à ces médisances et pasquins, bien différentes à celles de nos autres
roys leurs prédécesseurs, fors celle du roy Louis XI, ce bon rompu,
duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun, à pleine
sale, avec force gentilshommes de ses plus privez, et autres et tout; et
celuy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de
joye, il estoit le mieux venu et festoyé: et luy-mesme ne s'espargnoit à
en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent sçavoir, et
puis en faisoit part aux autres, et publiquement[111]. C'estoit bien un
scandale grand que celuy-là. Il avoit très-mauvaise opinion des femmes,
et ne les croyoit toutes chastes. Quand il convia le roy d'Angleterre de
venir à Paris faire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en
repentit aussitost e trouva un _alibi_ pour rompre le coup. «Ah! pasque
Dieu! ce dit-il, je ne veux pas qu'il y vienne; il y trouveroit quelque
petite affetee et saffrette de laquelle il s'amouracheroit, et elle luy
feroit venir le goust d'y demeurer plus long-temps et d'y venir plus
souvent que je ne voudrois.» Il eut pourtant très-bonne opinion de sa
femme, qui estoit sage et vertueuse: aussi la luy falloit-il telle, car,
estant ombrageux et soubçonneux prince s'il en fut onc, il luy eust
bientost fait passer le pas des autres: et quand il mourut, il commanda
à son fils d'aimer et honorer fort sa mère, mais non de se gouverner par
elle; «non qu'elle ne fust fort sage et chaste, dit-il, mais qu'elle
estoit plus bourguignone que françoise.» Aussi ne l'aima-t-il jamais que
pour en avoir lignée, et, quand il en eust, il n'en faisoit guieres de
cas: il la tenoit au chasteau d'Amboise comme une simple dame, portant
fort petit estat et aussi mal habillée que simple damoiselle; et la
laissoit là avec petite cour à faire ses prieres, et luy s'alloit
pourmener et donner du bon temps. D'ailleurs je vous laisse à penser,
puisque le Roy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit à mal
dire, comment elles estoient repassées parmy toutes les bouches de la
Cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny
qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux, comme j'ay veu aucuns;
mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces
pauvres femmes, pressées de tel bast de médisances, ne pouvoient bien si
souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Et
toutesfois le putanisme regna fort de son temps, car le Roy luy-mesme
aidoit fort a le faire et le maintenir avec les gentilshommes de sa
Cour, et puis c'estoit à qui mieux en riroit, soit en public ou en
cachette, et qui en feroit de meilleurs contes de leurs lascivitez et de
leurs tordions (ainsi parloit-il) et de leur gaillardise. Il est vray
que l'on couvroit le nom des grandes, que l'on ne jugeoit que par
apparences et conjectures; je croy qu'elles avoient meilleur temps que
plusieurs que j'ay veu du regne du feu roy, qui les tançoit et
censuroit, et reprimoit estrangement. Voilà ce que j'ay ouy dire de ce
bon roy à d'aucuns anciens. Or le roy Charles huictiesme son fils, qui
luy succéda, ne fut de cette complexion; car on dit de luy que ç'a esté
le plus sobre et honneste roy en paroles que l'on vid jamais, et n'a
jamais offensé ny homme ny femme de la moindre parole du monde. Je vous
laisse donc à penser si les belles dames de son regne, et qui se
resjouissoient, n'avoient pas bon temps. Aussi les aima-t-il fort et les
servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naples
très-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort à les servir, caresser,
et leur donner tant de plaisirs à Lyon par les beaux combats et tournois
qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens
qu'il avoit laissés en ce royaume, les laissa perdre, et villes et
royaume et chasteaux qui tenoient encore et luy tendoient les bras pour
avoir secours. On dit aussi que les dames furent cause de sa mort,
auxquelles, pour s'estre trop abandonné, luy qui estoit de fort debile
complexion, s'y énerva et débilita tant que cela luy aida à mourir.
--Le roy Loüis douziesme fut fort respectueux aux dames; car, comme j'ay
dit ailleurs, il pardonnoit à tous les comédians de son royaume, comme
escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils
parleroient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoiselles,
encor qu'il fust bon compagnon en son temps et qu'il aimast bien les
dames autant que les autres, tenant en cela, mais non de la mauvaise
langue, ny de la grande présomption, ny vanterie du duc Loüis d'Orléans,
son ayeul: aussi cela lui cousta-t-il la vie, car s'estant une fois
vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgogne son
cousin, qu'il avoit en son cabinet le pourtrait des plus belles dames
dont il avoit joüy, par cas fortuït, un jour le duc Jean entra dans ce
cabinet; la première dame qu'il voit pourtraitte et se présente du
premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit de
ce temps-là très-belle: elle s'appeloit Margueritte, fille d'Albert de
Bavière, comte de Haynault et de Zelande. Qui fut esbahy? ce fut le bon
espoux: pensez que tout bas il dit ce mot: «Ah! j'en ay.» Et ne faisant
cas de la puce qui le piquoit autrement, dissimula tout, et, en couvant
vengeance, le querella pour la régence et administration du royaume; et
colorant son mal sur ce sujet et non sur sa femme, le fit assassiner à
la porte Barbette à Paris, et sa femme première morte, pensez de poison:
et après la vache morte, espousa en secondes noces la fille de Loüis
troisiesme, duc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le marché; car à
tels gens sujets aux cornes ils ont beau changer de chambres et de
repaires, ils y en trouvent toujours. Ce duc en cela fit très-sagement
de se vanger de son adultère sans s'escandaliser ny lui ny sa femme; qui
fut à luy une très-sage dissimulation. Aussi ay-je ouy dire à un
très-grand capitaine qu'il y a trois choses lesquelles l'homme sage ne
doit jamais publier s'il en est offensé, et en doit taire le sujet, et
plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la
veangeance, si ce n'est que la chose fust si évidente et claire devant
plusieurs, qu'autrement il ne se pust desdire. L'une est quand on
reproche à un autre qu'il est cocu et sa femme publique; l'autre, quand
on le taxe de b........ et sodomie; la troisiesme, quand ou luy met à
sus qu'il est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d'un combat ou
d'une bataille. Ces trois choses, disoit ce grand capitaine, sont fort
escandaleuses quand on en publie le sujet de laquelle on combat, et
pense-t-on quelquefois s'en bien nettoyer que l'on s'en sallist
villainement; et le sujet en estant publié scandalise fort, et tant plus
il est remué, tant plus mal il sent, ny plus ny moins qu'une grande
puanteur quand plus on la remuë. Voilà pourquoy qui peut avoir son
honneur caler c'est le meilleur, et excogiter et tenter un nouveau sujet
pour avoir raison du vieux; et telles offenses, le plus tard que l'on
peut, ne se doivent jamais mettre en cause, contestation ny combat.
Force exemples alléguerois-je pour ce fait; mais il m'incommoderoit et
allongeroit par trop mon discours. Voilà pourquoy ce duc Jean fut
très-sage de dissimuler et cacher ses cornes, et se revanger d'ailleurs
sur son cousin qui l'avoit hony; encor s'en mocquoit-il et le faisoit
entendre: dont il ne faut point douter que telle dérision et escandale
ne luy touchast autant au coeur que son ambition, et luy fit faire ce
coup en fort habile et sage mondain.
--Or, pour retourner de-là où j'estois demeuré, le roy François, qui a
bien aimé les dames, et encore qu'il eust opinion qu'elles fussent fort
inconstantes et variables, comme j'ay dit ailleurs, ne voulut point
qu'on en médist en sa cour, et voulut qu'on leur portast un grand
honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son
caresme à Meudon près Paris, il y eut un sien gentilhomme servant, qui
s'appelloit Busembourg de Xaintonge, lequel servant le Roy de la viande,
dont il avoit dispense, le Roy lui commanda de porter le reste, comme
l'on void quelquefois à la Cour, aux dames de la petite bande, que je ne
veux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit à dire, parmy
ses compagnons et autres de la Cour, que ces dames ne se contentoient
pas de manger de la chair cruë en caresme, mais en mangeoient de la
cuitte, et leur benoist saoul. Les dames le sceurent, qui s'en
plaignirent aussitost au Roy, qui entra en si grande collere, qu'à
l'instant il commanda aux archers de la garde de son hostel de l'aller
prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce pauvre gentilhomme en
sceut le vent par quelqu'un de ses amis, qui évada et se sauva
bravement: que s'il eust été pris, pour le seur il estoit pendu, encor
qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vid le Roy cette fois en
collere, ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne
d'honneur qui y estoit, et lors le Roy dit tout haut que quiconque
toucheroit à l'honneur des dames, sans remission il seroit pendu.
--Un peu auparavant, le pape Paul Farnèse estant venu à Nice, le Roy le
visitant en toute sa Cour, et de seigneurs et dames, il y en eut
quelques-unes, qui n'étoient pas des plus laides, qui lui allèrent
baiser la pantoufle; sur quoy un gentilhomme se mit à dire qu'elles
estoient allées demander à Sa Sainteté dispense de taster de la chair
cruë sans escandale toutesfois et quantes qu'elles voudroient. Le Roy le
sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fut esté
pendu, tant pour la révérence du Pape que du respect des dames. Ces
gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries
comme feu M. d'Albanie. Lors que le pape Clément vint à Marseille faire
les nopces de sa niepce avec M. d'Orléans, il y eut trois dames, belles
et honnestes veufves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et
tristesses qu'elles avoient de l'absence et des plaisirs passez de leurs
marys, vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives,
qu'elles priérent M. d'Albanie, son parent, qui avoit bonne part aux
graces du Pape, de lui demander dispense pour elles trois de manger de
la chair les jours deffendus. Le duc d'Albanie leur accorda, et les fit
venir un jour fort familiérement au logis du Pape; et pour ce en
advertit le Roy, et qu'il lui en donneroit du passe-temps, et luy ayant
découvert la baye. Estant toutes trois à genoux devant Sa Sainteté, M.
d'Albanie commença le premier, et dit assez bas en italien, que les
dames ne l'entendoient point: «Père saint, voilà trois dames veufves,
belles et bien honnestes, comme vous voyez, les-quelles pour la
révérence qu'elles portent à leurs marys trespassez, et à l'amitié des
enfants qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du monde aller aux
secondes nopces, pour faire tort à leurs marys et enfants; et, parce que
quelquesfois elles sont tentées des aiguillons de la chair, elles
supplient très-humblement Vostre Sainteté de pouvoir avoir approche des
hommes hors mariage, si et quantes fois qu'elles seroient en cette
tentation.--Comment, dit le Pape, mon cousin! ce seroit contre les
commandements de Dieu, dont je ne puis dispenser. Les voilà, père saint,
disoit le duc, s'il voust plaist les ouyr parler.» Alors l'une des
trois, prenant la parole, dit: «Père saint, nous avons prié M. d'Albanie
de vous faire une requeste très-humble pour nous autres trois, et vous
remonstrer nos fragilitez et débiles complexions.--Mes filles, dit le
Pape, la requeste n'est nullement raisonnable, car ce seroit contre les
commandements de Dieu.» Les dites veufves, ignorantes de ce que luy
avoit dit M. d'Albanie, luy répliquérent: «Père saint, au moins plaise
nous en donner congé trois fois de la sepmaine, et sans
escandale.--Comment! dit le Pape, de vous permettre _il peccato di
lussaria_[112]? je me damnerois; aussi que je ne le puis faire.» Les
dites dames, connoissant alors qu'il y avoit de la fourbe et raillerie,
et que M. d'Albanie leur en avoit donné d'une, dirent: «Nous ne parlons
pas de cela, père saint, mais nous demandons permission de manger de la
chair les jours prohibés.» Là-dessus le duc d'Albanie leur dit: «Je
pensois, mes dames, que ce fust de la chair vive.» Le Pape aussi-tost
entendit la raillerie, et se prit à sourire, disant: «Mon cousin, vous
avez fait rougir ces honnestes dames; la reyne s'en faschera quand elle
le sçaura»: la-quelle le sceut et n'en fit autre semblant, mais trouva
le conte bon; et le Roy puis après en rit bien fort avec le Pape,
lequel, après leur avoir donné sa bénédiction, leur octroya le congé
qu'elles demandoient, et s'en allèrent très-contentes. L'on m'a nommé
les trois dames: madame de Chasteau-Briant ou madame de Canaples, madame
de Chastillon, et madame la baillive de Caen, très-honnestes dames. Je
tiens ce conte des anciens de la Cour[113].
--Madame d'Uzez fit bien mieux du temps que le pape Paul troisiesme vint
à Nice voir le roy François. Elle estant madame du Bellay, et qui dès sa
jeunesse a tousjours eu de plaisants traits et dit de fort bons mots, un
jour, se prosternant devant Sa Sainteté, le supplia de trois choses:
l'une, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille
à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses
ciseaux en faisant son ouvrage; elle fit voeu à saint Alivergot de le
luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit; mais elle ne
l'accomplit ne sçachant où gisoit son corps saint. L'autre requeste fut
qu'il lui donnast pardon de quoy, quand le pape Clément vint à
Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses
oreillers en sa ruëlle de lict, et s'en torcha le devant et le derrière,
dont après Sa Sainteté reposa dessus son digne chef et visage et bouche,
qui le baisa. La troisiesme, qu'il excommuniast le sieur de Tays, par ce
qu'elle l'aimoit et luy ne l'aimoit point, et qu'il est maudit et est
celuy excommunié qui n'aime point s'il est aimé. Le Pape, estonné de ses
demandes, et s'estant enquis au Roy qui elle estoit, sceut ses causeries
et en rit son saoul avec le Roy. Je ne m'estonne pas si depuis elle a
esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes, puis que de si bonne
heure elle commença: et de ce temps, toutes fois, tout a esté trouvé bon
d'elle, tant elle avoit bonne grace en ses traits et bons mots. Or ne
pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si réformé au respect
des dames, qu'il n'en aimast de bons contes qu'on luy en faisoit, sans
aucun escandale pourtant ny descriement, et qu'il n'en fist aussi; mais,
comme grand roy qu'il estoit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un
chacun, ny le commun, usast de pareil privilege que luy.
J'ay ouy conter à aucuns qu'il vouloit fort que les honnestes
gentilshommes de sa cour ne fussent jamais des sans maistresses; et
s'ils n'en faisoient il les estimoit des fats et des sots: et bien
souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et promettoit
les y servir et leur en dire du bien, tant il estoit bon et familier: et
souvent aussi quand il les voyoit en grand arraisonnement avec leurs
maistresses, il les venoit accoster et leur demander quels bons propos
ils avoient avec elles; et s'il ne les trouvoit bons, il les corrigeoit
et leur en apprenoit d'autres. A ses plus familiers il n'estoit point
avare ny chiche de leur en dire ny départir de ses contes, dont j'en ay
ouy faire un plaisant qui luy advint, puis après le récita, d'une belle
jeune dame venue à la Cour, laquelle, pour n'y estre bien rusée, se
laissa aller fort doucement aux persuasions des grands, et sur-tout de
ce grand roy; lequel un jour, ainsi qu'il voulut planter son estandart
bien arboré dans son fort, elle qui avoit ouy dire, et qui commença
desjà à le voir, que quand on donnoit quelque chose au Roy, ou que quand
on le prenoit de luy et qu'on le touchoit, le faloit premièrement
baiser, ou bien la main, pour le prendre et toucher; elle mesme, sans
autre cérémonie, n'y faillit pas, et baisant très-humblement la main,
prit l'estandart du Roy et le planta dans le fort avec une très-grande
humilité; puis luy demanda de sang froid comment il vouloit qu'elle le
servist ou en femme de bien et chaste, ou en desbauchée. Il ne faut
point douter qu'il luy en demandast la desbauchée, puisqu'en cela elle y
estoit plus agréable que la modeste; en quoy il trouva qu'elle n'y avoit
perdu son temps, et après le coup et avant, et tout; puis luy faisoit
une grande révérence en le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy
avoit fait, dont elle n'estoit pas digne, en luy recommandant souvent
quelque avancement pour son mary. J'ay ouy nommer la dame, laquelle
depuis n'a esté si sotte comme alors, mais bien habile et bien rusée.
Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut à plusieurs oreilles. Il
estoit fort curieux de sçavoir l'amour et des uns et des autres, et
surtout des combats amoureux, et mesme de quels beaux airs se manioient
les dames quand elles estoient en leur manége, et quelle contenance et
posture elles y tenoient, et de quelles paroles elles usoient: et puis
en rioit à pleine gorge, et après en défendoit la publication et
l'escandale, et recommandoit le secret et l'honneur. Il avoit pour son
bon second ce très-grand, très-magnifique et très-libéral cardinal de
Lorraine: très-libéral le puis-je appeler, puis qu'il n'eut son pareil
de son temps: ses despenses, ses dons, gracieusetez, en ont fait foy, et
surtout la charité envers les pauvres. Il portoit ordinairement une
grande gibecière, que son valet-de-chambre qui luy manioit son argent
des menus plaisirs ne failoit d'emplir tous les matins, de trois ou
quatre cents escus; et tant de pauvres qu'il trouvoit il mettoit la main
à la gibeciere, et ce qu'il en tiroit sans considération il le donnoit,
et sans rien trier. Ce fut de lui que dit un pauvre aveugle, ainsi qu'il
passoit dans Rome et que l'aumosne lui fut demandée de luy, il luy jetta
à son accoustumée une grande poignée d'or, et en s'escriant tout haut en
italien: _O tu sei Christo, ò veramente el cardinal di Lorrena_;
c'est-à-dire: «Ou tu es Christ, ou le cardinal de Lorraine.» S'il estoit
aumosnier et charitable en cela, il estoit bien autant libéral és autres
personnes, et principalement à l'endroit des dames, lesquelles il
attrapoit aisément par cet appât; car l'argent n'estoit en si grande
abondance de ce temps comme il est aujourd'huy; et pour ce en
estoient-elles plus friandes, et des bombances et des parures. J'ay ouy
conter que quand il arrivoit à la Cour quelque belle fille ou dame
nouvelle qui fust belle, il la venoit aussitost accoster, et
l'arraisonnant, il disoit qu'il la vouloit dresser de sa main. Quel
dresseur! Je croy que la peine n'estoit pas si grande comme à dresser
quelque poulain sauvage. Aussi pour lors disoit-on qu'il n'y avoit guère
de dames ou filles résidentes à la Cour ou fraischement venues, qui ne
fussent desbauchées ou attrappées par son avarice et par la largesse
dudit M. le cardinal; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour
femmes et filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs coffres et
grandes garde-robbes plus pleines de robbes, de cottes, et d'or et
d'argent et de soye, que ne sont aujourd'huy celles de nos reynes et
grandes princesses d'aujourd'huy. J'en ay fait l'expérience pour l'avoir
veu en deux ou trois qui avoient gagné tout cela par leur devant; car
leurs peres, meres et marys ne leur eussent peu donner en si grande
quantité. Je me fusse bien passé, ce dira quelqu'un, de dire cecy de ce
grand cardinal, veu son honorable habit et révérendissime estat; mais
son roy le vouloit ainsi et y prenoit plaisir; et pour complaire à son
roy l'on est dispensé de tout, et pour faire l'amour et d'autres choses,
mais qu'elles ne soient point meschantes, comme alors d'aller à la
guerre, à la chasse, aux danses, aux mascarades et autres exercices;
aussi qu'il estoit un homme de chair comme un autre, et qu'il avoit
plusieurs grandes vertus et perfections qui offusquoient cette petite
imperfection, si imperfection se doit appeler faire l'amour.
J'ay ouy faire un conte de luy à propos du respect deu aux dames: il
leur en portoit de son naturel beaucoup: mais il l'oublia, et non sans
sujet, à l'endroit de madame la duchesse de Savoye, donne Béatrix de
Portugal. Luy, passant une fois par le Piedmond, allant à Rome pour le
service du Roy son maistre, visita le duc et la duchesse. Après avoir
assez entretenu M. le duc, il s'en alla trouver madame la duchesse en sa
chambre pour la saluer, et s'approchant d'elle, elle, qui estoit la
mesme arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser. M. le
cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser à la
bouche, et elle de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant de
plus près encore d'elle, la prend par la teste, et en dépit d'elle la
baisa deux ou trois fois. Et quoy qu'elle en fist ses cris et
exclamations à la portugaise et espagnole, si fallut-il qu'elle passast
par-là. «Comment, dit-il, est-ce à moi à qui il faut user de cette mine
et façon? je baise bien la Reyne ma maistresse, qui est la plus grande
reyne du monde, et vous je ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une
petite duchesse crottée! Et si veux que vous sçachiés que j'ay couché
avec des dames aussi belles et d'aussi bonne ou plus grande maison que
vous.» Possible pouvoit-il dire vrai. Cette princesse eut tort de tenir
cette grandeur à l'endroit d'un tel prince de si grande maison, et mesme
cardinal, car il n'y a cardinal, veu ce grand rang d'Église qu'ils
tiennent, qui ne s'accompare aux plus grands princes de la chrestienté.
M. le cardinal aussi eut tort d'user de revanche si dure; mais il est
bien fascheux à un noble et généreux coeur, de quelque profession
qu'il soit, d'endurer un affront.
Le cardinal de Grandvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmont,
et d'autres que je laisse au bout de ma plume, car je broüillerois par
trop mes discours, auxquels je retourne; et le reprens au feu roy Henry
II, qui a esté fort respectueux aux dames, et qu'il servoit avec de
grands respects, qui detestoit fort les calomniateurs de l'honneur des
dames: et lorsqu'un roy sert telles dames, de tel poids, et de telle
complexion, mal-aisément la suite de la Cour ose ouvrir la bouche pour
en parler mal. De plus la Reyne-mere y tenoit fort la main pour
soustenir ses dames et filles, et le bien faire sentir à ces détracteurs
et pasquineurs, quand ils estoient une fois descouverts, encore
qu'elle-mesme n'y ait esté espargnée non plus que ses dames; mais ne
s'en soucioit pas tant d'elle comme des autres, d'autant, disoit-elle,
qu'elle sentoit son ame et sa conscience pure et nette, qui parloit
assez pour soy; et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces
mesdisants escrivains et pasquineurs. «Laissez-les tourmenter,
disoit-elle, et se prendre de la peine pour rien;» mais quand elle les
descouvroit elle leur faisoit bien sentir. Il escheut à l'aisnée
Limeuil, à son commencement qu'elle vint à la Cour, de faire un pasquin
(car elle disoit et escrivoit bien) de toute la Cour, mais non point
scandaleux pourtant, sinon plaisant; mais asseurez-vous qu'elle la
repassa par le foüet à bon escient, avec deux de ses compagnes qui en
estoient de consente; et sans qu'elle avoit cet honneur de luy
appartenir, à cause de la maison de Thurenne, alliée à celle de
Boulogne, elle l'eust chastiée ignominieusement par le commandement
exprès du Roy, qui détestoit estrangement tels escrits.
--Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et
vaillant gentilhomme que le Roy aimoit, et estoit parent de madame de
Valentinois; il avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre
les dames et les filles, tant il estoit fol. Un jour, s'estant attaqué à
une de la Reyne, il y en avoit une qu'on nommoit la grande Meray, qui
s'en voulut prendre pour sa compagne; luy ne fit que simplement
respondre: «Hà! je ne m'attaque pas à vous, Meray, car vous estes une
grande coursiere bardable.» Comme de vray c'estoit la plus grande fille
et femme que je vis jamais. Elle s'en plaignit à la Reyne que l'autre
l'avoit appelée jument et coursiere bardable. La Reyne fut en telle
colere qu'il fallust que Matha vuidast de la Cour pour aucuns jours,
quelque faveur qu'il eust de madame de Valentinois sa parente; et d'un
mois après son retour n'entra en la chambre de la Reyne et des filles.
Le sieur de Gersay fit bien pis à l'endroit d'une des filles de la Reyne
à qui il vouloit mal pour s'en venger, encore que la parole ne luy
manquast nullement; car il disoit et rencontroit des mieux, mais
sur-tout quand il mesdisoit, dont il en estoit le maistre; mais la
mesdisance estoit lors fort défendue. Un jour qu'elle estoit à
l'après-dinée en la chambre de la Reyne avec ses compagnes et
gentilshommes, comme alors la coustume estoit qu'on ne s'assioit
autrement qu'en terre quand la Reyne y estoit, le dit sieur, ayant pris
entre les mains des pages et laquais une c..... de bélier dont ils s'en
joüoient à la basse-court (elle estoit fort grosse et enflée tout
bellement), estant couché près d'elle, la coula entre la robbe et la
juppe de cette fille, et si doucement qu'elle ne s'en advisa jamais,
si-non que, lors que la Reyne se vint à se lever de sa chaise pour aller
en son cabinet, cette fille, que je ne nommeray, se vint lever
aussi-tost, et en se levant tout devant la Reyne, pousse si fort cette
balle bellinière, pelue, velue, qu'elle fit six ou sept bonds joyeux,
que vous eussiez dit qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passe-temps
à la compagnie sans qui'il luy coustast rien. Qui fut estonnée? ce fut
la fille et la Reyne aussi, car c'étoit en belle place visible sans
aucun obstacle. «Nostre-Dame! s'écria la Reyne, et qu'est cela, m'amie,
et que voulez-vous faire de cela?» La pauvre fille, rougissant, à demy
esplorée, se mit à dire qu'elle ne sçavoit que c'estoit, et que
c'estoit, quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit fait ce meschant
trait, et qu'elle pensoit que ce ne fust autre que Gersay. Luy, qui en
avoit veu le commencement du jeu et des bonds, avoit passé la porte. On
l'envoya quérir; mais il ne voulut jamais venir, voyant la Reyne si
colère, et niant pourtant le tout fort ferme. Si fallut-il que pour
quelques jours il fuyt sa colère et du Roy aussi: et sans qu'il estoit
un des grands favoris du Roy-Dauphin avec Fontaine-Guerrin, il eust esté
en peine, encore que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture,
nonobstant que le Roy fit ses courtisans et plusieurs dames ne s'en
peussent engarder d'en rire, ne l'osant pourtant manifester, voyant la
colère de la Reyne: car c'estoit la dame du monde qui sçavoit le mieux
rabroüer et estonner les personnes.