fois, de bonne amitié qu'ils avoient ensemble, à tomber en haine et
querelle, si-bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de
la Reyne, estant sur ce différent: «Laissez-moi, autrement je diray ce
que vous m'avez dit:» Le gentilhomme, qui luy avoit rapporté quelque
chose en fidélité d'une très-grande dame, et craignant que mal ne luy
advinst, que pour le moins il ne fust banny de la Cour, sans s'estonner
il respondit (car il disoit très-bien le mot): «Si vous dites ce que je
vous ay dit, je diray ce que je vous ay fait.» Qui fust estonnée? ce
fust la fille: toutesfois elle respondit: «Que m'avez-vous fait?»
L'autre respondit; «Que vous ay-je dit?» La fille par après replique:
«Je sçay bien ce que vous m'avez dit;» l'autre: «Je sais bien ce que je
vous ay fait.» La fille duplique «Je prouveray fort bien ce que vous
m'avez dit;» l'autre respondit: «Je prouveray encore mieux ce que je
vous ay fait.» Enfin, après avoir demeuré assez de temps en telles
contestations par dialogues et repliques et dupliques, et pareils et
semblables mots, s'en séparèrent par ceux et celles qui se trouvèrent
là, encore qu'ils en tirassent du plaisir.
Tel débat parvint aux oreilles de la Reyne, qui en fut fort en colère,
et en voulust aussitost sçavoir les paroles de l'un et les faits de
l'autre, et les envoya quérir. Mais l'un et l'autre, voyant que cela
tireroit à conséquence, advisèrent à s'accorder aussi-tost ensemble, et
comparoissant devant la Reyne, de dire que ce n'estoit qu'un jeu qu'ils
se contestoient ainsi, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dit, ny
luy rien fait à elle. Ainsi ils payèrent la Reyne, laquelle pourtant
tança et blasma fort le gentilhomme, d'autant que ses paroles estoient
trop scandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ils ne se
fussent rapatriés et concertés ensemble, et que la damoiselle eust
descouvert les paroles qu'il luy avoit dites, qui luy tournoient à
grande conséquence, que résolument il eust maintenu son dire qu'il luy
avoit fait, à peine qu'on la visitast, et qu'on ne la trouveroit point
pucelle, et que c'estoit luy qui l'avoit dépucellée. «Oui, lui
respondis-je: mais si l'on l'eust visitée et qu'on l'eust trouvée
pucelle, car elle estoit fille, vous fussiez esté perdu, et vous y fust
allé de la vie.--Hà! mort Dieu! me respondit-il, c'est ce que j'eus
voulu le plus qu'on l'eust visitée: je n'avois point peur que la vie y
eust couru; j'estois bien asseuré de mon baston; car je sçavois bien qui
l'avoit dépucellée, et qu'un autre y avoit bien passé, mais non pas moy,
dont j'en suis très-bien marry: et la trouvant entamée et tracée, elle
estoit perdue et moy vengé, et elle scandalisée. Je fusse esté quitte
pour l'espouser, et puis m'en défaire comme j'eusse peu.» Voilà comme
les pauvres filles et femmes courent fortune, aussi bien à droit comme à
tort.
--J'en ay cogneu une de très-grande part, laquelle vint à estre grosse
d'un très-brave et galland prince[114]: on disoit pourtant que c'estoit
en nom de mariage, mais par après on sceut le contraire. Le roy Henry le
sceut le premier qui en feust extresmement fasché, car elle luy en
appartenoit un peu: toutesfois, sans faire plus grand bruit ny scandale,
le soir au bal la voulut mener danser le bransle de la Torche[115] et
puis la fit mener danser à un autre la gaillarde et les autres bransles,
là où elle monstra sa disposition et sa dextérité mieux que jamais, avec
sa taille qui estoit très-belle et qu'elle accommodoit si bien ce
jour-là, qu'il ny avoit aucune apparence de grossesse: de sorte que le
Roy, qui avoit ses yeux toujours fort fixement sur elle, ne s'en
apperceust non plus que si elle ne fust esté grosse, et vint à dire à un
très grand de ses plus familiers: «Ceux-là sont bien meschants et
malheureux d'estre allés inventer que cette pauvre fille estoit grosse;
jamais je ne luy ay veu meilleure grace. Ces meschants détracteurs qui
en ont parlé ont menty et ont très-grand tort.» Et ainsi ce bon prince
excusa cette fille et honneste damoiselle, et en dit de mesme à la Reyne
estant couché le soir avec elle. Mais la Reyne, ne se fiant à cela, la
fit visiter le lendemain au matin, elle estant présente, et se trouva
grosse de six mois; laquelle luy advoüa et confessa le tout sous la
courtine de mariage. Pourtant le Roy, qui estoit tout bon, fit tenir le
mystère le plus secret qu'il put sans escandaliser la fille, encore que
la Reine en fust fort en colere. Toutesfois ils l'envoyèrent tout coy
chez ses plus proches parents, où elle accoucha d'un beau fils, qui
pourtant fut si malheureux qu'il ne put jamais estre advoüé du pere
putatif; et la cause en traîna longuement, mais la mere n'y put jamais
rien gagner.
--Or le roy Henry aimoit aussi-bien les bons contes que ses
prédécesseurs; mais il ne vouloit point que les dames en fussent
escandalisées ny divulguées: si bien que luy, qui estoit d'assez
amoureuse complexion, quand il alloit voir les dames, y alloit le plus
caché et le plus couvert qu'il pouvoit, afin qu'elles fussent hors de
soupçon et diffame; et s'il en avoit aucunes qui fussent descouvertes,
ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la
dame: comme une que j'ay ouy dire, de bonne maison, nommée madame
Flamin, d'Escosse, laquelle, ayant été enceinte du fait du Roy, elle
n'en faisoit point la petite bouche, mais très-hardiment disoit en son
escossiment francisés «J'ay fait tant j'ay pu, que, Dieu merci, je suis
enceinte du Roy, dont je m'en sens très-honorée et très-heureuse; et si
je veux dire que le sang royal a je ne sais quoy de plus suave et
friande liqueur que l'autre, tant que je m'en trouve bien, sans conter
les bons brins de présents que l'on en tire.» Son fils, qu'elle en eust
alors, fut le feu grand prieur de France, qui fut tué dernièrement à
Marseille, qui fut un très-grand dommage, car c'estoit un très-honneste,
brave et vaillant seigneur: il le monstra bien à sa mort. Et si estoit
homme de bien et le moins tyran gouverneur de son temps ny depuis, et la
Provence en sauroit bien que dire, et encore que ce fust un seigneur
fort splendide et de grande despense; mais il estoit homme de bien et se
contentoit de raison. Cette dame, avec d'autres que j'ay ouy dire,
estoit en cette opinion, que, pour coucher avec son roy, ce n'estoit
point diffame, et que putains sont celles qui s'adonnent aux petits,
mais non pas aux grands roys et galants gentilshommes; comme cette reyne
amazone que j'ai dit, qui vint de trois cent lieuës pour se faire
engrosser à Alexandre, pour en avoir de la race: toutesfois l'on dit
qu'autant vaut l'un que de l'autre.
--Après le roy Henry vint le roy François second, duquel le règne fust
si court que les mesdisants n'eurent loisir de se mettre en place pour
mesdire des dames: encore que s'il eust régné longtemps, ne faut point
croire qu'il les eust permis en sa Cour; car c'estoit un roy de très-bon
et très-franc naturel, et qui ne se plaisoit point en medisances; outre
qu'il estoit fort respectueux à l'endroit des dames et les honoroit
fort: aussi avoit-il la reyne sa femme et la reyne sa mère, et messieurs
ses oncles, qui rabroüoient fort ces causeurs et picqueurs de la langue.
Il me souvient qu'une fois, luy estant à Saint Germain en Laye, sur le
mois d'aoust et de septembre, il lui prit envie d'aller le soir voir les
cerfs en leurs ruths, en cette belle forest de Saint Germain, et menoit
des princes ses plus grands familiers et aucunes grandes dames et filles
que je dirois bien. Il y en eut quelqu'un qui en voulut causer et dire
que cela ne sentoit point sa femme-de-bien, ny chaste, d'aller voir de
tels amours et tels ruths de bestes, d'autant que l'appétit de Vénus les
en eschauffoit davantage à telle imitation et telle vueue, si bien que,
quand elles s'en voudroient degouster, l'eau ou la salive leur en
viendroit à la bouche du mitan, que par après il n'y auroit aucun remede
de l'en oster, si-non par autre cause ou salive de sperme. Le Roy le
sceut, et les princes et dames qui l'y avoient accompagné. Asseurez-vous
que si le gentilhomme n'eust si-tost escampé, il estoit très-mal; et ne
parut à la Cour qu'après sa mort et son regne. Il y eut force libelles
diffamatoires contre ceux qui gouvernoient alors le royaume; mais il n'y
eut aucun qui piquast et offensast plus qu'une invective intitulée _le
Tigre_ (sur l'imitation de la première invective de Cicéron contre
Catilina), d'autant qu'elle parloit des amours d'une très-grande et
belle dame, et d'un grand son proche. Si le galant auteur fust esté
apprehendé, quand il eust eu cent mille vies il les eust toutes perdues;
car et le grand et la grande en furent si estommaqués qu'ils en
cuidèrent desespérer. Ce roy François ne fut point sujet à l'amour comme
ses prédécesseurs; aussi eust-il eu grand tort, car il avoit pour
espouse la plus belle femme du monde et la plus aimable; et qui l'a
telle ne va point au pourchas comme d'autres, autrement il est bien
misérable; et qui n'y va peu se soucie-t-il de dire mal des dames, ny
bien et tout, si-non que de la sienne. C'est une maxime que j'ay ouy
tenir à une honneste personne; toutesfois je l'ay vue faillir plusieurs
fois.
Le roy Charles IX vint après, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se
soucioit du commencement des dames, ains se soucioit plus-tost à passer
son temps en exercice de jeunesse. Toutefois feu M. de Sipierre, son
gouverneur, et qui estoit, à mon gré et de chacun aussi, le plus
honneste et le plus gentil cavalier de son temps et le plus courtois et
révérentieux aux dames, en apprit si bien la leçon au Roy son maistre et
disciple, qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses
prédécesseurs; car jamais et petit et grand, il n'a veu dames, fust-il
le plus empesché du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il
s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy
otast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage
d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay, mais
avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa Cour
eust sceu faire. De son regne les grands pasquineurs commencèrent
pourtant avoir vogue, et mesme aucuns gentilshommes bien gallants de la
Cour, lesquels je ne nommeray point, qui détractoient estrangement des
dames, et en général et en particulier, voire des plus grandes; dont
aucuns en ont eu des querelles à bon escient, et s'en sont très-mal
trouvez: non pourtant qu'ils advoüassent le fait, car ils nioient tout;
aussi s'en fussent-ils trouvez de l'escot s'ils l'eussent advoüé, et le
Roy leur eust bien fait sentir, car ils s'attaquoient a de trop grandes.
D'autres faisoient bonne mine, et enduroient a leur barbe mille
démentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils
buvoient doux comme laict, et n'osoient nullement repartir; autrement il
leur alloit de la vie: en quoy bien souvent me suis-je estonné de telles
gens qui se mettoient ainsi à mesdire d'autruy, et permettre qu'on
mesdist à leur nez tant et tant d'eux. Si avoient-ils pourtant la
réputation d'estre vaillants; mais en cela ils enduroient le petit
affront gallantement sans sonner mot.
--Je me souviens d'un pasquin qui fust fait contre une très-grande dame
veufve, belle et bien honneste, qui vouloit convoler avec un très-grand
prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns que je sçay bien, qui, ne
voulants ce mariage, pour en destourner le prince, firent un pasquin
d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils
l'accomparoient à cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses, fort
lubriques, et qu'elle les surpassoit toutes. Ceux-mesmes qui avoient
fait le pasquin le luy présentèrent, disants pourtant qu'il venoit
d'autres, et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant veu, donna des
démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoient fait; eux
passèrent tout sous silence, encor qu'ils fussent des braves et
vaillants. Cela donna pourtant pour le coup à songer au prince, car le
pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez, mais au
bout de deux ans le mariage s'accomplit.
Le Roy estoit si généreux et bon, que nullement il favorisoit tels gens
d'avoir de petits mots joyeux avec eux à part. Bien les aimoit-il, mais
ne vouloit que le vulgaire en fust abreuvé, disant que sa Cour, qui
estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de
tout le monde, et pour telle réputée, ne vouloit qu'elle fust
villipendée et mesestimée par la bouche de tels causeurs et galants: et
c'estoit à parler ainsi des courtisannes de Rome, de Venise et d'autres
lieux, et non de la Cour de France; et que, s'il estoit permis de le
faire, il n'estoit permis de le dire. Voilà comment ce roy estoit
respectueux aux dames, voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay
qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques
très-grandes et très-belles et honnestes dames, pour estre broüillées en
quelques très-grandes affaires qui luy touchoient; mais il n'en voulut
jamais rien croire, ains leur fit aussi bonne chere que jamais et mourut
avec leurs bonnes graces et grande quantité, de leurs larmes qu'elles
espandirent sur son corps. Et le trouvèrent à dire puis après bien
quand le roy Henry troisiesme vint à luy succéder, lequel, pour aucuns
mauvais rapports qu'un luy avoit fait d'elles en Pologne, n'en fit à son
retour si grand conte comme il avoit fait auparavant, et d'icelle et
d'autres que je sçay s'en fit un très-rigoureux censeur, dont pour cela
il n'en fut pas plus aimé; si que je croy qu'en partie elles ne luy ont
point peu nuy, ny à sa malle fortune ny à sa ruyne. J'en diray bien
quelques particularitez, mais je m'en passeray bien: si-non qu'il faut
considérer que la femme est fort encline à la vengeance; car, quoy qu'il
tarde, elle l'exécute: au contraire du naturel de la vengeance d'aucuns,
laquelle du commencement est fort ardente et chaude à s'en faire
accroire, mais par le temporisement et longueur elle s'attiédist et
vient à néant. Voilà pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et
par le temps parer aux coups; mais la furie, l'abord et le temporisement
durent toujours en la femme jüsqu'à la fin; je dis d'aucunes, mais peu.
Aucuns ont voulu excuser le Roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par
descriements, que c'estoit pour refréner et corriger le vice, comme si
la correction en cela luy servoit; veu que la femme est de tel naturel,
que tant plus on luy défend cela, tant plus y est-elle ardente, et
a-t-on beau luy faire le guet. Aussi, par expérience, ay-je veu que pour
luy on ne se détournoit de son grand chemin. Aucunes dames a-t-il aimé,
que je sçay bien, avec de très-grands respects, et servy avec très-grand
honneur, et mesme une très-grande et belle princesse, dont il devint
tant amoureux avant qu'aller en Poulogne, qu'après estre roy il se
résolut de l'espouser, encor qu'elle fust mariée à un grand et brave
prince, mais il estoit à luy rebelle et réfugié en pays estrange pour
amasser gens et luy faire la guerre; mais à son retour en France la dame
mourut en ses couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y
estoit résolu: par la faveur et dispense du Pape il l'espousoit; qui ne
luy eust refusée, estant un si grand roy, et pour plusieurs autres
raisons que l'on peut penser. A d'autres aussi a-t-il fait l'amour pour
les descrier.
J'en sçay une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit
faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il
divulgua en la présence de plusieurs: encore cette vengeance estoit-elle
douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre. J'en sçay
une qui, faisant trop de la galante, et pour un desplaisir qu'elle luy
fit, exprès luy fit l'amour, et sans grand peine de persuasion luy donna
un rendez-vous en un jardin où ne faillit de se trouver; mais il ne la
voulut toucher autrement (ce disent aucuns, mais il la toucha fort
bien), ains la faire voir en place de marché, et puis la bannit de la
Cour avec opprobre. Il désiroit et estoit fort curieux de sçavoir la vie
des unes et des autres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit
quelquefois part de ses bonnes-fortunes à aucuns de ses plus privez.
Bienheureux estoient-ils ceux-là; car les restes de ces grands roys ne
sçauroient estre que très-bons. Les dames le craignoient fort, comme
j'ay veu, et leur faisoit luy-mesme des reprimandes, ou en prioit la
Reyne sa mere, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aimer
les mesdisans, ainsi que je l'ay monstré cy-devant par ces petits
exemples que j'ay allégués, auxquels y prenant pied et altération, que
pouvoit-elle faire aux autres quand ils touchoient au vif et à l'honneur
des dames?
Ce roy avoit tant accoustumé dès son jeune aage, comme j'ay veu, de
sçavoir des contes de dames, voire moy-même luy en ay-je fait aussi
quelqu'un: et en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur que la
Reyne sa mere le sceust, car elle ne vouloit qu'il le dist à d'autres
qu'à elle, pour en faire la correction: tellement que, venant en aage et
en liberté, n'en perdit la possession; et pour ce, sçavoit aussi-bien
comme elles vivoient en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et
mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiquées; et si aucunes y
en avoit qui vinssent à la Cour nouvellement, en les accostant fort
courtoisement et honnestement pourtant, leur en contoit de telle façon
qu'elles en demeuroient estonnées en leurs âmes d'où il avoit appris
toutes ces nouvelles, luy niant et désadvoüant pourtant le tout. Et s'il
s'amusoit en cela, il ne laissoit d'appliquer son esprit en autres et
plus grandes choses, si hautement, qu'on l'a tenu pour le plus grand roy
que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ailleurs
en un chapitre de luy fait à part[116]. Je n'en parle donc plus, encor
qu'on me pust dire que je ne suis esté assez copieux d'exemples de luy
pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage si j'en sçavois. Ouy,
j'en sçai prou, et des plus sublins; mais je ne veux pas tout à coup
dire les nouvelles de la Cour ny du reste du monde; et aussi que je
pourrois si bien pailler et couvrir mes contes, que l'on ne s'en
apperceust sans escandale.
Or il y a de ces détracteurs des dames de diverses sortes. Les uns en
medisent d'aucunes pour quelque desplaisir qu'elles leur auront fait,
encor qu'elles soient des plus chastes du monde, et les font, d'un ange
beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect de meschanceté: comme
un honneste gentilhomme que j'ay veu et cogneu, lequel pour un léger
desplaisir qu'une très-honneste et sage dame luy avoit fait, la descria
fort vilainement; dont il en eut bonne querelle. Et disoit: «Je sçay
bien que j'ay tort, et ne nie point que cette dame ne soit très-chaste
et tres-vertueuse: mais quiconque sera telle, celle-là qui m'aura le
moins du monde offensé, quand elle seroit aussi chaste et pudique que la
vierge Marie, puis qu'autrement il ne m'est permis d'en avoir raison
comme d'un homme, j'en dirai pis que pendre.» Mais Dieu pourtant s'en
peut irriter. D'autres détracteurs y a-t-il qui, aimant des dames et ne
pouvant rien tirer de leur chasteté, de dépit en causent comme de
publiques; et si font pis: ils publient et disent qu'ils en ont tiré ce
qu'ils vouloient, mais, les ayant connues et apperceues par trop
lubriques, les ont quittées. J'en ay cogneu force en nos cours de ces
humeurs. D'autres, qui à bon escient quittent leurs mignons et favoris
de couchettes, et puis, suivant leurs légéretés et inconstances, s'en
sont desgoustées et repris d'autres en leur place: sur ce, ces mignons,
despitez et desespérez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes,
ne faut pas dire comment, jusques à raconter particulièrement leurs
lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exercées, et à descouvrir
leurs sis qu'elles portent sur leur corps nud, afin que mieux ou les
croye. D'autres y a-t-il qui, despitez qu'elles en donnent aux autres et
non à eux, en mesdisent à toute oustrance, et les font guetter, espier
et veiller, enfin qu'au monde ils donnent plus grande conjecture de
leurs véritez. D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet
que celuy-là, maldisent de ceux qu'elles aiment le plus, et
qu'eux-mesmes aiment tant qu'ils ne les voyent pas à demy. Voilà l'un
des plus grands effets de la jalousie: et tels détracteurs ne sont tant
à blasmer qu'on le diroit bien; car il faut imputer cela à l'amour et à
la jalousie, deux frère et soeur d'une mesme naissance. D'autres
détracteurs y a-t-il qui sont si fort nez et accoutumez à la mesdisance,
que plustost qu'ils ne mesdisent de quelque personne ils mesdiroient
d'eux-mesmes. A votre advis, si l'honneur des dames est espargné en la
bouche de tels gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui,
craignant de parler des hommes de peur de la touche, se mettoient sur la
draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revanche que les larmes,
regrets et paroles. Toutes-fois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont
très-mal trouvez: car il y a eu des parents, des freres, des amis de
leurs serviteurs, voire des maris, qui en ont fait repentir plusieurs,
et remascher et avaller leurs paroles. Enfin, si je voulois raconter
toutes les diversitez des destracteurs des dames qu'il y en a, je
n'aurois jamais fait. Une opinion en amour ay-je veu tenir à plusieurs,
qu'un amour secret ne vaut rien s'il n'est pas un peu manifeste, si-non
à tous, pour le moins à ses plus privez amis: et si à tous il ne se peut
dire pour le moins que le manifeste s'en fasse, ou par monstre ou par
faveurs, ou de livrées et couleurs, ou actes chevaleresques, comme
courrements de bague, tournois, masquarades, combats à la barriere,
voire à ceux de bon escient quant on est à la guerre; certes le
contentement en est très-grand en soy. Comme de vray, de quoy serviroit
à un grand capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploit de guerre,
et qu'il fust teu et nullement sceu? je croy que ce luy seroit un despit
mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui aiment en bon lieu,
ce disent aucuns: et de cette opinion en a esté le principal chef M. de
Nemours, le parangon de toute chevalerie; car, si jamais prince,
seigneur ou gentilhomme a esté heureux en amours, ç'a esté celuy-là. Il
ne prenoit pas plaisirs à les cacher à ses plus privez amis; si est-ce
qu'à plusieurs il les a tenues si secrettes qu'on ne les jugeoit que mal
aisément. Certes pour les dames mariées la descouverte en est fort
dangereuse: mais pour les filles et veufves qui sont à marier,
n'importe; car la couleur et prétexte d'un mariage futur couvre tout.
--J'ay cogneu un gentilhomme très-honneste à la Cour, qui, servant une
très-grande dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs
maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entr'eux de leur
faveur, ce gentilhomme ne voulut jamais décéler la sienne, ains en alla
controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encore
qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se
doutast pourtant de cet amour secret: mais luy et ses compagnons n'en
tirèrent que cela de luy; et pourtant à part soy maudit cent fois sa
destinée qui l'avoit là contraint de ne raconter, comme les autres, sa
bonne fortune, qui est plus gracieuse à dire que sa male.
--Un autre ay-je cogneu, bien galant cavalier, lequel, par sa
présomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse qu'il
devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tué
par un assassinat qu'il faillit: mais pour un autre sujet il n'en
faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.