-Pierre sur la rivière de Falémé. Il en fit

un second, en suivant le bord oriental de cette rivière, depuis Onnéca

jusqu'à Nayé. Dans le troisième, il traversa le pays, depuis Babaiocolam

sur le Sénégal, jusqu'à Netteté et Tombaaoura, lieux qui sont au centre

de Bambouk et voisins des mines les plus riches. Ainsi, dans l'espace

d'un an et demi qu'il mit à voyager dans ce royaume, il le visita de

tant de côtés différens, qu'il paraît n'avoir laissé aucun endroit à

parcourir. Il porta ses observations sur tous les objets qui se

présentèrent dans sa route, avec l'exactitude dont son génie le rendait

capable, autant pour satisfaire sa curiosité que pour répondre aux

espérances de la compagnie qui l'employait.

La sagesse de sa conduite et ses présens lui gagnèrent aisément l'estime

du farim ou chef de Caïnoura, voisin du fort Saint-Pierre, qui le prit

moins pour un agent de la compagnie que pour un artiste curieux dont le

but était de s'instruire. Il le fit conduire par son propre fils jusqu'à

Sambanoura, dans le royaume de Contou. On y fut extrêmement surpris de

voir un blanc; mais on ne le fut pas moins de la hardiesse de cet

étranger, et les Nègres l'auraient fort mal reçu s'il n'avait eu pour

guide le fils du farim de Caïnoura. Tout était à craindre de la part

d'un peuple si jaloux de son or. Les plus passionnés proposèrent de lui

ôter la vie. D'autres, plus modérés, voulurent qu'il fût renvoyé, sans

lui laisser le temps d'observer le pays.

Cependant le farim de la ville, sollicité par le fils de son ami, et

peut-être gagné par les présens de Compagnon, trouva le moyen de

persuader à ses sujets que leurs alarmes étaient mal fondées. Il les

assura que ce blanc était un honnête homme, qui venait leur proposer un

commerce avantageux, et qui pouvait leur fournir d'excellentes

marchandises à meilleur marché que les négocians maures ou nègres

auxquels ils permettaient l'entrée de leur pays. Ces raisons, soutenues

de quelques présens qui furent répandus à propos entre les principaux

habitans et leurs femmes, produisirent un changement merveilleux. La

défiance parut se changer en affection. Le peuple accourut en foule pour

admirer les armes et l'habillement de l'étranger. On lui trouva du sens

et de bonnes qualités. Comme il s'accommodait à leurs maximes, il

s'insinua si heureusement dans leur estime, qu'il se vit bientôt autant

d'amis qu'il avait eu d'abord d'ennemis et de persécuteurs. On lui

répétait de toutes parts: «Nous remercions le ciel de vous avoir conduit

ici. Nous souhaitons qu'il ne vous arrive aucun mal.»

Compagnon aurait remercié la fortune, s'il n'avait pas eu d'autres

obstacles à surmonter; mais il devait s'attendre aux mêmes difficultés

dans chaque ville qu'il avait à traverser. À la vérité, il n'oublia pas

de se faire accompagner, dans toute la suite de ses voyages, par

quelques habitans du pays qui lui avaient paru fort attachés à ses

intérêts. Cependant les jalousies et les dangers renaissaient à chaque

pas. Il fut obligé de répondre à mille questions ennuyeuses, d'essuyer

des observations fort gênantes; et, sans l'amorce de ses présens, il

aurait désespéré plus d'une fois de pouvoir pénétrer plus loin. Dans ce

pays, comme dans le reste du monde, c'est le plus sûr moyen de donner de

la force et du poids aux argumens. Il trouva néanmoins plusieurs villes

où les présens joints aux raisons furent trop faibles pour dissiper la

crainte et la défiance. Si les habitans paraissaient disposés à ménager

sa vie, ils n'en refusaient pas moins de le laisser toucher à la terre

de leurs mines. En vain leur offrit-il de l'acheter au prix qu'ils y

voudraient mettre, en les assurant par lui-même et par des guides qu'il

n'avait pas d'autre motif que sa curiosité, et que son dessein était

d'en faire des _cassots_ ou des têtes de pipes. Après avoir écouté ses

raisons, ils lui déclarèrent que jamais il ne leur ferait croire qu'un

homme pût voyager si loin pour un motif si léger. Ils lui soutenaient

qu'il était venu dans quelque mauvaise intention, celle peut-être de

voler leur or ou de conquérir leur pays après l'avoir reconnu; et la

conclusion ordinaire était de le renvoyer sur-le-champ, ou de le tuer,

pour ôter aux blancs la pensée de suivre son exemple.

La fermeté de Compagnon servait souvent à le tirer des plus dangereux

embarras. Étant à Tarako, il envoya un de ses guides à Silabali pour lui

apporter du _ghingan_ ou de la terre dorée, et pour inviter le peuple à

lui vendre ses cassots, qu'il promettait de payer libéralement. Son

messager fut mal reçu. Non-seulement on rejeta ses demandes, mais il fut

chassé brutalement, avec ordre de dire au farim de Tarako qu'il fallait

être fou pour ouvrir l'entrée de ses terres à un blanc dont l'unique

intention était de voler le pays après y avoir fait ses observations.

Cette réponse fut rendue à Compagnon en présence du farim; mais, sans se

déconcerter, il répliqua que le farim de Silabali devait être lui-même

un fou, pour s'effrayer de l'arrivée d'un blanc dans son pays, et pour

refuser quelques morceaux d'une terre dont il avait beaucoup plus qu'il

n'en pouvait jamais employer. Après ce discours, il paya le Nègre avec

autant de libéralité que s'il eût réussi dans sa commission.

Cette humeur généreuse, fit tant d'impression sur les habitans du pays,

qu'elle devint le sujet de tous les entretiens. Un autre Nègre offrit à

Compagnon de lui aller chercher de la terre pendant la nuit; mais, comme

la politique du facteur français le portait toujours à cacher ses vues,

il reçut cette offre avec beaucoup d'indifférence, en se contentant de

répondre que, lorsqu'il serait mieux connu, on ne ferait pas difficulté

de lui vendre de la terre et des cassots.

Il parvint enfin à s'en voir apporter plus qu'il n'en désirait. Les

farims, et le peuple même, prirent par degrés tant de considération pour

lui, qu'ils lui rendirent des présens pour les siens, et qu'à la fin ils

lui accordèrent la liberté de choisir lui-même la terre qui lui plaisait

le plus, et d'en faire autant de cassots qu'il désirait. Brue, qui

continuait de commander au fort Saint-Louis, envoya plusieurs de ces

cassots à la compagnie, avec des essais de toutes les mines, par le

vaisseau _la Victoire_, qui partit du Sénégal le 28 juillet 1716.

La plupart des mines produisent de l'or en si grande abondance, qu'il

n'est pas besoin de creuser. On gratte la superficie du terrain. On met

la terre dans un vase pour en faire sortir les parties terrestres, qui

laissent au fond de l'or en poudre, et quelquefois en assez gros grains.

Compagnon fit lui-même l'expérience de cette méthode; mais il remarqua

que les Nègres, s'arrêtant ainsi à l'extrémité des rameaux d'une mine,

ne parviennent jamais aux principales veines. À la vérité, ces rameaux

mêmes sont fort riches; et l'or en est si pur, qu'on n'y trouve aucun

mélange de marcassite ni d'autres substances minérales; il n'a pas

besoin d'être fondu, et tel qu'il sort de la mine il peut être mis en

oeuvre. La terre qui le produit ne demande pas non plus beaucoup de

travail. C'est ordinairement une sorte d'argile de différentes couleurs,

mêlée de veines de sable ou de gravier; de sorte que dix hommes feraient

plus dans ce pays que cent dans les plus riches mines du Pérou et du

Brésil.

Les Nègres de Bambouk n'ont aucune notion des différences de la terre,

ni la moindre règle pour distinguer celle qui produit l'or de celle qui

n'en produit pas. Ils savent en général que leur pays en contient

beaucoup, et qu'à proportion que le sol est plus sec et plus stérile il

produit plus d'or. Ils grattent la terre indifféremment dans toutes

sortes lieux; et quand le hasard leur fait rencontrer une certaine

quantité de métal, ils continuent de travailler dans le même endroit

jusqu'à ce qu'ils le voient diminuer ou disparaître entièrement. Alors

ils tournent leur travail d'un autre côté. Ils sont persuadés que l'or

est un être malin qui se plaît à tourmenter ceux qui l'aiment (ce qui

est très-vrai dans un sens moral); et que, par cette raison, il change

souvent de domicile. Aussi, quand, après avoir remué quelques poignées

de terre, ils ne trouvent rien qui réponde à leurs espérances, ils se

disent l'un à l'autre sans aucune plainte, «Il est parti»: ensuite ils

vont chercher plus de bonheur dans un autre lieu.

Si la mine est fort riche, et que, sans beaucoup de travail, ils soient

satisfaits du produit, ils s'y arrêtent, et creusent quelquefois

jusqu'à six, sept ou huit pieds de profondeur. Mais ils ne vont pas plus

loin; non qu'ils craignent que le métal vienne à manquer, car ils

déclarent au contraire que plus ils pénètrent, plus ils le trouvent en

abondance; mais parce qu'ils ignorent la manière de faire des échelles,

et qu'ils n'ont point assez d'industrie pour soutenir la terre et pour

empêcher qu'elle ne s'écroule. Ils ont seulement l'usage de tailler des

degrés pour y descendre, ce qui prend beaucoup d'espace, et n'empêche

pas la terre de tomber, surtout dans la saison des pluies, qui est

ordinairement celle de leur travail, parce qu'ils ont besoin d'eau pour

séparer l'or. Lorsqu'ils s'aperçoivent que la terre menace ruine, ils

quittent le trou qu'ils ont ouvert pour en commencer un autre qu'ils

abandonnent de même après l'avoir conduit à la même profondeur. On

conçoit qu'avec si peu d'industrie non-seulement ils ne tirent qu'une

petite partie de l'or qui est dans la mine, mais qu'ils ne recueillent

même qu'imparfaitement celui qu'ils ont tiré; car ils ne s'arrêtent

qu'aux parties visibles qui demeurent au fond du vase, tandis qu'il en

sort avec l'eau et la terre une infinité de particules qui feraient

bientôt la fortune d'un Européen.

Cependant les habitans de cette riche contrée n'ont pas la liberté

d'ouvrir en tout temps la terre, ni de chercher des mines quand il leur

plaît. Ce choix dépend de l'autorité de leurs farims ou des chefs de

leurs villages. Ces seigneurs font publier dans certaines occasions,

soit en faveur du public, soit pour leur intérêt particulier, que la

mine sera ouverte un certain jour. Ceux qui ont besoin d'or se rendent

au lieu marqué et commencent le travail. Les uns creusent la terre,

d'autres la transportent, d'autres apportent de l'eau, et d'autres

lavent le minerai. Le farim et les principaux Nègres gardent l'or qui

est nettoyé, et prennent garde que les ouvriers n'en détournent quelque

partie. Après le travail, il est partagé, c'est-à-dire que le farim

commence par se mettre en possession de son lot, qui est ordinairement

la moitié, à laquelle il joint, par un ancien droit, tous les grains qui

surpassent une certaine grosseur. L'ouvrage dure aussi long-temps qu'il

le juge à propos; et lorsqu'il est fini, personne n'a la hardiesse de

toucher aux mines. Ces interruptions sont la seule cause que l'or n'est

point apporté régulièrement dans les mêmes saisons; car, si les Nègres

avaient toujours la liberté de travailler, leur paresse céderait au

besoin qu'ils ont des marchandises de l'Europe, et le travail serait

aussi continuel que la nécessité du commerce. Leur pays est si sec,

qu'il ne produit aucune des nécessités de la vie. Les Mandingues, les

Nègres de la Guinée, et d'autres marchands tirent avantage de leurs

besoins pour leur faire attendre les moindres secours, dans la vue de

les leur faire payer plus cher. Mais si les Européens s'établissaient

une fois parmi eux, on les délivrerait de la tyrannie de ces étrangers,

et la connaissance qu'on leur donnerait des marchandises de l'Europe

servirait également à leur en faire consommer davantage et à nous

procurer de l'or avec plus d'abondance.

Dans cette vue, il faudrait commencer par leur fournir sur leurs

frontières toutes les commodités dont ils ont besoin, parce qu'ils ont

aussi peu de disposition à sortir de leur pays qu'à recevoir les

étrangers. D'ailleurs, s'ils entreprenaient de traverser celui des

Saracolez pour se rendre aux établissemens de France sur le bord du

Sénégal, ces peuples, qui sont pauvres, avides, méchans et de mauvaise

foi, ne manqueraient pas, au mépris de tous les traités, de piller des

passans qu'ils verraient chargés d'or. Ainsi les Français se

trouveraient engagés dans des guerres continuelles pour soutenir leur

commerce. L'auteur conclut que l'intérêt de la compagnie française est

d'établir des comptoirs bien fortifiés dans un pays dont elle a tant de

richesses à se promettre.

La plus riche de toutes les mines est presqu'au centre du royaume de

Bambouk, entre les villages de Tombaaoura et Netteko, à trente lieues de

la rivière de Falémé, à l'est, et quarante du fort Saint-Pierre, situé

près de Kaïnoura, sur la même rivière. Elle est d'une abondance

surprenante, et l'or en est fort pur. Quoique tout le pays, à quinze ou

vingt lieues, soit si rempli de mines qu'on ne pourrait les marquer

toutes dans une carte sans y mettre trop de confusion, il est certain

que ce canton de Bambouk l'emporte sur tous les autres en richesses.

Ces mines sont environnées de montagnes hautes, nues et stériles. Les

habitans du pays, n'ayant pas d'autres commodités que celles qu'ils se

procurent avec leur or, sont obligés d'y travailler avec plus

d'application que leurs voisins. Le besoin sert d'aiguillon à leur

industrie. On trouve dans cet espace des trous qui n'ont pas moins de

dix pieds de profondeur; ce qui doit paraître merveilleux pour ces

peuples qui n'ont ni échelle, ni machines. Ils avouent tous qu'à la

profondeur où ils s'arrêtent, l'or se trouve en plus grande abondance

qu'à la surface. Lorsqu'ils rencontrent quelque veine mêlée de gravier,

ou de quelque substance plus dure, l'expérience leur a fait comprendre

qu'il faut briser la marcassite pour en tirer l'or. Ils en lavent les

fragmens, et rassemblent ainsi ce qui frappe leurs yeux. Qui ne conçoit

pas qu'avec plus d'industrie ils en tireraient infiniment davantage?

Ajoutons qu'ils n'ont jamais été capables de pénétrer jusqu'aux

principales veines.

Toutes ces terres sont argileuses et de différentes couleurs, comme

blanc, pourpre, vert de mer, jaune de plusieurs nuances, bleu, etc. Les

Nègres de ce canton l'emportent sur tous les autres pour la fabrique des

cassots ou têtes de pipes. On voit briller de tous côtés dans la terre

dont ils se servent, du sable d'or et des paillettes de diverses

grandeurs; mais les paillettes sont fort minces. Ils appellent cette

terre _ghingan_, c'est-à-dire, terre d'or, ou dorée. Quoiqu'elle ait été

lavée lorsqu'on l'emploie pour les cassots, on en tirerait encore

beaucoup d'or.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 7 / 23 段