Les peuples d'Anterota sont également pauvres et féroces. Il

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BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.

ABRÉGÉ

DE

L'HISTOIRE GÉNÉRALE

DES VOYAGES;

Par J.-F. LAHARPE.

TOME DEUXIÈME.

[Illustration: Enseigne de l'éditeur]

PARIS,

MÉNARD ET DESENNE, FILS.

1825.

ABRÉGÉ DE

L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.

PREMIÈRE PARTIE.

AFRIQUE.

LIVRE TROISIÈME.

VOYAGES AU SÉNÉGAL ET SUR LES CÔTES D'AFRIQUE JUSQU'À SIERRA-LEONE.

CHAPITRE PREMIER.

Voyages de Cadamosto sur la rivière du Sénégal et dans les pays voisins.

Azanaghis. Tegazza. Côte d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de Gambra.

Après avoir parcouru les principales îles placées dans l'Océan

atlantique vis-à-vis le continent africain, et dont les Européens se

sont emparés à la même époque où ils commencèrent à reconnaître la côte

occidentale de cette partie du monde, nous allons, en retournant un peu

sur nos pas, suivre avec les voyageurs cette même côte, depuis le désert

de Sahara jusqu'à Sierra-Leone, où commence la Guinée proprement dite.

Avant de passer par le détroit de Gibraltar dans l'Océan qui baigne la

côte occidentale d'Afrique, on trouve, sur les bords de la Méditerranée,

les contrées connues autrefois des anciens, et qui forment ce que les

modernes ont appelé Barbarie; Alger et son domaine, qui est l'ancienne

Numidie; Tunis, qu'on croit être Carthage; Tripoli, la grande Syrte,

Barca, tout ce qui composait les possessions romaines jusqu'au mont

Atlas. Au-delà du détroit est le royaume de Fez, l'empire de Maroc,

autrefois la Mauritanie Tingitane; Dara, Tafilet, pays gouvernés jadis

par Syphax et par Bocchus, mais sous la dépendance ou la protection des

Romains, qui avaient poussé leurs conquêtes jusqu'au désert.

À l'orient, les Romains possédaient encore l'Égypte et la Nubie, et

connaissaient quelques ports de la mer Arabique. La grande région qu'ils

appelaient Éthiopie, et que nous nommons Abyssinie, ne leur était connue

que de nom. Elle ne l'est guère davantage aux modernes, qui pourtant en

ont fréquenté quelques ports, comme Adel, Zeyla, Souakem, etc., mais

n'ont que peu pénétré dans l'intérieur des terres. À l'égard de la côte

orientale d'Afrique, que nous avons vu découvrir par les Portugais

après qu'ils eurent doublé le cap des Tourmentes, et qui contient les

royaumes de Mosambique, de Quiloa, de Monbassa, de Mélinde, tout ce

qu'on appelle le Zanguébar et la côte d'Ajan, les commerçans de Tyr et

de Phénicie y descendaient par la voie beaucoup plus courte de la mer

Rouge, dans des temps dont il nous reste bien peu de traces. Nous avons

vu que, par la même voie, les Arabes ou Maures de la Mecque, ceux de

Barbarie, et plus récemment les Turcs, y venaient commercer quand les

Portugais y arrivèrent. Mais, quand ces mêmes Portugais, quand les

Anglais et les Français abordèrent en Guinée, ils n'y trouvèrent que des

Nègres et des serpens. Là commence donc pour nous la description d'une

nouvelle terre découverte par les modernes pour le malheur de ses

habitans, qui depuis n'ont pas cessé d'être vendus aux nations de

l'Europe pour exploiter les possessions du Nouveau-Monde et des îles de

la mer des Indes.

Avant de parler de la Guinée proprement dite, nous nous arrêterons

d'abord sur les pays voisins de la rivière de Sénégal, en remontant dans

l'intérieur des terres et dans les contrées situées entre cette rivière

et celle de Gambie.

Un Vénitien nommé _Cadamosto_, qui était au service de l'infant de

Portugal don Henri, et que nous avons cité à l'article des îles du cap

Vert et des Canaries, voyagea aussi sur les bords du Sénégal et de la

Gambie, et nous a laissé quelques détails sur ces contrées. La relation

de ses voyages, la plus ancienne des navigations modernes publiées par

ceux qui les ont faites, est un véritable modèle; elle ne perdrait rien

à être comparée à celle des plus habiles navigateurs de nos jours. Il y

règne un ordre admirable; les détails en sont attachans, les

descriptions claires et précises. On reconnaît partout l'observateur

éclairé. Parmi les choses qu'il a entendu dire, il s'en trouve, à la

vérité, qu'il est difficile de croire; on en verra quelques-unes de ce

genre dans l'extrait de sa relation qu'on va lire. Cadamosto a la bonne

foi de convenir lui-même de l'invraisemblance de ces sortes de récits;

mais ils étaient conformes au goût de son siècle, et sa relation eût

semblé dénuée d'intérêt s'il les eût omis.

Cadamosto observe d'abord qu'au sud du détroit de Gibraltar, la côte,

qui est celle de Barbarie, n'est pas habitée jusqu'au cap Cantin, d'où

l'on trouve, jusqu'au cap Blanc, une région sablonneuse et déserte, qui

est séparée de la Barbarie par des montagnes du côté du nord, et que ses

habitans nomment Sahara. Du côté du sud, elle touche au pays des Nègres,

et, dans sa largeur, elle n'a pas moins de cinquante ou soixante

journées. Ce désert s'étend jusqu'à l'Océan. Il est couvert de sable

blanc, si aride et si uni, que, le pays étant d'ailleurs fort bas, il

n'a l'apparence que d'une plaine jusqu'au cap Blanc, qui tire aussi son

nom de la blancheur de son sable, où l'on n'aperçoit aucune sorte

d'arbre ou de plante. Cependant rien n'est si beau que ce cap. Sa forme

est triangulaire, et les trois pointes qu'il présente sont à la distance

d'un mille l'une de l'autre.

Cadamosto parle ensuite des Azanaghis, peuples maures qui habitent,

cette partie du désert la plus voisine du Sénégal, et qu'on appelle

_Zanagha_, sans doute à cause du voisinage de ce fleuve, ainsi nommé par

les naturels du pays, et dont nous avons fait Sénégal. La partie de

l'Afrique que nous considérerons dans ce chapitre et dans les deux

suivans est entre le 8e et le 18e degrés de latitude nord.

Derrière le cap Blanc, dans l'intérieur des terres, on trouve à six

journées du rivage une ville nommée _Ouaden_, qui n'a pas de murs, mais

qui est fréquentée par les Arabes et les caravanes de Tombouctou et des

autres régions plus éloignées de la côte. Leurs alimens sont des dattes

et de l'orge. Ils boivent le lait de leurs chameaux. Le pays est si sec,

qu'ils y ont peu de vaches et de chèvres. Ils sont mahométans, et fort

ennemis du nom chrétien. N'ayant point d'habitations fixes, ils sont

sans cesse errans dans les déserts, et leurs courses s'étendent jusque

dans cette partie de la Barbarie qui est voisine de la Méditerranée. Ils

voyagent toujours en grand nombre, avec un train considérable de

chameaux, sur lesquels ils transportent du cuivre, de l'argent et

d'autres richesses, de la Barbarie et du pays des Nègres à Tombouctou,

pour en rapporter de l'or et de la malaguette, qui est une espèce de

poivre. Leur couleur est fort basanée. Les deux sexes ont pour unique

vêtement une sorte de robe blanche bordée de rouge. Les hommes portent

le turban à la manière des Maures, et vont toujours nu-pieds. Leurs

déserts sont remplis de lions, de panthères, de léopards et d'autruches,

dont l'auteur vante les oeufs, après en avoir mangé plusieurs fois.

Les Portugais établis dans le golfe d'Arguin commerçaient avec les

Arabes qui venaient sur la côte. Pour l'or et les Nègres qu'ils tiraient

d'eux, ils leur fournissaient différentes sortes de marchandises, telles

que des draps de laine et d'autres étoffes, des tapis, de l'argent et

des alkazélis[1]. Le prince fit bâtir un château dans l'île d'Arguin

pour la sûreté du commerce; et tous les ans il y arrivait des caravelles

de Portugal. Les négocians arabes menaient au pays des Nègres quantité

de chevaux de Barbarie, qu'ils y changeaient pour des esclaves. Un beau

cheval leur valait souvent jusqu'à douze ou quinze Nègres. Il ne faut

pas que nous soyons étonnés de cette disproportion, puisque parmi nous

un bon cheval coûte cent pistoles, et un bon soldat vingt écus. Les

Arabes y portaient aussi de la soie de Grenade et de Tunis, de l'argent

et d'autres marchandises pour lesquelles ils recevaient des esclaves et

de l'or. Ces esclaves étaient amenés à Ouaden, d'où ils passaient aux

montagnes de Barca, et de là en Sicile. D'autres étaient conduits à

Tunis et sur toute la côte de Barbarie; le reste venait dans l'île

d'Arguin, et chaque année il en passait sept ou huit cents en Portugal.

[Note 1: Espèce de vêtement.]

Avant l'établissement de ce commerce, les caravelles portugaises, au

nombre de quatre, et quelquefois davantage, entraient bien armées dans

le golfe d'Arguin, et faisaient pendant la nuit des descentes sur la

côte pour enlever les habitans de l'un et de l'autre sexe qu'elles

vendaient en Portugal. C'est ce que les Européens appellent le droit des

gens, lorsqu'ils sont les plus forts. Ils poussèrent ainsi leurs courses

au long des côtes jusqu'à la rivière de Sénégal, qui est fort grande, et

qui sépare le désert de la première contrée des Nègres de la côte[2].

[Note 2: Nous nous servons de cette expression pour

distinguer les Nègres de Guinée, les seuls dont nous nous

occupions dans le cours de cet ouvrage, des Nègres qui

habitent des contrées intérieures appelées par les

géographes _Nigritie_, qui tirent leur nom du grand fleuve

Niger.]

Les Azanaghis habitent plusieurs endroits de la côte au-delà du cap

Blanc. Ils sont voisins des déserts, et peu éloignés des Arabes

d'Ouaden. Ils vivent de dattes, d'orge et du lait de leurs chameaux.

Comme ils sont plus près du pays des Nègres que d'Ouaden, ils y ont

tourné leur commerce, qui se borne à tirer d'eux du millet et d'autres

secours pour la commodité de leur vie. Ils mangent peu, et l'on ne

connaît pas de nation qui supporte si patiemment la faim. Les Portugais

en enlevaient un grand nombre, et les aimaient mieux pour esclaves que

des Nègres. Il est vrai qu'on vient de dire qu'ils mangeaient peu; mais

l'esclave qui mange le moins n'est pas toujours le meilleur, même pour

l'avarice.

Cadamosto attribue une coutume fort singulière à la nation des

Azanaghis. Ils portent, dit-il, autour de la tête une sorte de mouchoir

qui leur couvre les yeux, le nez et la bouche; et la raison de cet usage

est que, regardant le nez et la bouche comme des canaux fort sales, ils

se croient obligés de les cacher aussi sérieusement que d'autres parties

auxquelles on attache la même idée dans des pays moins barbares; aussi

ne se découvrent-ils la bouche que pour manger.

Ils ne reconnaissent aucun maître; mais les plus riches sont distingués

par quelques témoignages de respect. En général, ils sont tous fort

pauvres, menteurs, perfides, et les plus grands voleurs du monde. Leur

taille est médiocre. Ils se frisent les cheveux, qu'ils ont fort noirs

et flottans sur leurs épaules. Tous les jours ils les humectent avec de

la graisse de poisson; et quoique l'odeur en soit fort désagréable, ils

regardent cet usage comme une parure. Ils n'avaient connu d'autres

chrétiens que les Portugais, avec lesquels ils avaient eu la guerre

pendant treize ou quatorze ans. Cadamosto assure que, lorsqu'ils avaient

vu des vaisseaux, spectacle inconnu à leurs ancêtres, ils les avaient

pris pour de grands oiseaux avec des ailes blanches, qui venaient de

quelques pays éloignés. Ensuite les voyant à l'ancre et sans voiles,

ils avaient conclu que c'étaient des poissons. D'autres, observant que

ces machines changeaient de place, et qu'après avoir passé un jour ou

deux dans quelque lieu, on les voyait le jour suivant à cinquante

milles, et toujours en mouvement au long de la côte, s'imaginaient que

c'étaient des esprits vagabonds, et redoutaient beaucoup leur approche.

En supposant que ce fussent des créatures humaines, ils ne pouvaient

concevoir qu'elles fissent plus de chemin dans une nuit qu'ils n'étaient

capables d'en faire dans trois jours; et ce raisonnement les confirma

dans l'opinion que c'étaient des esprits. Plusieurs esclaves de leur

nation que Cadamosto avait vus à la cour du prince Henri, et tous les

Portugais qui étaient entrés les premiers dans cette mer, rendaient

là-dessus le même témoignage.

Environ, six journées dans les terres au-delà d'Ouaden, on trouve une

autre ville nommée Tegazza, qui signifie caisse d'or, d'où l'on tire

tous les ans une grande quantité de sel de roche, qui se transporte sur

le dos des chameaux à Tombouctou, et de là dans le royaume de Melli. Les

Arabes vagabonds qui font ce commerce disposent en huit jours de toute

leur marchandise, et reviennent chargés d'or.

Le royaume de Melli est situé dans un climat fort chaud, et fournit si

peu d'alimens pour les bêtes, que, de cent chameaux qui font le voyage

avec les caravanes, il n'en revient pas ordinairement plus de

vingt-cinq. Aussi cette grande région n'a-t-elle aucun quadrupède. Les

Arabes mêmes et les Azanaghis y tombent malades de l'excès de la

chaleur. On compte quarante journées à cheval de Tegazza à Tombouctou,

et trente de Tombouctou à Melli. Tout le pays de Tombouctou qui est

situé dans la Nigritie touche au grand désert de Sahara, ou peut-être

même en fait partie. Il nous est fort peu connu, et celui de Melli

encore moins. Cadamosto ayant demandé aux Maures quel usage les

marchands de Melli font du sel, ils répondirent qu'il s'en consommait

d'abord une petite quantité dans le pays, et que ce secours était si

nécessaire à ces peuples situés près de la ligne, que, sans un tel

préservatif contre la putridité qui naît de la chaleur, leur sang se

corromprait bientôt. Ils emploient peu d'art à le préparer. Chaque jour

ils en prennent un morceau qu'ils font dissoudre dans un vase d'eau, et,

l'avalant avec avidité, ils croient lui être redevables de leur santé et

de leurs forces. Le reste du sel est porté à Melli en grosses pièces,

deux desquelles suffisent pour la charge d'un chameau. Là, les habitans

du pays le brisent en d'autres pièces, dont le poids ne surpasse pas les

forces d'un homme. On assemble quantité de gens robustes qui les

chargent sur leur tête, et qui portent à la main une longue fourche sur

laquelle ils s'appuient lorsqu'ils sont fatigués. Dans cet état, ils se

rendent sur le bord d'un grand fleuve dont l'auteur n'a pu savoir le

nom.

Lorsqu'ils sont arrivés au bord de l'eau, les maîtres du sel font

décharger la marchandise et placent chaque morceau sur une même ligne,

en y mettant leur marque; ensuite toute la caravane se retire à la

distance d'une demi-journée. Alors d'autres Nègres, avec lesquels ceux

de Melli sont en commerce, mais qui ne veulent point être vus, et qu'on

suppose habitans de quelques îles, s'approchent du rivage dans de

grandes barques, examinent le sel, mettent une somme d'or sur chaque

morceau, et se retirent avec autant de discrétion qu'ils sont venus. Les

marchands de Melli, retournant au bord de l'eau, considèrent si l'or

qu'on leur a laissé leur paraît un prix suffisant; s'ils en sont

satisfaits, ils le prennent et laissent le sel; s'ils trouvent la somme

trop petite, ils se retirent encore en laissant l'or et le sel, et les

autres, revenant à leur tour, mettent plus d'or ou laissent absolument

le sel. Leur commerce se fait ainsi sans se parler et sans se voir:

usage ancien qu'aucune infidélité ne leur donne jamais occasion de

changer. Quoique l'auteur trouve peu de vraisemblance dans ce récit, il

assure qu'il le tient de plusieurs Arabes, des marchands Azanaghis, et

de quantité d'autres personnes dont il vante le témoignage.

Il demanda aux mêmes marchands pourquoi l'empereur de Melli, qui est un

souverain puissant, n'avait point entrepris par force ou par adresse de

découvrir la nation qui ne veut ni parler ni se laisser voir. Ils lui

racontèrent que, peu d'années auparavant, ce prince, ayant résolu

d'enlever quelques-uns de ces négocians invisibles, avait fait assembler

son conseil, dans lequel on avait résolu qu'à la première caravane,

quelques Nègres de Melli creuseraient des puits au long de la rivière,

près de l'endroit où l'on plaçait le sel, et que, s'y cachant jusqu'à

l'arrivée des étrangers, ils en sortiraient tout d'un coup pour faire

quelques prisonniers. Ce projet avait été exécuté; on en avait pris

quatre, et tous les autres s'étaient échappés par la fuite. Comme un

seul avait paru suffire pour satisfaire l'empereur, on en avait renvoyé

trois, en les assurant que le quatrième ne serait pas plus maltraité;

mais l'entreprise n'en eut pas plus de succès: le prisonnier refusa de

parler; en vain l'interrogea-t-on dans plusieurs langues, il garda le

silence avec tant d'obstination, que, rejetant toute sorte de

nourriture, il mourut dans l'espace de quatre jours. Cet événement avait

fait croire aux Nègres de Melli que ces négocians étrangers étaient

muets. Les plus sensés pensèrent avec raison que le prisonnier, dans

l'indignation de se voir trahi, avait pris la résolution de se taire

jusqu'à la mort. Ceux qui l'avaient enlevé rapportèrent à leur empereur

qu'il était fort noir, de belle taille, et plus haut qu'eux d'un

demi-pied; que sa lèvre inférieure était plus épaisse que le poing, et

pendante jusqu'au-dessous du menton; qu'elle était fort rouge, et qu'il

en tombait même quelques gouttes de sang; mais que sa lèvre supérieure

était de grandeur ordinaire; qu'on voyait entre les deux ses dents et

ses gencives, et qu'aux deux coins de la bouche il avait quelques dents

d'une grandeur extraordinaire; que ses yeux étaient noirs et fort

ouverts; enfin que toute sa figure était terrible.

Cet accident fit perdre la pensée de renouveler la même entreprise,

d'autant plus que les étrangers, irrités apparemment de l'insulte qu'ils

avaient reçue, laissèrent passer trois ans sans reparaître au bord de

l'eau. On était persuadé à Melli que leurs grosses lèvres s'étaient

corrompues par l'excès de la chaleur, et que, n'ayant pu supporter plus

long-temps la privation du sel, qui est leur unique remède, ils avaient

été forcés de recommencer leur commerce. La nécessité du sel en était

établie mieux que jamais dans l'opinion des Nègres de Melli. Ces faits,

attestés avec les mêmes circonstances par beaucoup de voyageurs, ne sont

pas faciles à vérifier: s'ils sont vrais, cette bonne foi réciproque et

si constante dans le commerce des nations nègres prouve qu'il n'y a

point de meilleur lien que l'intérêt. Les uns avaient besoin de sel, et

les autres voulaient de l'or.

L'or qu'on apporte à Melli se divise en trois parts: une qu'on envoie

par la caravane de Melli à Kokhia, sur la route du grand Caire et de la

Syrie; les deux autres à Tombouctou, d'où elles partent séparément,

l'une pour Tret, et de là pour Tunis en Barbarie; l'autre pour Ouaden,

d'où elle se répand jusqu'aux villes d'Oran et d'One, le long du détroit

de Gibraltar, et jusqu'à Fez, Maroc, Arzila, Azafi et Messa, dans

l'intérieur des terres. C'est dans ces dernières places que les Italiens

et les autres nations chrétiennes viennent recevoir cet or pour leurs

marchandises. Enfin le plus grand avantage que les Portugais aient tiré

du pays des Azanaghis, c'est qu'ils trouvèrent le moyen d'attirer sur

les côtes du golfe d'Arguin quelque partie de l'or qu'on envoie chaque

année à Ouaden, et de se les procurer par leurs échanges avec les

Nègres.

Dans les régions des Maures basanés, il ne se fabrique point de monnaie.

On n'y en connaît pas même l'usage, non plus que parmi les Nègres. Mais

tout le commerce se fait par des échanges d'une chose pour une autre,

quelquefois de deux pour une. Cependant les Azanaghis et les Arabes ont,

dans quelques-unes de leurs villes antérieures, de petites coquilles qui

leur tiennent lieu de monnaie courante. Les Vénitiens en apportaient du

Levant, et recevaient de l'or pour une matière si vile. Les Nègres ont

pour l'or un poids qu'ils appellent _mérical_, et qui revient à la

valeur d'un ducat. Les femmes des déserts de Sahara portent des robes de

coton qui leur viennent du pays des Nègres, et quelques-unes des espèces

de frocs qu'on appelle _alkhazeli_; mais elles n'ont pas l'usage des

chemises. Les plus riches se parent de petites plaques d'or. Elles font

consister leur beauté dans la grosseur et la longueur de leurs

mamelles. Dans cette idée, à peine ont-elles atteint l'âge de seize ou

dix-sept ans, qu'elles se les serrent avec des cordes, pour les faire

descendre quelquefois jusqu'à leurs genoux. Opposez à cette coutume

celle des femmes d'Europe, qui mettent des corps de baleine pour faire

remonter leur gorge, et ces contrariétés dérangeront un peu les idées du

beau absolu. Les hommes montent à cheval, et font leur gloire de cet

exercice. Cependant l'aridité de leur pays ne leur permet pas de nourrir

un grand nombre de ces animaux, ni de les conserver long-temps. La

chaleur est excessive dans cette immense étendue de sables, et l'on y

trouve fort peu d'eau. Il n'y pleut que dans trois mois de l'année, ceux

d'août, de septembre et d'octobre. Cadamosto fut informé qu'il y paraît

quelquefois de grandes troupes de sauterelles jaunes et rouges, de la

longueur du doigt. Elles vont en si grand nombre, qu'elles forment dans

l'air une nuée capable d'obscurcir le soleil, et de douze ou quinze

milles d'étendue. Ces incommodes visites n'arrivent que tous les trois

ou quatre ans; mais il ne faut pas espérer de vivre dans les lieux où

l'armée des sauterelles s'arrête, tant elle cause de désordre et

d'infection. L'auteur en vit une multitude innombrable en passant sur

les côtes.

Après avoir doublé le cap Blanc, la caravelle portugaise qui portait

Cadamosto, continua sa course jusqu'à la rivière de Zanagha ou de

Sénégal. Cinq ans avant le voyage de Cadamosto, cette grande rivière

avait été découverte par trois caravelles du prince Henri, comme on l'a

vu dans le récit des premiers établissemens; et depuis ce temps-là il ne

s'était point passé d'année où le Portugal n'y eût envoyé quelques

vaisseaux.

La rivière de Sénégal a plus d'un mille de largeur à son embouchure, et

l'entrée en est fort profonde. Cependant des sables amoncelés par

l'action du cours des eaux, opposée à celle de la mer lorsqu'elle monte,

obligent les vaisseaux d'observer le cours de la marée pour entrer dans

le fleuve; on y remonte l'espace de soixante-dix milles, suivant le

témoignage que l'auteur en reçut d'un grand nombre de Portugais qui y

étaient entrés dans leurs caravelles. Depuis le cap Blanc, qui en est à

trois cent quatre-vingts milles, la côte se nomme _Anterota_, et borde

le pays des Azanaghis ou des Maures basanés. Cette côte est

continuellement sablonneuse jusqu'à vingt milles de la rivière.

Cadamosto fut extrêmement surpris de trouver la différence des habitans

si grande dans un si petit espace. Au sud de la rivière, ils sont

extrêmement noirs, grands, bien faits et robustes; le pays est couvert

de verdure et rempli d'arbres fruitiers. De l'autre côté, les hommes

sont basanés, maigres, de petite taille, et le pays sec et stérile.

Les peuples d'Anterota sont également pauvres et féroces. Ils n'ont pas

de villes fermées, ni d'autres habitations que de misérables villages,

dont les maisons sont couvertes de chaume. La pierre et le ciment ne

leur manqueraient pas, mais ils n'en connaissent pas l'usage. Le chef

n'a pas de revenu certain: mais les seigneurs du pays, pour gagner sa

faveur, lui font présent de chevaux et d'autres bêtes, telles que des

vaches et des chèvres. Ils y joignent différentes sortes de légumes et

de racines, surtout du millet. Il ne subsiste d'ailleurs que de vols et

de brigandages. Il enlève, pour l'esclavage, les peuples des pays

voisins. Il ne fait pas plus de grâce à ses propres sujets. Une partie

de ces esclaves est employée à la culture des terres qui lui

appartiennent: le reste est vendu, soit aux Azanaghis et aux marchands

arabes, qui les prennent en échange pour des chevaux, soit aux vaisseaux

chrétiens, depuis que le commerce est ouvert avec eux. Chaque Nègre peut

prendre autant de femmes qu'il est capable d'en nourrir. Le chef n'en a

jamais moins de trente ou quarante, qu'il distingue entre elles suivant

leur naissance et le rang de leurs pères. Il les entretient dans

certaines habitations huit ou dix ensemble, avec des femmes pour les

servir, et des esclaves pour cultiver les terres qui leur sont

assignées. Elles ont aussi des vaches et des chèvres, avec des esclaves

pour les garder. Lorsqu'il les visite, il ne porte avec lui aucune

provision, et c'est d'elles qu'il tire sa subsistance pour lui-même et

pour tout son cortége. Tous les jours, au lever du soleil, chaque femme

de l'habitation où il arrive prépare trois ou quatre couverts de

différentes viandes, telles que du chevreau, du poisson, et d'autres

alimens du goût des Nègres, qu'elle fait porter par ses esclaves au

logement du chef; de sorte qu'en s'éveillant il trouve quarante ou

cinquante mets qu'il se fait servir suivant son appétit. Le reste est

distribué entre ses gens. Mais, comme ils sont toujours en fort grand

nombre, la plupart sont toujours affamés. Il se promène ainsi d'une

habitation à l'autre pour visiter successivement toutes ses femmes: ce

qui lui procure ordinairement une nombreuse postérité. Mais, lorsqu'une

femme devient grosse, il n'approche plus d'elle. Tous les seigneurs

suivent le même usage.

Ces Nègres font profession de la religion mahométane, mais avec moins de

lumières et de soumission que les Maures blancs. Cependant les seigneurs

ont toujours près d'eux quelques Azanaghis, ou quelques Arabes pour les

exercices de leur culte; et c'est une maxime établie parmi les grands de

la nation, qu'ils doivent paraître plus soumis aux lois divines que le

peuple. Cette opinion, qui est assez généralement celle des grands de

toutes les nations, est-elle fondée sur la reconnaissance ou sur la

politique?

Les Nègres du Sénégal sont toujours nus, excepté vers le milieu du

corps, qu'ils se couvrent de peaux de chèvres, à peu près dans la forme

de nos hauts-de-chausses. Mais les grands et les riches portent des

chemises de coton que les femmes filent dans le pays. Le tissu de chaque

pièce n'a pas plus de six pouces de largeur; car ils n'ont pu trouver

l'art de faire leurs pièces plus larges. Ils sont obligés d'en coudre

cinq ou six ensemble, pour les ouvrages qui demandent plus d'étendue.

Leurs chemises tombent jusqu'au milieu de la cuisse. Les manches en sont

fort amples; mais elles ne leur viennent qu'au milieu du bras. Les

femmes sont absolument nues depuis la tête jusqu'à la ceinture, le bas

est couvert d'une jupe de coton qui leur descend jusqu'au milieu des

jambes. Les deux sexes ont la tête et les pieds nus; mais ils ont les

cheveux fort bien tressés, ou noués avec assez d'art, quoiqu'ils les

aient fort courts. Les hommes s'emploient comme les femmes à filer et à

laver les habits.

Le climat est si chaud, qu'au mois de janvier la chaleur surpasse celle

de l'Italie au mois d'avril; et plus on avance, plus on la trouve

insupportable. C'est l'usage pour les hommes et les femmes de se laver

quatre ou cinq fois le jour. Ils sont d'une propreté extrême pour leurs

personnes; mais leur saleté, au contraire, est excessive dans leurs

alimens. Quoiqu'ils soient d'une ignorance et d'une grossièreté

étonnante sur toutes les choses dont ils n'ont pas l'habitude, l'art et

l'habileté même ne leur manquent pas dans les affaires auxquelles ils

sont accoutumés. Ils sont si grands parleurs, que leur langue n'est

jamais oisive. Ils sont menteurs et toujours prêts à tromper. Cependant

la charité est entre eux une vertu si commune, que les plus pauvres

donnent à dîner, à souper, et le logement aux étrangers, sans exiger

aucune marque de reconnaissance.

Ils ont souvent la guerre, dans le sein de leur nation ou contre leurs

voisins. Leurs armes sont une espèce de bouclier qui est composé de la

peau d'une bête qu'ils nomment _danta_[3], et qui est fort difficile à

percer; la zagaie, sorte de dard qu'ils lancent avec une dextérité

admirable, armée de fer dentelé, ce qui rend les blessures extrêmement

dangereuses; une espèce de cimeterre courbé en arc, qui leur vient de la

Gambie; car s'ils ont du fer dans leur pays, ils l'ignorent, et leurs

lumières ne vont pas jusqu'à le pouvoir mettre en usage. Ils ont aussi

une sorte de javeline qui ressemble à nos demi-lances. Avec si peu

d'armes, leurs guerres sont extrêmement sanglantes, parce qu'ils portent

peu de coups inutiles. Ils sont fiers, emportés, pleins de mépris pour

la mort, qu'ils préfèrent à la fuite. Ils n'ont point de cavalerie,

parce qu'ils ont peu de chevaux. Ils connaissent encore moins la

navigation; et, jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils n'avaient jamais vu

de vaisseaux sur leurs côtes. Ceux qui habitent les bords de la rivière

ou le rivage de la mer ont de petites barques qu'ils nomment _zapolies_

et _almadies_, composées d'une pièce de bois creux, dont la plus grande

peut contenir trois ou quatre hommes. Elles leur servent pour la pêche,

ou pour le transport de leurs ustensiles au long de la rivière. Ces

Nègres sont les plus grands nageurs du monde, comme le sont en général

tous les peuples sauvages.

[Note 3: C'est l'hippopotame.]

Après avoir passé la rivière de Sénégal, Cadamosto continua de faire

voile le long de la côte, jusqu'au pays de _Boudomel_, qui est plus loin

d'environ huit cents milles. Toute cette étendue est une terre basse

sans aucune montagne. Boudomel est le nom du prince nègre qui régnait

sur cette côte.

L'auteur remarque qu'en ce pays les deux sexes sont également portés au

libertinage. Boudomel pressa beaucoup Cadamosto de lui apprendre quelque

secret pour satisfaire plusieurs femmes. Il était persuadé que les

chrétiens avaient là-dessus plus de lumières que les Nègres. Un

petit-maître français lui aurait répondu que le vrai moyen était de n'en

aimer aucune.

Boudomel était toujours accompagné d'environ deux cents Nègres; mais ce

cortége n'étant retenu près de lui par aucune loi, les uns se retirent,

d'autres viennent; et par la correspondance qui règne entre eux, les

places sont toujours remplies. D'ailleurs il se rend sans cesse à

l'habitation du prince quantité de personnes des habitations voisines. À

l'entrée de sa maison, on rencontre une grande cour qui conduit

successivement dans six autres cours avant d'arriver à son appartement.

Au milieu de chacune est un grand arbre pour la commodité de ceux que

leurs affaires obligent d'attendre. Tout le cortége du prince est

distribué dans ces cours suivant les emplois et les rangs. Mais, quoique

les cours intérieures soient pour les plus distingués, il y a peu de

Nègres qui approchent familièrement de la personne du prince. Les

Azanaghis et les chrétiens sont presque les seuls qui aient l'entrée

libre dans son appartement, et qui aient la liberté de lui parler. Il

affecte beaucoup de grandeur et de majesté. On ne le voit chaque jour,

au matin, que l'espace d'une heure. Le soir, il paraît pendant quelques

momens dans la dernière cour, sans s'éloigner beaucoup de la porte de

son appartement; et les portes ne s'ouvrent alors qu'aux grands du

premier ordre. Il donne néanmoins des audiences à ses sujets: mais c'est

dans ces occasions qu'on reconnaît l'orgueil des princes d'Afrique. De

quelque condition que soient ceux qui viennent solliciter des grâces,

ils sont obligés de se dépouiller de leurs habits, à l'exception de ce

qui leur couvre le milieu du corps. Ensuite, lorsqu'ils entrent dans la

dernière cour, ils se jettent à genoux en baissant le front jusqu'à

terre, et des deux mains ils se couvrent la tête et les épaules de

sable. Personne, jusqu'aux parens du prince, n'est exempt d'une si

humiliante cérémonie. Les supplians demeurent assez long-temps dans

cette posture, continuant de s'arroser de sable. Enfin, lorsque le

prince commence à paraître, ils s'avancent vers lui sans quitter le

sable et sans lever la tête. Ils lui expliquent leur demande, tandis

que, feignant de ne les pas voir, ou du moins affectant de ne les pas

regarder, il ne cesse pas de s'entretenir avec d'autres personnes. À la

fin de leurs discours, il tourne la tête vers eux, et, les honorant d'un

simple coup d'oeil, il leur fait sa réponse en deux mots. Cadamosto, qui

fut témoin plusieurs fois de cette scène, s'imagine que Dieu n'aurait

pas plus de respects à prétendre, s'il daignait se montrer à la race

humaine. Quand on voit le chef de quelques peuplades nègres écraser

ainsi de sa morgue ridicule ses sujets aussi misérables que lui, ceux

qui, chez les nations policées, sont élevés par leur rang au-dessus des

autres hommes, doivent sentir aisément que l'orgueil n'est pas la mesure

de la vraie grandeur.

La complaisance de Boudomel alla si loin pour Cadamosto, qu'il le

conduisit dans sa mosquée à l'heure de la prière. Les Azanaghis ou les

Arabes, qui étaient ses prêtres, avaient reçu ordre de s'y assembler. En

entrant dans le temple, avec quelques-uns de ses principaux Nègres,

Boudomel s'arrêta d'abord, et tint quelque temps les yeux levés au ciel.

Ensuite, ayant fait quelques pas, il prononça doucement quelques

paroles, après quoi, il s'étendit tout de son long sur la terre, qu'il

baisa respectueusement. Les Azanaghis et son cortége se prosternèrent et

baisèrent la terre à son exemple. Il se leva, mais ce fut pour

recommencer dix ou douze fois les mêmes actes de religion; ce qui prit

plus d'une demi-heure.

Aussitôt qu'il eut fini, il se tourna vers Cadamosto, en lui demandant

ce qu'il pensait de ce culte, et le priant de lui donner quelque idée de

la religion des chrétiens. Cadamosto eut la hardiesse de lui répondre en

présence de ses prêtres que la religion de Mahomet était fausse, et que

celle de Rome était la seule véritable. Ce discours fit rire les Arabes

et Boudomel. Cependant, après un moment de réflexion, ce prince dit à

Cadamosto qu'il croyait la religion des Européens fort bonne, parce

qu'il n'y avait que Dieu qui pût leur avoir donné tant de richesses et

d'esprit. Il ajouta que celle de Mahomet lui paraissait bonne aussi, et

qu'il était même persuadé que les Nègres étaient plus sûrs de leur salut

que les chrétiens, parce que Dieu était un maître juste; que, donnant

aux chrétiens leur paradis dans ce monde, il fallait que dans l'autre il

réservât de grandes récompenses aux Nègres qui manquaient de tout dans

celui-ci. Il y avait dans ce discours plus de sens qu'on n'en devait

attendre d'un despote nègre tel qu'on vient de le peindre.

La chaleur est si excessive dans les régions des Nègres, qu'il n'y croît

ni froment, ni riz, ni aucune sorte de grain qui puisse servir à leur

nourriture. Les vignes n'y viennent pas plus heureusement. Ils ont mis

leurs terres à l'épreuve en y jetant diverses semences qu'ils reçoivent

des vaisseaux portugais. Le froment demande un climat tempéré et de

fréquentes pluies qu'ils n'ont presque jamais, car ils passent neuf mois

sans voir tomber une goutte d'eau du ciel, c'est-à-dire depuis le mois

d'octobre jusqu'au mois de juin. Cependant ils ont du millet, des féves

et des noisettes de diverses couleurs. Leur féve est large, plate, et

d'un rouge assez vif. Ils en ont aussi de blanches. Ils plantent au mois

de juillet pour recueillir au mois de septembre. Comme c'est le temps

des pluies, les rivières s'enflent, et donnent à la terre une certaine

fécondité. Tout l'ouvrage de l'agriculture et de la moisson ne prend

ainsi que trois mois; mais les Nègres entendent peu l'économie, et sont

d'ailleurs trop paresseux pour tirer beaucoup de fruit de leur travail.

Ils ne plantent que ce qu'ils jugent nécessaire pour le cours de

l'année, sans penser jamais à faire des provisions qu'ils puissent

vendre. Leur méthode pour cultiver la terre est de se mettre cinq ou six

dans un champ, et de la remuer avec leurs épées, qui leur tiennent lieu

de hoyaux et de bêches. Ils ne l'ouvrent pas à plus de quatre pouces de

profondeur; mais les pluies lui donnent assez de fertilité pour rendre

avec profusion ce qu'on lui confie avec tant de négligence.

Leurs liqueurs sont l'eau, le lait, et le vin de palmier; ils tirent la

dernière d'un arbre qui se trouve en abondance dans le pays, et qui

n'est pas celui qui produit la datte, quoiqu'il soit de la même espèce.

Cette liqueur, qu'ils appellent _mighol_, en sort toute l'année. Il

n'est question que de faire deux ou trois ouvertures au tronc, et d'y

suspendre des calebasses pour recevoir une eau brune qui coule fort

lentement; car, depuis le matin jusqu'au soir, un arbre ne remplit pas

plus de deux calebasses: elle est d'un fort bon goût; et si l'on n'y

mêle rien, elle enivre comme le vin. Cadamosto assure que les premiers

jours elle est aussi agréable que nos meilleurs vins; mais elle perd cet

agrément de jour en jour, jusqu'à devenir aigre: cependant elle est plus

saine le troisième ou le quatrième jour que le premier, parce qu'en

perdant un peu de sa douceur, elle devient purgative. Cadamosto en

faisait usage et la trouvait préférable au vin d'Italie. Le mighol n'est

pas en si grande abondance que tout le monde en ait à discrétion; mais

comme les arbres qui le produisent sont répandus dans les campagnes et

les forêts, chacun se procure une certaine quantité de liqueur par son

travail, et les mieux partagés sont toujours les seigneurs qui emploient

plus de gens à la recueillir.

Les Nègres ont diverses sortes de fruits qui n'ont pas beaucoup de

ressemblance avec ceux de l'Europe, mais qui sont excellens, sans le

secours d'aucune culture, quoiqu'ils puissent être encore meilleurs, si

l'on prenait soin de les cultiver. En général, le pays est rempli

d'excellens pâturages et d'une infinité de beaux arbres qui ne sont pas

connus en Europe. On y trouve aussi quantité d'étangs ou de petits lacs

d'eau douce, remplis de poissons qui ne ressemblent point aux nôtres,

surtout d'un grand nombre de serpens d'eau que les Nègres nomment

_kalkatrici_.

Ils ont une huile dont ils font usage dans leurs alimens, sans que

l'auteur ait pu découvrir d'où ils la tirent, et de quoi elle est

composée: elle a trois qualités remarquables; son odeur, qui ressemble à

celle de la violette; son goût, qui approche de celui de l'olive; et sa

couleur, qui teint mieux les vivres que le safran.

On trouve dans le pays différentes sortes d'animaux, mais surtout une

prodigieuse quantité de serpens, dont quelques-uns sont fort venimeux.

Les plus grands, qui ont jusqu'à deux toises de longueur, n'ont pas

d'ailes, comme on a pris plaisir à le publier; mais ils sont si gros,

qu'on en a vu plusieurs qui avalaient une chèvre d'un seul morceau.

Le pays de Sénégal n'a pas d'autres animaux privés que des boeufs, des

vaches et des chèvres. Il ne s'y trouve pas de moutons, parce qu'ils ne

s'accommodent pas d'un climat si chaud. Ainsi la nature a pourvu,

suivant la différence des pays, à toutes les nécessités du genre humain.

Elle a fourni de la laine aux Européens, qui ne pourraient s'en passer

dans un pays aussi froid que celui qu'ils habitent; au lieu que les

Nègres, qui n'ont pas besoin d'habits épais dans leurs chaudes contrées,

ne peuvent élever des moutons; mais le ciel y supplée en leur donnant du

coton, qui convient mieux à leur pays. Leurs boeufs et leurs vaches

sont moins gros que ceux d'Italie; ce qu'il faut encore attribuer à la

chaleur. C'est une rareté parmi eux qu'une vache rousse; elles sont

toutes noires ou blanches, ou tachetées de ces deux couleurs. Les

animaux de proie, tels que les lions, les panthères, les léopards et les

loups, sont en grand nombre. Des éléphans sauvages y marchent en

troupes, comme les sangliers dans l'état de Venise; mais ils ne peuvent

jamais être apprivoisés comme dans les autres pays. Cet animal étant

fort connu, l'auteur observe seulement qu'il est d'une grosseur

extraordinaire. On en peut juger par les dents ou défenses qu'on en

apporte en Europe; mais il n'en a que deux de cette espèce à la mâchoire

inférieure, comme le sanglier, avec la seule différence que celles du

sanglier tournent la pointe en haut, et que celles de l'éléphant la

tournent en bas. Cadamosto avait cru, sur les récits communs, avant son

voyage, que les éléphans ne pouvaient plier les genoux, et qu'ils

dormaient debout; il déclare que c'est une étrange fausseté, et qu'il

les a vus non-seulement plier les genoux en marchant, mais se coucher et

se lever comme les autres animaux. On n'aperçoit jamais leurs grandes

dents avant leur mort. Quelque sauvages qu'ils soient naturellement, ils

ne font aucun mal lorsqu'ils ne sont point attaqués; mais si quelqu'un

les irrite, ils se défendent avec leur trompe, que la nature leur a

donnée à la place du nez, et qui est d'une excessive longueur: ils

l'étendent et la resserrent à leur gré; s'ils saisissent un homme avec

cet instrument redoutable, ils le jettent presque aussi loin qu'on jette

une pierre avec la fronde. C'est en vain qu'on croit pouvoir échapper

par la fuite. Ils sont d'une vitesse surprenante; les plus jeunes sont

ordinairement les plus dangereux. La portée des femelles n'est que d'un

petit à la fois; ils se nourrissent de feuilles d'arbres et de fruits,

qu'ils attirent jusqu'à leur bouche avec le secours de leur trompe.

L'auteur, pendant tout le séjour qu'il fit chez les Nègres, ne découvrit

pas d'autres quadrupèdes que ceux qu'on vient de nommer; mais il vit un

grand nombre d'oiseaux, et surtout quantité de perroquets, que les

Nègres haïssent beaucoup, parce qu'ils détruisent leur millet et leurs

légumes. Ces oiseaux ont beaucoup d'adresse à construire leurs nids; ils

ramassent quantité de joncs et de petits rameaux d'arbres dont ils

forment un tissu qu'ils ont l'art d'attacher à l'extrémité des plus

faibles branches; de sorte qu'y étant suspendu, il est agréablement

balancé par le vent. Sa forme est celle d'un ballon de la longueur d'un

pied. Ils n'y laissent qu'un seul trou pour leur servir de passage

lorsqu'ils veulent se garantir des serpens, à qui la pesanteur ne permet

pas de les attaquer dans cette retraite.

Les femmes des Nègres ont l'humeur fort gaie, surtout dans leur

jeunesse, et prennent beaucoup de plaisir à la danse et au chant. Le

temps de ce divertissement est la nuit, à la lueur de la lune.

Rien ne causait tant d'admiration à ces barbares que les arquebuses et

l'artillerie de la caravelle portugaise. Cadamosto ayant fait tirer un

coup de canon devant quelques Nègres qui étaient montés à bord, leur

effroi se fit connaître malgré eux par de violentes agitations, et parut

croître encore lorsqu'il leur eut déclaré que d'un seul coup de cette

furieuse machine il pouvait ôter la vie en un instant à cent Maures.

Après être un peu revenus de leur frayeur, ils déclarèrent à leur tour

qu'une chose si pernicieuse ne pouvait être que l'ouvrage du diable.

Leur étonnement fut plus doux lorsqu'ils entendirent le son d'une

cornemuse. Les différentes parties de cet instrument leur firent croire,

d'abord que c'était un animal qui chantait sur différens tons.

Cadamosto, riant de leur simplicité, les assura que c'était une simple

machine, et la mit entre leurs mains sans être enflée. Ils reconnurent

que c'était effectivement l'ouvrage de l'art; mais ils demeurèrent

persuadés que des sons si doux et si variés ne pouvaient venir que du

pouvoir divin, en donnant pour raison qu'ils n'avaient rien entendu de

semblable. Tout leur paraissait également admirable, jusqu'aux moindres

instrumens du vaisseau. Ils répétaient sans cesse que les Européens

devaient être des sorciers beaucoup plus habiles que ceux de leur pays,

et peu inférieurs au diable même; que les voyageurs de terre trouvaient

de la difficulté à tracer le chemin d'une place à l'autre; au lieu

qu'avec leurs vaisseaux, ceux-là ne manquaient pas leur route sur mer, à

quelque distance qu'ils fussent de la terre.

Les Nègres sucent le miel dans la gaufre, et laissent la cire comme une

chose inutile. L'auteur, ayant acheté d'eux quelques ruches, leur apprit

la manière d'en tirer du miel, et leur demanda ensuite ce qu'ils

croyaient qu'on pût faire du reste. Ils répondirent qu'ils ne le

croyaient bon à rien. Mais ils furent fort surpris de lui en voir faire

de la bougie, qu'il alluma en leur présence. Les blancs,

s'écrièrent-ils, n'ignorent rien.

Un si long séjour ayant donné l'occasion à l'auteur de connaître la plus

grande partie du pays, il résolut, après avoir acheté quelques esclaves,

de doubler le cap Vert pour faire de nouvelles découvertes et tenter la

fortune. Il se souvenait d'avoir entendu dire au prince Henri qu'au-delà

du Sénégal il y avait une autre rivière nommée Gambra (Gambie), d'où

l'on avait déjà rapporté quantité d'or, et qu'on ne pouvait faire ce

voyage sans acquérir d'immenses richesses. Une si belle espérance lui

fit regagner sa caravelle et mettre aussitôt à la voile.

Un jour au matin, il découvrit deux bâtimens dont il s'approcha: l'un

appartenait à Antonio Uso Dimarco, gentilhomme génois, et l'autre à

quelques Portugais qui étaient au service du prince Henri. Ils

s'avançaient de concert vers les côtes d'Afrique, dans le dessein de

passer le cap Vert, et de chercher fortune en faisant de nouvelles

découvertes. Ils firent voile ensemble vers le sud, sans cesser de voir

la terre, et dès le jour suivant ils découvrirent le cap.

Après avoir doublé le cap Vert, ils continuèrent leur course, en

conservant toujours la vue de la terre. Ce côté du cap forme un

golfe. La côte en est basse et couverte de beaux arbres, dont la verdure

s'entretient sans cesse, c'est-à-dire que, des feuilles nouvelles

succédant sans intervalles à celles qui tombent, on ne s'aperçoit

jamais, comme en Europe, que les arbres se flétrissent. Ils sont si près

de la mer, qu'on s'imaginerait qu'ils en sont arrosés. La perspective

est si belle, qu'après avoir navigué à l'est et à l'ouest, l'auteur

déclare qu'il n'a jamais rien vu de comparable. Le pays est arrosé de

plusieurs petites rivières dont on ne peut tirer aucun avantage, parce

qu'il est impossible aux vaisseaux d'y entrer.

Enfin ils arrivèrent à l'embouchure d'une fort grande rivière. Dans sa

moindre largeur, elle n'avait pas moins de trois ou quatre milles, et

rien ne paraissait s'y opposer à la navigation. Ils y entrèrent avec

confiance, et le jour suivant ils apprirent que c'était la rivière de

Gambie.

[Illustration: À la proue de chaque almadie, un nègre couvert d'un

bouclier rond, observait les objets et les événemens.]

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2) · 第 1 / 23 段