En remontant le Rio-Grande, quatre-vingts lieues au-dessus de son

embouchure, on arrive dans le pays des Analoux, Nègres qui sont

très-passionnés pour le commerce. Leurs richesses sont l'ivoire, le riz,

le maïs et les esclaves.

À seize lieues au delà du Rio-Grande, vers le sud, en allant vers

Sierra-Leone, on trouve la rivière de Nougnez, sur les bords de laquelle

on fait un grand commerce d'ivoire.

Le pays aux environs de la rivière de Nougnez produit un sel que les

Portugais estiment beaucoup, et qu'ils regardent comme un contre-poison.

Ils ont l'obligation aux éléphans de leur en avoir découvert la vertu.

Les Nègres qui vont à la chasse de ces animaux leur tirent des flèches

empoisonnées; et lorsqu'ils les tuent, ils coupent l'endroit où la

flèche a touché, et vident le corps de ses boyaux pour en manger la

chair. Des chasseurs, qui avaient blessé un éléphant, furent surpris de

le voir marcher et se nourrir sans aucun ressentiment de sa blessure.

Ils cherchaient la cause de ce prodige, lorsqu'ils le virent s'approcher

de la rivière et prendre dans sa trompe quelque chose qu'il mangeait

avidement. Ils trouvèrent, après son départ, que c'était un sel blanc

qui avait le goût de l'alun. Un autre éléphant, qu'ils blessèrent

encore, s'étant guéri de la même manière, les Portugais, qui sont dans

une défiance continuelle du poison, firent diverses expériences de ce

sel, et le reconnurent pour un des plus puissans antidotes qui aient

jamais été découverts. Que le poison soit intérieur ou extérieur, une

dragme de sel de Nougnez, délayée dans de l'eau chaude, est un remède

spécifique.

Brue, dans un voyage à Cayor, fit une découverte d'un autre genre, qui

doit surtout intéresser les femmes, que dans tous les pays le soin de

leur beauté occupe plus ou moins. Il vit une Négresse qui avait les

dents d'une blancheur surprenante. Brue lui demanda quelle était sa

méthode pour les conserver si belles. Elle lui dit qu'elle se les

frottait avec un certain bois dont elle lui donna quelques morceaux. Ce

bois se nomme _ghélèle_. Il croît sur le bord de l'eau, et ressemble

beaucoup à notre osier; mais il est d'un goût fort amer.

Brue, en remontant toujours le canal qui joint le lac de Cayor à la

rivière de Sénégal, débarqua dans un village des Foulas nommé Kéda, où

il fut témoin d'une cérémonie funèbre qui l'amusa beaucoup.

Un des principaux habitans du village mourut subitement, et sa femme

n'eut pas plus tôt mis la tête à sa porte pour donner avis de sa perte

par un cri, qu'il s'éleva un tumulte surprenant dans toute l'habitation.

On n'entendit de toutes parts que des gémissemens. Les femmes

accoururent en foule, et, sans savoir de quoi il était question,

commencèrent à s'arracher les cheveux, comme si chacune eût perdu sa

famille. Ensuite, lorsqu'elles eurent appris le nom du mort, elles se

précipitèrent vers sa maison avec des hurlemens qui n'auraient pas

permis d'entendre le tonnerre. Au bout de quelques heures, les marabouts

arrivèrent, lavèrent le corps, le revêtirent de ses meilleurs habits,

elle portèrent sur son lit avec ses armes à son côté. Alors ses parens

entrèrent l'un après l'autre, le prirent par la main, lui firent

plusieurs questions ridicules, et lui offrirent leurs services; mais ne

pouvant recevoir aucune réponse, ils se retirèrent comme ils étaient

entrés, en disant gravement, _il est mort_. Pendant cette cérémonie, ses

femmes et ses enfans tuèrent ses boeufs, et vendirent ses marchandises

et ses esclaves pour de l'eau-de-vie, parce que l'usage, dans ces

occasions, est de faire un folgar, c'est-à-dire, de donner une fête

après l'enterrement.

Le convoi fut précédé des guiriots avec leurs tambours. Tous les

habitans suivaient en silence, chargés de leurs armes. Ensuite venait le

corps, environné de tous les marabouts qu'on avait pu rassembler, et

porté par deux hommes. Les femmes fermaient la marche en criant et se

déchirant le visage comme des furieuses. Lorsque le mort est enterré

dans sa propre maison, privilége qui n'appartient qu'au prince et aux

seigneurs, la procession se fait autour du village. En arrivant au lieu

destiné pour la sépulture, le principal marabout s'approche du corps, et

lui dit quelques mots à l'oreille, tandis que quatre hommes soutiennent

un drap de coton qui le cache à la vue des assistans.

Enfin les porteurs le mettent dans la fosse, et le recouvrent aussitôt

de terre et de pierres. Les marabouts attachent ses armés au sommet d'un

pieu, qu'ils placent à la tête du tombeau avec deux pots, l'un rempli de

couscous, l'autre d'eau. Après ces formalités, ceux qui soutiennent le

drap de coton le laissent tomber; signal auquel les femmes recommencent

leurs lamentations jusqu'à ce que le principal marabout donne ordre aux

guiriots de battre la marche du retour. Au même moment le deuil cesse,

et l'on ne pense qu'à se réjouir, comme si personne n'avait fait aucune

perte. Dans quelques endroits, on creuse un fossé autour du tombeau, et

l'on plante sur le bord une haie d'épines. Sans cette précaution, il

arrive souvent que le corps est déterré par les bêtes farouches. Dans

d'autres lieux, la cérémonie funèbre dure sept ou huit jours. Si c'est

un jeune homme qu'on ait perdu, tous les Nègres du même âge courent le

sabre à la main comme s'ils cherchaient leur camarade, et font retentir

le cliquetis de leurs armes lorsqu'ils se rencontrent.

Le voyage de Brue à Engherbel, sur la rive nord du Sénégal, dans le pays

qu'on nomme les États du Brak, contient des détails curieux sur le

commerce des gommes, qui se fait avec les Arabes du désert en payant des

droits au brak.

Pendant que Brue entretenait ce prince, on vint lui annoncer l'arrivée

de Schamchi, chef des Maures. Le général lui fit quelques présens, et,

sachant qu'il était venu pour le commerce des gommes, il lui indiqua le

jour où l'ouverture du marché devait se faire au désert.

Le désert est une plaine vaste et stérile, au nord du Sénégal, bornée au

loin par de petites collines de sable rouge, et couverte de ronces qui

n'ont pas beaucoup d'épaisseur. C'est dans ce lieu que se faisait depuis

long-temps le commerce des gommes. Le général, pour se garantir de

l'attaque des Maures vagabonds, fit entourer les magasins qu'il éleva

au long de la rivière d'un fossé large de six pieds et d'autant de

profondeur, défendu par une haie d'épines. Il fortifia soigneusement la

porte, et mit pour la garder deux laptots bien armés, avec un interprète

pour examiner et pour introduire ceux qui viendraient s'y présenter.

Le brak et Schamchi, qui virent toutes ces préparations, et qui n'en

ignoraient pas les motifs, approuvèrent les précautions du général,

comme la meilleure voie pour prévenir les désordres pendant la foire.

Le premier d'avril, Schamchi, ayant reçu avis de l'approche des

caravanes, vint avertir Brue qu'il était temps de régler le prix.

Les Européens sont obligés de pourvoir à l'entretien des Maures qui

apportent des gommes. Cet engagement les expose à quantité de fausses

dépenses, parce que, sous prétexte de commerce il arrive une multitude

de Maures qui ne cherchent que l'occasion de vivre quelques jours aux

dépens d'autrui, ou de satisfaire leur inclination au larcin. Mais Brue

régla tellement cet article, qu'il n'était obligé de nourrir que ceux

qui auraient apporté des marchandises, et dans la proportion même de ce

qu'ils auraient apporté. Cette nourriture fut fixée à deux livres de

boeuf et autant de couscous pour chaque portion, et tel nombre de

portions pour chaque quintal. Les commis qui furent nommés pour la

distribution reçurent l'ordre de la finir aussitôt que les marchandises

seraient délivrées. On parvint ainsi à purger la foire des voleurs et

des gens oisifs.

On commença, le 14 d'avril, à mesurer les gommes. Cette opération se fit

sans désordre, parce qu'on ne reçut les marchands que l'un après

l'autre. Le général y assista exactement, et fit veiller avec le même

soin à tout ce qu'il ne pouvait éclairer par sa présence. Aussitôt que

le commerce fut ouvert, on vit arriver chaque jour de nouvelles

caravanes de dix, vingt et trente chameaux, ou des voitures traînées par

des boeufs, et gardées par les propriétaires des gommes et par leurs

domestiques. Ces Maures ont l'apparence d'autant de sauvages; ils n'ont

pour habits que des peaux de chèvres autour des reins, et des sandales

de cuir de boeuf. Leurs armée sont de longues piques, des arcs et des

flèches, avec un long couteau attaché à leur ceinture.

Il n'est pas besoin de sentinelles pour découvrir l'approche de ces

caravanes: les chameaux poussent des cris affreux qui les trahissent

bientôt. Leurs foulons, c'est-à-dire, les sacs dans lesquels ils

apportent les gommes, sont des peaux de boeuf sans couture. Les Maures

n'ont point d'autres commodités pour renfermer leurs marchandises, ni

même pour le transport de leur eau. Comme on avait pris toutes sortes de

soins pour empêcher qu'ils n'entrassent plusieurs à la fois dans

l'enclos, c'était un spectacle amusant que de voir leurs efforts et

leurs contorsions pour entrer l'un avant l'autre; car les Maures sont

une nation fort bruyante.

Un Maure nommé Barikada fit présent au général d'un aigle apprivoisé, de

la grandeur d'un coq d'Inde. Il n'avait rien d'ailleurs qui le

distinguât des aigles ordinaires. Sa familiarité avec les hommes allait

jusqu'à se laisser prendre par le premier venu, et en peu de jours il

prit l'habitude de suivre le général comme un chien; mais il fut tué

malheureusement par la chute d'un baril qui l'écrasa sur le tillac.

Apparemment la science d'apprivoiser les animaux est fort cultivée dans

ce pays, car l'auteur parle de deux pintades, mâle et femelle, si

privées, qu'elles mangeaient sur son assiette, et qu'avec la liberté de

voler au rivage, elles revenaient sur la barque au son de la cloche,

pour le dîner et le souper. Pendant toute la foire, Brue ayant observé

les jours de fête et les jeûnes de l'Église, et n'ayant pas manqué de

faire réciter soir et matin les prières à bord, tous les Maures le

prirent pour un marabout français.

Le désert est infecté par une sorte de milans que les Nègres appellent

_ekoufs_. Ces animaux sont si voraces, qu'ils venaient prendre les

alimens des matelots jusque dans les plats.

Brue, qui ne se ménageait pas dans l'exercice de ses fonctions, gagna

une colique violente pour avoir dormi à l'air après s'être extrêmement

fatigué. Ses chirurgiens avaient employé vainement toute leur habileté à

le soulager, lorsqu'un Maure, qui était venu lui rendre visite, lui

conseilla, comme un remède ordinaire à sa nation, de faire dissoudre de

la gomme dans du lait, et d'avaler cette potion fort chaude: il suivit

ce conseil, et fut guéri sur-le-champ.

La gomme s'appelle gomme du Sénégal, ou gomme arabique, parce qu'avant

que les Français eussent des comptoirs au Sénégal, elle ne venait que de

l'Arabie; mais, depuis que le commerce est ouvert par cette voie, le

prix en est tellement diminué, qu'on n'en apporte plus d'Arabie:

cependant il en vient encore du Levant; on prétend même qu'elle est

meilleure que celle du Sénégal, par la seule raison qu'elle est plus

chère; car au fond elles sont toutes deux de la même bonté. Cette gomme

est pectorale, anodine et rafraîchissante; elle est excellente pour le

rhume, surtout lorsqu'elle est mêlée avec le sucre d'orge, suivant

l'usage de Blois, où l'on en fabrique beaucoup. C'est un spécifique

contre la dysenterie et les hémorrhagies les plus obstinées. On lui

attribue quantité d'autres effets. Ce qui est certain, suivant le

témoignage de Brue, c'est qu'un grand nombre de Nègres qui la

recueillent, et les Maures qui l'apportent au marché, n'ont pas d'autre

nourriture; qu'ils n'y sont pas réduits par nécessité, faute d'autres

alimens, mais que leur goût les y porte, et qu'ils la trouvent

délicieuse. Ils n'y emploient pas d'autre art que de l'adoucir par le

mélange d'un peu d'eau. Elle leur donne de la force et de la santé.

Enfin, par sa simplicité et ses autres vertus, ils la regardent comme

une diète excellente. Si elle a quelque chose d'insipide, on peut lui

donner, avec une teinture, l'odeur et le goût qu'on désire. Il paraît

étrange, ajoute Brue, que ceux qui l'apportent de plus de trois cents

milles dans l'intérieur des terres n'aient aucune provision de reste

lorsqu'ils arrivent au marché; mais il est bien plus surprenant qu'ils

n'en aient pas eu d'autre que leur gomme, et qu'elle ait été leur unique

subsistance dans une si longue route. Cependant c'est un fait qui ne

peut être contesté, et sur lequel on a le témoignage de tous ceux qui

ont passé quelque temps au Sénégal. Brue, qui avait goûté souvent de la

gomme, la trouvait agréable. Les pièces les plus fraîches, c'est-à-dire

celles qui ont été recueillies nouvellement, s'ouvrent en deux comme un

abricot mûr. Le dedans est tendre, et ressemble assez à l'abricot par le

goût.

On fait un grand usage de la gomme du Sénégal dans plusieurs

manufactures, particulièrement dans celles de laine et de soie. Les

teinturiers s'en servent beaucoup aussi. Toute l'habileté dans le choix

de cette gomme consiste à prendre la plus sèche, la plus nette et la

plus transparente, car la grosseur et la forme des pains n'y mettent

aucune différence.

L'arbre qui la porte, en Afrique comme en Arabie, est une sorte d'acacia

assez petit et toujours vert, chargé de branches et de pointes, avec de

longues feuilles, mais étroites et rudes. Il porte une petite fleur en

forme de vase, dans laquelle il y a des filets de la même couleur, qui

environnent le pistil et un ovaire renfermant la semence; le fruit est

d'abord vert; mais, en mûrissant, il prend une couleur de feuille morte.

La semence ou la petite graine dont il est rempli est dure et

blanchâtre. On trouve entre le Sénégal et le fort d'Arguin, trois forêts

où il y a quantité de ces arbres; la première se nomme Sahel, la seconde

et la plus grande, El-Hiebar, et la troisième, Alfatak; elles sont à peu

près à la même distance, c'est-à-dire à trente lieues du désert, qui est

aussi à trente lieues du fort Saint-Louis; et toutes trois elles sont

entre elles à dix lieues l'une de l'autre. De Sahel au comptoir de

Portendic on compte soixante lieues, et quatre-vingts jusqu'à la baie

d'Arguin.

La récolte de la gomme se fait deux fois chaque année; mais la plus

considérable est celle du mois de décembre, où l'on prétend qu'elle est

plus nette et plus sèche: celle de mars est plus gluante, avec moins de

transparence. La raison en est sensible; c'est qu'au mois de décembre,

elle se recueille après les pluies, lorsque l'arbre est rempli d'une

sève que la chaleur du soleil vient épaissir et perfectionner, sans lui

donner trop de dureté. Depuis cette saison jusqu'au mois de mars, la

chaleur devenant excessive, et séchant l'écorce de l'arbre, oblige d'y

faire des incisions pour en tirer cette sève; car, la gomme n'étant

qu'un suc propre qui transsude par les pores de l'écorce, on est forcé,

lorsqu'elle ne sort pas d'elle-même, de blesser l'arbre pour l'en tirer.

Ce commerce des gommes était, du temps de Brue, entre les mains de trois

tribus, ou hordes indépendantes des Maures du désert. Les chefs de ces

tribus étaient marabouts, nom générique des prêtres mahométans, qui

prêchaient la religion du prophète dans toute la zone torride, qui ont

partout un grand crédit, et sont partout de grands hypocrites. Ces

Maures du désert méritent d'être considérés avec quelque attention. Ils

ont beaucoup de rapport avec cette fameuse nation des Arabes qui a joué

si long-temps un si grand rôle dans le monde, et qui, sons la domination

des Turcs, n'est plus aujourd'hui qu'un peuple d'esclaves ou un ramas de

brigands.

Ces Maures des environs d'Arguin et du Sénégal conservent inviolablement

les usages de leurs ancêtres. Si l'on excepte un petit nombre, qui ont

leurs cabanes sous les murs du fort de Portendic et vers le Sénégal, ils

campent tous en pleine campagne, près ou loin de la mer ou de la

rivière, suivant les saisons et les besoins du commerce. Leurs tentes et

leurs cabanes ont toutes la forme d'un cône. Les premières sont

composées d'une toile grossière de poil de chèvre et de chameau, si bien

tissue que, malgré la violence et la longueur des pluies, il est fort

rare que l'eau les pénètre. Ces toiles ou ces étoffes sont l'ouvrage de

leurs femmes, qui filent le poil et la laine, et qui apprennent de bonne

heure à les mettre en oeuvre; elles n'en sont pas moins chargées de tous

les travaux domestiques, jusqu'à celui de panser les chevaux, de faire

la provision d'eau et de bois, de faire le pain et de préparer les

alimens. Malgré ces assujettissemens où leurs maris les réduisent, ils

les aiment et ne les maltraitent presque jamais. Si elles manquent à

quelque devoir essentiel, ils les chassent de leur maison, et les pères,

les frères ou les autres parens d'une femme coupable la punissent

bientôt de l'opprobre qu'elle jette sur la famille; d'ailleurs les maris

se font un honneur d'entretenir leurs femmes bien vêtues, et ne leur

refusent rien pour leur parure. Tout ce qu'ils gagnent par le commerce

ou par le travail est employé à cet usage; aussi ne faut-il guère

espérer d'obtenir d'eux l'or qu'ils apportent de leurs voyages: ils le

gardent pour en faire des bracelets et des pendans d'oreilles à leurs

femmes, ou pour garnir la poignée de leurs couteaux et de leurs sabres.

On voit que l'esprit de galanterie et de magnificence, anciennement

renommé chez les Arabes, se retrouve jusque dans les hordes vagabondes

des déserts d'Afrique.

Les femmes des Maures ne paraissent jamais sans un long voile qui leur

couvre le visage et les mains. Les Européens ne sont pas encore assez

familiers avec leur nation pour obtenir la liberté de les voir à

découvert; mais les hommes et les enfans ont généralement la taille et

la physionomie fort belles. Quoiqu'ils ne soient pas fort hauts, ils ont

les traits réguliers: leur couleur foncée vient de la chaleur du soleil

à laquelle ils sont continuellement exposés. Si la beauté du teint

manque aussi à leurs femmes, elle est avantageusement compensée par la

prudence, la modestie et la fidélité dans les engagemens du mariage;

elles ne connaissent pas la galanterie, apparemment, dit Brue, parce

qu'elles n'en trouvent pas l'occasion. Non-seulement elles ne sortent

jamais seules, mais l'usage des hommes est de détourner le visage

lorsqu'ils rencontrent une femme. Ils se rendent même le bon office de

veiller mutuellement sur les femmes et les filles l'un de l'autre, et

nul autre que le mari n'a la liberté d'entrer dans la tente des femmes.

Un Maure qui serait assez pauvre pour n'avoir qu'une seule tente

recevrait ses visites et ferait toujours ses affaires à la porte plutôt

que d'y laisser entrer ses plus proches parens. Ce privilége n'est

accordé qu'à leurs chevaux, on plutôt à leurs jumens, qu'ils préfèrent

beaucoup aux mâles de cette espèce, parce que, outre l'avantage d'en

tirer des poulains qui leur apportent beaucoup de profit, ils les

trouvent plus douces, plus vives et de plus longue durée que les mâles;

elles couchent dans leurs tentes pêle-mêle avec leurs femmes et leurs

enfans. Ils les laissent courir librement avec leurs poulains, ou du

moins ils ne les attachent jamais par le cou, et leur seul lien est aux

pieds; elles s'étendent par terre, où elles servent d'oreiller aux

enfans, sans leur faire le moindre mal; elles prennent plaisir à se voir

baiser, caresser; elles distinguent ceux qui les traitent le mieux; et

lorsqu'elles sont en liberté, elles s'en approchent et les suivent.

Leurs maîtres gardent fort soigneusement leur généalogie, et ne les

vendent pas sans faire valoir les bonnes qualités de leurs pères, dont

ils produisent un état exact qui en rehausse beaucoup le prix. Elles ne

sont pas remarquables par leur grandeur ni par leur embonpoint, mais,

dans une taille médiocre, elles sont bien proportionnées. L'usage des

Maures n'est pas de les ferrer. Ils les nourrissent pendant la nuit avec

du grand millet et de l'herbe un peu séchée. Au printemps, ils les

mettent au vert, et les laissent un mois sans les monter.

Un _adouard_ est un nombre de tentes et de cabanes où les Maures

habitent quelquefois par tribus, quelquefois par familles. Ils les

rangent ordinairement en cercle, l'une fort près de l'autre, en laissant

au centre une place où leurs bestiaux et leurs animaux domestiques

passent la nuit. Il y a toujours une sentinelle établie pour garantir

l'habitation des surprises de l'ennemi ou des voleurs, ou des bêtes

farouches. Au moindre danger, la sentinelle donne l'alarme, qui est

augmentée par l'aboiement des chiens, et tout le village pense aussitôt

à se défendre. Ces adouards sont mobiles et se transportent d'autant

plus aisément que les Maures, ayant peu de meubles et d'ustensiles

domestiques, chargent en un instant tout leur équipage sur leurs boeufs

et leurs chameaux. Ils placent leurs femmes dans des paniers, sur le dos

de ces animaux. Cette vie errante n'est pas sans agrémens: ils se

procurent ainsi de nouveaux voisins, de nouvelles commodités, et de

nouvelles perspectives. Leurs tentes sont de poil de chameau; elles sont

soutenues par des pieux, auxquels ils ne les attachent qu'avec des

courroies de cuir. Dans le temps de la sécheresse, ils approchent leurs

camps des bords du Sénégal pour y trouver de l'herbe et la fraîcheur de

l'eau. Dans la saison des pluies, ils se retirent vers les côtes de la

mer, où le vent les délivre de l'importunité des moucherons. C'est à la

fin de cette dernière saison qu'ils font leurs plantations de millet et

de maïs.

Ils n'ont pas d'autre liqueur que l'eau et le lait. Leur pain est de

farine de millet, non que la nature leur refuse d'autres grains, puisque

le froment et l'orge peuvent croître dans le pays; mais les changemens

continuels de leur demeure leur ôtent le goût de l'agriculture. Ils se

servent quelquefois de riz. Lorsqu'ils recueillent de l'orge ou du

froment, ils l'enferment, après l'avoir fait sécher, dans des puits

fort profonds, qu'ils creusent dans le roc ou dans la terre. L'ouverture

de ces trous n'a pas plus de largeur qu'il ne faut pour le passage d'un

homme; mais ils s'élargissent par degrés, à proportion de leur

profondeur, qui est souvent de trente pieds: on les nomme _matamors_. Le

fond et les côtés sont garnis de paille. Les Maures y mettent leur blé

jusqu'à l'ouverture, qu'ils couvrent de bois, de planches et de paille

et par-dessus, ils forment une couche de terre, sur laquelle ils sèment

ou plantent quelque autre grain. Le blé se conserve long-temps dans ces

greniers souterrains.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 6 / 23 段