on y en apporte aussi de Gago, de Zanfara, et de plusieurs autres
régions; ce qui ajoute aux avantages de la ville de Tombouctou, qui est
déjà riche en elle-même, celui d'être le centre du commerce pour toutes
les parties de l'Afrique. Son pays a d'ailleurs en abondance toutes les
nécessités de la vie: le maïs, le riz, et toutes sortes de grains y
croissent en perfection. Les bestiaux y sont en grand nombre, et les
fruits fort communs. Il s'y trouve des palmiers de toutes les espèces;
enfin le seul bien qui leur manque est le sel. Comme la chaleur du
climat le rend absolument nécessaire, il y est aussi cher que rare. On
l'y reçoit des marchands mandingues, qui l'achètent des Européens et des
Maures. L'auteur regrette qu'un si beau pays soit si peu connu. On
pourrait, dit-il, engager les marchands mandingues à prendre avec eux
quelque agent français; mais il faudrait choisir pour cette entreprise
un homme de savoir et d'expérience, capable de dresser une carte du
pays, et de lever sur son passage le plan des villes et des routes. Il
serait même, à souhaiter qu'il fût versé dans la physique, la botanique
et la chirurgie; qu'il sût les langues arabe et mandingue; qu'il fût
excité à courir les dangers d'une si grande entreprise par des
espérances proportionnées aux difficultés du travail. On obtiendrait
bientôt par cette voie une parfaite connaissance non-seulement de
Tombouctou, mais encore de toutes les régions intérieures de l'Afrique,
dont on n'a publié jusque aujourd'hui que des relations puériles et
fabuleuses. Ces réflexions de Brue sont justes; mais quelle apparence
que les Mandingues, qu'il représente comme des négocians habiles,
consentent à se donner des concurrens?
Après avoir ainsi reconnu, du moins en partie, le cours du Sénégal,
Brue, de retour dans ses comptoirs, tenta un voyage par terre à Cachao,
pays situé sur la rivière de ce nom, qu'on nomme autrement San-Domingo,
au sud de la Gambie, au delà du cap Roxo ou Rouge, par le IIe degré de
latitude. Il traversa le pays des Feloups, qui habitent, près de Bintam,
celui de Djéredja, où les Portugais étaient établis, et dont la
fertilité le surprit. Rien n'y paraissait en friche. Les cantons bas
étaient divisés par de petits canaux et semés de riz. Au long de chaque
canal, l'art des habitans avait élevé des bordures de terre pour arrêter
l'eau. Les lieux élevés produisaient du millet, du maïs et des pois de
différentes espèces, particulièrement une espèce noire, qui s'appelle
_pois nègre_, et qui fait d'excellente soupe. Les melons d'eau de ce
canton sont d'une beauté parfaite. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à
soixante livres. Leur graine est couleur d'écarlate, et le jus en est
extrêmement doux et rafraîchissant. Le boeuf du pays est excellent; mais
le mouton est si gras, qu'il sent le suif. La volaille et toutes les
nécessités de la vie y sont en abondance.
Les chauves-souris du pays sont de la grosseur de nos pigeons, avec de
longue ailes armées de pointes, qui leur servent à s'attacher aux
arbres, où elles se tiennent suspendues, en formant ensemble des espèces
de gros pelotons. Les Nègres en mangent la chair après les avoir
écorchées, parce qu'ils croient que le petit duvet brun dont elles ont
la peau couverte est un poison. C'est le seul de tous les volatiles
connus à qui la nature ait donné du lait pour la nourriture de ses
petits.
Brue, ayant remarqué en chemin des pyramides de terre dans plusieurs
endroits, les avait prises d'abord pour des tombeaux; mais l'alcade qui
lui servait de guide l'assura que c'était la retraite des fourmis, et
l'en convainquit aussitôt en ouvrant un de ces terriers, dont le dehors
était uni et cimenté comme s'il eût été l'ouvrage d'un maçon. Ces
fourmis sont blanches, de la grosseur d'un grain d'orge, et fort agiles.
Leurs demeures n'ont qu'une seule ouverture vers le tiers de leur
hauteur, d'où elles descendent sous terre par une sorte d'escalier
circulaire. Brue fit jeter près d'un de ces terriers une poignée de riz,
quoiqu'il ne parût aucune fourmi hors du trou; mais dans l'instant il en
sortit une légion, qui transportèrent ce trésor dans leur magasin, sans
en laisser le moindre reste, et qui rentrèrent dans leur asile
lorsqu'elles n'en trouvèrent plus. Ces espèces de ruches sont si fortes,
qu'il n'est pas facile de les ouvrir.
Sur la rivière de Paska, Brue admira l'adresse d'un Nègre qui tenait son
arc et ses flèches d'une main, tandis que de l'autre il conduisait un
canot; s'il apercevait un poisson, il était sûr de le percer, et
sur-le-champ il retirait la flèche avec sa proie. Entre les arbres qui
bordent les deux rives, Brue trouva des oiseaux dont le cri répète les
deux syllabes _ha_, _ha_, aussi distinctement que la voix humaine.
En quittant cet agréable canton, Brue voyagea pendant deux jours dans un
pays qui n'est habité que par des Feloups indépendans qui se sont
établis entre la rivière de Gambie et celle de Cachao. Ceux qui ont été
subjugués par le roi de Djéredja et les Portugais sont assez civilisés;
mais les autres, qui habitent les bords de la rivière de Casamansa,
forment une nation sauvage qui ne ménage pas les étrangers. Ils ont peu
de commerce avec les blancs, et ne vivent pas mieux avec leurs voisins,
contre lesquels ils ont perpétuellement la guerre. Les Nègres des autres
nations n'auraient pas la hardiesse de traverser le pays des Feloups,
s'ils ne trouvaient l'occasion des voyageurs européens, qui n'y passent
pas sans se mettre en état de ne craindre aucune insulte.
Cachao est une ville et une colonie portugaise située sur la rive sud du
Rio San-Domingo, à vingt lieues de son embouchure. C'est le principal
établissement que les Portugais aient dans ce pays, quoique les
habitans, qui sont distingués par le nom de Nègres Papels, leur portent
une haine mortelle; aussi n'ont-ils rien négligé pour se fortifier du
côté de la terre. Ils y ont un rempart bien palissadé, avec une bonne
artillerie.
Les maisons de la ville sont de terre glaise, blanchies dedans et
dehors. Elles sont fort grandes, mais leur hauteur n'est que d'un étage.
Pendant la saison des pluies, elles sont couvertes de feuilles de
latanier; mais dans les temps secs on ne les couvre que d'une simple
toile, qui suffit pour les garantir du soleil et de la rosée. Le climat
est sujet à des rosées fort abondantes, surtout près d'une si grande
rivière et dans un canton si marécageux. Il y a dans la ville une église
paroissiale et un couvent de capucins. La paroisse est desservie par un
curé et deux prêtres d'une ignorance égale à leur pauvreté. En 1700, le
couvent des capucins n'en contenait que deux, qui étaient entretenus par
le roi de Portugal. Ils sont soumis à l'évêque de San-Iago.
L'usage est de changer la garnison tous les trois ans, terme qu'elle
attend toujours avec impatience; car elle est si mal payée, que la
plupart des soldats ne se font pas scrupule de voler pendant la nuit.
La rivière a plus d'un quart de lieue de largeur devant la ville. Elle
est assez profonde pour recevoir des bâtimens de la première grandeur,
si les dangers de la barre ne les arrêtaient à l'embouchure. Les deux
rives sont couvertes d'arbres; mais ceux de la rive du nord sont les
plus beaux de toute l'Afrique, autant par l'excellence du bois que par
leur hauteur et leur grosseur. On ferait de leur tronc un canot d'une
seule pièce capable de recevoir le poids de dix tonneaux, et de porter
vingt-cinq ou trente hommes. La marée remonte trente lieues au-dessus de
Cachao. Il y pleut avec tant d'abondance, qu'on l'appelle _le
pot-de-chambre_ de l'Afrique, comme Rouen, dit l'auteur, est celui de la
Normandie.
On ne peut sortir de Cachao pendant la nuit sans courir quelque danger.
L'auteur parle ici d'une espèce de gens qu'il appelle des aventuriers
nocturnes, et qui est fort remarquable. Ils portent sur leurs habits un
petit tablier de cuir, avec une bavette qui couvre une cuirasse ou une
cotte de mailles. Ce tablier, qui ne passe la ceinture que de quelques
doigts, est plein de trous, auxquels sont attachés deux ou trois paires
de pistolets de poche et plusieurs poignards. Le bras gauche est chargé
d'un petit bouclier. Au-dessous pend une longue épée dont le fourreau
s'ouvre tout d'un coup par le moyen d'un ressort, pour épargner la peine
et le temps de la tirer. Lorsqu'ils sortent sans dessein formé, et
seulement pour se réjouir, ils sont couverts, par-dessus toute cette
parure, d'un manteau noir qui pend jusqu'aux mollets. Mais s'ils se
proposent quelque aventure, c'est-à-dire, un duel à la portugaise, ils
ajoutent à leurs armes une courte carabine chargée de vingt ou trente
petites balles et d'un quarteron de poudre, avec un bâton fourchu pour
la poser dessus en tirant. Enfin, pour achever une si étrange parure,
ils ont sur le nez une grande paire de lunettes qui est attachée des
deux côtés à l'oreille. En arrivant au lieu de l'exécution, le brave
commence par planter sa carabine, rejette son manteau sur le bras
gauche, prend son épée de la main droite, et dans cette posture attend
l'homme qu'il veut tuer et qui ne pense point à se défendre. Aussitôt
qu'il le voit, il fait feu en lui disant de prendre garde à lui. Il lui
serait fort difficile de le manquer; car cette espèce d'arme à feu
écarte tellement les balles, qu'elle en couvrirait la plus grande porte.
Si l'infortuné qui reçoit le coup n'est pas tout-à-fait mort, le
meurtrier s'approche en l'exhortant de dire _Jésus Maria_, et l'achève à
terre de quelques coups d'épée ou de poignard. Il arrive quelquefois que
ces perfides assassins trouvent la partie égale, et qu'ils sont arrêtés
par ceux dont ils menacent la vie; mais ils se tirent d'embarras en
protestant qu'ils se sont trompés, et qu'une autre fois ils sauront
mieux distinguer leur ennemi.
Dans les visites qu'on rend aux Portugais, on se garde bien de demander
à voir leurs femmes, ou même de s'informer de leur santé. Ce serait
assez pour s'exposer à quelque duel de la nature de ceux qu'on vient
d'expliquer, ou pour exposer une femme au poignard ou au poison.
À quelque distance de Cachao, vers le sud, on trouve les îles de Bissao
et celle des Bissagos, où les Portugais ont aussi un établissement. Brue
visita ces îles. Elles sont soumises à un empereur. La principale, qui
donne son nom à toutes les autres, a quarante lieues de circonférence.
Le terroir est si riche et si fécond, qu'à la grandeur du riz et du
maïs, on les prendrait pour des arbustes. Il s'y trouve, avec le maïs
des deux espèces, une autre sorte de grain qui lui ressemble. Il est
blanc, et se réduit aisément en farine, que les habitans mêlent avec du
beurre ou de la graisse pour en faire une pâte qu'ils nomment _fondé_.
Le maïs ne leur sert pas, comme au Sénégal, à faire du pain ou du
couscous. Ils le mangent grillé. Cependant les plus curieux en forment
quelquefois des gâteaux nommés _batangos_, de l'épaisseur d'un doigt, et
les font cuire dans des cercles de terre, comme la banane en Amérique.
Les habitans de Bissao sont nommés Papels. Cette nation occupe une
partie des îles et des côtes voisines, surtout au sud de Cachao. Elle
est mal disposée pour les Portugais, quoiqu'elle ait emprunté un grand
nombre de leurs usages. Les femmes des Papels ne portent pour
habillement qu'une pagne de coton avec des bracelets de verre ou de
corail. Les filles sont entièrement nues. Si leur naissance est
distinguée, elles ont le corps régulièrement marqué de fleurs et
d'autres figures: ce qui fait paraître leur peau comme une espèce de
satin travaillé. Les princesses, filles de l'empereur de Bissao, étaient
couvertes de ces marques, sans autre parure que des bracelets de corail
et un petit tablier de coton.
Les Nègres de Bissao sont excellens mariniers, et passent pour les plus
habiles rameurs de toute la côte. Ils emploient au lieu de rames de
petites pelles de bois qu'ils nomment _pagaies_, et le mouvement qu'ils
font pour s'en servir est si régulier, qu'il produit une sorte
d'harmonie. Ils ont un langage qui est propre aux Papels, comme ils ont
des usages qui leur sont particuliers. Le commerce n'a pas peu servi à
les cultiver. Ils sont idolâtres; mais leurs idées de religion sont si
confuses, qu'il n'est pas aisé de les démêler. Leur principale idole est
une petite figure qu'ils appellent _china_, dont ils ne peuvent
expliquer la nature ni l'origine. Chacun d'ailleurs se fait une divinité
suivant son caprice. Ils regardent certains arbres consacrés, sinon
comme des dieux, du moins comme l'habitation de quelque dieu. Ils leur
sacrifient des chiens, des coqs, et des boeufs, qu'ils engraissent et
qu'ils lavent avec beaucoup de soin, avant de les faire servir de
victimes. Après les avoir égorgés, ils arrosent de leur sang les
branches et le pied de l'arbre. Ensuite ils les coupent en pièces, dont
l'empereur, les grands et le peuple ont chacun leur partie. Il n'en
reste à la divinité que les cornes.
Il ne paraît pas que l'île de Bissao ait jamais été troublée par des
guerres civiles; ce qu'on peut regarder comme une preuve de leur
soumission à leur prince. Mais ils sont sans cesse en guerre avec leurs
voisins, qu'ils troublent, comme ils en sont troublés, par des
incursions continuelles. Les Biafaras, les Bissagos, les Balantes et les
Nalous, qui les environnent de toutes parts, sont des nations fort
braves qui se battent avec la dernière furie. Les traités de paix
n'étant pas connus entre ces barbares, il n'y a jamais beaucoup de
correspondance entre eux, dans les intervalles même du repos. Loin de
leur offrir leur médiation, les Européens trouvent leur intérêt à les
voir toujours aux mains, parce que la guerre augmente le nombre des
esclaves. Mais ordinairement les incursions, de part ou d'autre, ne
durent pas plus de cinq ou six jours.
L'empereur de Bissao jouit d'une autorité très-despotique. Il a trouvé
une voie fort étrange pour s'enrichir aux dépens de ses sujets sans
qu'il lui en coûte jamais rien: c'est d'accepter la donation qu'un Nègre
lui fait de la maison de son voisin. Il en prend aussitôt possession, et
le propriétaire se trouve dans la nécessité de la racheter ou d'en bâtir
une autre. À la vérité, le moyen de se venger est facile, en jouant le
même tour à celui de qui on l'a reçu; mais l'empereur n'y peut rien
perdre, puisqu'il ne hasarde que de gagner deux maisons pour une. Ce
pouvoir arbitraire s'étend sur tous ceux qui habitent dans l'île. Un
jour, l'empereur de Bissao avait confié à la garde des Portugais un
esclave qui se pendit. C'était lui naturellement qui devait supporter
cette perte; mais il ordonna que le cadavre fût laissé dans le même lieu
jusqu'à ce que les Portugais lui fournissent un autre esclave. Le
désagrément de voir pourrir un corps devant leurs yeux leur fit prendre
le parti d'obéir. Dans une autre occasion, deux esclaves qu'il avait
vendus s'échappèrent de leurs chaînes, et furent repris par ses soldats.
L'équité semblait demander qu'ils fussent restitués à leur maître; mais
l'empereur déclara qu'ils étaient à lui, puisqu'ils étaient remis en
liberté, et les revendit sans scrupule à d'autres marchands.
À la mort des empereurs de Bissao, les femmes qu'ils ont aimées le plus
tendrement et leurs esclaves les plus familiers sont condamnés à perdre
la vie, et reçoivent la sépulture près de leur maître pour le servir
dans un autre monde. L'usage était même autrefois d'enterrer des
esclaves vivans avec le monarque mort; mais l'auteur prétend que cette
coutume commençait à s'abolir. Le dernier roi n'avait eu qu'un esclave
enterré avec lui, et celui qui régnait paraissait disposé à détruire une
loi si barbare.
Lorsqu'il est question de guerre, ils ont un tocsin qui sert à
rassembler la milice des Nègres. Il porte dans cette île le nom de
_bonbalon_. C'est une sorte de trompette marine, mais sans corde, qui
est beaucoup plus grosse et a le double de longueur. Elle est d'un bois
léger. On frappe dessus avec un marteau de bois dur; et l'on prétend que
le bruit se fait entendre de quatre lieues. L'empereur a plusieurs de
ces instrumens au long des côtes et dans l'intérieur de l'île, avec une
garde pour chacun; et lorsque le sien a donné le signal, les autres
répètent autant de fois les mêmes coups et sur les mêmes tons; de sorte
que ses volontés sont connues en un moment par la manière de les
communiquer. Si quelqu'un refuse d'obéir, il est vendu pour l'esclavage.
Ce châtiment politique tient tout le monde dans la soumission; et
l'empereur, pour qui la désobéissance est utile, se plaint quelquefois
de trouver ses sujets trop ardens à le servir.
Dans l'archipel des Bissagos, entre la rivière de Cachao et le cap
Tumbaly, vis-à-vis la côte des Balantes, se trouvent les îles de
Cazégut.
Les Nègres de ces îles sont grands et robustes, quoique leurs alimens
ordinaires soient le poisson, les coquillages, l'huile et les noix de
palmier, et qu'ils aiment mieux vendre leur riz et leur maïs aux
Européens que de les réserver pour leur usage. Ils sont idolâtres, et
d'une cruauté extrême pour leurs ennemis. Ils coupent la tête à ceux
qu'ils tuent dans leurs guerres; ils emportent cette proie pour
l'écorcher, et, faisant sécher la peau du crâne avec la chevelure, ils
en ornent leurs maisons comme d'un trophée. Au moindre sujet de chagrin,
ils tournent aussi facilement leur furie contre eux-mêmes. Ils se
pendent, ils se noient, ils se jettent dans le premier précipice. Leurs
héros prennent la voie du poignard. Ils sont passionnés pour
l'eau-de-vie. S'ils croient qu'un vaisseau leur en apporte, ils se
disputent l'honneur d'y arriver les premiers, et rien ne leur coûte pour
se procurer cette chère liqueur: alors le plus faible devient la proie
du plus fort. Dans ces occasions, ils oublient les lois de la nature,
le père vend ses enfans; et si ceux-ci peuvent l'emporter par la force
ou par l'adresse, ils traitent de même leurs pères et leurs mères.
À Cazégut, Brue reçut un singulier hommage: il traitait un seigneur
nègre sur son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq
insulaires, dont l'un étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en
tenant un coq d'une main, et de l'autre un couteau. Il se mit à genoux
devant Brue, sans prononcer un seul mot: il y demeura une minute, et,
s'étant levé, il se tourna vers l'est et coupa la gorge du coq; ensuite,
s'étant mis à genoux, il fit tomber quelques gouttes de sang sur les
pieds du général. Il alla faire la même cérémonie au pied du mât et de
la pompe; après quoi, retournant vers le général, il lui présenta son
coq. Brue lui fit donner un verre d'eau-de-vie, et lui demanda la raison
de cette conduite. Il répondit que les habitans de son pays regardaient
les blancs comme les dieux de la mer; que le mât était une divinité qui
faisait mouvoir le vaisseau, et que la pompe était un miracle,
puisqu'elle faisait monter l'eau, dont la propriété naturelle était de
descendre.
Les habitans de Cazégut, surtout ceux qui sont distingués par le rang ou
les richesses, se frottent les cheveux d'huile de palmier, ce qui les
fait paraître tout-à-fait rouges. Les femmes et les filles n'ont autour
de la ceinture qu'une espèce de frange épaisse, composée de roseaux, qui
leur tombe jusqu'aux genoux. Dans la saison du froid, elles en ont une
autre qui leur couvre les épaules, et qui descend jusqu'à la ceinture.
Quelques-unes en ajoutent une troisième sur la tête, qui pend jusqu'aux
épaules. Rien n'est si comique que cette parure. Elles y joignent des
bracelets de cuivre et d'étain aux bras et aux jambes. En général, les
deux sexes ont la taille belle, les traits du visage assez réguliers, et
la couleur du jais le plus brillant, sans avoir le nez plat ni les
lèvres trop grosses. L'esprit et la vivacité ne leur manquent pas; mais
ils souffrent l'esclavage avec tant d'impatience, surtout hors de leur
patrie, qu'il est dangereux d'en avoir un grand nombre à bord. Un
capitaine, après en avoir acheté plusieurs, avait pris toutes sortes de
précautions pour les tenir sous le joug, en les enchaînant deux à deux
par le pied, et mettant des menottes aux plus vigoureux. Ils n'en
trouvèrent pas moins le moyen d'arracher l'étoupe du vaisseau, et l'eau
pénétra si vite, qu'il aurait coulé à fond, si le capitaine n'eût
rencontré fort heureusement une vieille voile qui servit à boucher le
trou. Le naturel fier et indomptable de ces insulaires est si connu en
Amérique, qu'on ne les y achète qu'avec de grandes précautions. Ils ne
travaillent qu'à force de coups. Ils se dérobent souvent par la fuite,
et quelquefois ils se détruisent eux-mêmes. Remarquons ici que
l'historien anglais et son traducteur traitent de vice et d'indolence
obstinée ce courage qui préfère la mort à la servitude, tant l'habitude
des préjugés renverse les idées naturelles!
Nous ne devons pas omettre un exemple singulier de ce que peut
l'autorité d'un seul homme au milieu de l'ignorance et de la barbarie.
À cent cinquante lieues de son embouchure, la rivière de Casamansa
forme, en tournant, un coude qui donne le nom de _Cabo_ à un grand
royaume voisin. Il était gouverné, au commencement de notre siècle, par
un roi nègre, nommé Briam-Mansare, qui vivait avec plus de faste que
tous les autres princes de la même côte. Sa cour était nombreuse. Il se
faisait servir dans de la vaisselle d'or, dont il avait jusqu'à quatre
mille marcs. Il entretenait constamment six ou sept mille hommes bien
armés, avec lesquels il tenait ses voisins dans la soumission et les
forçait de lui payer un tribut. La police était si bien établie dans ses
états, que les négocians auraient pu laisser sans crainte leurs
marchandises sur le grand chemin. À force de lois et par la rigueur de
l'exécution, il avait corrigé dans ses sujets le penchant au vol, qui
est un vice naturel aux Nègres. Jamais les esclaves n'étaient enchaînés.
Lorsqu'ils avaient reçu la marque du marchand, il ne fallait plus
craindre de les perdre par la fuite, tant la garde était exacte sur les
frontières, et la discipline rigoureuse dans le gouvernement. Ce prince
faisait chaque année, avec les Portugais, un commerce de six cents
esclaves, échangés contre différentes espèces de marchandises, telles
que des armes à feu, des sabres courbés, avec de belles poignées, des
selles de France, des fauteuils de velours, et d'autres meubles; de la
fenouillette de l'île de Rhé, de l'eau de cannelle, du rossolis, etc.
Lorsqu'il recevait la visite de quelque blanc, il le faisait défrayer
dès l'entrée de ses états, et ses sujets ne pouvaient rien exiger d'un
étranger, sous peine d'être vendus pour l'esclavage. Il était toujours
prêt à donner audience: à la vérité, on était obligé, pour l'obtenir, de
lui faire un petit présent de la valeur de trois esclaves; mais il
rendait toujours plus qu'il n'avait reçu. Ces civilités continuaient
jusqu'à ce que l'étranger eût disposé de ses marchandises. Alors si,
dans son audience de congé, il demandait au roi un présent pour sa
femme, ce prince ne manquait jamais de donner un esclave ou deux marcs
d'or. Il mourut en 1705, également regretté de ses peuples et des
étrangers.
On remarque avec étonnement dans la rivière de San-Domingo que les
caymans, ou les crocodiles, qui sont ordinairement des animaux si
terribles, ne nuisent à personne. Il est certain, dit l'auteur, que les
enfans en font leur jouet, jusqu'à leur monter sur le dos, et les battre
même, sans en recevoir aucune marque de ressentiment. Cette douceur leur
vient peut-être du soin que les habitans prennent de les nourrir et de
les bien traiter. Dans toutes les autres parties de l'Afrique, ils se
jettent indifféremment sur les hommes et sur les animaux. Cependant il
se trouve des Nègres assez hardis pour les attaquer à coups de poignard.
Un laptot du fort Saint-Louis s'en faisait tous les jours un amusement
qui lui avait long-temps réussi; mais il reçut enfin tant de blessures
dans ce combat, que, sans le secours de ses compagnons, il aurait perdu
la vie entre les dents du monstre.
Les hippopotames sont en nombre prodigieux dans toutes ces rivières,
comme dans celles de Sénégal et de Gambie; mais ils ne causent nulle
part tant de désordres qu'entre celles de Casamansa et de Sierra-Leone.
Les plantations de riz et de maïs que les Nègres ont dans leurs cantons
marécageux sont exposées à des ravages continuels, si la garde ne s'y
fait nuit et jour. Cependant ils sont plus timides et plus aisés à
chasser que les éléphans. Au moindre bruit, ils regagnent la rivière, où
ils plongent d'abord la tête, et, se relevant ensuite sur la surface,
ils secouent les oreilles, et poussent deux ou trois cris si forts,
qu'ils peuvent être entendus d'une lieue.
Les flamans sont en grand nombre sur la rivière de Gèves ou Geba, dans
le pays des Biafaras, autre établissement des Portugais, près de
Rio-Grande. Nous avons déjà parlé de ces oiseaux. Les habitans de Gèves
portent le respect si loin pour ces animaux, qu'ils ne souffrent pas
qu'on leur fasse le moindre mal. Ils les laissent tranquilles au milieu
de leur habitation, sans être incommodés de leurs cris, qui se font
entendre néanmoins d'un quart de lieue. Les Français, en ayant tué
quelques-uns dans cet asile, furent forcés de les cacher sous l'herbe,
de peur qu'il ne prît envie aux Nègres de venger sur eux la mort d'une
bête si révérée.
Dans plusieurs endroits de la côte, surtout aux environs de Gèves, on
trouve une sorte d'oiseaux de rivage que l'on nomme _spatules_, parce
que leur bec a beaucoup de ressemblance avec cet instrument de
chirurgie. Ils ont la chair beaucoup meilleure que les flamans. Cet
oiseau, qui est de la grosseur de la cigogne, et qui a de même les
jambes fort longues, se trouve aussi en Europe dans les pays marécageux,
tels que la Hollande.