dans les mauvais temps.
La culasse se pose sur la sole de l'affût; le tiers de la bouche environ
est appuyé contre la serre au-dessus du sabord, les poulies doubles des
palans de côté s'accrochent aux boucles de bragues contre le bord, la
poulie simple aux pitons sur l'adent des flasques.
On passe le garant sur le collet du bouton, et de là au croc près du
sabord de dedans en dehors; on fait ainsi deux ou trois tours au ras de
la plate-bande de culasse, et un tour à la hauteur du troisième adent de
l'affût, pour venir ensuite faire une bridure sur le derrière de la
poulie simple, où l'on emploie le reste du garant. Cette opération se
fait des deux côtés du canon.
Les deux côtés de la brague passent par-dessous les fusées de l'essieu
de l'avant; une aiguillette les embrasse par trois tours; elle repasse
ensuite par-dessus les palans, qu'elle serre avec la brague par trois
autres tours qu'elle réunit en passant ses bouts entre les palans et les
bragues, puis elle embrasse et serre fortement tous les tours par le
milieu au moyen d'une bridure, et on l'arrête.
La volée est soutenue par le raban de volée, qui fait plusieurs tours
dessous et dans la boucle de raban placée au-dessus du sabord. La poulie
double du palan de retraite est accrochée à la boucle du raban de
sabord, et la simple à une estrope qu'on met autour du collet du bouton
de culasse. On raidit bien le palan, et l'on fait avec le reste deux
bridures, dont une sur la plate-bande de culasse, et l'autre sur la
volée.
Lorsque les roulis sont considérables, on joint à ces précautions celle
de clouer sur le pont, sous les roues de l'arrière de l'affût, un
_cabrion_, qui est un morceau de bois taillé en biseau. On pourrait
même en clouer un autre sous les roues de l'avant.
_Amarrage le long du bord, dit en vache._ Cet amarrage est usité soit
pour avoir plus de place à bord, soit pour adoucir les roulis du navire.
On place le canon contre le bord, dans le sens de la longueur du navire;
on accroche les poulies simples des palans à des estropes qui embrassent
les fusées extérieures des essieux de derrière, et les poulies doubles
aux boucles de brague, de manière que les palans se croisent; on passe
plusieurs tours de garant dans les crocs, ainsi que sous les fusées des
essieux, et l'on finit l'amarrage par une bridure au ras de la fusée.
_Amarrage au grelin._ Cet amarrage est usité lorsque le canon étant à la
serre, on craint que les amarrages précédens, ou les boucles et les
crocs, ne puissent pas résister aux secousses du navire.
On passe un grelin tout autour de la batterie; on le raidit aux
extrémités du vaisseau, en le faisant passer sur tous les boutons de
culasse des canons; entre chaque couple de pièces, il y a des boucles
placées contre le bord, dans chacune desquelles on passe le palanquin
du mantelet, ou une aiguillette que l'on fixe sur le grelin, et on les
raidit à la fois.
_Amarrage par la fausse brague._ Cet amarrage est usité quand le
bâtiment est vieux, ou lorsque l'on craint que la muraille n'éprouve
trop de fatigue, par les secousses que pourraient donner les batteries à
la serre, lorsque les cordages ont pris du jeu.
On prépare un cordage ayant à-peu-près la grosseur de la brague, et pour
cet usage nommé _fausse brague_; les deux bouts en sont repliés et
épissés afin de pouvoir former des oeillets susceptibles de recevoir la
fusée de l'essieu; il doit être assez long pour que, ses oeillets
embrassant la fusée de l'essieu de devant, il puisse être aiguilleté sur
la boucle de derrière, en passant par-dessus les derniers adents de
l'affût.
On dispose la pièce comme pour l'amarrage à la serre; on recule l'affût
de manière que la bouche de la pièce se trouve à 4 ou 5 pouces du bord;
on place sur le pont, vers le derrière de l'affût, des boucles de fer
goupillées solidement par-dessus; on passe les oeillets de la fausse
brague aux fusées de l'essieu de l'avant, et on l'aiguillette sur la
boucle dont on vient de parler, en la faisant venir par-dessus les
derniers adents de l'affût. L'amarrage se fait d'ailleurs comme dans
l'autre manière de mettre à la serre.
_Amarrage aux chevrons de retraite._ Cet amarrage a le même but que le
précédent, et il fatigue moins le navire que la fausse brague.
Les chevrons de retraite sont deux pièces de bois de chêne assez longues
pour tenir la tranche du canon à quatre ou cinq pouces de bord; elles
sont entaillées de manière à recevoir d'un bout la tête de chaque
flasque, l'autre bout s'appuie sur le bord; on place des cabrions devant
et derrière, et l'on continue l'amarrage comme dans la méthode
ordinaire.
_Amarrage par la queue des flasques._ Cet amarrage est préférable à
l'amarrage à la serre, indiqué précédemment, lorsque les canons ont un
anneau de brague sur la culasse.
Le canon étant rentré, on fait tomber la culasse sur la sole; on appuie
le tiers de la tranche contre la partie supérieure du sabord; on dispose
le raban de volée, l'aiguillette et le palan de retraite comme à
l'ordinaire; on passe également les deux côtés de la brague sous les
fusées des essieux de l'avant, on accroche le croc de chaque poulie
double à la boucle de brague, et le croc de la poulie simple au piton.
On raidit chaque palan de côté, on passe ensuite un tour de garant sur
la queue des flasques, et deux au croc. Quand le troisième tour est
achevé sur la queue des flasques, on passe le bout du garant entre le
tour du même garant, et le dessus de la queue des flasques de dessous en
dessus; ensuite on fait trois tours de bridure, entre la cheville à
piton et le dernier adent, puis trois autres tours en allongeant de
manière à ramener le dernier à la queue de la poulie simple, où l'on
emploie le reste du garant. Il faut éviter que les tours de garant
passés à la queue des flasques, ne frottent contre les roues.
_Observation générale._ Si un canon de gros calibre se démarre et obéit
au roulis, il ne faut pas briser les roues; on jette sur son passage
quelque sacs à valets. Quatre hommes saisissent un levier chacun, et ils
engagent le sifflet sous les roues, ce qui donne le temps de saisir le
canon avec des cordages pour le ramener à bord.
_Amarrage des caronades._ On maintient les caronades à brague fixe, en
raidissant leurs bragues et en contenant leurs affûts par des
aiguillettes passées dans les pitons de derrière du châssis, et dans les
boucles fixées sur le pont.
CHAPITRE VII.
_Pointage au tir._
La ligne qui joindrait le point le plus élevé de la plate-bande de
culasse avec le point le plus élevé du bourrelet, et qu'on peut imaginer
prolongée indéfiniment au-delà de la volée, est ce qu'on appelle la
_ligne de mire_.
C'est celle par laquelle le canonnier vise pour pointer, c'est-à-dire
pour donner à la pièce la direction qu'il juge convenable pour atteindre
le but.
La ligne passant par le milieu de l'âme, c'est-à-dire son axe, qui est
en même temps l'axe de la pièce, et qu'on peut imaginer prolongée
indéfiniment au-delà de la bouche, est ce qu'on appelle la _ligne de
tir_.
C'est celle que suit sensiblement le boulet à son départ, et qu'il
suivrait indéfiniment s'il pouvait se mouvoir en ligne droite.
Comme le canon a plus de grosseur ou de diamètre à la culasse qu'à la
volée, il est clair que la ligne de mire et la ligne de tir sont plus
rapprochées à la volée qu'à la culasse, et que leurs prolongemens
doivent se rencontrer à une certaine distance de la bouche; de sorte que
la ligne de mire, qui était d'abord au-dessus de la ligne de tir, est
ensuite en dessous, et que l'écartement de l'une à l'autre devient
d'autant plus grand qu'on les imagine prolongées davantage.
Ce qui précède doit faire concevoir comment il arrive que le boulet, qui
était d'abord au-dessus de la ligne de mire, est bientôt au-dessous.
C'est pour exprimer cette circonstance du tir, que le canonnier dit:
_qu'en partant, le coup relève_. On voit donc que si le boulet allait en
ligne droite, il faudrait diriger la ligne de mire au-dessous du but,
toutes les fois que celui-ci se trouverait plus éloigné que la distance
assez petite (de 15 à 25 pieds dans les canons) où la ligne de mire et
la ligne de tir se rencontrent.
Chacun a pu remarquer qu'une pierre lancée dans l'espace ne se mouvait
pas en ligne droite, mais qu'elle décrivait une courbe très-sensible à
l'oeil. Toutefois on a dû observer que la courbure de la ligne suivie
par la pierre était d'autant moins grande que la pierre avait été lancée
avec plus de force ou de vitesse. Cette courbure est due à l'action de
la pesanteur, qui tend à rapprocher tous les corps du centre de la
terre, et qui les en rapproche effectivement quand ils ne sont pas
supportés ou suspendus. Cette action de la pesanteur qui fait décrire
une courbe à une pierre lancée à la main ou avec une fronde, fait aussi
que le boulet lancé par le canon décrit une ligne dont la courbure,
quoique moins sensible à l'oeil, n'en est pas moins réelle, et le boulet
s'écarte d'autant plus de la ligne de tir en dessous, qu'il s'éloigne
davantage du canon.
Cette courbe décrite par le boulet se nomme _trajectoire_.
Puisque le boulet, après s'être élevé par-dessus la ligne de mire, se
baisse ensuite en dessous la ligne de tir par l'action de la pesanteur
qui le rapproche de la surface de la terre, il y aura un moment où il
viendra couper une seconde fois la ligne de mire; de sorte que, pour
atteindre un but placé à la distance, soit du premier, soit du second
point où le boulet coupe la ligne de mire, il faut viser sur lui comme
si le boulet se mouvait en ligne droite, et qu'il dût suivre la ligne de
mire. Ces deux points portent l'un et l'autre le nom de _but-en-blanc_.
Mais comme le premier est peu utile pour le tir du canon, on ne s'occupe
guère que du second, qu'on appelle _but-en-blanc naturel_ quand la ligne
est horizontale, ou simplement, dans les autres cas, _but-en-blanc_; et
l'on appelle _pointer de but-en-blanc_, l'action de viser directement
par la ligne de mire sur un point éloigné.
Nous avons dit que la ligne de tir et la ligne de mire se coupaient à
une certaine distance de la bouche du canon. L'ouverture de ces lignes,
ou l'inclinaison de l'une à l'égard de l'autre, est ce qu'on appelle
_l'angle de mire_. On voit que la grandeur de cet angle dépend de la
différence de grosseur et de diamètre de la culasse et de la volée du
canon, ainsi que de sa longueur.
Comme le boulet a dû s'élever d'autant plus au-dessus de la ligne de
mire que l'angle de mire est plus grand, et que la trajectoire a
d'autant moins de courbure que la poudre imprime plus de vitesse au
boulet, il est évident que la vitesse du but-en-blanc dépend 1º de
l'angle de mire; 2º de la force de la poudre, tant sous le rapport de sa
quantité que de sa qualité, ou plutôt de la vitesse qu'elle peut
communiquer au boulet.
On appelle portée d'une pièce, la distance à laquelle elle peut chasser
son projectile. Cette distance varie pour une même bouche à feu, suivant
la charge de poudre employée, suivant la forme, la grosseur et le poids
de son projectile, et surtout suivant l'inclinaison de l'axe de la pièce
ou de la ligne de tir, par rapport au niveau ou à l'horizon. Cette
inclinaison de l'axe avec l'horizon est ce qu'on appelle _l'angle de
projection_.
On concevra facilement que plus cet angle sera grand, toutes choses
étant égales d'ailleurs, plus la portée sera étendue, et réciproquement.
Toutefois ce n'est vrai que dans de certaines limites; car si l'angle de
projection était plus grand qu'un demi-angle droit, le contraire aurait
lieu; la portée recommence même à diminuer passé 42°-1/3 pour les
canons, et 28° pour les fusils. (Pour les positions de ces diverses
lignes et de ces angles, voyez la figure V.)
Ce qui précède fait concevoir que si le point que l'on veut frapper est
à la distance du but-en-blanc, il faut diriger sur ce point la ligne de
mire, comme si le boulet devait suivre cette même ligne de mire; que si
le point que l'on veut battre est plus éloigné que le but-en-blanc, il
faut diriger la ligne de mire par-dessus, ce qui vient à augmenter
l'angle de projection. Il faut diriger la ligne de mire par dessous,
dans le cas contraire, à moins pourtant que ce point ne soit
très-rapproché du premier but-en-blanc, auquel cas il faudrait encore
pointer en dessus. La distance de ce premier but-en-blanc varie, ainsi
qu'on l'a déjà dit, de 15 à 25 pieds.
L'angle de mire est d'environ 1°-1/2 pour les canons, et 3°-1/2 pour les
caronades.
La distance du but-en-blanc, avec la charge ordinaire du combat (d'après
les expériences les plus récentes), est environ de 4 encâblures pour les
canons de 18 et au-dessus; de 4-1/2 encâblures pour les caronades de 24
et au-dessus: les uns et les autres étant chargés avec des boulets
ronds. Les mêmes distances sont plus petites d'un tiers à peu près si
les pièces sont chargées avec des boulets ramés, et de moitié si elles
sont chargées avec des mitrailles.
La difficulté du tir consiste à déterminer de combien la ligne de mire
doit être plus élevée que le point qu'on veut battre, quand celui-ci est
plus éloigné que le but-en-blanc, ou de combien elle doit être plus
basse dans le cas contraire. Pour cela, des instrumens ont été imaginés,
proposés ou exécutés; des tables ont été dressées pour faire connaître
les angles sous lesquels il fallait pointer, suivant les distances; mais
ces moyens, plus ou moins ingénieux, ont été généralement peu utiles à
cause des difficultés qu'il y a à les employer à la mer.
On a donc cherché un autre moyen qui pût frapper les yeux, en présentant
les hauteurs respectives des coques et des mâtures des divers navires,
et en plaçant à côté une échelle que nous nommerons de _pointage_, qui
indique d'une manière suffisamment exacte, suivant les distances, les
hauteurs où il faut pointer pour atteindre les bâtimens aux points
voulus. Par ce moyen, il suffira qu'on fasse connaître, dans les
batteries, la distance où se trouve l'ennemi, et s'il faut tirer soit à
couler bas, soit aux gaillards, ou à démâter.
L'officier commandant la batterie indiquera alors aux chefs de pièces à
quelle hauteur ils doivent viser, et pour donner cette indication il
pourra se servir, dans le premier cas, de la planche nº 1;
Dans le second cas, de la planche nº 2;
Et dans le troisième cas, de la planche nº 3.
Dans chaque planche la flèche ou le zéro indique la hauteur où il faut
atteindre le bâtiment, et celle où il sera frappé si, étant à la
distance du but-en-blanc on vise à cette hauteur. Le chiffre placé sur
l'échelle, à la hauteur du zéro, indique cette distance en encâblures,
pour chaque calibre et dans chaque espèce de pièces en usage dans la
marine.
Les autres chiffres portés sur les échelles, soit plus haut, soit plus
bas que la flèche, sont placés à la hauteur du point de la mâture ou de
la coque où il faut viser, quand on est placé à la distance qu'ils
expriment pour frapper le bâtiment à la hauteur de zéro.
Ainsi, pour pointer à couler bas par la ligne de mire naturelle, à 5
encâblures par exemple, il faut viser un peu au-dessus des bastingages
des vaisseaux à trois ponts, ou à la hauteur des filets de casse-tête de
ceux à deux ponts, ou au quart à peu près de la distance qui sépare les
bastingages et la grande hune des frégates. (Planche nº 1.)
Pour pointer aux gaillards, à la distance de 4-1/2 encâblures, il faut
viser à la hune des grands mâts des vaisseaux; à la moitié du ton des
frégates, et d'une quantité égale à la moitié du ton, au-dessus du
chouquet du grand mât des corvettes. (Planche nº 2.)
Enfin, pour pointer aux trelingages, c'est-à-dire à démâter, à la
distance de 6 encâblures par exemple, il faut viser au-dessus du
chouquet du grand mât de hune des vaisseaux; au capelage du grand mât de
perroquet des frégates, et à la pomme des corvettes (Planche nº 3), et
ainsi de suite.
Les exemples précédens ne s'appliquent qu'au cas où l'on tire avec des
boulets ronds; mais de semblables échelles ont été dressées pour les
boulets ramés et pour les grappes de raisin ou mitrailles. Toutefois ces
dernières échelles n'indiquent pas les distances au-delà de deux
encâblures pour les mitrailles, parce que, passé ces distances, le tir
de ces projectiles est trop incertain pour qu'on doive en faire usage.
Le tir à double charge de projectiles ne devant avoir lieu qu'à moins
d'une encâblure pour les boulets ronds, et d'une demi-encâblure pour les
mitrailles, on pourra, pour ainsi dire, pointer toujours alors de
but-en-blanc, attendu que les gargousses, ayant dû être saignées, n'ont
pu communiquer qu'une petite vitesse aux deux projectiles, en sorte
qu'ils doivent bientôt s'abaisser et se rapprocher de la ligne de mire.
Si le vaisseau était toujours parfaitement tranquille, et le pont
parfaitement de niveau, on aurait marqué sur la plate-bande de culasse
et sur le bourrelet, les deux points qui déterminent, dans tous les cas,
la ligne de mire; mais il n'en est point ainsi. Le tangage est cause que
les points les plus élevés de la culasse et de la volée changent à tous
momens, ce qui rend le pointage beaucoup plus difficile. C'est donc à
l'intelligence du pointeur à remédier à cet inconvénient, en suivant le
mouvement de la pièce; et il y parvient en plaçant toujours son oeil
dans la direction de la ligne de mire, variable en ce qu'elle doit
toujours passer par les points les plus élevés de la plate-bande de
culasse et du bourrelet.
Le roulis fait aussi changer à chaque instant l'angle que l'axe de la
pièce fait avec l'horizon; d'où il suit qu'on ne peut réellement pointer
les pièces sur les points indiqués par les planches 1, 2 et 3, au
moment où l'on doit faire feu. Mais on remédie à cet inconvénient en
donnant d'avance aux pièces, comme on l'a indiqué dans l'exercice, une
hauteur convenable pour qu'au roulis le point sur lequel la ligne de
mire doit être dirigée puisse se présenter dans le prolongement de cette
ligne; et il faut que le canonnier sache saisir ce moment pour faire
partir le coup, ce qui demande beaucoup d'intelligence et d'habileté.
Enfin, lorsque la marche du navire est très-grande, la vitesse acquise
par le boulet comme par tous les corps qui sont à bord, vient encore
modifier la direction du projectile au sortir de la pièce, en sorte que
celui-ci doit arriver un peu avant du point qu'on voulait frapper. Mais
cet effet est assez peu sensible, et il est rare qu'il y ait lieu de le
prendre en considération, d'autant que la marche du vaisseau ennemi en
corrige l'inconvénient si, comme il arrive ordinairement, il suit la
même route, et s'il a un sillage à-peu-près égal.
Comme il est impossible que les canonniers puissent lever toutes les
difficultés que les mouvemens du vaisseau apportent au pointage, il est
à propos de faire remarquer que les boulets qui arrivent plus haut qu'on
ne voulait, peuvent ne pas être perdus et atteindre les mâts les plus
élevés ainsi que leur gréement, et que ceux qui sont pointés trop bas
peuvent ricocher et frapper la coque de l'ennemi.
Il semble donc qu'il convient de faire feu pendant que le vaisseau se
relève, si l'on tire en plein bois, à démâter, à boulet ramé ou à
mitraille; et pendant qu'il s'abaisse, si la mer n'est pas trop grosse,
et que l'on tire à couler bas.
On a supposé jusqu'ici que le boulet devait atteindre le but de
plein-fouet, c'est-à-dire sans sauts ou ricochets; mais comme le tir à
ricochets, quand la mer est belle, présente lui-même des chances
beaucoup plus nombreuses pour frapper un bâtiment ennemi, il est utile
d'entrer dans quelques explications.
On appelle _ricochets_, les sauts et les bonds que fait un boulet
pendant sa course lorsqu'à terre il vient à rencontrer le sol, et à la
mer la surface des eaux; il n'est pas de marin qui n'ait été à même de
remarquer cet effet.
Sur mer, pour qu'un boulet puisse ricocher (et il ne s'agit ici que des
boulets ronds), il faut que l'angle de projection soit au-dessous de
sept degrés, et que d'ailleurs la mer soit belle; dans le cas pourtant
où il y a quelque agitation, la forme des lames, qui sont toujours plus
couchées du côté du vent que du côté de dessous le vent, rend les
ricochets plus faciles ou plus fréquens lorsqu'on tire contre un
bâtiment sous le vent, que contre un bâtiment au vent.
Observons actuellement les effets du ricochet dans un boulet de moyen
calibre, lancé horizontalement sur une belle mer, et partant d'un canon
de première batterie de vaisseau: ce boulet parcourt environ 150 toises
du premier jet; il se relève de 6 pieds environ par son premier
ricochet, il parcourt ensuite 225 toises sous une élévation qui atteint
encore environ 6 pieds; le troisième ricochet est de 150 toises et de 10
pieds d'élévation; la portée s'achève enfin par plusieurs bonds inégaux
et incertains. On comprend facilement que l'angle de chute d'un
projectile étant toujours plus grand que celui de projection, et que
chaque angle de réflexion étant à-peu-près égal à celui de chute, les
derniers ricochets doivent être plus élevés que les premiers.
On voit donc que si le tir de plein-fouet présente des difficultés qui
croissent en raison de la distance, laquelle est elle-même fort
difficile à estimer[9], il n'en est pas de même du tir à ricochets,
puisque sous les conditions énoncées, et même celle d'une charge de
poudre diminuée d'un tiers, on peut espérer d'atteindre souvent le but,
sans autre exactitude que celle d'un bon pointage latéral.
[9] On peut indiquer comme moyen de déterminer cette distance, celui
qui consiste à mesurer, avec un instrument à réflexion, l'angle opposé
à la hauteur de la mâture du bâtiment ennemi; c'est d'après cette
mesure, à divers éloignemens, qu'on a dressé la table qui est annexée
aux échelles et planches du pointage.
Il reste à faire observer que les ricochets n'altèrent sensiblement ni
la portée ni la force des projectiles, et à ajouter que plus l'angle de
projection est petit, plus le ricochet est rasant: il est convenable,
s'il y a du roulis, de tirer alors de préférence quand le bâtiment
s'abaisse du côté où l'on tire.
L'efficacité du tir à ricochets peut se démontrer par plusieurs
expériences; on ne citera que celle-ci: sur 180 boulets de 12, lancés à
terre de plein-fouet, aucun n'a souvent atteint le but de 200 pieds de
longueur, sur 6 de hauteur, et placé à 900 toises de distance; tandis
que sous le même nombre de boulets lancés sous le pointage de la ligne
de mire horizontale, ceux qui frappent ce but sont moyennement de 36.
Quant aux moyens de pointage par lesquels on peut obtenir le tir à
ricochets, on peut donner, comme pouvant servir d'indication, celui de
faire partir la pièce lorsque la ligne de mire est en direction de la
flottaison d'un bâtiment éloigné de 1-1/2 à 2 encâblures. Des guidons de
mire, ou fronteaux de volée, qui ont été proposés pour égaliser le rayon
de la volée avec celui de la culasse, seraient, dans le cas dont il
s'agit, très-avantageux, si l'on parvenait à les fixer solidement; il
suffirait alors de pointer par la ligne de mire sur un point placé à une
hauteur du bord ennemi correspondant à celle d'où l'on tire[10].
[10] Dans son traité de l'artillerie navale, Douglas propose, pour le
tir horizontal, dont il reconnaît tous les avantages, un pendule qui
s'adapterait au canon, sur lequel serait d'ailleurs une raie latérale
en peinture blanche, parallèle à l'axe de la pièce.
Il ne reste plus qu'à ajouter quelques règles particulières: les
canonniers devront toujours charger, pointer et tirer avec calme
et sans précipitation; jamais une pièce ne devra faire feu sans qu'elle
ait été dirigée sur un point bien reconnu, ou au moins sans qu'on soit
fixé sur la véritable position de l'ennemi, soit qu'on l'aperçoive
réellement, soit qu'on distingue où il est par la lueur de son feu, par
l'épaisseur ou la direction de la fumée qui sort de son bord, etc.
La distance de l'ennemi doit être annoncée par les officiers; dans le
cas contraire, le chef de pièce devra l'apprécier le mieux qu'il lui
sera possible, pour pointer le plus juste qu'il pourra; il convient à
cet effet qu'il s'exerce d'avance à bien juger des distances.