eurent-elles remonté l'espace de trois ou quatre milles, qu'elles se
virent suivies d'un grand nombre d'almadies, sans pouvoir juger d'où
elles venaient. Elles revirèrent de bord, et s'avancèrent vers les
Nègres, après avoir pris soin de se couvrir de tout ce qui pouvait
servir à les défendre contre les flèches empoisonnées. Le combat
paraissait inévitable. Les almadies se trouvaient déjà sous la proue du
vaisseau de Cadamosto, qui était le plus avancé; et, se divisant en deux
lignes, elles le tinrent dans leur centre. Elles étaient au nombre de
quinze, qui portaient environ cent cinquante Nègres, tous bien faits et
de belle taille. Ils avaient des chemises blanches de coton, et sur la
tête une sorte de chapeau blanc, relevé d'un côté avec une plume qui
leur donnait l'air guerrier. À la proue de chaque almadie, un Nègre,
couvert d'un bouclier rond qui semblait être de cuir, observait les
objets et les événemens. Dans la situation où ces barbares étaient aux
deux côtés du vaisseau, ils cessèrent de ramer; et, tenant leurs rames
levées, ils regardaient la caravelle avec admiration. Ils demeurèrent
ainsi tranquilles jusqu'à l'arrivée des deux autres bâtimens, qui
s'étaient hâtés de retourner à la vue du péril. Lorsqu'ils les virent
fort proches, ils abandonnèrent leurs rames; et, sans autre préparation,
ils se mirent à lancer leurs flèches. Les trois caravelles ne firent
aucun mouvement; mais elles tirèrent quatre coups de canon qui rendirent
les Nègres comme immobiles. Ils mirent leurs arcs à leurs pieds; et,
jetant les yeux de tous les côtés avec les dernières marques de frayeur,
ils paraissaient chercher la cause d'un bruit si terrible. Cependant,
s'étant rassurés lorsqu'ils eurent cessé de l'entendre, ils reprirent
courage, et recommencèrent à tirer avec beaucoup de furie. Ils n'étaient
plus qu'à la distance d'un jet de pierre. Les Portugais leur envoyèrent
quelques coups d'arquebuse, dont le premier perça un Nègre au milieu de
la poitrine, et le fit tomber mort. Sa chute effraya les autres; mais
elle ne les empêcha point de continuer leur attaque. On leur tua
beaucoup de monde, sans perdre un seul homme sur les trois vaisseaux.
Ils se retirèrent enfin.
Cadamosto chercha l'occasion, pendant les jours suivans, de faire
connaître aux habitans du pays qu'on ne pensait point à leur nuire. Les
interprètes s'approchèrent d'une amaldie, saluèrent les Nègres dans leur
langue, et leur demandèrent pourquoi ils avaient attaqué des étrangers
qui ne désiraient que leur amitié, comme ils s'étaient procuré celle des
Nègres du Sénégal. Les Nègres répondirent qu'ils avaient entendu parler
des blancs et de leur arrivée au Sénégal; qu'il fallait être bien
méchant pour former avec eux quelque amitié, puisqu'on n'ignorait pas
que leur nourriture était la chair humaine, et qu'ils n'achetaient des
Nègres que pour les dévorer; que, pour eux, ils ne voulaient avoir
aucune liaison avec des gens si cruels; qu'ils s'efforceraient de les
tuer, et qu'ils feraient présent de leurs dépouilles à leur prince, qui
faisait son séjour à trois journées de la mer; que leur pays se nommait
_Gambra_. Si nous avons soupçonné plusieurs peuples nègres d'être
anthropophages, on voit qu'ils n'avaient pas meilleure opinion de nous.
Les commandans des trois caravelles n'en résolurent pas moins de
remonter la rivière l'espace de cent milles, dans l'espérance de trouver
des peuples mieux disposés. Mais ils trouvèrent de la résistance dans
leurs matelots, qui, dans l'impatience de retourner en Europe,
déclarèrent ouvertement qu'ils n'iraient pas plus loin. Cadamosto et les
autres chefs, se défiant de leur autorité, prirent le parti de mettre le
lendemain à la voile pour retourner au cap Vert.
Cadamosto fut plus heureux dans un second voyage qu'il fit au pays de
Gambra, qu'il avait résolu de mieux reconnaître. Accompagné de ce même
Génois qui l'avait suivi, il remonta la rivière, et mit dans sa chaloupe
quelques interprètes qui parvinrent enfin à inspirer quelque confiance
aux Nègres. Deux d'entre eux, qui entendaient parfaitement le langage
des interprètes, montèrent sur le vaisseau de Cadamosto. Ils marquèrent
beaucoup de surprise en voyant l'intérieur de la caravelle, avec toutes
ses voiles et tous ses agrès. Ils ne parurent pas moins étonnés de la
couleur et de l'habillement des étrangers.
On leur fit beaucoup de civilités, et l'on y joignit quelques petits
présens dont ils parurent extrêmement satisfaits. Cadamosto leur demanda
le nom de leur prince; ils répondirent qu'il s'appelait Foro-Sangoli;
que sa résidence était vers le sud-est à neuf ou dix journées de
distance; qu'il était tributaire du roi de Melli, le plus grand prince
des Nègres; mais que, des deux côtés de la rivière, il y avait quantité
d'autres seigneurs dont la demeure était moins éloignée; que, si
Cadamosto souhaitait d'en être connu, ils lui en feraient voir un qui se
nommait _Batti-Mansa_. Cette offre fut si bien reçue, que, redoublant
les caresses, on garda les deux Nègres dans la caravelle, en continuant
de remonter suivant leur direction. Enfin l'on arriva près du lieu où
Batti-Mansa faisait sa résidence; et, suivant le calcul de l'auteur, on
ne pouvait être à moins de quarante milles de l'embouchure.
Cadamosto députa au prince, avec les deux Nègres, un de ses interprètes
qu'il chargea de quelques présens. Aussitôt que les messagers eurent
expliqué leur commission à Batti-Mansa, il envoya quelques Nègres à la
caravelle. On fit avec eux un traité d'amitié, et divers échanges pour
de l'or et des esclaves; mais la quantité d'or n'approchait pas des
espérances qu'on avait conçues sur le récit des peuples du Sénégal, qui,
étant fort pauvres, avaient une haute idée des richesses de leurs
voisins. D'ailleurs les Nègres de la Gambie n'estimaient pas moins leur
or que les Portugais. Cependant ils marquèrent tant de goût pour les
bagatelles de l'Europe, que les échanges furent assez avantageux.
Pendant onze jours que les caravelles demeurèrent à l'ancre, il y vint
des deux côtés de la rivière un grand nombre de ces barbares, les uns
attirés par la curiosité, d'autres pour vendre leurs marchandises, entre
lesquelles il se trouvait toujours quelques anneaux d'or. Ils
apportèrent du coton cru et travaillé. La plupart des pièces étaient
blanches, quelques-unes rayées de bleu, de rouge et de blanc. Ils
avaient aussi de la civette, des peaux de l'animal du même nom, de gros
singes et de petits, qu'ils donnaient à fort bon marché, c'est-à-dire
pour la valeur de neuf ou dix liards. L'once de civette ne revenait pas
à plus de neuf ou dix sous. Ils ne la vendaient point au poids, mais à
la quantité.
Les caravelles étaient continuellement remplies d'une multitude de
Nègres, qui ne se ressemblaient ni par la figure ni par le langage. Ils
arrivaient et s'en retournaient librement dans leurs almadies, hommes et
femmes, avec autant de confiance que si l'on s'était connu depuis
long-temps. Ils n'ont pas d'autres instrumens que leurs rames pour la
navigation. Leur usage est de ramer debout, sans tenir les rames
appuyées sur le bord de la barque. Elles sont de la forme d'une
demi-lance, longues de sept ou huit pieds, avec une planche ronde, de la
grandeur d'une assiette, qui est attachée à l'extrémité. Ils s'en
servent fort adroitement au long des côtes et dans leurs rivières; mais
la crainte d'être pris par leurs voisins et vendus pour l'esclavage, ne
leur permet guère de se hasarder trop loin dans la mer.
Cadamosto, s'étant aperçu que la fièvre commençait à se mettre parmi
ses gens, fit consentir les autres chefs à regagner l'embouchure du
fleuve. Les soins qu'il avait donnés au commerce ne l'avaient point
empêché de faire ses observations sur les usages du pays. Il avait
remarqué que la religion des Nègres de la Gambie consiste en diverses
sortes d'idolâtrie. Ils reconnaissent un Dieu, mais ils sont livrés à
toutes les superstitions de la sorcellerie. On voit parmi eux quelques
mahométans qui n'ont pas néanmoins d'habitations fixes, et qui portent
leur commerce dans d'autres contrées, sans que les gens du pays
connaissent leurs marches et leurs diverses relations. Il y a peu de
différence, pour les alimens, entre les Nègres de la Gambie et ceux du
Sénégal; mais ils mangent de la chair de chien, usage que l'auteur n'a
vu dans aucun lieu, et que pourtant on retrouve ailleurs. Leur
habillement est de toile de coton, qu'ils ont en abondance; ce qui est
cause qu'ils ne vont pas nus comme au Sénégal, où le coton est plus
rare. Les femmes sont vêtues comme les hommes; mais elles prennent
plaisir dans leur jeunesse à se faire sur les bras, sur le cou et sur là
poitrine, différentes figures avec la pointe d'une aiguille chaude. La
chaleur du climat est extrême, et ne fait qu'augmenter à mesure qu'on
avance vers le sud. Cadamosto le trouva beaucoup plus chaud sur la
rivière qu'au rivage de la mer, parce que la grande quantité d'arbres
qui couvrent ses bords y tient l'air renfermé. Il en vit un d'une
grosseur prodigieuse, près d'une source d'eau très-fraîche où les
matelots faisaient leurs provisions. Ayant pris la peine de le mesurer,
il lui trouva dix-sept coudées de tour. L'arbre était creux; mais son
feuillage n'en était pas moins vert, et ses branches répandaient une
ombre immense. Il s'en trouve néanmoins de plus grands encore; d'où l'on
peut conclure que le pays est fertile; aussi est-il arrosé par un grand
nombre de ruisseaux.
Il est rempli d'éléphans, mais les Nègres n'ont encore pu trouver l'art
de les apprivoiser. Pendant que les caravelles étaient à l'ancre dans le
fleuve, trois éléphans sortis des bois voisins vinrent se promener sur
le bord de l'eau. On y envoya aussitôt la chaloupe avec quelques gens
armés; mais, à leur approche, les éléphans rentrèrent dans l'épaisseur
du bois. Ce sont les seuls que l'auteur ait vus vivans. Gnoumi-Mansa,
seigneur nègre, lui en fit voir un jeune, mais mort. Il l'avait tué dans
les bois, après une chasse de deux jours. Les Nègres n'ont pour armes
dans les chasses que leurs arcs et des zagaies empoisonnées. La méthode
est de se placer derrière les arbres, et quelquefois au sommet. Ils
passent d'un arbre à l'autre en poursuivant l'éléphant, qui, de la
grosseur dont il est, reçoit plusieurs blessures avant de pouvoir se
tourner et faire quelque résistance. Il n'y a pas d'homme qui osât
l'attaquer en pleine campagne, ni qui pût espérer de lui échapper par la
fuite; mais cet animal est naturellement si doux, qu'il ne fait jamais
de mal, s'il n'est offensé. Les dents de celui que l'auteur avait vu
mort n'avaient pas plus de trois paumes de long, ce qui marquait assez
qu'il était fort jeune en comparaison de ceux qui ont les dents longues
de dix ou douze paumes. Jeune comme il était, il avait autant de chair
que cinq ou six boeufs ensemble. Le seigneur nègre fit présent à
Cadamosto de la meilleure partie, et donna le reste à ses chasseurs.
Cadamosto, apprenant qu'il pouvait se manger, en fit rôtir et bouillir
quelques morceaux, pour se mettre en droit de raconter dans son pays
qu'il avait fait son dîner de la chair d'un animal qu'on n'y avait
jamais vu; mais il la trouva fort dure et d'un goût désagréable; ce qui
ne l'empêcha point d'en faire saler une partie, dont il fit présent au
prince Henri à son retour. Il observe que l'éléphant a le pied rond
comme les chevaux, mais sans sabot, et qu'à la place il a reçu de la
nature une peau noire, dure et fort épaisse, avec cinq gros durillons
sur le devant, qui ont la forme d'autant de têtes de clous. Le pied du
jeune éléphant avait une paume de diamètre. Gnoumi-Mansa fit présent à
Cadamosto d'un autre pied d'éléphant qui avait trois paumes et un pouce
de largeur, et d'une dent longue de douze paumes. L'auteur porta l'un et
l'autre au prince Henri, qui les envoya peu de temps après à la duchesse
de Bourgogne, comme une curiosité des plus rares.
La rivière de Gambie et toutes les eaux de la même côte ont un grand
nombre de ces serpens qui se nomment _kalkatrici_, et d'autres animaux
qui ne sont pas moins redoutables. On y voit quantité de chevaux marins
ou hippopotames, animaux amphibies, qui ressemblent beaucoup à la vache
marine. Ils ont le corps aussi gros qu'une vache de terre, mais les
jambes fort courtes, et le pied fourchu, la tête large comme celle du
cheval, et deux dents monstrueuses qui s'avancent comme celles du
sanglier. L'auteur en a vu de deux paumes et demie de longueur. Cet
animal sort de l'eau pour se promener sur la rive, et marche à la
manière des quadrupèdes. Cadamosto se vante qu'aucun chrétien n'en avait
vu avant lui, excepté peut-être dans le Nil. Il vit aussi des
chauves-souris, longues de trois paumes, et quantité d'autres oiseaux
fort différens des nôtres, mais presque tous fort bons à manger.
En quittant le pays du prince Batti-Mansa, les trois caravelles mirent
peu de jours à descendre la rivière. Elles emportaient assez de
richesses pour inspirer le désir de s'avancer plus loin au long des
côtes; et personne ne marqua d'éloignement pour cette entreprise.
Ils remontèrent jusqu'à l'embouchure de la rivière nommée par les
Portugais Rio-Grande: mais les Nègres du pays n'entendirent pas le
langage de leurs interprètes. On acheta d'eux quelques anneaux d'or, en
convenant du prix par signes. Rio-Grande fut le terme de ce second
voyage de Cadamosto, qui retourna en Portugal.
CHAPITRE II.
Voyages d'André Brue. Rufisque. Nègres Sérères. Nègres de Cayor. Nègres
du Siratik. Foulas. Royaume de Galam. Nègres de Mandingue. Presqu'île et
royaume de Casson. Canton de Djéredja. Cachao. Bissao. Bissagos.
Cazégut. Roi de Cabo. Commerce de gommes. Maures du désert. Bambouk. Job
Ben Salomon: détails sur son pays.
Brue était directeur-général de la compagnie française d'Afrique, vers
la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième: ses
voyages, qui ont été fréquens, eurent tous pour objet le bien du
commerce et l'intérêt de sa patrie. C'était un bon citoyen et un homme
éclairé. C'est d'après ses mémoires que le père Labat a composé son
_Afrique occidentale_. Nous ne rapporterons des voyages de Brue que ce
qui nous semblera propre à faire connaître le pays et les moeurs. Les
révolutions des compagnies commerçantes et les démêlés des nations
rivales n'entrent point dans notre plan, et ne peuvent appartenir qu'à
une histoire du commerce.
Le premier voyage de Brue est celui qu'il fit par terre de Rufisque
jusqu'au Fort-Louis sur le Sénégal. Rufisque est située sur la côte, à
trois lieues de l'île de Gorée. Cette île, voisine du cap Vert, l'île
d'Arguin, près du cap Blanc, et le comptoir de Portendic, plus au sud,
le fort Saint-Louis à l'embouchure de la rivière de Sénégal, et celui
de Saint-Joseph sur le bord de cette même rivière à trois cents lieues
de son embouchure, près des cataractes de Felou, étaient comme l'on
sait, les principales possessions des Français en Afrique.
Rufisque n'est qu'une corruption de _Rio-Fresco_, rivière fraîche, nom
que les Portugais donnèrent à cet endroit, arrosé par un petit ruisseau
qui, coulant entre des bois, conserve en tout temps sa fraîcheur. C'est
une dépendance du royaume de Cayor, et un port de commerce. Le roi de
Cayor, qui se nomme le damel, entretient à Rufisque des officiers et un
alcadi (mot arabe qui signifie _le juge_, que les Espagnols ont emprunté
des Maures, et, dont ils ont fait _alcade_). L'emploi de cet alcadi est
de percevoir les droits du port et les revenus du damel.
La chaleur est insupportable à Rufisque pendant le jour, surtout à midi,
dans le cours même du mois de décembre. Du côté de la mer, le calme est
ordinairement si profond, qu'on n'y ressent pas le moindre souffle; et
les bois arrêtent aussi les mouvemens de l'air du côté des terres: aussi
les hommes et les animaux n'y peuvent-ils respirer, surtout au long de
la côte, dans la basse marée; car la réverbération du sable y écorche le
visage et brûle jusqu'à la semelle des souliers. Ce qui rend encore cet
endroit plus dangereux, c'est la puanteur prodigieuse de quantité des
petits poissons pourris que les Nègres y jettent, et qui répandent une
mortelle infection. On les y met exprès pour les laisser tourner en
pourriture, parce que les Nègres ne les mangent que dans cet état. Ils
prétendent que le sable leur donne une sorte d'odeur nitreuse qu'ils
estiment beaucoup.
Chaque vaisseau français donne aux officiers du damel une certaine
quantité de marchandises pour le droit de prendre du bois et de l'eau.
Les Nègres qu'ils emploient ordinairement à leur fournir ces provisions,
et qui les apportent sur leur dos jusqu'aux chaloupes, se croient bien
payés de leur travail par quelques bouteilles de _sangara_,
c'est-à-dire, d'eau-de-vie.
De Rufisque, Brue s'avança dans un pays sablonneux, qui ne paraissait
pas néanmoins sans culture. Au milieu du chemin, il trouva un grand lac
d'eau saumâtre, formé par un petit ruisseau dont l'eau ne laissait pas
d'être fort douce, et sur le bord duquel il s'arrêta pour faire
rafraîchir son cortége. Ce lac, suivant le témoignage des habitans, se
décharge dans la mer entre le cap Vert, au nord, et le cap Manuel, au
sud. Il est rempli de poisson, qui est péché par une sorte de faucon,
avec autant d'adresse que par les Nègres. Brue tua un de ces animaux
dans le temps qu'il prenait son vol avec un poisson entre ses serres, de
la forme d'une sardine et du poids de trois ou quatre livres. Le lac
s'appelle _Sérères_, du nom de quelques tribus des Nègres qui habitent
les lieux voisins, et qui forment un peuple très-remarquable.
Ces Sérères, qui se trouvent principalement répandus autour du cap
Vert, sont une nation libre et indépendante, qui n'a jamais reconnu de
souverain. Ils composent, dans les lieux de leur retraite, plusieurs
petites républiques, où ils n'ont pas d'autres lois que celles de la
nature. Ils nourrissent un grand nombre de bestiaux. Brue prétend que la
plupart, n'ayant aucune idée d'un Être suprême, croient que l'âme périt
avec le corps; ils sont entièrement nus. Ils n'ont aucune correspondance
de commerce avec les autres Nègres. S'ils reçoivent une injure, ils ne
l'oublient jamais. Leur haine se transmet à leur postérité, et tôt ou
tard elle produit la vengeance. Leurs voisins les traitent de sauvages
et de barbares. C'est outrager un Nègre que de lui donner le nom de
_Sérère_. Ainsi ces hordes d'esclaves regardent comme une injure le
titre d'homme libre. Cette nation d'ailleurs est simple, honnête, douce,
généreuse et très-charitable pour les étrangers. Elle ignore l'usage des
liqueurs fortes. Ils enterrent leurs morts hors de leurs villages, dans
des huttes rondes, aussi bien couvertes que leurs propres habitations.
Après y avoir placé le corps dans une espèce de lit, ils bouchent
l'entrée de la hutte avec de la terre détrempée, dont ils continuent de
faire un enduit autour des roseaux qui servent de murs, jusqu'à
l'épaisseur d'un pied. L'édifice se termine en pointe, de sorte que ces
lieux de sépulture paraissent comme un second village, et que les tombes
des morts sont en beaucoup plus grand nombre que les maisons des
vivans. Comme les Sérères n'ont point assez d'industrie pour faire des
inscriptions ou d'autres marques sur ces monumens, ils se contentent de
mettre au sommet un arc et quelques flèches sur ceux des hommes, et un
mortier avec un pilon sur ceux des femmes: le premier marque
l'occupation des hommes, qui est presque uniquement la chasse; et
l'autre, celle des femmes, dont l'emploi continuel est de piler du riz,
du maïs ou du millet.
Il n'y a pas de Nègres qui cultivent leurs terres avec autant d'art que
les Sérères. Si leurs voisins les traitent de sauvages, ils sont bien
mieux fondés à regarder les autres Nègres comme des insensés, qui aiment
mieux vivre dans la misère et souffrir la faim que de s'accoutumer au
travail pour assurer leur subsistance. Leur langage est différent de
celui des Iolofs, et paraît même leur être tout-à-fait propre. Ils ont
pour boisson le vin de palmier.
Les Sérères reçurent le général français avec beaucoup d'humanité, et
lui présentèrent du couscous, du poisson, des bananes, avec d'autres
alimens du pays. Il partit si tard de leur village, que l'excès de la
chaleur le força de s'arrêter après avoir fait trois lieues; n'en ayant
pu faire que sept dans le courant de la journée, il arriva le soir dans
un village des Iolofs, qui était la résidence d'un des plus grands
marabouts, ou prêtres du pays. Ce saint nègre s'était attendu à
recevoir la visite et les présens du général français; mais il vit ses
espérances trompées. L'alcadi de Rufisque, et une femme mulâtre qui
avait suivi Brue avec quelques Français que la seule curiosité
conduisait, se mirent à genoux devant le marabout, et lui baisèrent les
pieds; après quoi il prit la main de la signora, l'ouvrit et cracha
dedans. Ensuite la lui faisant tourner trois fois autour de la tête, il
lui frotta de sa salive le front, les yeux, le nez, la bouche et les
oreilles, en prononçant, pendant cette opération, quelques prières
arabes. Il reçut leurs présens, et leur promit un heureux voyage. La
signora fut raillée de sa superstition à son retour, et de s'être laissé
oindre de la salive du vieux marabout.
Le jour suivant, comme la marche était fort lente, Brue se donnait le
plaisir de la chasse en chemin. Au milieu des bois, il découvrit les
traces de quelques éléphans, et bientôt il en aperçut dix-huit ou vingt,
les uns couchés comme un troupeau de vaches, d'autres occupés à baisser
des branches, dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. La
caravane n'en était pas à la portée du pistolet. Cependant, comme il ne
paraissait pas qu'ils y fissent attention, les gens du général leur
tirèrent quelques coups de fusil, auxquels ils ne parurent pas plus
sensibles qu'à la piqûre des mouches, apparemment parce que les balles
ne les touchèrent que par-derrière ou aux côtés, dans les endroits où
leur peau est impénétrable.
Ils arrivèrent le lendemain à Makaya, une des résidences du damel, qui
s'y était rendu pour recevoir les Français. Devant la porte du palais
ils trouvèrent une garde de quarante ou cinquante Nègres, avec un grand
nombre de guiriots ou de musiciens, qui se mirent à chanter les louanges
du général aussitôt qu'ils le virent à portée de les entendre. Les
grands-officiers se présentèrent pour le recevoir et l'introduire à
l'audience du roi. Il ne fut pas aisé à Brue, qui était d'une taille
puissante, de passer par la porte de ce Versailles du royaume de Cayor;
le guichet était si bas, qu'il était obligé de se courber beaucoup.
L'enclos contenait quantité de bâtimens, entre lesquels il y avait un
kalde ou une salle d'audience ouverte de tous côtés. Le damel y était
assis sur un petit lit dont la compagnie française lui avait fait
présent; il se leva lorsque Brue fut entré, et lui présentant la main,
il l'embrassa, avec beaucoup de remercîmens de s'être détourné si loin
de sa route pour le voir. Le général lui fit son compliment, et lui
offrit les présens de la compagnie, avec deux barils d'eau-de-vie.
L'ordre fut donné pour le traiter aux dépens de la cour, et pour
renvoyer à Rufisque les chevaux et les chameaux qu'il y avait loués. Il
fut conduit ensuite à l'audience des femmes du roi. Ce prince en avait
quatre légitimes, suivant la loi de Mahomet; mais ses concubines étaient
au nombre de douze, malgré les remontrances des marabouts. Un jour
qu'ils lui reprochaient cette intempérance, il leur répondit que la loi
était faite pour eux et pour le peuple, mais que les rois étaient
au-dessus. Cette réponse d'un petit prince barbare, et la réponse de
Samuel aux Juifs lorsqu'ils lui demandèrent un roi, prouvent quelle idée
on s'est faite, en tout temps, de la royauté, même dans les pays où il
semblait qu'on eût moins à en abuser.
Les femmes du damel ayant pris soin de fournir des provisions au
général, il se crut obligé de leur faire quelques présens. C'était le
roi qui se chargeait lui-même de ces détails lorsqu'il avait la raison
libre; mais sa passion pour l'eau-de-vie ne lui permettait pas d'être un
moment sans en boire; il était ivre aussi long-temps qu'il avait de
cette liqueur. Quatre jours se passèrent avant que le général pût le
trouver en état de l'entendre, et ses deux barils étaient déjà presque
épuisés.
Enfin Brue partit avec toutes les commodités que le prince lui avait
fait espérer pour son voyage, et après avoir pris les arrangemens les
plus favorables pour le commerce. Les bagages furent chargés, et l'on
partit sous la conduite d'un officier qui accompagna la caravane une
partie du chemin.
On arriva le soir dans un village où les gens du roi prirent un boeuf au
milieu du premier troupeau qui se présenta; ils enlevèrent de même une
vache et un veau: la chair en était excellente; mais les maîtres de ces
animaux firent leurs plaintes au général, qui leur donna, pour les
consoler, un ou deux flacons d'eau-de-vie. Le jour suivant, après s'être
mis en marche de grand matin, on s'arrêta vers midi pour faire reposer
l'équipage. Le hasard fit trouver un grand troupeau de vaches, dont le
lait fut d'autant plus agréable, qu'on n'avait apporté de Macaya que de
l'eau fort mauvaise. On arriva de bonne heure dans le village d'un
parent du roi, qui, étant averti de l'approche du général, vint
au-devant de lui avec un cortége de vingt cavaliers fort bien montés. Il
montait lui-même un cheval barbe de haute taille qui lui avait coûté
vingt esclaves. La journée suivante fut fort longue, mais au travers
d'un beau pays dont la plus grande partie était cultivée; on y voyait
des plaines entières couvertes de tabac. Le seul usage que les Nègres
fassent du tabac est pour fumer, car ils ne savent ni le mâcher, ni le
prendre en poudre.
On arriva le soir à Bieurt, à l'embouchure de la rivière de Sénégal,
près du fort Saint-Louis. Brue, dans un voyage assez court, n'avait pas
laissé de recueillir quelques observations sur les états du damel.