être dépassé par lui, il est convenable de pointer, dès que la chose est
possible, pour être dans le cas de faire feu de nouveau avant que
l'ennemi soit hors de direction; mais si l'on prévoit ne pas avoir le
temps de tirer une seconde fois, le chef de pièce doit pointer
à-peu-près en belle, et attendre dans cette position l'instant où le
vaisseau ennemi se présentera.
Quand il y a des mouvemens fréquens d'aulofée et d'arrivée, on doit
pointer dans une direction moyenne à ces mouvemens, et saisir le moment
favorable pour faire feu.
Un tir oblique est susceptible de causer un surcroît de fatigue aux
boucles et aux crocs; cependant il n'altère pas la justesse du coup, et
on ne doit pas hésiter à s'en servir dans l'occasion.
Si par l'effet de la marche du navire, ou d'une évolution, on peut
prévoir que le vaisseau ennemi cessera bientôt d'être dans une direction
convenable, il faut accélérer un peu le feu pour ne pas perdre une
occasion de lui nuire.
_Remarques._
_Du but-en-blanc._
On considère deux espèces de lignes dans le tir des armes à feu: la
ligne de mire, qui est le rayon visuel dirigé le long de la surface
supérieure du canon vers l'objet qu'on veut atteindre; la ligne de tir,
qui est la courbe que décrit le projectile lorsqu'il est lancé hors du
tube par l'explosion de la poudre. Cette courbe serait une parabole, si
l'élasticité et la ténacité de l'air n'opposaient de la résistance au
mobile.
Par la construction des armes en général, la ligne de tir et celle de
mire forment entre elles, au-delà de la bouche, un angle plus ou moins
ouvert, suivant l'épaisseur à la culasse et celle à l'extrémité opposée.
Le projectile, à sa sortie du cylindre, coupe d'abord, et à peu de
distance de la bouche, la ligne de mire, passe au-dessus d'elle, et,
forcé par l'action de sa pesanteur, il se rapproche de cette ligne, la
coupe une seconde fois, et achève de décrire sa courbe jusqu'à sa chute.
Ce second point d'intersection est ce qu'on appelle le _but-en-blanc_;
il est plus ou moins éloigné de l'extrémité de l'arme, selon le nombre
de degrés de l'angle sur lequel on tire.
Ainsi, 1º pour frapper un but qui serait entre le bout du canon et la
première intersection, il faudrait pointer au-dessus; 2º si le but était
entre les deux intersections, il faudrait pointer au-dessous; 3º si le
but était à une des intersections, il faudrait y viser directement pour
l'atteindre; 4º enfin s'il était au-delà de la seconde intersection, il
faudrait pointer au-dessus[11].
[11] Hulot, instruction sur l'artillerie.
Les projectiles de différentes espèces n'ont pas une même portée,
quoique tirés avec la même pièce et dans les circonstances semblables;
la mitraille va moins loin, toutes choses d'ailleurs égales, que le
boulet. Quant au boulet ramé, les expériences prouvent que sa portée est
à-peu-près un terme moyen entre celles du boulet et de la mitraille. En
conséquence, chacune de ces trois espèces de projectiles a un
but-en-blanc très-distinct, dont la distance varie encore beaucoup, si
l'on tire avec plusieurs projectiles à la fois. On ne peut donc indiquer
un seul but-en-blanc aux canonniers pour chaque arme.
TABLE _donnée dans les règles de pointage du capitaine_ MONTGÉRY.
+=================+==============+===================================+
DÉSIGNATION |ANGLE DE MIRE,| BUT-EN-BLANC
DES BOUCHES A FEU.| conformément | /------------/\-----------\
| au dernier | du Boulet.| du Boulet |de la grosse
| réglement. | | ramé. | mitraille.
+-----------------+--------------+-----------+-----------+-----------+
| |Encâblures.|Encâblures.|Encâblures.
Canons de 36 | 1° 32' 16" | 3 | 2-1/4 | 1-1/2
-- 24 | 1 28 48 | 3 | 2-1/4 | 1-1/2
-- 18 | 1 29 40 | 3 | 2-1/4 | 1-1/2
-- 12 | 1 24 51 | 2-3/4 | 2 | 1-1/2
-- 8 long. | 1 10 14 | 2-1/2 | 1-3/4 | 1-1/4
-- 8 court.| 1 22 21 | 2-3/4 | 2 | 1-1/2
-- 6 long. | 1 16 37 | 2-1/2 | 1-3/4 | 1-1/4
-- 6 court.| 1 27 11 | 2-3/4 | 2 | 1-1/4
-- 4 long. | 1 11 14 | 2-1/4 | 1-1/2 | 1
-- 4 court.| 1 19 35 | 2-1/2 | 1-3/4 | 1-1/4
Caronade de 36 | 3 43 24 | 4-1/4 | 3 | 2-1/4
-- 24 | 3 18 40 | 3-3/4 | 2-3/4 | 2
TABLE _donnée par le réglement de_ 1834.
BOULETS RONDS. | BOULETS RAMÉS. | MITRAILLES.
Canons de 36 } | |
-- 30 } | |
-- 24 } 4 encâblures. |2-1/2 encâblures.|2 encâblures.
-- 18 } | |
| |
Caronade de 36 } | |
-- 30 } 4-1/2 encâblures.|3 encâblures. |2-1/4 encâblures.
-- 24 } | |
+=================================+=================+================+
Cette différence considérable qui existe entre ces deux tables provient
probablement de la différence des pièces avec lesquelles ont été faites
les expériences. On doit donc accorder plus de confiance à celle du
tableau de 1834, puisqu'on a dû se servir des pièces plus récemment en
usage.
L'angle de mire des caronades de 36, 30 et 24, dont on se sert
ordinairement, étant très-ouvert, il s'ensuit nécessairement que
lorsqu'on tire à une portée moindre que celle du but-en-blanc,
c'est-à-dire de 1 à 4 encâblures, le boulet passera bien au-dessus du
point qu'on veut battre, puisque, terme moyen, la trajectoire, dans ces
circonstances, s'élèvera de quarante pieds au-dessus de la ligne de
mire. Pour y remédier on a imaginé d'appliquer à la volée un morceau de
bois ou de métal, appelé _fronteau de mire_, gradué pour les distances
de 1 à 4 encâblures.
_Du Pointage et du Tir._
La difficulté d'obtenir un bon pointage des canonniers, puisqu'il faut
qu'occupés à manoeuvrer leur pièce, ils estiment la distance à laquelle
ils sont du navire ennemi, et qu'ils calculent ensuite quelle est
l'élévation ou l'abaissement à donner au canon, d'après cette distance,
pour atteindre le but, a fait imaginer plusieurs moyens pour éviter
cette opération, le plus souvent impraticable, et dont les résultats
sont presque toujours incertains.
Mais tous ces moyens, réels en théorie, ont offert dans la pratique des
inconvéniens si graves, qu'ils ont été abandonnés presque aussitôt mis
en usage.
Les échelles données par l'instruction de 1834 ont présenté un résultat
plus avantageux sans doute, mais non encore exempt d'inconvéniens
nombreux.
L'instruction dit: pour pointer à couler bas par la ligne de mire
naturelle, à 5 encâblures par exemple, il faut viser un peu au-dessus
des bastingages des vaisseaux à trois ponts, ou à la hauteur du filet de
casse-tête de ceux à deux ponts, ou au quart à-peu-près de la distance
qui sépare les bastingages et la grande hune des frégates, etc.
Supposons qu'une appréciation exacte de la distance à laquelle on est de
l'ennemi, parvienne du pont aux chefs des batteries, et qu'ils ordonnent
aux chefs de pièces de pointer à hauteur des filets de casse-tête, ou
au quart à-peu-près de la distance qui sépare le bastingage et la grande
hune; est-il probable que ce point pourra être aperçu des chefs, lorsque
souvent il est difficile de distinguer l'ennemi enveloppé de fumée,
surtout si l'on combat au vent? N'est-il pas à craindre que les chefs,
pour ne pas encourir le reproche de manquer d'ardeur, ne tirent leur
coup au hasard?
Le moyen qui, jusqu'ici, nous paraît remplir le mieux toutes les
conditions, est l'emploi des _hausses_, qui n'exige que l'appréciation
de la distance, laquelle donnée aux chefs de pièces par les chefs des
batteries, réduit le tir à celui du but-en-blanc.
Ce système se compose de deux pièces: l'une, appelée masse de mire, est
un morceau de métal qui s'adapte, au moyen d'un cercle en fer à écrou,
au renfort de la volée; la seconde, d'une espèce de boîte en cuivre,
renfermant un montant mobile qui s'adapte par deux vis sur le champ de
lumière à l'arrière de la plate-bande de culasse. Le montant mobile est
gradué sur ses faces avant et arrière de 1/2 à 6 encâblures pour les
charges au tiers et au quart; une vis de pression le rend immobile,
lorsque le chef de pièce l'a mis à la hauteur convenable.
La distance du but-en-blanc dépendant, non-seulement de la courbure de
la trajectoire, mais encore du plus ou moins d'ouverture de l'angle de
mire, on diminue cet angle en ajoutant à la volée la masse de mire; et
comme sa hauteur rend le demi-diamètre de la pièce à ce point égal au
demi-diamètre de la culasse, on le réduit à zéro. Par là on diminue la
distance du but-en-blanc, parce que la ligne de mire s'écartant moins
dans le principe de la trajectoire, en est plus promptement rencontrée
une seconde fois. Mais l'application du montant ou _hausse_ à la culasse
produit un effet contraire et réduit par conséquent le pointage pour
toutes les distances graduées sur le montant, à celle du but-en-blanc,
c'est-à-dire que le chef pointe, en mettant dans le même alignement son
oeil, le point le plus élevé du montant et celui de la masse de mire.
Les expériences faites avec ces hausses ont donné les résultats les plus
avantageux; sur cent boulets lancés de 2 à 3 encâblures, plus de la
moitié auraient porté dans la coque d'un navire ayant 10 pieds
d'oeuvres-mortes, l'autre moitié n'aurait pas dépassé la grande hune.
CHAPITRE VIII.
_Manoeuvres de Force relatives au Canonnage._
_Embarquement et débarquement d'un affût._ L'affût se saisit par les
fusées de l'essieu de derrière; on le hisse le long et au haut du mât du
ponton qui l'a porté; on y a accroché d'avance le palan d'étai du bord,
et, en halant sur celui-ci, l'affût arrive à l'appel du grand panneau
par où on l'introduit à bord; c'est à l'aide des mêmes moyens, mais dans
un ordre inverse, qu'on le débarque. Au lieu d'un ponton, on peut
employer la chaloupe mâtée du bâtiment, ou le palan de bout de vergue.
_Embarquement d'un canon._ Si la pièce est de gros calibre, on
aiguillette une caliorne à la grande vergue, de manière que le point de
suspension corresponde à 2 ou 3 pieds en dehors de la préceinte; on
brasse la vergue pour que cette caliorne se trouve en direction du
sabord par où l'on veut faire passer la pièce, et l'on adapte une fausse
balancine, que l'on raidit ainsi que les drosses et les bras.
La pièce est supposée dans un chalan ou sur un quai le long du bord,
vis-à-vis du sabord désigné; on la saisit par une élingue à canon, que
l'on passe d'abord au bouton de culasse, et qu'on élonge ensuite par ses
doubles sur la pièce, en remontant jusqu'à la volée, à laquelle elle est
saisie en avant des tourillons par plusieurs tours d'aiguillette. On
accroche à la boucle que forment les doubles de l'élingue en dehors de
l'aiguilletage, la caliorne frappée à la vergue, et dont le courant du
garant est dirigé et enroulé au cabestan.
On vire au cabestan jusqu'à ce que la pièce soit arrivée à la hauteur du
sabord; on introduit un anspect ou levier dans l'âme pour servir à
diriger la pièce qui doit entrer horizontalement dans le sabord, la
culasse la première; à cet effet, on se sert aussi d'un palan croché
dans l'intérieur de la batterie, et qui, sortant par ce sabord,
s'accroche près du bouton de culasse. On hale sur le garant de ce palan;
et avec ces moyens on appelle et on place la pièce sur son affût, que
l'on présente au sabord. On mollit la caliorne à mesure qu'on amène, et
on la mollit encore pour la décrocher; on en fait autant du palan, on
défrappe l'élingue; on roule cet affût à un autre sabord, et l'on y en
présente un nouveau pour recevoir un autre canon par le même procédé.
On peut en outre frapper une estrope sur la volée pour y crocher le
palan de la candelette, ce qui donne un surcroît de force et un moyen de
direction. On peut aussi enlever le croissant de l'affût pour rapprocher
celui-ci du bord. L'affût est préalablement amarré au sabord, ou bien on
en cale les roues, suivant les cas, pour l'empêcher de bouger.
Il est préférable que l'estrope de la poulie inférieure de la caliorne
soit à oeillet, parce qu'après l'avoir passée dans l'élingue de la pièce
on y introduit un burin pour la retenir contre celle-ci; le burin
détériore moins le cordage qu'un croc.
Lorsque la pièce est de petit calibre, ou s'il s'agit d'une caronade, il
suffit d'employer le palan de bout de vergue et le palan d'étai; et si
cette pièce est destinée pour les gaillards, on la fait passer
par-dessus le bastingage; chaque canon s'amène alors directement sur son
affût, que l'on présente sous les palans dès que l'affût précédemment
présenté a reçu sa pièce et a été éloigné.
_Débarquement d'un canon._ On dépasse la brague, si elle se trouve
par-dessus la culasse, on retient l'affût au bord, ou l'on en cale les
roues; et dans un ordre inverse de celui de l'embarquement, mais à
l'aide des mêmes procédés, on opère le débarquement du canon.
Si le bâtiment est désarmé ou démâté, on le conduit sous une grue, ou
bien l'on se sert de mâts de charge, de bigues ou de cabres.
_Changement d'affût d'un canon à bord._ Il y a plusieurs moyens
d'exécuter cette manoeuvre; ils vont être indiqués afin qu'on puisse
employer le plus avantageux, relativement aux attirails dont on est
pourvu et à la position des canons.
_Premier moyen._ Par la machine dite à monter et à démonter les canons,
et formée de deux civières à canon, garnies chacune de deux poulies
simples, proportionnées à la grosseur des itagues, et dont les caisses
ont le moins de longueur possible. Deux estropes garnies de même, et
quatre itagues proportionnées aux calibres des canons, ayant un bout
garni d'une cosse, et l'autre en queue de rat. On se sert de deux
boucles placées au barrot, l'une à environ 3 pieds, et l'autre à 9.
On dispose le canon de manière que sa culasse et sa volée soient sous
les deux boucles du barrot; on passe une estrope dans chacune; elle
tient d'un côté à une poulie simple qui y est immédiatement fixée, et
dès que l'autre bout est passé dans la boucle, on y amarre solidement
une autre poulie, mais de manière qu'on puisse la démarrer facilement
lorsque la manoeuvre est finie.
On saisit le canon à la volée et à la culasse avec les deux civières qui
doivent faire tour mort autour du canon; les poulies simples, dont
chacune est garnie, doivent se présenter de chaque côté de la pièce et à
égale hauteur. On passe chaque itague dans une poulie de l'estrope de la
boucle, puis dans celle correspondante de la civière; et l'on ramène son
bout pour le fixer par un dormant à la boucle.
Les quatre poulies doubles des quatre palans sont accrochées aux quatre
cosses des itagues; quant à leurs poulies simples, celles des palans de
derrière le sont aux boucles des palans de retraite des canons voisins,
et celles de devant, aux boucles fixées à la serre-gouttière, et, à leur
défaut, dans celles placées pour fausses bragues, immédiatement sur le
derrière des affûts voisins ou autres qui se trouveraient dans la
direction et à la distance convenables. Les palans de devant sont
dirigés à droite et à gauche de la pièce, perpendiculairement à son axe,
et ceux de derrière le sont en éventail en arrière du canon.
On ôte les sus-bandes, et au commandement _ferme!_ les hommes agissent
ensemble pour élever la pièce jusqu'à ce qu'on puisse ôter l'affût. Ce
moyen exige deux équipages de canon, mais il est sûr et il convient dans
les gros temps.
_Deuxième moyen._ Sans machine. On saisit solidement la pièce à la
boucle de serre par le raban de volée; on passe ensuite le milieu d'un
bon cordage sous le collet du bouton, et ses bouts dans la boucle de
dessus; on ôte les sus-bandes; on place sous le bouton deux forts
leviers sur lesquels on fait effort pour élever le canon jusqu'à ce
qu'on puisse retirer l'affût de dessous. A mesure qu'il s'élève, on
embraque le cordage sous le collet du bouton, et dès qu'il est assez
élevé, on fait une quantité de tours suffisans pour en supporter le
poids pendant qu'on change l'affût.
_Troisième moyen._ Lorsque l'affût à changer est sous les passe-avants
ou sur les gaillards, on transporte la pièce sous les caliornes ou
candelettes du vaisseau, et à leur aide on enlève et on replace le
canon.
_Quatrième moyen._ Si l'affût est brisé, et le canon tellement placé
qu'on ne puisse employer aucun des moyens précédens, on l'élève sur deux
chantiers en disposant la lumière en dessous; on pose l'affût nouveau
sans roues sur le canon, de manière que toutes leurs parties se
correspondent; on met les sus-bandes et les clavettes en place; on passe
deux trévires, une sous le ceintre de l'affût, et l'autre en avant de
l'essieu de devant: elles embrassent le canon et son affût par plusieurs
tours; on passe ensuite un levier dans l'âme de la pièce, au moyen
duquel et des trévires on commence à renverser le canon. Dès que les
fusées des deux essieux touchent le pont, on y cloue un cabrion pour les
empêcher de glisser; on place des cordages de retenue du côté opposé à
celui des trévires, pour modérer l'effort du choc sur le pont, lorsqu'il
tombe sur sa base; on embarre des pinces et des leviers à mesure que
l'élévation de l'affût le permet; puis faisant effort à la fois sur les
leviers, sur la bouche, sur les trévires, en garnissant le dessous de
l'affût à mesure que le canon s'élève, maintenant avec force, pendant
ces opérations, les cordages de retenue pour retenir l'affût lorsqu'il
tombera sur la base, on achève de remettre le canon dans sa position
ordinaire. On place ensuite les roues de l'affût, et on le conduit au
sabord.
Dans le cas où, faute d'affût de rechange, on est obligé de descendre le
canon sur le pont, alors, s'il fait mauvais temps, on le place sur deux
chantiers, et l'on a soin de le bien saisir au moyen de quatre mains de
fer ou galoches placées de chaque côté de la culasse et de la volée, et
clouées solidement sur le pont; elles serviront à passer de bonnes
aiguillettes dont les tours seront assez multipliés autour du canon pour
être certain qu'il ne peut se démarrer.
_Jeter les canons à la mer._ Cette opération a lieu lorsque le vaisseau
est vieux, délié, que l'artillerie le fatigue beaucoup, ou que le temps
est très-mauvais. Il faut élever la culasse du canon autant que
possible; on retire alors les sus-bandes, en ne laissant à la pièce
qu'un ou deux tours de raban; on passe une pince sous chaque tourillon,
puis deux anspects un peu en arrière, et à l'instant où le roulis est
favorable, on fait force sur tous ces leviers à la fois, et, en ouvrant
les mantelets, on débarque les canons.
_Remarques._
En général, pour ne pas fatiguer les basses vergues par l'embarquement
des canons, les pontons sont munis d'un mât à appareil, et la caliorne
de l'appareil se vire sur le cabestan du ponton; deux forts palans
crochés dans l'intérieur de la batterie servent à diriger le canon et à
le faire entrer lorsque la caliorne l'a élevé un peu au-dessus de la
hauteur du sabord.
En embarquant l'artillerie, on doit avoir soin de la répartir d'une
manière uniforme en allant du centre aux extrémités, pour ne pas
fatiguer le bâtiment. Le poids de chaque pièce étant connu, on doit
aussi le répartir de manière que la somme des poids soit la même pour
les deux bords.
CHAPITRE IX.
_Mise hors de Service, Enclouage et Désenclouage des Bouches à feu._
Le meilleur moyen de mettre les bouches à feu hors de service, consiste
à leur casser un tourillon; mais ce moyen serait, sinon impossible, au
moins bien difficile pour les pièces en bronze. Quant aux canons en fer
coulé, on en détache assez facilement un tourillon en le frappant
fortement à faux, principalement sur l'arête, et toujours dans le même
sens, avec une masse ou un fort marteau. Il faut, après chaque coup,
maintenir la masse sur le point frappé.
S'il s'agit d'évacuer un arsenal, et qu'il y ait des pièces en bronze
rangées sur les chantiers, on allume sous ces pièces un bon feu de
charbon, et quand elles sont chaudes, on les frappe fortement sur la
volée pour les faire plier.
On peut encore chauffer fortement un tourillon et essayer de le casser,
ou au moins de le faire plier en le frappant.
On tire aussi quelquefois les pièces en bronze avec une forte charge de
poudre, en remplaçant le projectile par des fragmens de boulets à arêtes
vives, lesquels produisent des éraflemens qui dégradent promptement
l'âme.
On tire également quelquefois un coup de canon à bout portant contre la
volée de la pièce qu'on veut mutiler; mais ce moyen ne serait pas
toujours sans danger, si l'on n'avait l'attention de communiquer le feu
avec une mèche lente, qui donne aux canonniers le temps de se retirer
avant l'explosion. Cette mèche lente peut être faite avec un morceau
d'amadou de 15 lignes de longueur et traversant un morceau de papier qui
couvre l'amorce. On fait éclater une bombe ou un obus bien éclissé dans
un mortier, ou dans un obusier, pour le mettre hors de service.
A défaut des moyens ci-dessus, on encloue les pièces; pour y parvenir,
on emploie des vis en acier trempé; après les avoir enfoncées le plus
possible, on les casse au ras de la pièce. Quand on n'a pas de vis, on
enfonce dans la lumière un clou carré d'acier, dont les arêtes ont été
entaillées de différentes coches, ayant leur ouverture tournée vers le
gros bout. Ces clous doivent être trempés et avoir leur pointe recuite
pour pouvoir être rivés en dedans. Après les avoir enfoncés à grands
coups de marteau, on casse l'excédant de ces clous en dehors. On met au
fond de la pièce de la terre glaise, et quelquefois par-dessus un
cylindre de bois dur qui ne doit pouvoir entrer qu'avec beaucoup
d'efforts. Dans tous les cas, on place par-dessus un boulet de calibre
enveloppé de feutre ou de plomb, et enfoncé avec beaucoup de force. Dans
un moment pressé, on peut se contenter d'introduire dans l'âme un boulet
ainsi forcé.
S'il s'agit au contraire de désenclouer les pièces, voici comment on
peut y parvenir.
Quand le clou n'est pas vissé et que les obstacles qui se trouvaient
dans l'âme ont été retirés, on charge la pièce au tiers ou à moitié du
poids du boulet; on emploie une tringle de bois de quelques lignes
d'équarrissage, ayant une rainure dans sa longueur, et dans cette
rainure une mèche dite cravate d'étoupilles, communiquant à la charge.
On bourre le canon avec des bouchons de vieilles cordes, bien refoulés
avec un levier ou un anspect, et l'on met le feu à l'étoupille. Il faut
souvent plusieurs coups pour faire sauter le clou.
Si le clou qui est dans la lumière est vissé, il faut s'assurer s'il ne
serait pas en fer ou en acier pur trempé, parce qu'avec un petit burin
en bon acier on pourrait peut-être fendre sa tige, et le retirer avec un
tournevis.
Il convient encore, lorsque tout autre moyen a échoué, de gratter un peu
le métal de la pièce autour du clou, d'y faire un petit godet en cire,
et d'emplir ce godet d'acide nitrique ou d'acide sulfurique, qu'on
renouvelle de temps en temps. Il arrive quelquefois que l'acide
s'introduit par l'effet de la capillarité entre le clou et la pièce, et
qu'il ronge le métal, au point qu'il est facile de faire sauter le clou
avec une charge de poudre assez faible.
Si les obstacles qui se trouvaient dans l'âme n'ont pu être enlevés
immédiatement, on perce une nouvelle lumière à côté de la première, on
introduit un peu de poudre par cette lumière, et l'on fait sauter les
obstacles en enflammant cette poudre.
CHAPITRE X.
_Des Soutes à Poudre._
On appelle ainsi le lieu où on enferme les poudres à bord. La place
occupée par les soutes à poudre varie suivant le rang des navires. Les
vaisseaux et frégates en ont deux, l'une appelée grande soute, située de
l'arrière de la cale au vin, et la seconde sur l'avant du magasin
général.
Dans la construction, le plancher inférieur des soutes est élevé de
quelques pieds au-dessus de la carlingue, afin que l'eau ne puisse
l'atteindre dans les circonstances ordinaires. Les cloisons avant et
arrière sont formées par deux rangs de bordages, dont l'intervalle est
rempli par une maçonnerie, pour résister autant que possible à l'action
du feu.
Pour noyer les poudres en cas d'incendie, lorsqu'on craint de ne pouvoir
s'en rendre maître, on ouvre les robinets placés en abord et renfermés
dans des caisses en chêne, doublées en plomb, dont la clef est entre
les mains du second du bâtiment.
Les soutes sont éclairées par un ou deux fanaux, suivant leurs
dimensions, placés à l'extérieur de la cloison avant ou arrière. Deux
fortes glaces encastrées dans la cloison laissent passer la lumière et
isolent le fanal de la soute.
Le long des cloisons on pratique des armoires, dont les portes sont à
caille-botis ou à grillage en fil de laiton, pour laisser circuler
l'air, dans lesquelles on range sur des étagères, et par calibre, les
gargousses pleines ou _l'apprêtée_. La poudre en baril est arrimée
bâbord et tribord dans la soute.