Le mariage d’Annie avait été fixé à la fin d’avril, au temps où l’île
pare de fleurs la mince couche de terre végétale tendue comme un manteau
sur ses assises de granit. Ces quelques semaines furent employées par M.
Lemarquier aux démarches que nécessitait l’établissement de sa
pupille--généreusement dotée grâce à feu le moustier de Saint-Hilaire;
le lieutenant Mortimprez, de son côté, cherchait un autre embarquement.
Cette perspective du prochain départ d’Armand, si tôt après la terrible
aventure où il avait failli perdre la vie, apportait une ombre à la
félicité d’Annie. Il y en avait une autre: la jeune mariée habiterait à
Port-Joinville, dans la maison de ses beaux-parents, où Jeannette se
réjouissait de l’accueillir en grande sœur. Mais alors... le vieux
braconnier resterait donc tout seul dans sa maison de la Pointe? Il s’y
trouverait bien abandonné, bien malheureux, après les mois qu’il y avait
vécu entouré des soins tendres de l’enfant sauvée par lui jadis; et ces
parages de la soixante-dixième année, qu’il abordait maintenant après un
hiver assez pénible, sont un cap difficile à doubler pour ceux qui ont
usé leur vie sur la mer. Le pêcheur n’avait plus ses yeux de pygargue,
se jouant de la nuit et des brumes; sa main était moins ferme, et son
pas plus lourd; il traînait un catarrhe emplissant d’échos, au matin, la
maisonnette de la falaise... Qu’allait-il devenir, quand Annie l’aurait
quitté?
Qu’il habitât la Meule, il n’y fallait pas songer: les affectueuses
instances des Lemarquier s’étaient vingt fois butées contre une
obstination puérile, mais indomptable, de solitaire à qui, eût-on dit,
la vie des agglomérations faisait peur, depuis plus de vingt années que
sa vie s’écoulait entre les planches de sa barque ou sur son coin de
grève rocheuse. Habiter Port-Joinville, même pour se trouver proche de
sa fille, le bonhomme n’en voulait pas entendre parler davantage. Dans
ces conditions, que faire? Soucieuse, Annie se posait cette question
sans y trouver de réponse satisfaisante.
Trois semaines environ avant le jour fixé pour la bénédiction nuptiale,
Annie songeait mélancoliquement à ces choses, en pliant les chemises du
vieillard, qu’elle venait de repasser après les avoir minutieusement
raccommodées. Ç’avait été un important travail, mais la jeune fille
tenait à mettre en état toute la garde-robe de son «grand-père»,
lingerie et vêtements, avant que de le quitter. Et maintenant elle se
trouvait en face d’une imposante pile d’objets de toutes les couleurs,
fleurant bon l’iris et le fer chaud.
Pour ranger tout cela, Annie se dirigea vers l’armoire du bonhomme. Elle
ouvrit grands les panneaux taillés en pointes de diamants dans
l’épaisseur d’un bois robuste noirci par le temps. Et elle commença de
placer par catégories: sur cette planche les chemises; là, les
mouchoirs... dans ce tiroir, les cache-nez... Tiens! en voici un qui
glisse... Il existe un trou par là?
Annie plongea ses doigts par l’ouverture, et ramena le cache-nez couvert
de fine sciure de bois: dans ce coin, il y avait donc à l’œuvre des
«cossons»--ces petits vers blancs dont les mâchoires microscopiques
viennent à bout des plus puissantes boiseries. Pour apprécier l’étendue
du ravage, la jeune fille explora la planche attaquée: derrière le
tiroir elle trouva, sur un lit de poussière, une photographie qu’elle
examina au grand jour.
C’était une jeune Islaise en costume du dimanche, un paroissien à la
main. Elle portait, sur la robe noire, la courte pèlerine ronde
emboîtant le haut du corps jusqu’au niveau des coudes, et sous la
fanchon de soie, noire aussi, le petit bonnet blanc à bordure tuyautée,
retenu au menton par un nœud de mousseline empesée. La photographie
était de qualité inférieure, et déjà effacée à demi; pas assez ternie
cependant pour qu’on ne pût reconnaître dans ce visage de jeune fille
les traits massifs et surtout le nez vigoureux de Damase Valmineau.
Annie considérait avec perplexité sa trouvaille, quand une ombre
s’interposa entre elle et le jour: solide encore, bien qu’un peu voûté
maintenant, le braconnier revenait de la mer. Il déposa ses pièges à
terre, et s’approcha de sa petiote avec un sourire qui s’éclipsa dès
qu’il vit ce qu’elle regardait:
--Où as-tu trouvé ça?
--Dans votre tiroir, grand-père, en rangeant vos effets.
--Je croyais l’avoir détruite, cette image de malheur!
--Elle avait glissé derrière un tiroir... J’ai regardé parce qu’il y a
des cossons...
L’Islais prit le carton, le jeta à terre avec un grognement semblable à
ceux qui lui étaient familiers autrefois. Mais Annie ne s’émouvait pas
aisément, et savait à quoi s’en tenir quant aux dehors épineux de son
père adoptif. Elle ramassa avec tranquillité la photographie, et
demanda, de sa voix frêle, comme s’il ne s’agissait pas de soulever la
lourde dalle d’un passé remontant déjà à vingt années:
--Qui est-ce?
--Rien.
--Voyons, grand-père... Je vois bien que c’est une jeune fille...
--Ça doit te suffire.
Doucement obstinée, parce que le bonhomme paraissait plus fâché que
triste, Mlle Lauroy poursuivit:
--... Et qu’elle vous ressemble...
--Ah! tu as trouvé ça toute seule? Et bien, oui! c’est une fille que
j’ai... c’est-à-dire que j’ai eue dans les temps.
L’Islais se tut. Décidé à n’en pas dire plus, il enfonça énergiquement
son béret sur ses oreilles, d’où se hérissaient des poils blancs. Et,
sans l’atteindre, il allongea un coup de sabot au chat, qui le regardait
avec des prunelles en forme de larges amendes.
* * * * *
C’était fête chez M. Lemarquier quand Annie y venait apporter, en des
visites toujours jugées trop fugitives, un rayon de la gaieté qui avait,
pendant plusieurs années, éclairé la villa. Cet après-midi-là, le savant
repoussa avec joie ses papiers pour sourire à sa pupille, qui déjà
s’était jetée au cou de Madeleine. Sur un ton d’affectueux reproche il
morigéna:
--Comme tu es rare, fillette, en ces temps-ci!
--Parrain, Armand est très exigeant... répondit la mignonne fiancée
toute rose. Songez donc qu’avant six semaines il sera de nouveau en
voyage... et quel voyage! L’Australie!
--C’est trop juste, mon enfant, et ta petite mère et moi nous comprenons
les choses, sois-en sûre. Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui?
--Une singulière histoire, dont jamais je ne me serais doutée. Comment
trouvez-vous ce portrait, petite mère?
La jeune fille sortit de son sac la photographie jaunie.
--Je l’ai découverte dans l’armoire de grand-père, en rangeant son
linge. Il a paru très mécontent, et se serait certainement mis en
colère, s’il n’était devenu un aussi bon chrétien. Je demeure saisie de
ce qu’il m’a dit! J’ai cru comprendre qu’il a une fille avec laquelle il
serait brouillé... Avez-vous entendu parler de cela?
Or, Mlle Lemarquier avait reçu jadis les confidences du bonhomme, en un
jour d’expansion, tandis qu’elle pansait la cheville meurtrie. Elle
raconta donc l’histoire de la Josine, son mariage avec un terrien, et la
quasi-malédiction qu’avait prononcée contre le coupable le pêcheur
révolté par cet acte d’indépendance, où il voyait un désaveu de toute sa
race. Madeleine dit encore que celle femme était mariée «en grande
terre», à Challans; qu’elle devait avoir plusieurs enfants, dont elle
avait essayé d’envoyer des nouvelles au grand-père, qui était demeuré
muet, tel qu’un homard.
Annie écoutait, son menton dans sa main fine. Quand la fille du
professeur se tut:
--Petite mère, savez-vous ce qu’il faut? Que cette Josine revienne dans
l’île, avec son mari et ses enfants; nous réconcilierons mon père Damase
avec eux, et il habitera sous leur toit. D’ailleurs, ces brouilles
interminables, ce n’est pas chrétien; il ne peut pas retourner vers le
bon Dieu sans avoir réglé cette affaire-là.
Elle parlait avec une vivacité qui fit sourire ses bienfaiteurs.
--Comme tu arranges tout cela, petite fée! dit Madeleine. Mais ces gens,
que veux-tu qu’ils fassent dans l’île? Ce ne sont pas des marins...
--Vous savez bien que la plaine de Saint-Sauveur est cultivée en blé.
Hier, en allant à Port-Joinville, Armand m’a montré, à Ker-Bossy, près
du Moulin-Cassé, une petite ferme qui est à vendre en ce moment. On n’en
veut pas cher... ils pourraient peut-être l’acheter?
Plus bas, comme confuse de sa charitable intervention, la jeune fille
ajouta:
--Au besoin, je serais heureuse de les y aider... pour que le digne
homme qui m’a sauvée puisse terminer sa vie en famille... Vous m’avez
donné les moyens d’être bonne, parrain chéri, et c’est si doux!
Ému, le vieillard embrassait sa pupille:
--Tu as toutes les délicatesses, mignonne; nous verrons cela; s’il y a
une bonne œuvre à faire, nous en réclamons notre part. Toutefois, avant
que de tenter un rapprochement entre le père et la fille, il convient
d’en examiner les chances. Qui de nous connaît Josine?
Les fronts se rembrunirent. On n’avait sur son caractère que les données
les plus vagues, personne ne savait même le nom de son mari. Madeleine
eut une inspiration:
--Évidemment, ces événements sont de beaucoup antérieurs à notre arrivée
dans l’île; mais Malvina pourra nous renseigner sans doute.
Annie courut arracher la vieille Islaise à ses fourneaux. La bonne femme
arriva en hâte, prit avec un vague respect l’image que Madeleine lui
présentait.
--Savez-vous qui c’est, Malvina? demanda Mlle Lemarquier.
--Ça, Mademoiselle, déclara tout net la Vendéenne, ça c’est Josine, la
fille au braconnier de la mer.
--Vous êtes sûre?
--Y a pas à se tromper. Mais dame! le portrait n’a pas été tiré d’hier.
Il y a bien vingt ans de cela: c’était avant que son père ne la renvoie.