Les traités de météorologie impriment le renseignement suivant:
«En janvier, l’alizé du Nord-Est, apportant les poussières du désert,
reprend, pendant trois semaines, la prépondérance sur la mousson. Le
début de cette période est le temps où, le plus généralement, les
cyclones se produisent dans l’Atlantique austral.»
Or, savez-vous ce que représentent, dans la cruelle réalité, ces
quelques lignes à peine remarquées par l’œil du lecteur? Une terrible
somme de périls, de souffrances et de deuils.
Un 10 janvier, vers 8 heures du soir, le trois-mâts barque
_Étoile-du-Sud_, capitaine Vibrac, lieutenant Mortimprez, armateur Louis
Gernon, de Port-Joinville, fut assailli, avant que d’avoir pu atteindre
Bahia, par une tourmente soudaine et brutale, qui emporta les voiles
supérieures, comme autant d’oiseaux effarés. Le navire se défendit avec
vigueur, et peut-être serait-il sorti victorieux de cette lutte inégale,
aggravée encore par l’obscurité, si le roulis auquel il était soumis
n’avait désarrimé un lot des lingots de cuivre chargés à Valparaiso. Ce
bélier eut tôt fait d’ouvrir dans le vaigrage une brèche par laquelle se
rua une masse d’eau tourbillonnante: en cinq minutes le voilier coula à
pic, entraînant dans l’abîme une partie de l’équipage et le capitaine,
qui pleurait de désespoir à son banc de quart.
Quand l’aube se leva, exquisément transparente, vêtue de nacre et d’or,
elle éclaira un canot ballotté par les houles d’une mer toute
frémissante encore du cyclone nocturne. La barre était tenue par Armand
Mortimprez, lui quatorzième naufragé. Les ressources du bord
comprenaient trente litres d’eau saumâtre, cinquante kilos de biscuits
et vingt de conserves--et l’on était à quelque douze cents milles de la
terre la plus proche.
Armand fit d’abord établir un bout de toile sur le mâtereau de secours,
mais bientôt la boussole de poche du jeune officier lui montra que le
vent pousserait l’embarcation rapidement vers le Sud-Ouest, sans que le
peu de vivres qu’il avait lui permît d’espérer atteindre la côte
brésilienne. Comme on avait chance, au contraire, d’être drossé par le
courant sur la route des navires allant d’Europe au Cap, mieux valait se
laisser entraîner dans cette direction.
Alors commença pour les naufragés un inénarrable martyre. La mer,
pesante et bleue, ressaisie par le grand calme des Tropiques, berçait
d’un rythme câlin ceux qu’elle avait condamnés à la mort lente. Le
lieutenant, veillant à l’économie des pauvres vivres, s’employait de son
mieux à soutenir le moral des hommes. Par habitude professionnelle, pour
s’obliger, aussi, à une discipline dans l’effroyable vide de ces
journées d’agonie, il tenait sur son carnet le «journal du bord».
_12 janvier._--En dérive... Annie, ma douce Annie... la reverrai-je
jamais? et les chers miens? Que Dieu nous garde!
_14 janvier._--Les provisions, strictement rationnées, peuvent durer
trois semaines au plus. Serons-nous secourus avant qu’elles ne soient
épuisées?
_17 janvier._--Aperçu ce matin, à six milles, vapeur gouvernant plein
Sud. Nous avons appelé, fait des signaux avec la chemise rouge de
Loyéras. Il est passé sans nous voir.--Je fais diminuer les rations.
_18 janvier._--Les hommes s’affaiblissent, Vertou et Piquart
délirent... Mon Dieu, ayez pitié!...
_24 janvier._--Il y a quinze jours que notre capitaine s’est englouti
avec le bateau. Je les pleure tous deux.
_26 janvier._--Piquart est mort ce matin avant l’aube, dans le froid
glacial de la nuit. Paix à son âme!
_27 janvier._--Des requins nous suivent. Qui de nous le premier leur
servira de pâture?
_28 janvier._--Vertou a trépassé tout à l’heure dans un accès de
fièvre. Dieu bon, voyez notre détresse!... Je ne reverrai pas Annie.
_29 janvier._--Nous n’avons plus d’eau douce. Je voulais faire
immerger les corps, Loyéras et d’autres s’y sont opposés. A leurs
regards furtifs, je devine leurs pensées. Seigneur, ce que la faim
peut faire des hommes est affreux! L’eau de mer est atroce à boire.
_30 janvier._--Tué à coups de crocs un gros requin. Nous avons eu
grand mal à le hisser à bord, dans l’état d’épuisement où nous sommes.
Voilà des vivres. J’ai confié les corps de nos malheureux camarades à
l’abîme... Aussi loin que s’étende la vue, la mer est déserte,
toujours.
_3 février._--Le requin a été rongé jusqu’à la carcasse. Nous avons
vécu quatre jours sur cette chair, d’ailleurs infecte.
_6 février._--Je ne remonte plus ma montre. A quoi bon, puisque nous
allons mourir là, dans ce canot, tout seuls sur la mer immense, sans
un prêtre pour nous bénir...
_8 février._--Bu quelques gouttes d’eau salée. Est-ce un soulagement
ou une torture?
Le lieutenant Mortimprez laissa échapper son crayon, que ses doigts
n’avaient plus la force de tenir. Il considéra sa chaloupe, où ses
hommes affalés sur les bancs dormaient, pour moins souffrir de leur
estomac tenaillé. Alors, après un regard au ciel, il haussa la voix:
--Que les Islais se lèvent!
Huit hommes, huit fantômes, se dressèrent avec effort. Armand
poursuivit, exprimant la pensée qui avait mûri en lui pendant ces
journées de douleur:
--Garçons, nous sommes à bout. Plus d’espoir, si la Sainte Vierge ne
nous prend en sa garde. Faisons un vœu à Notre-Dame de la Meule.
Approbatif, un murmure frémit; ce n’était qu’un murmure, car les gorges
se refusaient presque au langage. Sa casquette ôtée, levant sa main
droite, le lieutenant reprit, lentement, pour donner aux moribonds le
temps de répéter après lui les phrases de l’invocation:
--Nous tous, marins islais en péril de mort... épuisés, mais le cœur
fidèle... nous demandons humblement le secours de Marie... Et nous
faisons vœu, si nous revoyons notre terre natale... d’aller entendre la
Messe à la chapelle de la Meule... en caleçon et pieds nus... Au nom du
Père... du Fils... et du Saint-Esprit...
--Ainsi-soit-il...
Le vent du large saisit la prière, l’entraîna dans sa course, l’emporta
vers Marie, protectrice des matelots.
* * * * *
Cependant l’île, la triste île isolée à l’écart du sol vendéen, vivait
dans l’angoisse quant au sort de ses enfants. L’_Étoile-du-Sud_ devait
relâcher à Bahia pour la mi-janvier au plus tard: aucun câblogramme
n’était venu apprendre à l’armateur que son bateau avait franchi sain et
sauf la redoutable étape du cap Horn. Pas davantage Armand n’avait-il,
comme il faisait à chacune de ses escales, envoyé une dépêche à Annie
pour la prévenir qu’il lui écrivait. Aussi la petite fiancée
ressentait-elle cruellement l’anxiété qui s’appesantissait sur les
familles tourmentées, au long des jours.
Ces jours, en se réunissant, firent des semaines, qui lentement
tombèrent au gouffre du temps. Janvier se déroula froid et morne, vêtu
de brumes, secoué de rafales qui parcouraient l’île en hurlant au seuil
des maisons blanches. Février suivit, escorté par une pluie cinglante
dont le rideau s’épaississait sur la mer démontée. Des images funèbres,
tableaux de tempêtes semblables à celle où avait péri l’_Antoinette_, et
dont maintenant l’_Étoile-du-Sud_ peut-être était la proie, hantaient
l’esprit d’Annie. La maison de la Meule, à l’unisson de son tourment,
était dominée par une inquiétude qui, pour M. Lemarquier, prenait déjà
presque figure de funèbre assurance. Le braconnier était redevenu
taciturne comme aux plus mauvais jours.
Le 8, Mlle Lauroy n’y tint plus. Jetant sur ses épaules le noir manteau
des Islaises, elle dit à Madeleine, en appuyant sur elle son regard
voilé de larmes:
--Petite mère, je suis à bout de courage. Je vais monter à la chapelle
un moment...
--Veux-tu que je t’accompagne, ma chérie?
--Je... j’aimerais mieux être toute seule...
Mlle Lemarquier serra sur son cœur l’enfant douloureuse:
--Va, ma petite. Nous serons par la pensée avec toi. Et tu sais, il faut
espérer toujours...
Annie s’enfuit dans un sanglot.
Courbée contre la tempête dont la rage s’opposait à son dessein, la
jeune fille escalada la falaise. Parvenue au sommet, sur l’étroit
plateau dont nul mouton, aujourd’hui, ne tondait l’herbe courte, elle
demeura un moment immobile, appuyée au mur bas de la chapelle, et malgré
tout impressionnée par la splendeur du spectacle qui s’offrait à elle. A
ses pieds l’eau bouillonnait entre les falaises fermant le petit port;
sur les récifs torturés de la conche Pissot, la mer s’acharnait en un
savonnement blanc ininterrompu, d’où jaillissaient, fleurs grondantes et
mortelles, des panaches d’écume de dix mètres de hauteur. Un rayon de
soleil, glissant obliquement sous le ventre cotonneux des nuages, glaça
de gris perle, soudain, au large, les vagues plombées... Annie frissonna
d’horreur à la pensée du drame qui sans doute se jouait à des milliers
de lieues, sur une mer ravinée et mugissante comme celle-ci.
Défaillante, elle entra dans la chapelle; la tourmente claqua sur elle
la porte, en un choc sourd qui ébranla l’humble édifice.
Bien humble, en effet, guère plus haut qu’une barque retournée, tout
ramassé et massif sous son toit de tuiles. En ce lieu, et à cette
hauteur, les fantaisies architecturales ne sont pas de mise: la chapelle
de la Meule ressemble plutôt à une grange de village qu’à la basilique
de Lourdes. Mais depuis le XVe siècle elle remplit parmi les tempêtes
son rôle touchant et grandiose: elle est la demeure de la Vierge qui
sauve les marins en péril, elle abrite la prière des femmes éplorées.
Quatre bancs suffisent à remplir la nef minuscule; en quelques pas Annie
fut au chœur. Elle tomba à genoux tout près des lattes blanches, qui,
montant vers le plafond de bois peint, isolent l’autel. Ardente,
devançant, en un élan de tout l’être, l’infirmité des mots, la
supplication de la petite fiancée s’envola, en faveur de celui qui, à
l’autre bout du monde, était livré aux hasards cruels de la mer. Prière
qui était singulièrement à sa place dans cette chapelle de marins,
pauvre et simple comme ceux qui l’avaient édifiée, et dont tout
l’ornement consiste en de naïfs _ex-voto_, dundee-chalutier aux prises
avec un «coup de temps», et grands longs-courriers naviguant toutes
voiles dehors, oiseaux blancs aux ailes étendues, sur une mer
candidement bleue.
Terminée l’invocation où celle avait mis toute son âme, Annie se laissa
tomber sur un banc, et ses doigts cherchèrent son chapelet. Le vent
sifflait droit sur la façade trapue, secouant les petites fenêtres,
guère plus larges que les hublots d’un navire; mais l’effort de la
rafale s’épuisait en vain contre la chapelle. Peu à peu gagnée par le
calme qui montait dans la solitude, et que favorisait la tonalité
blanche et bleue du modeste oratoire de Marie, Annie connut que la
sécurité, fille de la confiance et de la foi, pénétrait en son cœur.
Tandis qu’elle se trouvait là, aux pieds de la Vierge, qui la protégeait
contre la fureur de la bourrasque, Armand, qu’elle avait si tendrement
recommandé à la bonne Mère, et qui lui-même avait à coup sûr imploré
dans le péril l’aide de Notre-Dame de la Meule, Armand devait être
secouru, lui aussi... Il devait l’être... Il le serait! Avec une
espérance plus ferme que jamais, la fille du braconnier jeta les
invocations de ceux que broie l’angoisse, et qui n’ont plus qu’un
recours, mis en la Mère du Sauveur:
_Étoile du matin_, priez pour nous!
_Secours des marins_, priez pour nous!
_Reine sainte des flots_, priez pour nous!
... Ce même jour, le capitaine John P. Andrews, commandant du _Maranha_,
paquebot-poste parti de Southampton le 24 janvier à destination du Cap,
écrivait sur son livre de bord:
Cet après-midi, 8 février, à 2 h. 50, par 12°25′ de latitude Sud, et
9°20′ de longitude Ouest (méridien de Greenwich), j’ai recueilli un
canot du trois-mâts barque français _Étoile-du-Sud_, coulé lors du
cyclone de la nuit du 10 au 11 janvier. Cette embarcation, qu’avait
poussée sur ma route le courant du Brésil, contenait onze matelots
sous les ordres du lieutenant Mortimprez; tous ces malheureux,
naufragés depuis près de trente jours, étaient dans un état lamentable
et à bout de forces--_quite exhausted_. Je les ai réconfortés par les
moyens du bord, et les ferai rapatrier dès mon arrivée à Cape-Town.
Les familles des naufragés avaient été rassurées le 15 février; la bonne
nouvelle s’était répandue rapidement; aussi l’île d’Yeu tout entière se
portait, cinq semaines plus tard, sur les quais de Port-Joinville, pour
recevoir les rescapés. Quand la _Grive_, courrier du continent, apparut
à l’entrée du chenal triangulaire, qu’elle embouqua de son allure
dansante, un émoi saisit la foule à la gorge: eux enfin! eux qu’on avait
cru perdus, les gars, les maris, les frères, ceux que la Mauvaise avait
tâché d’engloutir comme leurs camarades,--et que la Sainte Vierge avait
sauvés.
Le joli bateau blanc accoste au quai de la Tour; un tonnerre
d’acclamations le salue. Des bras se tendent, hâtifs, jaloux de se
refermer sur l’être aimé qu’on avait pensé ne plus revoir. Des yeux se
mouillent; on a versé des pleurs d’angoisse, on répand maintenant encore
des larmes, mais de bonheur. Autour de chaque marin qui débarque, des
groupes se forment; Annie sanglote sans fausse honte sur l’épaule de son
fiancé, et Mme Mortimprez, non moins émue, tente de contenir son
trouble, comme il sied à une maman.
Tandis qu’on se dirige vers la maison du pilote, où attend le repas
d’accueil, fignolé avec amour, Annie tout à coup demande au lieutenant:
--Vous rappelez-vous, Armand, quel jour vous avez été sauvés?
--Le _Maranha_ nous a recueillis le 8 février.
--Le 8, c’est bien cela... A quelle heure?
--Je ne sais pas au juste, chérie. Je ne remontais plus ma montre,
j’étais convaincu que tout était fini. Cependant, d’après la hauteur du
soleil, j’ai dû prononcer le vœu à Notre-Dame de la Meule vers 2 h.
1/2...
--A ce moment, je priais pour vous, avec quelle tendresse dans sa
chapelle... Mais vous parliez d’un vœu?
--Nous allons faire célébrer une Messe votive: nous y serons tous, avec
l’armateur certainement.
--Avec votre fiancée aussi, mon ami...
Quatre jours plus tard la cérémonie déroulait ses rites solennels. Un
clair soleil de printemps baignait la chapelle, illuminant, à côté des
_ex-voto_ anciens, un carré de marbre signé de deux A, et dont le
remerciement chantait d’une voix toute neuve. Et la mer rampait, au pied
de la falaise, comme une bête soumise qui veut implorer son pardon.
Le petit sanctuaire était bondé, sur le plateau la foule des parents et
des amis se pressait pour apercevoir, au premier rang, les héros de la
fête. Ils étaient là tous les neuf, en caleçon et pieds nus, comme ils
l’avaient promis; et nul ne s’étonnait de les voir en semblable
équipage, pas plus que leur traversée de l’île, dans ce costume, n’avait
tout à l’heure choqué les plus farouches pudeurs. On avait dit:
--C’est ceux de l’_Étoile-du-Sud_, que la bonne Vierge a sauvés.
Puis on avait ajouté:
--Les pauvres gars! Ce qu’ils ont dû souffrir! Regardez les figures
qu’ils ont encore!
Et quelques-uns avaient conclu:
--C’est la fiancée du lieutenant Mortimprez, qui est là pas loin de lui.
Ça fera un joli couple, et qui méritera bien son bonheur!