Un avantage que présentent les îles, surtout quand elles sont de
superficie aussi restreinte que celle où nous avons transporté nos
lecteurs, c’est la facilité avec laquelle on s’y rencontre, pour peu que
s’en mêle un hasard assurément malicieux. Dans les jours qui suivirent,
le fils du pilote se trouva plusieurs fois sur le chemin de la fille du
braconnier--comme on dirait en style de feuilleton. Et celle-ci
remportait de ces entrevues, si fugitives et silencieuses fussent-elles,
un trouble joyeux qui n’échappait pas au vieillard; ainsi une rose de
mai s’épanouit aux premiers sourires de l’été, qu’elle attend et espère,
sans le connaître encore.
Cette comparaison ne se présentait pas à l’esprit de Damase Valmineau
qui n’avait rien d’un poète; mais il aimait chèrement sa petiote, ce qui
le rendait perspicace. Ayant pendant plusieurs jours, indice de
préoccupation profonde, tété sa vieille pipe avec fureur, il déclara
brusquement un beau matin:
--Sais-tu, ma fille? Je voudrais bien te voir heureuse avant de mourir.
--Que parlez-vous de mourir, grand-père. Vous ne vous sentez pas
souffrant, j’espère?
--Non, bien sûr... Une idée comme ça. Je voudrais te voir heureuse,
avant d’aller saluer le bon Dieu.
--Mais je suis parfaitement contente auprès de vous, grand-père.
--Euh!... Oui, je ne dis pas. Enfin, ce n’est pas ce bonheur-là qui peut
te suffire toujours.
Annie, qui jusqu’alors avait mené la conversation avec gaieté, rougit
soudain prodigieusement. Elle balbutia:
--Que... que voulez-vous dire, grand-père?
--Que justement mon temps de grand-père se tire, et que j’ai envie de
rengager comme bisaïeul. Épouse un honnête garçon, voilà ce qu’il te
faut, ma fille.
Annie demeura muette; elle leva vers le vieillard son regard pur. Il s’y
reflétait tout ensemble tant de candeur, de trouble et de confiance, que
le cœur du bonhomme s’émut dans son vieux coffre: ce regard-là livrait
un secret, déjà deviné d’ailleurs. Embrassant sa fille adoptive, Damase
déclara d’une voix enrouée:
--Espère un moment, ma petiote. Je vas jusqu’à la grève voir si mes
langoustes ont pas besoin que je change l’eau du vivier.
Sans en demander davantage, Annie accepta ce programme; heureusement,
toutefois, elle ne suivit pas l’Islais du regard. A peine celui-ci
eut-il tiré la porte sur soi, que, tournant délibérément le dos à la
Pointe, il prit le routin de la falaise, en direction de la Meule. Une
heure plus tard, à peine essoufflé, le bonhomme sonnait chez M.
Lemarquier, avec une vigueur qui faisait demander à Madeleine accourue:
--Il y a donc quelque chose de grave, mon ami?
--Je pense, Demoiselle. Une idée qui m’a venu comme ça; je voudrais en
parler tout de suite avec vous.
--Entrez, entrez! mon père sera content de vous voir.
Le savant, plongé dans l’étude assez aride des fouilles pratiquées en
1845 sur les ruines de Saint-Étienne, s’en écarta volontiers pour
accueillir son visiteur.
--Qu’est-ce qui vous amène, mon brave? Rien de fâcheux, je suppose?
--Non, non, Monsieur! C’est seulement, annonça le pêcheur avec
simplicité, la chose qu’il faut marier Annie.
--Il faut, il faut! répéta M. Lemarquier interloqué; pourquoi le
faut-il?
--Parce que je crois que cela lui fera plaisir... Comprenez, Demoiselle,
ajouta Damase en se tournant vers sa confidente habituelle, les vieux
homards savent plus d’un tour. Je surveille depuis quelques jours, comme
un marin qui guette le temps; tout à l’heure j’ai mené ma barque en
douce, la petite s’a douté de rien. Mais moi, je suis fixé.
--Et sur quoi donc êtes-vous fixé?
--Annie a remarqué le fils à Mortimprez. Même ils commenceraient bien de
se parler.
--Armand?
--Oui, Monsieur. Un bon gars, un bel officier, y a rien à dire à ça.
Maintenant, faut qu’il la demande.
--Cela me paraît logique. Qu’y pouvons-nous?
--Ces enfants-là ne se connaissent pas assez; donnons-leur l’occasion de
passer un peu de temps ensemble; quand ils auront navigué de conserve
une pleine journée, ils ne voudront plus se quitter.
La psychologie du bonhomme amena un sourire aux lèvres de Madeleine;
imperturbable, il poursuivait:
--On pourrait, nous tous, faire un pique-nique avec les Mortimprez un
jour... comme qui dirait jeudi prochain.
--Convenu pour ce qui nous concerne, mon brave; et où cela, ce
pique-nique?
--J’ai pensé au Vieux-Château; de ce beau temps, ce serait agréable.
--Parfait... Mais le soleil nous favorisera-t-il encore ce jour-là?
Le pêcheur considéra le savant avec une indulgence ombrée de mépris;
courtoisement, toutefois, il répondit:
--Ça marche avec la lune, Monsieur. Et la lune, pas d’erreur! c’est pas
comme les mé... mé... térologues!
* * * * *
Derrière son enceinte extérieure, qui n’est plus qu’un chapelet de
pierrailles couronnées de maigres fétuques, et dont le fil irrégulier se
dessine à travers l’herbe rase du plateau central, le Vieux-Château
dresse sa masse ruinée, mais imposante encore, couronnant un îlot
rocheux. Hiératique, isolé à l’extrémité de l’île--à l’extrémité de
l’Europe--et déjà dans la mer, il élève depuis six siècles son trapèze
de murailles noircies par le temps et flanquées de tours ramassées et
puissantes. Ceux qui l’habitèrent, Normands pillards auxquels
succédèrent des seigneurs rapaces, ont depuis des générations rendu à
Dieu une âme qui devait être singulièrement farouche, pour trouver du
charme à une demeure sise en un lieu d’ailleurs admirable, mais d’une
indéniable âpreté; leur château fixe toujours sur les hommes, vivant si
longtemps après ceux qui animèrent ses voûtes tombées au silence, le
regard de ses baies étroites, déchiquetées par les rafales et les
injures de l’océan.
Depuis que, en 1895, les architectes dirigeant les fouilles firent jeter
à la mer quatre cents mètres cubes d’éboulis de construction et de sable
apporté par le vent, les salles intérieures sont redevenues praticables,
pour la plus grande joie des archéologues. Ces graves personnages, du
reste, n’éprouvent pas, à comparer les débris des marbres ayant
constitué les cheminées, ou à fureter dans les décombres pour y chercher
des monnaies de billon aux effigies de Louis XIII ou de Maurice de
Nassau, une satisfaction comparable à celle d’Annie ou d’Armand, en
cette journée d’excursion. Ajoutons que le déjeuner fut excellent, grâce
aux beignets de maman Mortimprez et au pâté de Madeleine; le braconnier
avait capturé, on ne savait trop où, une langouste apocalyptique, dont
le dernier-né du pilote ne pouvait contempler sans une appréhension
légitime la carapace rutilante.
Est-il besoin de dire que tant de splendeurs gastronomiques, qui
réjouissaient la compagnie, n’émouvaient guère les jeunes gens? A
travers la conversation générale, ils écoutaient avec ivresse la chanson
de leur pur amour, qui montait en eux, plus forte que le vent jouant aux
remparts écrêtés, plus douce que la mer battant de son geste inlassable
le pied même des tours. Ils seraient volontiers demeurés ainsi tout
l’après-midi, l’un près de l’autre, tout à leur bonheur d’admirer du
même regard et du même cœur le grandiose panorama de la mer s’échevelant
au long de la côte abrupte, si la petite Alice n’était venue soudain
tirer l’officier par la manche:
--Armand, venez jouer à cache-cache! C’est plein de cachettes ici, mais
on n’ose pas, tout seuls, nous les petits, avec Jeannette... et puis, il
faut être beaucoup.
--Vraiment, vous avez besoin de nous?
Annie était levée déjà:
--Les enfants ont raison. Allons nous cacher! Vous nous chercherez,
Monsieur!
Elle disparut, mutine, abandonnant le lieutenant non loin de M.
Lemarquier qui évoquait brillamment le souvenir du comte de Loewenstein
et de ses lansquenets, garnisaires du Vieux-Château. Hélas! la parole du
savant, si intéressante fût-elle, l’était moins pour le jeune homme que
la conversation d’Annie.
Quand il jugea qu’un temps raisonnable s’était écoulé, Armand entreprit
l’exploration des ruines. Sa petite sœur l’avait dit, les cachettes
étaient nombreuses; les enfants en avaient tiré parti avec une amusante
ingéniosité. Bientôt le lieutenant découvrait ses frères dans la
cheminée du donjon, Jeanne parmi les décombres de la forge, et Alice
blottie dans le four à pain.
Mais Annie demeurait introuvable.
Après un quart d’heure de recherches infructueuses, qui lui parurent
bien longues d’un siècle, l’officier regagna la salle où les petits
l’attendaient. Il espérait que Mlle Lauroy l’y aurait précédé, et en ne
l’y voyant pas, ses traits exprimèrent une angoisse qui fit pâlir le
jeune visage de Jeanne, rond sous la fanchon noire:
--Tu ne l’as pas vue? jeta-t-elle anxieuse.
--Non, je suis fou d’inquiétude! Ces vieux murs recèlent tant de pièges.
--Il faut prévenir.
La jeune Islaise baissait la voix, comme si ses paroles, frôlées par
l’aile du malheur, ne vibraient plus qu’avec effort; Armand l’imita:
--Non, fit-il, vois-tu la terreur des Lemarquier? C’est assez de moi à
trembler, pour rien, je veux le penser. Garde les enfants, je vais
certainement la ramener sans tarder.
Plus inquiet qu’il ne le voulait paraître, le lieutenant derechef
s’engagea dans le dédale des ruines. Successivement il explora ce qui
avait été la chapelle, et les chambres d’angle des tours d’angles, puis
la tour octogonale qui flanque le donjon vaincu par les âges, enfin le
donjon lui-même. Chaque insuccès nouveau hérissait sa chair d’un
désespoir renouvelé. Sa voix, qu’il essayait en vain d’affermir, lançait
en frémissant le nom de celle qui jamais ne lui avait été si chère; mais
les épaisses murailles étouffaient aussitôt son appel, et seule lui
répondait, toute proche, impitoyable, railleuse, la chanson profonde de
la mer. Un fauve ainsi ronronne, parfois, auprès d’un homme fou
d’épouvante.
Hagard, sentant monter en soi comme un vent de démence, le lieutenant se
pencha au trou noir des oubliettes, guettant un gémissement, un râle.
Nul bruit ne lui parvint. Il se redressa couvert d’une sueur froide, et
ne sachant plus s’il était content ou non de ne pas avoir découvert Mlle
Lauroy, fût-ce blessée, au fond de l’affreux puits.
Un moment encore, Armand erra au hasard, la tête vide et les jambes
rompues. Il se décidait à rentrer dans la salle basse pour y donner
l’alarme, quand un dernier espoir brilla dans son esprit: il n’avait pas
visité la tour de la poterne. A longues enjambées il s’engagea dans
l’escalier aux marches branlantes, faisant fuir une jeune chouette qui
s’envola lourdement par une baie dégradée. Au sommet de la tour, presque
intacte, une échauguette de vigie dominait le manoir et la côte. Debout
dans le cadre vétuste, Annie, blonde et fraîche, attendait. Elle
commença:
--Enfin! J’ai trouvé le temps si long...
Mais un regard lui montra Armand livide, qui la contemplait avec
stupeur; la jeune fille s’effara:
--Qu’avez-vous?
--Je...
La réaction était trop forte; incapable de s’expliquer, l’officier
ouvrit les bras en balbutiant:
--Annie chérie... Je vous ai crue perdue... noyée... Je... vous aime
tant!
--Chut c’est à petite mère qu’il faut dire cela!
Ayant fait cette concession aux lois de la bienséance, Annie tomba, en
sanglotant de bonheur, dans les bras qui lui étaient ouverts.
Et à l’instant même, ils rejoignaient leurs familles, l’un à l’autre
appuyés. Leur apparition en cet appareil ne suscita point de surprise,
et c’est une enfant attendue et désirée que maman Mortimprez serra sur
son cœur. On convint tout de suite que le mariage aurait lieu en mai,
après le prochain voyage de l’_Étoile-du-Sud_, que le lieutenant devait
rallier sous peu de jours. Madeleine aurait ainsi le temps de mettre la
dernière main au trousseau de sa fille. Et le braconnier conclut:
--Dites que je ne ferais pas un bon diplomate, Demoiselle!
Puis, montrant le soleil qui déclinait sur la mer verte chapée, au
couchant, d’argent rose:
--A c’te heure, en route pour l’île!
Car, je l’ai dit, le Vieux-Château est bâti tout entier sur un îlot, que
seule une passerelle relie au rivage de l’île, par-dessus un précipice
de dix-sept mètres de profondeur.