Le lendemain le siratik se rendit à la salle. d'audience pour y

administrer la justice à ses sujets, Brue, curieux d'assister à ce

nouveau spectacle, obtint d'être placé dans un lieu d'où il pouvait tout

voir sans être aperçu. Il trouva le siratik environné de dix vieillards,

qui écoutaient les parties séparément, et qui lui rapportaient ce qu'ils

avaient entendu. Après quoi ce prince, sur l'avis des mêmes conseillers,

prononçait la décision. Elle était exécutée sur-le-champ. Brue n'aperçut

point d'avocat ni de procureur; chacun plaidait sa propre cause. Dans

les causes civiles, il revient au roi un tiers des dommages. Il y a peu

de crimes capitaux parmi les Nègres. Le meurtre et la trahison sont les

seuls qui soient punis de mort. La punition ordinaire est le

bannissement, c'est-à-dire que le roi vend les coupables à la compagnie,

et dispose de leurs effets à son gré. Un débiteur insolvable est vendu

avec toute sa famille jusqu'à la pleine satisfaction du créancier, et le

roi tire son tiers dans cette vente.

Quoique ce canton ne fût pas le plus fertile du pays, la culture y

faisait régner l'abondance. Les habitans sont beaucoup plus industrieux

que le commun des Nègres. Ils font un commerce considérable avec les

Maures du désert.

L'or qui se trouve dans le pays des Foulas leur vient de Galam; car il

ne paraît pas qu'il y ait des mines dans les états du siratik: mais ils

ont l'ivoire en abondance. Le pays au sud de la rivière est rempli

d'éléphans, comme le côté du nord l'est de panthères, de lions, et

d'autres animaux féroces. Ces peuples ont aussi quantité d'esclaves,

autant de leur propre contrée que des régions voisines. Quoiqu'ils les

emploient à cultiver leurs terres, la nécessité les force quelquefois de

les vendre.

Le pays des Foulas, depuis le lac de Cayor jusqu'au village de

Dembakané, c'est-à-dire, de l'ouest à l'est, a près de cent

quatre-vingt-seize lieues. On ignore l'étymologie de leur nom. La

plupart sont d'une couleur fort basanée; mais on n'en voit pas qui

soient d'un beau noir, tel que celui des Iolofs au sud de la rivière. On

prétend que leurs alliances avec les Maures ont imbu leur esprit d'une

teinture de mahométisme, et leur peau de cette couleur imparfaite. Ils

ne sont pas non plus si hauts ni si robustes que les Iolofs. Leur taille

est médiocre, quoique fort bien prise et fort aisée. Avec un air assez

délicat, ils ne laissent pas d'être propres au travail.

Ils aiment la chasse, et l'exercent avec beaucoup d'habileté. Leur pays

est rempli de toutes sortes d'animaux, depuis l'éléphant jusqu'au lapin.

Outre le sabre et la zagaie, ils se servent fort adroitement de l'arc et

des flèches. Ceux qui ont appris des Français l'usage des armes à feu

s'en servent aussi avec une adresse surprenante. Ils ont l'esprit plus

vif que les Iolofs et les manières plus civiles. Ils sont passionnés

pour les merceries de l'Europe, et cette raison les rend fort caressans

à l'égard de tous les marchands.

Ils aiment la musique, et les personnes du premier rang se font honneur

de savoir toucher de quelque instrument, tandis que les princes et les

seigneurs iolofs regardent cet exercice comme un opprobre. Ils en ont de

plusieurs sortes, et leur symphonie n'est pas sans agrément. Leur

inclination pour la danse leur est commune avec tous les Nègres. Après

des jours entiers d'un travail ou d'une chasse pénible, trois ou quatre

heures de danse servent à les rafraîchir.

Leur habillement ressemble beaucoup à celui des Iolofs; mais ils sont

plus curieux dans le choix de leurs étoffes. Leurs voisins donnent la

préférence au rouge; le jaune est leur couleur favorite. Les femmes ne

sont pas de haute taille; mais elles sont bien faites, belles, et d'une

complexion délicate.

Brue traversa une seconde fois les états du siratik pour aller jusqu'au

royaume de Galam.

Il partit du fort Saint-Louis avec deux barques, une grande chaloupe et

quelques canots chargés de marchandises les plus propres au commerce, et

d'une provision de vivres pour trois mois. Les gens de son cortége

étaient choisis. Quoiqu'il lui manquât quelques marchandises

particulières, stipulées dans les articles du traité pour le paiement

des droits, et que les princes nègres soient scrupuleusement attachés à

ces conventions, il se flatta que la réputation qu'il s'était établie

par sa conduite leur ferait agréer tout ce qu'il voudrait offrir.

Sa petite flotte alla mouiller dans l'île du Rocher, où le général

français avait établi un comptoir l'année d'auparavant. Mais, trouvant

que les Maures y étaient venus, et qu'ils avaient emporté toute la

charpente du magasin, il prit le parti d'abandonner un poste si

dangereux pour transporter le comptoir à Oualaldei, situé quinze lieues

plus bas.

Entre ces deux postes, le pays est coupé par de grands fonds, où les

lions et les éléphans se rassemblent en grand nombre. Les éléphans sont

si peu farouches, qu'ils ne s'effraient pas de la vue des hommes, et

qu'ils ne leur font aucun mal, s'ils ne sont attaqués les premiers. Ces

fonds, ou terres basses, produisent des épines d'une prodigieuse

hauteur, qui portent des fleurs d'un beau jaune et d'une odeur fort

agréable. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que, l'écorce de ces épines

étant de différentes couleurs, l'une rouge, l'autre blanche, noire ou

verte, et la couleur du bois étant presque la même que celle de

l'écorce, toutes les fleurs ne laissent pas d'avoir une parfaite

ressemblance. Elles formeraient le plus bel ombrage du monde, s'il était

possible d'en jouir sans être cruellement tourmenté par les chenilles

rouges dont elles sont couvertes, et qui forment des pustules sur tous

les endroits de la peau où elles tombent. Le seul remède est de laver

les parties infectées avec de l'eau fraîche, qui dissipe tout à la fois

l'enflure et la douleur. Le bois des épines est si dur et si serré, que

l'auteur le prit pour une espèce d'ébène.

Brue arriva à Ghiorel. Le siratik le pria de lui prêter quelques laptots

pour l'accompagner à la chasse d'un lion qui avait fait depuis peu de

grands ravages dans le pays. Brue lui en accorda quatre. S'étant joint

aux chasseurs du roi, ils trouvèrent ce furieux animal, qui se défendit

avec tout le courage qu'il a reçu de la nature. Il tua deux Nègres, en

blessa dangereusement un troisième, qu'il aurait achevé, si, du coup le

plus heureux, un des laptots du général ne l'eût tué sur-le-champ. Il

fut porté au palais comme en triomphe, et le roi fit présent de sa peau

au général. C'était un des plus grands lions qu'on eût jamais vus dans

le pays. Ce combat en rappelle un autre rapporté par Jannequin, et qui

prouve avec quelle intrépidité les Nègres attaquent ces animaux

formidables, si bien armés par la nature.

«Le chef d'une des tribus du désert, voulant faire connaître son courage

et son adresse aux Français, les fit monter sur quelques arbres, près

d'un bois très-fréquente des bêtes farouches. Il montait un excellent

cheval, et ses armes n'étaient que trois javelines, que les Nègres

appellent _zagaies_, avec un coutelas à la mauresque. Il entra dans la

forêt, où, rencontrant bientôt un lion, il lui fit une blessure. Le fier

animal accourut vers son ennemi, qui feignit de fuir pour l'attirer

dans l'endroit où il avait placé les Français. Alors le kamalingo,

tournant tout d'un coup, l'attendit d'un air ferme, et lui lança une

seconde javeline qui lui perça le corps. Il descendit aussitôt; et,

prenant un épieu, il alla au-devant du lion, qui venait à lui la gueule

ouverte, avec un furieux rugissement; il lui enfonça son épieu dans la

gueule même. Ensuite, sautant sur lui le sabre à la main, il lui coupa

la gorge. Après sa victoire, qui ne lui coûta qu'une légère blessure à

la cuisse, il prit quelques poils du lion, et les attacha comme un

trophée à son turban.» Jannequin confesse que ces Nègres du désert

l'emportent tellement sur les Européens pour la force et le courage,

qu'un de ces barbares renversait aisément d'une seule main le plus

robuste des Français; de sorte que, s'il était question d'en venir aux

coups dans un combat d'homme à homme, il ne doute pas que l'avantage ne

demeurât toujours aux Nègres. Le courage est d'habitude comme toutes les

qualités de l'âme. Les Nègres sont familiarisés, en quelque sorte, avec

ces animaux féroces dont leur pays est peuplé, et dont l'aspect

épouvanterait peut-être nos plus braves guerriers, accoutumés à braver

d'autres dangers. Les Nègres ont su dompter ces monstres terribles, et

n'ont pas su échapper à leurs tyrans, qui ont subjugué leur imagination

après les avoir enchaînés par la force d'un art meurtrier. Notre plus

grand avantage sur eux est l'idée qu'ils ont de notre supériorité, et

l'habitude où ils sont de craindre et de servir les Européens.

Brue partit de Ghiorel, et continua de remonter le Sénégal jusqu'au

village de Dembakané, près des frontières du royaume de Galam; mais il

eut, dans cet intervalle, un spectacle fort étrange. Tout d'un coup le

soleil fut éclipsé par un nuage épais pendant l'espace d'un quart

d'heure. Les Français reconnurent bientôt que c'était une légion de

sauterelles. En passant au-dessus de la barque, elles la couvrirent

d'excrémens. Quelques-uns de ces animaux, étant tombés dans le même

temps, parurent entièrement verts, plus longs et plus épais que le petit

doigt, avec deux dents effilées et très-propres à la destruction. Cette

terrible armée fut plus de deux heures à traverser la rivière. Brue

n'apprit pas qu'elle eût causé beaucoup de mal dans le pays. Il supposa

qu'un vent de sud-est, qui s'éleva aussitôt et qui devint fort violent,

la poussa vers le désert, au nord du Sénégal, où elle périt apparemment

faute de subsistance.

Les rives du Sénégal, depuis Dembakané jusqu'à Tuabo, sont couvertes de

ronces fort piquantes; elles ont la forme de l'if, et le nombre en est

si grand, qu'elles ne permettent pas de marcher le long de la rivière

pour tirer les barques contre le courant. En arrivant à Tuabo, Brue

trouva une nouvelle espèce de singes, d'un rouge si vif, qu'on l'aurait

pris pour une peinture de l'art: ils sont fort gros et moins adroits

que les autres singes. Les Nègres les nomment _patas_, et paraissent

persuadés que c'est une sorte d'hommes sauvages qui refusent de parler,

dans la crainte d'être forcés au travail et vendus pour l'esclavage.

Rien n'est si divertissant. Ils descendaient du haut des arbres jusqu'à

l'extrémité des branches pour admirer les barques à leur passage. Ils

les considéraient quelque temps; et, paraissant s'entretenir de ce

qu'ils avaient vu, ils abandonnaient la place à ceux qui arrivaient

après eux. Quelques-uns devinrent familiers jusqu'à jeter des branches

sèches aux Français, qui leur répondirent à coups de fusil. Il en tomba

quelques-uns; d'autres demeurèrent blessés, et tout le reste tomba dans

une étrange consternation. Une partie se mit à pousser des cris affreux;

une autre à ramasser des pierres pour les jeter à leurs ennemis;

quelques-uns se vidèrent le ventre dans leurs mains, et s'efforcèrent

d'envoyer ce présent aux spectateurs; mais, s'apercevant à la fin que le

combat était inégal, ils prirent le parti de se retirer.

Un marabout, que le général avait rencontré à Tuabo, et qui avait

consenti à l'accompagner, parce qu'il savait plusieurs langues de

différentes nations du pays, lui apprit qu'il était arrivé depuis peu

une grande révolution dans le royaume de Galam par la déposition de

Tonka Mouka, dernier roi de cette contrée, et par l'élévation de Tonka

Boukari sur le trône. Brue feignit de ne pas croire ce récit, et se

crut obligé, pour l'intérêt de la compagnie, de payer les droits aux

deux concurrens.

Cependant il trouva la confirmation de cette nouvelle en arrivant à

Ghiam. Mais il fut beaucoup plus frappé de la visite d'un homme qui se

faisait nommer le roi des abeilles. En effet, elles le suivaient comme

les moutons suivent leur berger. Il en avait le corps si couvert,

surtout la tête, qu'on aurait cru qu'elles en sortaient. Elles ne lui

faisaient aucun mal, ni à ceux qui se trouvaient avec lui. Lorsqu'il se

sépara des Français, elles le suivirent comme leur général; car, outre

celles qui fourmillaient sur son corps, il en avait des millions à sa

suite[5]. Ghiam fut un lieu de merveille pour la caravane française. On

leur fit voir sur les mêmes arbres que les patas fréquentaient, un grand

nombre de serpens de l'espèce des vipères. Le chirurgien du général en

tua un; et l'ayant mesuré, il lui trouva neuf pieds de long sur quatre

pouces de diamètre. Les Nègres s'imaginent que les serpens de la race de

celui qu'on a tué ne manquent pas de venger sa mort sur quelque parent

du meurtrier. Mais ce qui est remarquable, c'est que les singes vivent

en parfaite intelligence avec ces monstrueux reptiles. La rivière

abonde, à Ghiam, en crocodiles beaucoup plus gros et plus dangereux que

ceux qui se trouvent à l'embouchure. Les laptots du général en prirent

un de vingt-cinq pieds de long, à la grande joie des habitans, qui se

figurèrent que c'était le père de tous les autres, et que sa mort

jetterait l'effroi parmi tous les monstres de sa race.

[Note 5: Nous avons vu, il y a quelques années, un homme

qui avait le même secret, et qui en fît l'expérience

devant l'académie des sciences de Paris.]

Brue visita Dramanet, ville fort peuplée, sur la rive sud du Sénégal;

elle n'a pas moins de quatre mille habitans, la plupart mahométans, les

plus justes et les plus habiles négocians qu'on connaisse entre les

Nègres. Leur commerce s'étend jusqu'à Tombouctou, qui, suivant leur

calcul, est cinq cents lieues plus loin dans les terres. Ils en

apportent de l'or et des esclaves bambarras, qui tirent ce nom du pays

de Bambarra-kana, d'où ils sont amenés. C'est une grande région située

entre Tombouctou et Casson, fort peuplée, quoique stérile, et peu connue

d'ailleurs des géographes. Les marchands de Dramanet font quelque trafic

d'or avec les Français du Sénégal; mais ils en portent la plus grande

partie aux Anglais de la rivière de Gambie.

Pendant que Brue envoyait reconnaître la rivière de Falémé, qui se jette

dans celle de Sénégal, il prit la résolution de visiter les cataractes

de Felou. Ces cataractes sont formées par un rocher qui coupe

entièrement la rivière, et d'où elle tombe, avec un bruit épouvantable,

de la hauteur d'environ quarante brasses. Les montagnes qui préparent

cette chute d'eau commencent à une demi-lieue du village de Felou, et

rendent le pays presque inaccessible. Le courant même de la rivière

au-dessus de la cataracte est interrompu par quantité de rocs qui le

rendent dangereux pour les canots, surtout pour ceux des Nègres, qui ne

sont pas partout aussi bons matelots que bons nageurs. Brue laissa ses

barques deux lieues au-dessous du rocher de Felou, et fit le reste du

chemin à pied jusqu'aux cataractes, où se termine le royaume de Galam.

Au nord et au nord-ouest, il est borné par le désert de Sahara, où les

Maures habitent, et par quelques villages des Foulas de la dépendance du

siratik; à l'est et au nord-est, ses bornes sont le royaume de Casson.

Le titre du roi de Galam est Tonka, qui signifie roi. Les principaux

seigneurs du pays, qui sont autant de petits rois, lorsqu'ils ont pu

parvenir au gouvernement d'un village, se font nommer Siboyez. Le commun

des habitans porte le nom de Saracolez, tiré sans doute du lieu même de

leur habitation, parce qu'en langue du pays, _colez_ signifie rivière.

Ils sont inquiets et turbulens, capables de détrôner leurs rois sur les

moindres prétextes; paresseux d'ailleurs, et si peu portés à s'éloigner

de leur pays, que leurs plus longues courses ne vont guère au delà de

Djaga, cinq journées au dessus du rocher de Felou, ou au delà de

Bambouk, grande contrée au sud, qui mérite des observations

particulières dans un article séparé. Ils amènent des esclaves de

Djaga, et de Bambouk ils apportent de l'or.

La nation qu'on appelle les Mandingues est originaire de Djaga; mais

elle s'est établie dans le pays de Galam, où elle est devenue fort

nombreuse, avec assez d'union pour former une espèce de république, qui

n'a pas plus de considération pour le roi qu'elle ne juge à propos. Tout

le commerce du pays est entre les mains des Mandingues: ils l'étendent

dans les royaumes voisins; et, n'étant pas moins ardens pour la religion

de Mahomet que pour les richesses, ils font gloire d'être tout à la fois

marchands et missionnaires; ils se qualifient tous du nom de marbouts,

que les Français ont changé en celui de marabouts, c'est-à-dire

religieux et prédicateurs. Si l'on excepte les vices propres aux Nègres,

il y a peu de reproches à faire à leur nation: elle est douce, civile,

amie des étrangers, fidèle à ses promesses, laborieuse, industrieuse,

capable, dit-on, de tous les arts et de toutes les sciences; cependant

tout leur savoir consiste à lire, et à écrire l'arabe. On a peine à

juger si c'est par inclination qu'ils aiment les étrangers, ou pour les

profits qu'ils tirent d'eux par le commerce.

Les habitans naturels du pays de Bambouk, qui se nomment Malincops, ont

reçu aussi les Mandingues, et les ont même incorporés avec eux, jusqu'à

ne former qu'une même nation, où la religion, les moeurs et les usages

des Mandingues ont si absolument prévalu, qu'il n'y reste aucune trace

des anciens Malincops.

Mais, outre le pays de Djaga, d'où sont venus les Mandingues de royaume

de Galam, on trouve au sud de Bambouk une vaste contrée, ou un royaume

qui porte leur nom. Cette région, nommée Mandinga, est extrêmement

peuplée, d'autant plus que les femmes y sont d'une rare fécondité, et

qu'on n'en tire aucun esclave; on n'y vend du moins que les criminels.

La quantité d'habitans s'est quelquefois trouvée si excessive, qu'il

s'en est formé des colonies dans diverses parties de l'Afrique, surtout

dans le pays où le commerce est en honneur; telle est l'origine des

Mandingues de Galam, de Bambouk et de plusieurs autres lieux.

Des cataractes de Felou jusqu'à celles de Govina, la distance est

d'environ quarante lieues. Au saut de Felou, la rivière se trouve comme

pressée entre deux hautes montagnes, non que le canal n'ait assez de

largeur, mais il est rempli de rocs au travers desquels il semble que

l'eau se soit ouvert un passage par force en charriant toute la terre

qui les environne: elle coule ainsi par cent boyaux fort rapides, dont

aucun ne paraît navigable. Au delà de ces détroits, on trouve une belle

île sans nom, vis-à-vis le village de Lantou, qui est sur le côté droit

de la rivière. La situation de cette île serait fort commode pour un

établissement et pour un magasin de marchandises, d'où le commerce

pourrait s'étendre sur les deux bords de la rivière, et plus liant

jusqu'au-dessous des cataractes de Govina.

Brue avait conçu l'importance de cette découverte pour l'intérêt de la

compagnie, et s'était proposé de la faire lui-même avec celle de tout le

pays qui est aux environs; mais d'autres affaires l'ayant rappelé, il

engagea quelques-uns de ses plus courageux facteurs à tenter une si

belle entreprise. Ils se rendirent du fort Saint-Louis au fort de

Dramanet, qui avait reçu le nom de Saint-Joseph, sous la conduite de

quelques Nègres qui connaissaient le pays. Ensuite, s'étant avancés

jusqu'au pied des cataractes de Felou, ils y quittèrent leurs chaloupes.

Les bords du Sénégal leur parurent d'une beauté admirable, mais mieux

peuplés sur la droite, c'est-à-dire au sud que du côté du nord. Ils

furent bien reçus dans tous les lieux du passage, en se faisant des amis

par leurs présens. Après avoir suivi à pied le bas de la montagne, ils

arrivèrent à Lantou; ils visitèrent l'île dont on a parlé, et s'étant

procuré quelques mauvais canots par l'entremise de leurs guides, ils

poussèrent leur navigation jusqu'au pied du roc Govina, à quarante

lieues de Lantou.

La cataracte de Govina leur parut plus haute que celle de Felou. Comme

la rivière y est assez large, elle forme, en tombant avec un bruit

horrible, une brume épaisse qui, des différens points d'où elle peut

être observée, réfléchit différens arcs-en-ciel. Les aventuriers

français, encouragés par le succès de leur route, cherchèrent de quel

côté de la rivière ils pouvaient espérer de franchir plus facilement les

montagnes qui font la cataracte; mais les Nègres qui leur servaient de

guides refusèrent constamment de les accompagner plus loin, sous

prétexte qu'ils étaient en guerre avec ces peuples du pays supérieur, et

qu'ils n'entendaient pas leur langage. Les facteurs se virent dans la

nécessité de retourner au fort Saint-Louis sans avoir exécuté leur

dessein.

Quoique ces cataractes rendent le passage de la rivière fort difficile,

elles ne mettent point d'obstacle insurmontable au commerce. Les

habitans ne manquent ni de boeufs ni de chevaux pour le transport des

marchandises: ils ont aussi des chameaux en abondance; de sorte que, si

ces régions étaient une fois bien connues, et l'ouverture assurée par de

bons établissemens, on pourrait entreprendre un riche commerce avec le

royaume de Tombouctou et les pays du même côté.

À l'est et au nord-est de Galam, on trouve le royaume de Casson, qui

commence à la moitié du chemin entre les rochers de Felou et de Govina.

Le souverain s'appelle Segadoua. Il fait sa résidence ordinaire dans une

grande île, ou plutôt une péninsule, formée par deux rivières au nord du

Sénégal, qui, après un cours de plus de soixante lieues, vont se perdre

dans un grand lac du même nom que ce royaume. La plus méridionale de ces

deux rivières qui forment la presqu'île de Casson se nomme la rivière

Noire, de la couleur sombre de ses eaux, et ne prend pas sa source à

plus d'une demi-lieue de celle du Sénégal; mais, à moins d'une lieue de

son origine, elle devient si forte, qu'elle cesse d'être guéable.

L'autre, qui est au nord, porte le nom de rivière Blanche, parce que la

terre blanchâtre et glaiseuse où elle passe lui fait prendre cette

couleur, fort différente de celle du Sénégal, d'où elle sort à

demi-lieue au plus de la source de la rivière Noire.

La péninsule de Casson, qui est longue d'environ soixante lieues, n'en a

guère que six dans sa plus grande largeur. Son terroir est fertile et

bien cultivé. Elle est si peuplée, et son commerce a tant d'étendue,

qu'elle doit être fort riche. Son roi passe pour un prince puissant, qui

n'est pas moins respecté de ses voisins que de ses sujets. Galam et la

plupart des royaumes voisins sont ses tributaires. On prétend que les

habitans de Casson étaient Foulas dans leur origine, et que leur roi

possédait anciennement tout le royaume de Galam et la plupart des pays

qui forment aujourd'hui les états du siratik. Peut-être faut-il

rapporter à cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On

assure qu'il a des mines d'or, d'argent et de cuivre en très-grand

nombre, et si riches, que le métal paraît presque sur la surface; de

sorte que, si, délayant un peu de terre dans un vase, on le vide avec

un peu de précaution, ce qui reste au fond est le métal pur. C'est ce

qu'on appelle l'or de lavage.

Comme on n'a pas pénétré plus loin à l'est que les cataractes de Govina,

toutes les lumières qu'on a sur les richesses du royaume de Casson

viennent des marchands nègres du pays, qui ont une grande passion pour

les voyages, et plus d'habileté dans les affaires que tous les autres

peuples de leur couleur. Ils conviennent tous qu'il s'étend plusieurs

journées au delà de Govina, et qu'il est borné à l'est par un autre

royaume qui touche à celui de Tombouctou, pays qu'on cherche depuis si

long-temps.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 4 / 23 段