--Or, comme j'ai deduit la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux

faits de leurs vies, j'en veux descrire aucunes qu'elles ont montré en

leur mort. Et, sans emprunter aucun exemple de l'antiquité, je ne veux

alléguer que cettuy-cy de feue madama la Régente, mère du grand roy

François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns et

aucunes qui l'ont veue et cogneue, une très-belle dame, et fort mondaine

aussi; et fut cela mesme en son aage décroissant, et, pour ce, quand on

luy parloit de la mort, en haissoit fort le discours, jusqu'aux

prescheurs qui en parloient en leurs sermons: «comme, ce disoit-elle,

qu'on ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un jour; et que tels

prescheurs, quand ils ne sçauroient dire autre chose en leurs sermons,

et qu'ils estoient au bout de leurs leçons, comme gens ignares, se

mesloient sur cette mort.» La feuë reyne de Navarre, sa fille, n'aimoit

non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mere. Estant

donc venue la fin destinée, et gisant dans son lict, trois jours avant

que mourir, elle vid la nuict sa chambre toute en clarté, qui estoit

transpercée par la vitre: elle se courrouça à ses femmes-de-chambre qui

la veilloient pourquoy elles faisoient un feu si ardent et esclairant.

Elles luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoit

la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. «Comment, dit-elle,

nous en sommes au bas; elle n'a garde d'esclairer à cette heure.» Et

soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vit une comette qui esclairoit

ainsi droit sur son lict. «Hà! dit-elle, voilà un signe qui ne paroist

pas pour personne de basse qualité. Dieu le fait paroistre pour nous

autres grands et grandes. Refermez la fenestre; c'est une comette qui

m'annonce la mort; il se faut donc préparer.» Et le lendemain au matin,

ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le devoir de bonne

chrestienne, encore que les médecins l'asseurassent qu'elle n'estoit

pas-là. «Si je n'avois veu, dit-elle, le signe de ma mort, je le

croirois, car je ne me sens point si bas;» et leur conta à tous

l'apparition de sa comette. Et puis, au bout de trois jours, quittant

les songes du monde, trépassa. Je ne sçaurois croire autrement que les

grandes dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes, n'ayent

plus de grands regrets de laisser le monde que les autres: et

toutesfois, j'en vois nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées, et

volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup l'annonciation

leur soit fort amere et odieuse.

--La feuë comtesse de La Rochefoucault, de la maison de Roye à mon gré

et à d'autres une des belles et agréables femmes de France, ainsi que

son ministre (car elle estoit de la religion comme chacun sçait) lui

annoncea qu'il ne falloit plus songer au monde, et que son heure estoit

venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu qui l'appeloit, et qu'il

falloit quitter les mondanitez, qui n'estoient rien aux prix de la

béatitude du ciel, elle luy dit: «Cela est bon, monsieur le ministre, à

dire à celles qui n'ont pas grand contentement et plaisir en cettuy-cy,

et qui sont sur le bord de leur fosse; mais à moy, qui ne suis que sur

la verdure de mon aage et de mon plaisir en cette-cy et de ma beauté,

vostre sentence m'est fort amere; d'autant que j'ay plus de sujet de

m'aimer en ce monde qu'en tout autre, et regretter à mourir, je vous

veux monstrer en cela ma générosité, et vous asseurer que je prends la

mort à gré, comme la plus vile, abjette, basse, laide et vieille qui

fust au monde.» Et puis s'estant mis à chanter des pseaumes de grand

dévotion, elle mourut.

--Madame d'Espernon, de la maison de Candale, fut assaillie d'une

maladie si soudaine qu'en moins de six ou sept jours elle fut emportée.

Avant que mourir elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir,

implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prières très-dévotes,

et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle

vinst mourir en si jeune aage; mais, après qu'on luy eust remonstré

qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus

aucun remede: «Est-il vray? dit-elle, laissez-moy faire; je vais donc

bravement me résoudre.» Et usa de ces mesmes et propres mots; et,

haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses deux mains l'une

contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un coeur asseuré se

présenta à prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu'elle

commença fort à abhorrer pas des paroles très-chrestiennes; et puis

mourut en très-dévote et bonne chrestienne, en l'aage de vingt-six ans,

et l'une des belles agréables dames de son temps.

--On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle

vérité ne se doit pas céler; et c'est pourquoy je veux ici loüer madame

d'Aubeterre, ma niepce, fille de mon frere aisné, laquelle ceux qui

l'ont veuë à la Cour ou ailleurs, diront bien avec moy avoir esté l'une

des belles et accomplies dames qu'on eust sceu voir, autant pour le

corps que pour l'ame. Le corps se monstroit fort à plain et

extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et agréable visage, sa

taille, sa façon et sa grâce; pour l'esprit, il estoit fort divin et

n'ignoroit rien; sa parole fort propre, naïve, sans fard, et qui couloit

de sa bouche fort agréablement, fut pour la chose sérieuse, fut pour la

rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus

ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses

perfections, qu'elle; aussi l'ouis-je dire une fois à la Reyne-mere.

C'est un mot assez suffisant pour ne la loüer davantage; aussi je n'en

diray pas plus; ceux qui l'ont veuë ne me donneront, je m'asseure, nul

démenty sur cette loüange. Elle vint à estre tout à coup assaillie d'une

maladie qui ne se put point bien congnoistre des médecins, qui y

perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre

empoisonnée, je ne diray point de quel endroit; mais Dieu vengera tout,

et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire

secourir, non qu'elle se souciast, disoit-elle, de mourir; car, dès la

perte de son mary en avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust

certes nullement égal à elle, ny ne la méritast, ny les belles larmes

non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux après sa mort; mais eust-elle

fort désiré de vivre encore un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle

laissoit tendrette, tant cette occasion estoit belle et bonne: et les

regrets d'un mary sot, fascheux, sont fort vains et légers. Elle, voyant

donc qu'il n'y avoit plus de remede, et sentant son poulx, qu'elle mesme

tastoit et connoissoit frigant (car elle s'entendoit à tout), deux jours

avant qu'elle mourust envoya quérir sa fille, et luy fit une exhortation

très-belle et sainte, et telle que possible ne sçay-je mère qui la pust

faire plus belle ny mieux représentée, autant pour l'instruire à bien

vivre au monde, que pour acquérir la grace de Dieu; et puis luy donna sa

bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise

et repos qu'elle alloit prendre avec Dieu. Puis elle demanda son

miroir, et s'y arregardant très-fixement: «Ah! dit-elle, traistre visage

à ma maladie, pour laquelle tu n'as changé! (car elle le monstroit aussi

beau que jamais) mais bientost la mort qui s'approche en aura raison,

qui te rendra pourry et mangé des vers.» Elle avoit aussi mis la

pluspart de ses bagues en ses doigts, et les regardant, et sa main et

tout qui estoit très-belle: «Voilà, dit-elle, une mondanité que j'ay

bien aimée d'autresfois; mais à cette heure de bon coeur je la laisse,

pour me parer en l'autre monde d'une autre plus belle parure.» Et voyant

ses soeurs qui pleuroient à toute outrance auprès d'elle, elle les

consola et pria de vouloir prendre en gré avec elle ce qu'il plaisoit à

Dieu de luy envoyer; et que, s'estants tousjours si fort aimées, elles

n'eussent regret à ce qui luy apportoit de la joie et contentement; et

que l'amitié qu'elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement

avec elles; les priant d'en faire le semblable, et mesme à l'endroit de

sa fille: et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore:

«Mes soeurs si vous m'aimez, pourquoy ne vous réjouissez-vous avec moy

de l'eschange que je fais d'une vie misérable avec un très-heureuse? Mon

ame, lassée de tant de travaux, desire en estre deliée, et estre en lieu

de repos avec Jésus-Christ mon sauveur; et vous la souhaitez encor

attachée à ce chetif corps, qui n'est que sa prison et non son domicile.

Je vous supplie donc, mes soeurs, ne vous affliger davantage.» Tant

d'autres pareils propos beaux et chrestiens dit-elle, qu'il n'y a si

grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux, lesquels je coule.

Sur-tout elle demandoit à voir madame de Bourdeille sa mère, qu'elle

avoit prié ses soeurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit: «Mon

Dieu! mes soeurs, madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ah! que

vos courriers sont longs! ils ne sont pas guieres bons pour faire

diligences grandes et postes.» Elle y alla, mais ne la put voir en vie,

car elle estoit morte une heure devant. Elle me demanda fort aussi,

qu'elle appeloit tousjours son cher oncle, et nous envoya le dernier

adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce qu'elle

avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses soeurs, que la

cause de sa mort leur estant plus à plain découverte, cela leur fust une

occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vie;

«car, dit-elle, il faut que j'advoue que je soupçonne d'avoir esté

empoisonnée depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome et ma soeur la

comtesse de Durtal: mais je pris le plus gros morceau: non toutesfois

que je veuille charger personne, craignant que ce soit à faux, et que

mon ame en demeure chargée, laquelle je desire estre vuide de tout

blasme, rancune, inimitié et péché, pour voler droit à Dieu son

créateur.»

Je n'aurois jamais fait si je disois tout; car ses devis furent grands

et longs, et point se ressentant d'un corps fany, esprit foible et

décadant. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin qui disoit bien le

mot, et avoit aimé à causer et bouffonner avec luy, qui se présenta.

Elle luy dit: «Ah! mon amy! il se faut rendre à ce coup, et langue et

dague, et tout à Dieu!» Son médecin et ses soeurs luy vouloient faire

prendre quelque remede cordial: elle les pria de ne luy en donner point:

«car ils ne serviroient rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma vie et

retarder mon repos.» Et pria qu'on la laissast: et souvent l'oyoit-on

dire: «Mon Dieu, que la mort est douce! et qui l'eust jamais pensé?» Et

puis, peu à peu, rendant ses esprit fort doucement, ferma les yeux, sans

faire aucuns signes hideux et affreux que la mort produit sur ce poinct

à plusieurs. Madame de Bourdeille, sa mere, ne tarda guieres à la

suivre; car la mélancolie qu'elle conceut de cette honneste fille

l'emporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en

espoir de guérir et ores en désespoir; et dez le commencement elle dit

qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'appréhendant nullement la mort, ne

priant jamais Dieu de luy donner vie ne santé, mais patience en son mal,

et sur-tout qu'il luy envoyast une mort douce et point aspre et

langoureuse; ce qui fut, car, ainsi que nous ne la pensions

qu'esvanoüie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais

remüer ny pieds, ny bras, ny jambes, ny faire aucun regard affreux ny

hideux; mais, contournant ses yeux aussi beaux que jamais, trespassa, et

resta morte aussi belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection.

Grand dommage certes, d'elle et de ses belles dames qui meurent ainsi en

leurs beaux ans! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant

de ses beaux flambeaux qui dès la création du monde ornent sa voute,

veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer,

comme elles ont fait estant vives, de leu beaux yeux. Cette-cy et non

plus.

--Vous avez eu ces jours passez madame de Balagny, vray soeur en tout

de ce brave Bussy. Quand Cambray fut assiégé elle y fit tout ce qu'elle

put, d'un coeur brave et généreux, pou en défendre la prise: mais

après s'estre en vain évertuée pa toutes sortes de défenses qu'elle y

put apporter, voyant que c'estoit fait, et que la ville estoit en la

puissance de l'ennemy, et la citadelle s'en alloit de mesme; ne pouvant

supporter ce grand creve-coeur de desloger de sa principauté (car son

mary et elle se faisoient appeler prince et princesse de Cambray et

Cambresis; titre qu'on trouvoit parmy plusieurs nations odieux et trop

audacieux, veu leurs qualitez de simples gentilshommes), mourut et créva

de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'elle mesme se

donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustot payen que

chrestien. Tant y a qu'il la faut loüer de la grande générosité en cela

et de la remonstrance qu'elle fit à son mary à l'heure de sa mort, quand

elle luy dit: «Que te reste-t-il, Balagny, de plus vivre après ta

désolée infortune, pour servir de risée et de spectacle au monde, qui te

monstrera au doigt, sortant d'une si grande gloire où tu t'es veu haut

eslevé, en une basse fortune que je te voy préparée si tu ne fais comme

moy? Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton malheur et ta

dérision.» C'est un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et

mourir! A quoy il ne voulut obtempérer ny croire! car, au bout de sept

ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de cette brave femme, il

se remaria avec la soeur de madame de Monceaux, belle certes et

honneste demoiselle; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre,

en quelque façon que ce soit.

--Certes la vie est bonne et douce; mais aussi une mort généreuse est

fort à loüer, comme cette-cy de cette dame, laquelle, si elle est morte

de tristesse, et bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dit estre

contraire au naturel des hommes; car elles meurent de joye et en joye.

Je n'en alléguerai que ce seul conte de mademoiselle de Limeuil

l'aisnée, qui mourut à la Cour estant l'une des filles de la Reyne.

Durant sa maladie dont elle trespassa jamais le bec ne luy cessa, ains

causa toujours; car elle estoit fort grand parleuse, brocardeuse et

très-bien et fort à propos, et très-belle avec cela. Quand l'heure de sa

mort fut venue, elle fit venir à soy son vallet (ainsi que les filles de

la Cour en ont chacune le leur), et s'appeloit Julien, qui jouoit

très-bien du violon: «Julien, luy dit-elle, prenez vostre violon et

sonnez-moy tousjours, jusques à ce que me voyez morte (car je m'y en

vois), la defaitte des Suisses, et le mieux que vous pourrez: et quand

vous serez sur le mot, _tout est perdu_, sonnez-le par quatre ou cinq

fois, le plus piteusement que vous pourrez;» ce que fit l'autre, et

elle-mesme lui aidoit de la voix: et quand ce vint à _tout est perdu_,

elle le récita par deux fois; et se tournant de l'autre costé du chevet,

elle dit à ses compagnes: «Tout est perdu à ce coup, et à bon escient;»

et ainsi décéda. Voilà une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte

de deux de ses compagnes dignes de foy, qui virent joüer le mystere.

S'il y a ainsi aucunes femmes qui meurent de joye ou joyeusement, il se

trouve bien des hommes qui ont fait de mesme; comme nous lisons de ce

grand pape Léon, qui mourut de joye et liesse, quand il vit nous autres

François chassé du tout hors de l'Estat de Milan, tant il nous portoit

de haine.

--Feu M. le grand-prieur de Lorraine prit une fois envie d'envoyer en

course vers le Levant, deux de ses galleres sous la charge du capitaine

Beaulieu, l'un de ses lieutenants, dont je parle ailleurs, Ce Beaulieu y

alla fort bien, car il estoit brave et vaillant: quand il fut vers

l'Archipelage, il rencontra une grande nau vénitienne bien armée et bien

riche: il la commença à la canonner; mais la nau luy rendit bien sa

salue; car de la première volée elle luy emporta deux de ses bancs avec

leurs forçats tout net, et son lieutenant qui s'appelloit le capitaine

Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le loisir de dire: «Adieu

paniers, vendanges sont faites.» Sa mort fut plaisante par ce bon mot.

Ce fut à M. de Beaulieu à se retirer, car cette nau estoit pour luy

invincible.

--La première année que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'édit

de juillet, qui se tenoit aux faux de Saint Germain, nous vismes pendre

un enfant de la matte la mesme, qui avait dérobé six vaisselles d'argent

de la cuisine de M. le prince de La Roche-sur-Yon. Quand il fut sur

l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler,

et se mit sur le devis en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir

à tort: «car, disoit-il, je n'ay point jamais exercé mes larcins sur des

pauvres gens, gueux et malotrus, mais sur les princes et les grands, qui

sont plus grands larrons que nous et qui nous pillent tous les jours; et

n'est que bien fait de repeter d'eux ce qu'ils nous derrobent et nous

prennent.» Tant d'autres sornettes plaisantes, dit-il, qui seroient

superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoit monté sur le

haut de l'eschelle avec luy, et s'estoit tourné vers le peuple, comme

on void, il luy escria: «Messieurs, ce pauvre patient se recommande à

vos bonnes prières: nous dirons tous pour luy et son ame, un _Pater

noster_ et un _Ave Maria_, et chanterons _Salve_,» et que le peuple luy

respondoit, ledit patient baissa la teste, et regardant ledit prestre,

commença à brailler comme un veau et se moqua du prestre fort

plaisamment, puis luy donna du pied et l'envoya du haut de l'eschelle en

bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. «Ah! monsieur le

prestre, par Dieu, dit-il, je sçavois bien que je vous deslogerais de

là. Il en a, le gallant,» l'oyant plaindre, et se mit à rire à belle

gorge déployée, et puis luy-mesme se jetta au vent. Je vous jure qu'à la

Cour on rit bien de ce trait, bien que le pauvre prestre se fust fait

grand mal. Voilà une mort certes non guieres triste. Feu M. d'Etampes

avoit un fou qui s'appeloit Colin, fort plaisant. Quant sa mort

s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit:

«Pauvrement, monsieur, il s'en va mourir, car il ne veut rien

prendre.--Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit à table, portez-lui

ce potage, et dites-luy que, s'il ne prend quelque chose pour l'amour de

moy, que je ne l'ameray jamais, car on m'a dit qu'il ne veut rien

prendre.» L'on fit l'ambassade à Colin, qui, ayant la mort entre les

dents, fit response: «Et qui sont-ils ceux-là qui ont dit à Monsieur que

je ne voulois rien prendre?» Et estant entourné d'un million de mouches

(car c'estoit en esté), il se mit à joüer de la main à l'entour d'elles,

comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfants après

elles; et en ayant pris deux au coup, et en faisant le petit tour de la

main qu'on se peut mieux représenter que l'escrire, «Dittes à Monsieur,

dit-il, voilà que j'ay pris pour l'amour de luy, et que je m'en vais au

royaume des mouches.» Et se tournant de l'austre costé, le gallant

trespassa. Sur ce j'ay ouy dire à aucuns philosophes, que volontiers

aucunes personnes se souviennent à leur trespas des choses qu'ils ont

plus aimées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de

guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous quasi en leur

profession mourants ils en causent quelque mot: cela s'est veu et se

voit souvent. Les femmes de mesmes en disent aussi quelque rattellée,

jusques aux putains; ainsi que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne

qualité, qui à sa mort triompha de débagouler de ses amours,

paillardises et gentillesses passées: si-bien qu'elle en dit plus que le

monde n'en sçavoit, bien qu'on la soupconnast fort putain. Possible

pouvoit-elle aire cette découverte, ou en resvant, ou que la vérité,

qui ne se peut céler, l'y contraignist, ou qu'elle voulust en descharger

sa conscience, comme de vray en saine conscience et repentance. Elle en

confessa aucuns en demandant pardon, et les espécitioit et cottoit en

marge que l'on y voyoit tout à clair. «Vrayment, ce dit quelqu'un, elle

estoit bien à loisir d'aller sur cette heure nettoyer sa conscience d'un

tel ballay d'escandale, par une si grande spéciauté!»

--J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette à songer et resver toutes

les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour; si

bien qu'elle-mesme s'escandalisa à l'endroit de son mary, qui se mit à

l'ouyr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries,

dont après mal en prit à elle. Il n'y a pas long-temps qu'un gentilhomme

de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en

fist de mesme, et publia ses amours et paillardises, et spécifia les

dames et damoiselles avec lesquelles il avoit eu à faire, et en quels

lieux et rendez-vous, et de quelles façons, dont il s'en confessoit tout

haut, et en demandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Cettuy-là

faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et

ledit gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voilà de bons gallants

et gallantes!

--On dit que les avaritieux et avaritieuses ont aussi cette humeur de

songer fort à leur mort en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en

la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, l'une

des plus riches dames du Poictou, et des plus pécunieuses, et après

venant à mourir, ne songeant qu'à ses escus qui estoient en son cabinet,

et tant qu'elle fut malade se levoit vingt fois le jour à aller voir son

trésor. Enfin, s'approchant fort de la mort, et que le prestre

l'exhortoit fort à la vie éternelle, elle ne disoit autre chose et ne

respondoit que: «Donnez-moi ma cotte, donnez-moi ma cotte; les méchants

me des-robbent;» ne songeant qu'à se lever pour aller voir son cabinet,

comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsi

elle mourut.

Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais

prenez le cas qu'après la moralité et la tragédie vient la farce. Sur ce

je fais fin.

DISCOURS SEPTIEME.

Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la

conséquence qui en vient.

Un point y a-t-il à noter en ces belles et honnestes dames qui font

l'amour, et qui, quelques esbats qu'elles se donnent, ne veulent estre

offensées ny scandalisées des paroles de personne; et qui les offensent,

s'en sçavent bien revancher, ou tost ou tard: bref, elles le veulent

bien faire, mais non pas qu'on en parle. Aussi certes n'est-il pas beau

d'escandaliser une honneste dame ny la divulguer; car qu'ont à faire

plusieurs personnes, si elles se contentent et leurs amoureux aussi? Nos

cours de France, aucunes, et mesme les dernieres, qui ont esté fort

sujettes à blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il

n'estoit pas gallant homme qui ne controuvast quelque faux dire contre

ces dames, ou bien qui n'en rapportast quelque vray: à quoy il y a un

très-grand blasme; car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames,

et surtout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des

joüissances comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et la

descrient.

Vies des dames galantes · 第 34 / 39 段