Quoique les Nègres de Cayor, païens et mahométans, aient l'usage de la

polygamie, il ne leur est pas permis d'épouser deux soeurs. Le damel, se

croyant dispensé de cette loi, avait deux soeurs entre ses femmes. Les

marabouts et les mahométans zélés en murmuraient, mais secrètement,

parce que ce prince n'était pas traitable sur ce qui pouvait blesser ses

plaisirs. Il ne doutait pas de l'existence d'un paradis; mais il

déclara naturellement à Brue qu'il n'espérait pas d'y être reçu, parce

qu'il avait été fort méchant, et qu'il ne se sentait, disait-il, aucune

disposition à devenir meilleur. Effectivement, il s'était rendu coupable

de mille actions cruelles; il avait dépouillé, banni ou tué ceux qui

avaient eu le malheur de lui déplaire. Comme il possédait deux royaumes,

celui de Cayor et celui de Baol, il se croyait plus grand que tous les

monarques d'Europe; et, faisant quantité de questions à Brue sur le roi

de France, il demandait comment il était vêtu, combien il avait de

femmes, quelles étaient ses forces de terre et de mer, le nombre de ses

gardes, de ses palais, de ses revenus, et si les seigneurs de sa cour

étaient aussi bien vêtus que les seigneurs nègres; et, lorsque Brue

s'efforçait de lui donner une idée de la grandeur du roi de France, ce

qui lui paraissait le plus incroyable, c'était qu'un si grand roi n'eût

qu'une femme. Il demandait comment il pouvait faire lorsqu'elle était

enceinte ou malade. Le général répondit qu'il attendait qu'elle se

portât mieux. «Bon! lui dit le monarque nègre, il a trop d'esprit pour

être capable de tant de patience.»

Un jour il fit présent au général d'une femme qui paraissait d'une

condition supérieure à l'esclavage. En effet, elle avait été l'épouse

d'un des principaux officiers de sa cour. Son mari, la soupçonnant

d'infidélité, aurait pu se faire justice de ses propres mains; mais,

comme elle était d'une famille distinguée, il avait pris le parti de

porter ses plaintes au roi, qui, l'ayant jugée coupable, l'avait

condamnée à l'esclavage, et l'avait donnée à Brue. Les parens de cette

malheureuse femme vinrent solliciter les Français en sa faveur, et

supplièrent le général d'accepter en échange une esclave beaucoup plus

jeune, dont il aurait par conséquent plus de profit à tirer. Il y

consentit, et l'autre fut conduite aussitôt par sa famille hors des

états du damel. Cette rigueur dans la punition rend les femmes des

grands assez chastes. Comme le droit de les vendre appartient au roi,

après leur correction, elles sont sûres de ne jamais trouver en lui

qu'un juge inexorable, qui accorde toujours une prompte justice aux

maris dont il reçoit les plaintes.

Le port de Rufisque ne recevant guère que des barques et des chaloupes,

le damel, qui souhaitait beaucoup de voir un vaisseau, pria le général

d'en faire venir un près de cette ville. Brue lui répondit qu'il était

fâché de ne le pouvoir, parce qu'il n'y avait point assez d'eau pour un

bâtiment tel qu'il le désirait; mais qu'il en ferait venir un de dix

pièces de canon, qui servirait à lui donner quelque idée de ceux qui en

portent jusqu'à cent pièces. Il fit amener effectivement une corvette

appareillée dans toute sa pompe, avec les pavillons déployés. Le damel

et tous ses courtisans se rendirent sur le rivage pour jouir de ce

spectacle. On fit faire quantité de mouvemens à ce petit vaisseau, et

les Français s'étaient attendus que le roi monterait à bord; mais, soit

qu'il craignît la mer, ou qu'ayant à se reprocher ses extorsions et ses

violences, il appréhendât qu'ils ne le retinssent prisonnier, il n'osa

se procurer cette satisfaction. Lorsqu'il eut rassasié sa curiosité, il

demanda au général de combien les grands vaisseaux surpassaient celui

qu'il avait vu. Sans répondre directement à cette question, Brue lui

conseilla d'envoyer de ses officiers pour être plus sûr de ce qu'il

voulait savoir, par le témoignage de ses propres gens. L'ordre fut donné

à quelques Nègres d'aller prendre les mesures. Ils revinrent tout

chargés des cordes qu'ils avaient employées, et qu'ils étendirent devant

le damel. «Quel canot! s'écria-t-il, et que la science des blancs est

prodigieuse!»

Pour donner de l'amusement au général, ce prince fit un jour en sa

présence la revue d'une partie de ses troupes, sous la conduite du

condi, son lieutenant général. Ce corps d'armée montait à cinq cents

hommes armés de sabres, d'arcs et de flèches, et couverts de cottes de

mailles, qui consistaient en deux morceaux d'étoffe de la forme d'une

dalmatique. Le fond était de coton blanc, rouge ou d'autres couleurs,

parsemé de caractères arabes, que les marabouts croient également

propres à jeter l'effroi parmi leurs ennemis et à garantir ceux qui les

portent de toutes sortes de blessures, à la réserve néanmoins de celles

des armes à feu, parce que l'invention, leur a-t-on dit, est postérieure

au temps de Mahomet. Sous ces cottes de mailles les Nègres ont une

multitude d'amulettes, qu'ils appellent _grisgris_, et celui qui en est

le plus chargé doit être le plus brave, parce qu'il a moins de périls à

redouter.

Le condi s'étant mis à la tête de sa troupe, la disposa sur quatre

rangs, et fit avertir le roi qu'il était prêt à le recevoir. Ce prince

était dans le magasin que la compagnie avait fait bâtir à Rufisque.

Quoiqu'il ne fût pas fort éloigné de cette petite armée, il monta à

cheval, et, prenant sa lance, il fit les mêmes mouvemens que s'il eût

été près de combattre. Brue fut obligé de prendre aussi un cheval pour

l'accompagner. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu de la ligne. Le condi, à

la vue de son maître, ôta son turban; et, se jetant à genoux, se couvrit

trois fois la tête de poussière; mais le roi, qui n'était plus qu'à dix

pas, lui fit porter ses ordres par un de ses guiriots militaires. Le

condi, après les avoir reçus dans la même situation, se couvrit la tête,

et fit commencer les exercices. Ensuite il reprit sa première posture,

en attendant de nouveaux ordres qu'il reçut encore, et qui ne

produisirent que des mouvemens fort irréguliers.

Les serpens sont fort communs dans tout le pays, depuis Rufisque jusqu'à

Bieurt. Ils sont extrêmement gros, et leur morsure est fort dangereuse.

Les grisgris passent dans l'esprit des Nègres pour un charme

tout-puissant contre ces terribles animaux. Les voyageurs remarquent

qu'il y a une espèce de sympathie entre les serpens et les Nègres. On

voit ces monstres se glisser librement dans les cabanes, où ils dévorent

les rats, et quelquefois la volaille. S'il arrive qu'un Nègre soit

mordu, il applique aussitôt le feu à la partie brûlée, ou la couvre de

poudre à tirer, qu'il brûle dessus. Il s'y fait une cicatrice qui fixe

le venin, lorsque le remède est assez promptement employé; mais s'il

vient trop tard, la mort est infaillible. La nation des Sérères n'est

pas si familière avec les serpens que les autres Nègres, parce que,

n'ayant pas de marabouts ni de grisgris, elle ne se fie qu'à ses

précautions pour s'en garantir. Elle leur déclare une guerre ouverte

avec des trappes qu'elle tend avec beaucoup d'adresse, et qui en

prennent un grand nombre. Elle mange leur chair, qu'elle trouve

excellente.

Plusieurs de ces serpens ont jusqu'à vingt-cinq pieds de long sur un

pied et demi de diamètre; mais les Nègres prétendent que les plus grands

sont moins à craindre que ceux qui n'ont que deux pouces d'épaisseur et

quatre ou cinq pieds de longueur. On a du moins plus de facilité à

éviter les premiers, parce qu'ils peuvent être aperçus de plus loin, et

qu'ils n'ont pas tant d'agilité que les petits. Il y en a de verts

qu'on a peine à distinguer dans l'herbe. D'autres sont tachetés, ou

semblent briller de différentes couleurs. On prétend qu'il s'en trouve

de rouges, dont les blessures sont incurables. Les plus grands ennemis

des serpens sont les aigles, dont le nombre est fort grand dans le pays.

Il ne s'en trouve pas de si gros dans aucune région du monde; mais il

n'y a pas de lieu non plus où leur repos soit moins troublé; car la

pointe des flèches ne fait pas plus d'impression sur eux que la morsure

des serpens. Il faut que leurs plumes soient extrêmement fermes et

serrées. Ils portent un serpent entre leurs griffes, et le mettent en

pièces pour servir de nourriture aux aiglons, sans en recevoir le

moindre mal.

Les huttes des habitans sont de paille, mais plus ou moins commodes,

suivant l'industrie du possesseur. La forme est ronde. Elles n'ont pour

porte qu'un trou fort bas, comme la gueule d'un four, de sorte qu'ils ne

peuvent y entrer qu'en rampant. Comme elles n'ont pas d'autre ouverture

pour recevoir la lumière, et que le feu qu'on y entretient

continuellement répand une épaisse fumée, il n'y a au monde que des

Nègres qui puissent les habiter, surtout à cause de la chaleur, qui

vient également de la voûte et d'un fond de sable brûlé qui en fait le

plancher. Leurs lits sont composés de petits pieux placés à deux doigts

l'un de l'autre, et joints ensemble par une corde; aux quatre coins,

d'autres pieux un peu plus gros servent à soutenir tout l'édifice. Les

Nègres de quelque distinction mettent une natte sur ces châlits.

Brue éprouva à son tour les perfidies du damel. Ce prince, persuadé,

comme tous les rois nègres, du besoin qu'avaient les Européens de

commercer en Afrique et d'y chercher des esclaves, ne songeait qu'à

mettre au plus haut prix possible la permission qu'il accordait à ses

sujets de leur fournir des vivres et de faire des échanges avec eux. Il

faisait sans cesse de nouvelles demandes à la compagnie, qui étaient ou

rejetées ou éludées. Des brouilleries passagères occasionnaient des

réconciliations ou de nouveaux traités toujours accompagnés, suivant

l'usage, de présens et de quelques barils d'eau-de-vie. La concurrence

des marchands anglais que Brue voulait écarter rendit le damel encore

plus fier et plus exigeant. Enfin il alla jusqu'à faire arrêter Brue en

trahison. Il fallut payer une somme pour lui faire rendre la liberté, et

peut-être pour lui sauver la vie, car le damel menaçait de lui couper la

tête. Brue s'en vengea en éloignant de la côte tous les vaisseaux qui

voulaient en approcher pour faire le commerce; mais il fallut encore

faire la paix, et Brue formait de nouveaux projets de vengeance,

lorsqu'il fut rappelé dans sa patrie.

Dans un autre voyage sur le fleuve Sénégal, Brue visita le pays des

Foulas et leur empereur, qui se nomme _Siratik_, nom que quelques

voyageurs donnent aussi à ses états. Le fleuve Sénégal, en remontant

depuis son embouchure jusqu'aux cataractes de Felou, dans le royaume de

Galam, au delà desquelles on n'a pas remonté, arrose dans son cours

tortueux le pays des Foulas, celui des Iolofs, des Mandingues et de

Bambouk. Nous verrons le voyageur Brue pénétrer jusqu'à Galam, en

suivant toujours la navigation du fleuve.

Brue reçut dans son voyage un exprès du siratik pour lui apprendre

l'impatience que ce prince avait de le voir, ou plutôt de recevoir le

paiement de ses droits. Il continua sa navigation jusqu'au village de

Bourty, à l'extrémité orientale de l'île au Morfil, qui est séparée de

l'île de Bilbas par un bras du Sénégal. L'île de Bilbas est longue

d'environ trente-cinq lieues sur deux et quatre de largeur. Le terroir

ressemble beaucoup à celui de l'île au Morfil. Son principal commerce

consiste aussi dans la multitude des dents d'éléphans, qui s'achètent

sur le pied de six sous pour le poids de dix livres. Les cuirs se

donnent à quarante sous pièce; les moutons et les chèvres pour trois

sous, et les autres alimens à proportion; mais si les Nègres font un

présent, ils s'apprêtent à recevoir le double. Par exemple, s'ils vous

donnent un boeuf, ils s'attendent à recevoir cinq ou six aunes d'étoffe;

au lieu que, si vous l'achetiez au marché, il ne vous coûterait que

vingt ou trente sous.

En arrivant au port de Ghiorel, situé vis-à-vis l'île de Bilbas, centre

du commerce de ce canton, Brue fit tirer trois coups de canon pour

annoncer son arrivée. À peine eut-il mouillé l'ancre, qu'il reçut la

visite du seigneur du village, nommé Farba-Ghiorel[4]. Ce Nègre, qui

était oncle du siratik, et qui avait toujours eu beaucoup d'affection

pour les Français, fut reçu d'eux avec beaucoup de civilité. Il promit

au général de dépêcher sur-le-champ un exprès au roi son neveu. Dès le

même soir, Boucar Siré, un des fils du siratik, qui avait ses terres

entre Ghiorel et Goumel, résidence de son père, se rendit à bord, et

répondit au général de l'amitié que ce roi avait conçue pour lui sur la

seule réputation de son mérite. Ce compliment fut accompagné d'un

présent de deux boeufs gras et d'une petite boîte d'or du poids d'une

once. Le général fit aussi ses présens au prince, et le salua de

plusieurs coups de canon à son départ. Ensuite, ayant fait descendre ses

facteurs pour commencer le commerce, il trouva dans le village tant

d'avidité pour ses marchandises, que ses barques furent bientôt chargées

des productions du pays.

[Note 4: Les Nègres maîtres des villages joignent le nom

de leur seigneurie à celui de leur famille, ou à leur nom

propre.]

Le siratik n'eut pas plus tôt appris l'arrivée des Français, qu'il fit

complimenter Brue par son grand bouquenet, c'est-à-dire par le

grand-maître de sa maison. Cet officier était un vieillard vénérable, de

fort belle taille, avec la barbe et les cheveux gris, ce qui marque,

parmi les Nègres, une vieillesse fort avancée; mais il n'en paraissait

pas moins vigoureux, moins vif, ni moins poli: son nom était Baba Milé.

Après les premiers complimens, il reçut le paiement des droits et les

présens annuels; c'étaient des étoffes noires et blanches de coton,

quelques pièces de drap et de serge écarlate, du corail, de l'ambre

jaune, du fer en barre, des chaudrons de cuivre, du sucre, de

l'eau-de-vie, des épices, de la vaisselle, et quelques pièces de monnaie

d'argent au coin de Hollande, avec un surtout de drap écarlate à la

manière de Brandebourg, et deux boîtes pour renfermer la plus précieuse

partie du présent. Le bouquenet reçut aussi les droits qui revenaient

aux femmes du prince, et qui montaient à la moitié des premiers, sans

oublier ce qui lui revenait à lui-même. Le kamalingo, ou le lieutenant

général du roi, qui est ordinairement l'héritier présomptif de la

couronne, vint recevoir à son tour le présent ou le droit annuel qui lui

devait être payé. Tous ces présens pouvaient monter à la valeur de

quinze ou dix-huit cents livres. Ensuite le bouquenet offrit au général,

de la part du roi, trois grands boeufs; et l'ayant invité à se rendre à

la cour, il fit paraître les officiers qui étaient nommés pour le

conduire. On avait déjà préparé un grand nombre de chevaux pour les gens

de sa suite, et des chameaux pour transporter son bagage.

Le jour suivant, Brue prit terre au bruit de son canon, et se mit en

marche pour la cour du siratik. Son cortége était composé de six de ses

facteurs, deux interprètes, deux trompettes, deux hautbois, et quelques

domestiques, avec douze laptots, ou Nègres libres, bien armés. Il

traversa un pays fort uni et bien cultivé, plein de villages et de

petits bois. En approchant de Boucar, il découvrit de vastes prairies,

dont les parties basses se sentaient déjà de l'inondation qui commençait

à gagner dans le pays. Ce qui restait de terrain sec était si couvert de

toutes sortes de bestiaux, que les guides du général avaient peine à lui

faire trouver un passage: le convoi ne put arriver à Boucar qu'à

l'entrée de la nuit.

Le prince Siré, à qui le village appartenait, vint au-devant des

Français à la tête de trente chevaux: aussitôt qu'il eut aperçu le

général, il s'avança au grand galop en secouant sa zagaie, comme s'il

eût voulu la lancer; Brue l'aborda de la même manière, c'est-à-dire avec

le pistolet en joue. Mais, lorsqu'ils furent près l'un de l'autre, ils

mirent pied à terre et s'embrassèrent; ensuite, étant remontés à cheval,

ils entrèrent dans le village, et le prince conduisit son hôte dans une

maison qu'il avait fait préparer pour lui, dans le même enclos que celui

de ses femmes. Après l'avoir introduit dans son appartement, il le

laissa seul; mais au même moment le général fut conduit à l'audience de

la princesse: elle lui parut d'une taille médiocre, mais très-bien

faite, jeune et fort agréable; ses traits étaient réguliers, ses yeux

vifs et bien fendus, sa bouche petite et ses dents extrêmement blanches;

son teint couleur d'olive aurait beaucoup diminué les agrémens de sa

figure, si elle n'eût pris soin de la relever avec un peu de rouge.

Elle reçut Brue fort civilement, et le remercia de ses présens avec

beaucoup de grâce. Il fit successivement sa visite à deux ou trois

autres femmes du prince, après quoi, retournant auprès de lui, il y

passa le temps jusqu'à l'heure du souper; il fut reconduit alors dans

son appartement, où il trouva plusieurs plats de couscous, du sanglet,

des fruits et du lait en abondance, qui lui étaient envoyés par les

femmes du prince. Quoiqu'il se fût fait préparer à souper par un

cuisinier de sa nation, la civilité lui fit goûter de tous les mets

africains. Après qu'il eut soupé, le prince vint, s'assit sans

cérémonie, mangea quelque chose du dessert, but plusieurs coups de vin

et d'eau-de-vie, et se mit à fumer avec lui jusqu'à ce qu'on fût venu

l'avertir que tout était prêt pour le folgar ou le bal. L'assemblée

était composée de toute la jeunesse du village, qui danse et chante

tandis que les plus âgés sont assis sur des nattes autour de celle où se

fait le folgar: ils s'y entretiennent agréablement; et cette

conversation, dont ils font un de leurs plus grands plaisirs, s'appelle

_kalder_: chacun parle librement. C'est dans ces cercles qu'on

remarque, disent les voyageurs, l'étendue surprenante de leur mémoire,

et combien ils feraient de progrès dans les sciences, si leurs talens

naturels étaient cultivés par l'étude. Je croirais volontiers que cette

admiration des voyageurs était un préjugé qui en remplaçait un autre.

Ils s'imaginaient d'abord trouver dans les Nègres des animaux stupides,

et, tout surpris de voir qu'on peut être noir et avoir de

l'intelligence, ils finissaient par estimer trop ce qu'ils avaient trop

méprisé: ces Nègres, sans doute, sont susceptibles de culture; mais

l'infériorité naturelle de cette race d'hommes paraît démontrée par une

longue expérience et par les plus sûrs témoignages.

Le village de Boucar est situé sur une petite éminence, au centre d'une

grande plaine. L'air y est fort sain; les maisons ressemblent à toutes

celles du pays; elles sont rondes et se terminent en pointes, comme nos

glacières de France; les fenêtres en sont fort petites, apparemment pour

se garantir des moucherons, qui sont extrêmement incommodes dans tous

les pays bas. Le folgar auquel Brue fut invité se tint au milieu du

village; il dura deux heures, et ne fut interrompu que par une pluie

violente qui força tout le monde de se mettre à couvert.

Le lendemain on vint, de la part du prince, s'informer de la santé du

général; cette politesse fut suivie du déjeuner. Le prince, ayant envoyé

du couscous et du lait, parut aussitôt lui-même, et se mit à table avec

Brue; ensuite ils partirent ensemble, escortés d'environ quarante

chevaux. La route se trouva remplie d'une foule de peuple qui s'était

rassemblée de tous les lieux voisins pour voir les Européens et pour

entendre leur musique. En approchant de Goumel, Brue vit venir à sa

rencontre le kamalingo, suivi de vingt cavaliers, qui le complimentèrent

au nom du siratik. Ce grand-officier de la couronne portait des

hauts-de-chausses fort larges, avec une chemise de coton, dont la forme

ressemblait à celle de nos surplis. Autour de la ceinture il avait un

large ceinturon de drap écarlate, d'où pendait un cimeterre dont la

poignée était garnie d'or. Son chapeau et son habit étaient revêtus de

grisgris, et dans sa main il portait une longue zagaie. Le général le

reçut avec une décharge de sa mousqueterie. Ils continuèrent leur

marche, et traversèrent le village de Goumel pour se rendre au palais du

roi, qui en est éloigné d'une demi-lieue.

La demeure de ce prince est composée d'un grand nombre de cabanes, qui

sont environnées d'un enclos de roseaux verts entrelacés, défendu par

une haie vive d'épines noires si serrée, que le passage en est

impossible aux bêtes sauvages. Le roi, informé de l'approche du général,

envoya les principaux seigneurs de sa cour au-devant de lui; de sorte

qu'en arrivant au palais, son train était d'environ trois cents chevaux.

Tout ce cortége descendit à la première porte, excepté le général, le

prince Siré et le kamalingo, qui entrèrent à cheval, et qui ne mirent

pied à terre qu'à deux pas de la salle d'audience.

Brue trouva le siratik assis sur un lit, avec quelques-unes de ses

femmes et de ses filles, qui étaient à terre sur des nattes. Ce prince

se leva, fit quelques pas au-devant de lui la tête découverte, lui donna

plusieurs fois la main, et le fit asseoir à ses côtés. On appela un

interprète; alors Brue déclara qu'il était venu pour renouveler

l'alliance qui subsistait depuis un temps immémorial entre le siratik et

la compagnie française; il protesta que dans toutes sortes d'occasions

la compagnie était prête à l'aider de toutes ses forces. Il insista sur

les avantages que les sujets du prince tiraient de cet heureux commerce;

et, pour conclusion, il l'assura de ses sentimens particuliers de

respect et de zèle. Pendant que l'interprète expliquait ce discours,

Brue observa que la satisfaction du siratik s'exprimait sur son visage;

il prit plusieurs fois la main du général pour la presser contre sa

poitrine. Ses femmes et ses courtisans répétaient avec la même joie: Les

Français sont une bonne nation: ils sont nos amis.

Le siratik répondit d'un ton fort civil qu'il rendait grâce au général

d'être venu de si loin pour le voir; qu'il avait une véritable affection

pour la compagnie, et pour sa personne en particulier; qu'il voulait

oublier quelques sujets de plainte qu'il avait reçus des agens de la

compagnie; que, dans la confiance qu'il prenait à son caractère, il lui

accordait la liberté d'établir des comptoirs dans toute l'étendue de ses

états, et de bâtir des forts pour leur sûreté. Enfin il conclut en

assurant les Français de sa faveur et de sa protection. Il combla le

général de caresses; il lui fit l'honneur de le faire fumer dans sa

propre pipe; enfin il le reconduisit lui-même jusqu'à la porte de la

salle.

Deux officiers, qui étaient à l'attendre, le menèrent ensuite à

l'audience des reines et des princesses, filles du roi. Il fit à toutes

ces dames des présens moins considérables par le prix que par leur

nouveauté. Une des reines ayant observé que pendant l'audience du

siratik il avait regardé avec beaucoup d'attention une jeune princesse

de dix-sept ans, qui était sa fille, s'imagina qu'il avait pris de

l'amour pour elle, et proposa au roi de la lui donner en mariage. Ce

prince y consentit aussitôt, et fit offrir au général les premiers

postes de son royaume avec un grand nombre d'esclaves. Brue s'excusa sur

ce qu'étant marié, sa religion ne lui permettait d'avoir qu'une femme:

cette réponse fit naître quantité de réflexions et de discours entré les

dames nègres sur le bonheur des femmes de l'Europe. Elles demandèrent à

Brue comment il pouvait vivre si long-temps sans la sienne, et ce qu'il

pensait de sa fidélité dans une si longue absence.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 3 / 23 段